ce d’on

Ce qui est premier et principal dans notre esprit, c’est l’effort pour affirmer l’existence de notre corps

Baruch SPINOZA[1]

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Les idées ne vont pas sans membres

Antonin ARTAUD[2]

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1.1.1.0. On est partout sans qu’on n’ait jamais été vu.
1.1.2.0. Si on n’est plus Rien qu’une petite voix sans bouche à elle. Alors on n’est plus que la voix Là ! Telle qu’elle s’en va
1.1.3.1. Il y a du monde partout ! A peine la place… On se serre tant sur les bancs disposés autour des tables qu’elle est assise exactement là où il est… Mais au lieu de lui ! Ils partent et il voit qu’elle a des parties qui restent pareilles à d’autres aussi[1].
1.1.3.2. Le pire n’est pas ce qu’il y a mais ce qu’on en sait dès qu’il se défait : Une fois sa mère en allée, lui cherche encore longtemps parmi les gens où il est.
1.1.4.0. On a la place mais personne pour l’occuper. La nudité est la métaphore de ce dénuement : Elle allait, les fesses dans la toile ouverte sur la peau par une déchirure, dans la rue…[2]
1.1.5.0. Il arrive qu’on ne pense à rien. Rien qui soit en vue et la pensée se fait dans les membres et jusqu’au bout des doigts dans ce qu’ils touchent, avec le hurlement des loups qui passent à la bouche.
1.1.6.0. On marche sur des braises ! Les choses dont on parle ne tiennent ensemble au temps qu’on est tout à les dire.
1.2.1.0. On est ce qui pour moi… Et moi, ce qu’on en sait. Mais le seul corps qu’on connaisse est nu ou malade.
1.2.2.0. On dira juste ce qu’on sait qu’il y a, pas plus. Parce que ce qu’on sait en plus n’est pas encore : Une tristesse infinie s’étale en ce qu’on attend, sans coupure, sans limite et sans frontière, dans un univers lisse et sans air.
1.2.3.0. On peut être nu… On ne voit que la nudité d’autrui. On peut être malade à longer les limites à l’infini…  Lui, s’il est malade, il est fini ! On est partie par où elle s’écarte et partie serrée sur ce qu’il tend, enfant sur les bords, rats qu’y passent et si l’on vient à disparaître, il reste encore les trous, la bouche et les pores vides… Des bords où l’on attend.
1.2.4.0. On est triste et souvent d’une tristesse sans objet, avec des rêves où paraissent comme autant d’écrans vides des corps inconnus, sans qu’on y ait part.
1.2.5.0. On se souvient pourtant et sans doute est-ce ce qu’on est : La mémoire à laquelle s’en remet cet inconnu où on n’a nulle part… Que des appuis, les bornes d’un territoire, étrangers à toute volonté. Qu’on s’efface à la fin, ce sont ces appuis, seuls qui restent.
1.3.1.0. On n’est jamais là !
1.3.2.1. On est le sujet des autres, ce dont ils parlent et finalement, tout ce qu’ils disent, sans que j’en sois… Juste la voix.
1.3.2.2. On reste donc sans voix… Cette petite voix sans bouche à elle, qui part et dont je me sers à retrouver l’ouvert.
1.3.2.3. On voit tout ! Ce qu’on voit : Sans rien, à travers… C’est la gorge qui s’enfonce dans l’air.
1.3.2.4. Il n’y a pas de place au monde pour ce dont on est sans, qui n’en existe pas moins de bouche en bouche. Alors la force est ce qu’on n’a. La violence, c’est de la mettre où on va… Barbare : L’objectif est de réduire ce qui échappe, ce qu’on voudrait encore appeler un corps, un objectif, et qui ne pourrait qu’être brisé.
1.3.2.5. Ce qui échappe à ce qu’on sait n’est pas ce qu’on ignore encore, son universel au-delà, pas plus qu’un présupposé qui en serait l’en-deçà.
1.3.2.6. Ce qui échappe à ce qu’on sait, ce dont on prend la place, ne reste pas sans voix. Non pas la voix dont on se sert à dire mais la voix sans objet qui lie et tait.
1.3.2.7. Ce dont on prend la place ne va pas sans bouger… De tout ce qui touche et lâche : La peau n’est pas une enveloppe mais l’étendue de tout ce qui l’atteint[3].
1.3.2.8. Ce qui échappe à ce qu’on sait, les côtés, d’où l’on n’est que bruit, j’en suis les bords avec les habitudes, des savoir-faire.
1.3.2.9. Il n’y a de milieu que l’air qu’y passe et pousse. La mort qui devrait venir par le milieu, comme elle vient subite au nouveau-né, et peut-être à Mallarmé[4], vient le plus souvent par les côtés.
1.3.2.10. Où l’on va, devant, on en est un agent dont l’intérêt, puisqu’on n’a pas de corps, n’est pas d’avoir des bords et par là, de se trouver illimité.
1.3.2.11. Ce qui échappe à ce qu’on sait, ce que j’appelle et dont on prend la place, c’est ce dont je suis partie et qu’on assemble, sans que j’en sois puis qu’on y va.
1.3.2.12. Il arrive donc un moment où l’on sait, et si on le sait, tout le monde le sait, qu’on n’est pas à sa place. On peut défendre ce défaut de la face du monde. On peut aussi l’y promener quand on admet qu’on peut n’être pas là.
1.3.3.0. On s’arrête aux bords de l’amante.
1.3.3.1. On est invisible ou nu pour le devenir La croix a été nécessaire au nom de Dieu Pour s’incarner, on est malade, sans voix, on est sans force et parfois sans connaissance. Alors où est-on puisqu’on n’est jamais là non plus ? On est à côté de ce qu’on ignore.
1.3.3.2. Cette disposition où je m’autorise à dire on sans en être, définit, dans sa double contradiction, la position d’une singularité sur le fil et telle que se tient l’existence : En tension[5].
1.4.1.1. On est tous, ce que chacun sait ! On se souvenait donc ainsi, ce jour-là, des chefs de classe, autrefois. Mais c’est vrai, tout d’un coup, qu’il y avait au réfectoire aussi des chefs de table. Et ce mot qui revient sans rien, juste en voisin, traîne un oubli de l’ordre alors que l’on porte à la bouche.
1.4.1.2. On n’a rien vu. Rien de ce qui fait d’une bouche qui bouge autre chose qu’un visage. Et parce qu’on espère toujours un intérieur à proximité de ce que l’on dit, c’est un ennemi, ce corps que l’on voit.
1.4.1.3. Il y a en effet des gestes auxquels le sens qu’on leur donne n’ajoute rien à l’endroit qu’ils décrivent. Et il y a des endroits d’autant plus riches qu’ils appellent de gestes : Ce sourire à la bouche en train de manger.
1.4.1.4. La première page du journal étale l’énigme… sur le gros plan d’un visage souligné du nom bien connu de l’actrice reconnue. Et puis l’évidence qui s’était brouillée s’affirme à nouveau, que ce visage soit une énigme au nom qui le porte et ne soit qu’un endroit.
1.5.1.1. L’issue n’est pas de voir, un jour, mourir ce qu’on est… On est ensemble ! Mais d’atteindre l’endroit où ce qu’on est prend. Ce qui existe en cet endroit, une éternité[6], c’est un point de vue sur ce qu’on est, depuis ce qui prend.
1.5.1.2. Ce qui prend, c’est un geste attaché à un endroit, un appui perçu comme un point aveugle en ce qu’on est.
1.5.1.3. Ce qu’on est, ce qui pour moi, tient de toi. Et moi, les yeux blancs qu’on a, c’est toi qui voit, tel le point de fuite.
1.5.2.1. Ils sont nus pour n’avoir l’air de rien et ils sont malades dès qu’ils restent sans appuis. Ces appuis d’où fusent élans et gestes, qui se frôlent ou se mêlent et que ton nom dit.
1.5.2.2. Le petit pervers se repaît dans la littéralité. Le grand pervers, lui, est nu dans son armure.
1.5.3.1. Devenir ce qu’on est avec ce qui fuit ! Quant à moi, autant qu’il y en a, c’est toi pour autrui… On est ensemble !
1.5.3.2. On attend. Quand on est sans personne, qu’on n’y est pour personne et qu’on prend pas, qu’on n’a donc plus accès à l’existence qui s’étend, on est prêt à remplir des camps, des trains de ce qu’on n’attend plus, livré à soi, le même.
1.5.3.3. Dans l’attente, on n’est pas seul. Non pas qu’on soit plusieurs mais on n’est pas tout. On est, toi et moi, jamais ce qui nous différencie et c’est ce qu’on attend.
1.5.4.1. On n’est pas éternel. Seul l’effroi l’est tant qu’on n’y succombe pas. L’effroi d’un cri qui n’en finit pas… de l’autre, toi ou moi, mis à nu. L’éternité, c’est ce que l’on serait s’il ne fuyait pas, l’envers des corps. Nus, nous sommes dissous et l’effroi lié à cette idée dure une éternité. Comme dure l’instant qui n’en finit pas d’un hurlement.
1.5.4.2. La pensée s’effraie à l’épreuve des endroits et ne sait d’eux que ce qui en évite l’envers. On ne sait ainsi que des endroits qui n’en sont plus et l’on découvre la tendresse.
1.6.1.0. On voit tout et moi en tout. Au-delà ou en-deçà, me voilà invisible, le pas du tout.
1.6.2.1. Ce qu’ils ont fait, la plupart ne savait pas avec quoi, juste en finir. D’abord avec des millions, d’autres suivront. Au pas de course et vers les douches, à soutenir l’illusion qu’on leur supposait un corps encore, avant d’en finir avec tous les corps enfin, qu’on n’ait plus que des membres. Mais on est entré, et le monde entier y est entré et y entre encore, dans les chambres à gaz où la pensée prend corps[7].
1.6.2.2. Tant qu’il n’y eu qu’un corps et un seul à nourrir la pensée, cette proximité s’est appelée de la compassion. Mais la pensée porte à des endroits dont l’un seul ne répond pas. La compassion s’efface alors devant l’effroi des corps qui ne peuvent être réduits à la foule unique d’un peuple.
1.6.2.3. L’attente du corps d’on le Christ est la figure, est un appareil dont l’éternité est l’âge.
1.6.3.1. Par endroit j’entends l’appui qu’y prend un geste.
1.6.3.2. Un endroit sans appui, c’est à dire sans le geste d’un devenir autre, est l’envers radical du connaissable et que seul approche l’expérience de l’abandon.
1.6.4.0. On est ce qui pour moi dont ce qui est le point de fuite et moi l’endroit. On peut tout à fait se passer de moi, ce qui en toi, mais pas d’endroit.
1.6.5.1. J’entends par corps ce qu’il advient d’un endroit dans un autre. Un corps n’est donc qu’une partie, ce qui les lie, corps à corps et par quoi ils sont ouverts l’un à l’autre. A cela près que l’autre n’est pas un endroit mais ce qu’on y fait. Un corps est donc le seul état d’un endroit travaillé par le fait qu’un endroit n’est jamais clos, une bouche, et tout ce qu’on y fait.
1.6.5.2. Un endroit qui n’est pas ainsi travaillé, c’est ce que j’appelle l’envers. Non pas qu’il ne soit pas travaillé mais il n’est pas ainsi travaillé. Par définition, l’envers n’est pas accessible au corps, si ce n’est en sa mort. Seule la pensée l’aborde en ce qui l’excède. La science, et la physique en particulier, ne connaît pas l’envers, elle en prévoit l’endroit.
1.6.6.0. Il est un geste, pourtant, qui n’a pas d’appui. Il n’a donc pas d’endroit. On est alors affronté à l’envers cru où apprendre à flotter est le premier geste qui permet de s’en singulariser.
1.6.7.1. La pensée cherche par quoi l’on est satisfait. En quoi elle s’épuise puisqu’on n’a pas de corps.
1.6.7.2. La pensée, sans prédicat, est un geste tel que la pensée s’y achève.
1.6.7.3. Les langues où l’on n’existe pas le remplace par un multiple de l’altérité mais on n’est ni vous ni nous.
1.7.0.0. Pour rappel : On est partout, on n’est jamais là, sans quoi que ce soit, on reste sans voix, à côté de ce qu’on ignore. On est l’occasion d’un geste qu’un autre achève et on a la forme, rien que la norme, du geste qui convient. On n’est ni toi ni moi mais on peut être les deux à la fois ! On se démultiplie car on est l’expansion de ce qu’on ignore… On est encore ! Et encore…

Carte 1 (abandonnée sur place)

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[1]     Fragment de rêve.

[2]     Scène de rue.

[3]     « Son seul désir était de passer inaperçu. Il s’était d’ailleurs attaché à la maison et les plus modestes choses du village faisaient partie de lui comme ses mains ou ses yeux ». André DHOTEL, Le pays où l’on n’arrive jamais.

[4]     François-Bernard MICHEL, L’énigme de la mort de Stéphane Mallarmé, in Le Souffle Coupé, éd. Gallimard.

[5]     « Le désir étant la révélation d’un vide, étant la présence de l’absence d’une réalité, est essentiellement autre chose que la chose désirée […] Ce moi qui se « nourrit » de Désir, sera lui-même Désir dans son être même […] Ce Moi sera non pas, comme le « Moi » animal, identité ou égalité avec soi-même, mais négativité négatrice. Autrement dit, l’être même de ce moi sera devenir […] Il est l’acte de transcender le donné qui lui est donné et qu’il est lui-même » Alexandre KOJEVE, Introduction à la lecture de Hegel.

[6]     Telle jeune femme avait une nièce dont elle était l’aînée d’à peine quelques mois et à qui elle était très liée. Un jour, c’était une veille de rentrée scolaire, cette nièce s’inquiétait d’un professeur de mathématiques bien connu de toutes les deux comme un homme redoutable qu’elle allait, à coup sûr, devoir affronter pour cette dernière année de lycée qui allait commencer. Au soir du lendemain, premier jour de l’année scolaire donc, cette jeune femme retrouve sa nièce et lui déclare qu’elle doit être rassurée maintenant qu’elle a pu avoir son premier cours avec le professeur paisible en blouse blanche qu’elle espérait au lieu de la terreur qu’elle redoutait ! Le cours qu’elles craignaient n’avait pas lieu ce premier jour, lui précise sa nièce, mais le lendemain ! Soit le deuxième jour de l’année scolaire… Ce lendemain-là, la nièce appelle la jeune femme : Le professeur redouté venait d’être remplacé par cet homme paisible en blouse blanche dont la jeune femme, la veille, savait déjà pouvoir se réjouir pour sa nièce ! Le soir du deuxième jour a t-il été pour cette jeune femme la répétition du premier ?

[7]     Les corps de ces morts dans l’instant qui suit, tous les corps autour des femmes qui repoussent Philip MULLER hors de la salle où il les a conduites et où il s’apprête à les suivre. Cf. le témoignage de Philip MULLER in Shoah de Claude LANZMANN.