Farniente

Deux semaines à déambuler, les pieds nus dans le sable, les corps qui prennent doucement les couleurs de l’été. Mon portable siffle au fond du sac. Clémentine le chope.

– Tiens, quand tu voudras être tranquille, tu l’éteindras.

– Je lis quand même ?

– Tu fais ce que tu veux, mais on rentre pas pour un petit boulot.

– J’ai dit que je pouvais pas, pour une fois que j’ai été prévoyante.

– C’est vrai, c’est à noter. Ça doit pas être pour ça.

Je glisse l’écran, c’est Louise qui m’écrit. J’ai dit à Samira que je voulais plus, mais maintenant, je suis toute seule…

– C’est la gamine, elle a planté Samira.

– C’est mieux comme ça.

– Je lui dis ça ?

– De ?

– Que c’est mieux ?

– De fait, c’est mieux, mais mets-y les formes. Elle est peut-être triste quand même.

– On fera ce soir.

Je jette le téléphone dans le sac grand ouvert. On stagne encore un moment au soleil.

Dans la chambre, sur la terrasse, les verres à la main, Clèm s’agite.

– Propose-lui de venir nous rejoindre, ça lui fera peut-être plaisir.

– A qui ?

– Ben à Louise ! Si elle est mélancolique, le soleil lui fera du bien.

– Elle bosse, non ?

– Je sais pas, mais tu aurais envie qu’elle débarque, toi ?

– Pourquoi pas…

– Alors propose-lui la Grèce, elle connait pas et elle avait envie.

Je rédige un message pour la môme. Si tu veux te changer les idées et que c’est possible pour toi, tu nous rejoins en Grèce. Voilà, la proposition est lancée. Ça met pas plus de quelques secondes pour revenir. Et je vous retrouve quand, où ? Moi je suis hyper ravie, mais on fait comment ? Ah, faut lui mâcher le boulot. Tu prends un avion et on vient te cueillir à l’aéroport. Elle est vraiment au taquet, les messages s’enchainent à une vitesse hallucinante. Je chope un billet sur internet et je vous dis, mais c’est pas une blague ? Faut la rassurer, elle a besoin d’être apaisée. Non, c’est pas une blague, mais on viendra pas à trois heures du matin non plus. Prends un horaire cool, dans la journée, et nous on sera à l’arrivée. On attend le résultat ses recherches. Louise, on va en faire quoi ?

– Va falloir prendre une chambre pour elle. Elle peut sûrement pas se la payer elle-même.

– Quand on saura quand elle arrive, on réservera.

Clémentine est toujours aussi généreuse. On finit par aller se coucher dans les bras l’une de l’autre.

A peine le temps d’avaler mon premier café que ça siffle sur la table de nuit. J’arrive à Athènes demain à treize heures trente-huit.

– Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est pressée de venir.

– Elle arrive ?

– Demain midi.

– Bon, j’irai à l’accueil tout à l’heure, lui prendre une piaule.

On glande toute la journée. Clémentine réserve la chambre, pas loin de la nôtre, avec une vue sur la mer et un balcon.

C’est le jour de son arrivée. On traine pas trop avec les cafés, faut quand même presque quatre heures pour rejoindre la capitale.

La bagnole, la route, l’aéroport. Que c’est compliqué de s’y retrouver là-dedans. Le parking. Du monde partout, on cherche l’endroit où l’attendre. Son avion est annoncé, on s’agite. Les gens s’agglutinent devant la porte, on voit plus rien. On laisse passer tout le monde et on voit Louise, paumée, qui regarde partout.

– Louise !

– Ah, je vous trouvais pas, j’étais en train de me dire…

– Arrête de flipper, si on te dit qu’on venait, on vient ! Tu as une valise à récupérer ?

– Non, juste mon sac que j’ai là.

– Allez, on se casse.

On retrouve la caisse au parking et c’est le canal de Corinthe pour gagner Parga et l’hôtel.

– On a quatre heures de route.

– Ah ?

– Oui, c’est pas à côté. Tu peux dormir si tu veux. Nous, on parle pas trop en bagnole.

– Ok, ok, pas de problème.

Pour l’instant elle est tranquille la gamine. Mais pour combien de temps ? Je relaye Clèm, ses yeux clignotent.

On arrive au parking de l’hôtel. De là, on voit pas la mer.

– Prends tes affaires, on te montre ta chambre.

– Quelle chambre ?

– Ben la tienne, à moins que tu préfères dormir sur la plage…

– Heu, non… Mais j’ai pas trop de fric.

– On s’en fout, on t’a pris une piaule rien que pour toi.

– Mais comment je vais…

– Arrête, on gère et toi, tu te laisses porter.

Elle nous sourit, un peu gênée. Mais elle avait pensé à quoi avant de venir ? A rien sans doute. Elle est venue comme ça, avec que dalle, juste parce qu’on lui a proposé.

– Allez, tu t’installes, nous on est à la douze. Tu nous retrouves quand tu es prête pour aller bouffer. On descendra à Parga, une petite terrasse sur le port.

Elle entre dans son nouveau domaine, on va chez nous. Vers les vingt heures, elle toque. Elle porte un petit sac à main en bandoulière… Mais pour quoi faire ?

– Prête ? Allez, on y va !

Cinq dix minutes de bagnole et c’est Parga.

– Alors, bien installée ?

– J’ai une vue incroyable, un truc de fou.

– Profite va, c’est pas tous les jours.

– Mais quand même…

On s’installe à la terrasse du restaurant qu’on commence à bien connaître.

– Mais je peux pas payer un resto !

Clémentine le fixe droit dans les yeux.

– Ecoute Louise, tu es avec nous pour être bien. Alors le pognon, on en parle pas, d’accord ?

– Mais…

– On en parle plus… Ok ?

Louise baisse les yeux sur la nappe ridicule.

Elle y comprend rien aux plats grecs. On lui conseille les trucs qu’on aime. Le serveur nous apporte tout ce dont on a besoin.

– Après, on va en boite. Ça te dit ?

– Je vous suis.

Bon jusque-là, elle est pas compliquée.

On termine la bouffe et on l’entraine directement dans la boite où on retrouve nos vieux pour le sirtaki.

– Ce soir, c’est pas un cours de rock, c’est un cours de sirtaki.

– Ah non, je vous regarde.

Clémentine et moi, on rejoint les vieux. On s’installe au milieu, qu’ils nous tiennent avec les bras. On a nos petites habitudes et la musique démarre. On enchaine les pas qu’on maitrise et on se plante sur ceux qu’on connaît pas encore. Ça les fait rire. Deux touristes qui s’intéressent à leur danse…

Après un bon moment, les gens arrivent et la musique change. On revient à la table où Louise nous attend, les yeux explosés.

– Comment vous vous démerdez bien !

– Bof, pas tant que ça. C’est rigolo en même temps.

– Ça à l’air, oui. C’est beau en tout cas.

– Allez viens, on s’en va. Maintenant, ça a aucun intérêt.

On retourne à l’hôtel.

– Tu viens papoter chez nous.

– J’arrive, je pose mon sac.

La voilà qui déboule dans notre piaule. On se pose sur la terrasse. Le bruit de la mer, des vagues qui s’éclatent sur le sable. Une envie.

– On va se baigner ?

– Là ?

Louise s’étonne, elle connaît pas notre façon de fonctionner. Rien qu’aux coups de tête, juste satisfaire les désirs du moment.

– Ben oui, là…

– Faut que je prenne mon maillot.

Clémentine s’interpose.

– Pas besoin. A cette heure, pas de maillot.

– Ah !

– C’est ce qu’on appelle un bain de minuit. Bon, il est pas minuit, mais on s’en fout.

On descend sur la plage, les serviettes sur les épaules. Tout au bout, on est tranquille, il y a personne. Et même s’il y avait quelqu’un, on s’en foutrait aussi.

– Allez Louise, à poil et à la flotte !

Clèm tente de bouger la môme, elle se défait de ce qu’elle a sur elle et j’en fais autant. Je vois bien que Louise est perturbée par notre nudité totale. L’instant la gêne autant que ce qu’elle découvre. Deux vulves à la peau !

– Il fait tout noir, on s’en fout…

Elle finit par ôter ce qui la protège, Elle a les poils bien dessinés. On va jusqu’à la flotte. Que c’est froid.

– Si on arrive pas en courant, on y arrivera pas.

On remonte un peu.

– Chiche ?

– Chiche !

On se met à courir Clémentine et moi.

– Allez Louise, viens !

Elle se lance et nous rejoint dans la flotte.

– Ah mais c’est super de se baigner comme ça, avec rien qui gêne.

Elle est rigolote, on dirait qu’elle découvre la baignade à poil.

– C’est ton premier bain de minuit ?

– Oui…

– Il est pas minuit en même temps, c’est un bain de vingt-trois heures.

– On s’en fout Clèm, c’est un bain à poil, un bain en toute liberté, un bain de…

– D’insouciance…

– Voilà ! On pense à rien.

Louise nous regarde nous éclater dans l’eau. On s’éclabousse et on rigole. Je lui balance de la flotte dans la tronche, qu’elle participe. Elle me retourne une grande quantité d’eau dans la face. Clémentine s’ébat, Louise tourne sur elle-même. Je me retrouve les fesses dans le sable. Je me relève. On se dépense dans cette mer, plutôt froide. Clémentine prend Louise aux épaules et la ramène près de moi. Elle nous enlace toutes les deux. On est, avec de grands sourires, à se regarder toutes les trois. Faut la mettre à l’aise, la gamine !

Je repense que c’est là, sur cette plage, presque à cet endroit, qu’on a rencontré Samira. Faut pas en parler, c’est pas une bonne idée. J’attends de voir comment Louise se débrouille de cette histoire.

– Je suis crevée.

– Moi aussi.

– On remonte ?

On sort de la flotte, les serviettes autour de nous, les fringues sous le bras, on se dirige vers les piaules. Dans le couloir, faut se séparer. Je vois le regard demandeur de Louise. Une main sur une joue, je lui fais juste un petit bisou sur l’autre.

– On se retrouve demain matin pour le café ?

– Oui, ok, c’est où le café ?

– Sur notre terrasse, je sais pas comment Clèm se démerde, mais j’ai toujours le café sur la terrasse.

– C’est parce que je descends le chercher…

On lui fait la bise.

– Tu viens quand tu te réveilles ?

– Je viendrai.

On l’abandonne devant sa porte et on dérape jusqu’à la nôtre. La douche et le plumard. Dans les bras de Clémentine, je suis bien.

– Tu crois que ça va le faire avec la môme ?

– Faudra peut-être la balader un peu, qu’elle voit du pays.

– On va pas se taper de la bagnole toute la journée !

– On verra… On verra demain.

Je me blottie encore plus contre elle. Qu’elle me protège.

Ça toque timidement à la porte. Clémentine, déjà levée, va ouvrir. Louise entre dans la piaule, je suis encore sous les plumes.

– Salut !

– Salut…

Pendant qu’elles vont sur la terrasse, je me lève et enfile un grand T-shirt. Je me pointe pour le café. Ma clope, où est ma clope ? Il y en a plus, faut que j’en roule une… Quelle misère ! Je prends le matos et me lance dans la fabrication de cette cigarette qui va me mettre dans l’axe.

– Et merde ! Raté…

– Donne-moi ça, je vais la faire.

Je refile tout à Clémentine.

Ma clope, enfin. Louise découvre mon adorable humeur matinale. Après mon premier café, ça va déjà mieux. Je peux commencer à participer à une conversation.

– Tu veux faire quoi Louise aujourd’hui ?

– Je sais pas… Je veux pas vous… Enfin… On fait comme vous voulez…

– Nous, on connait déjà, tu veux voir un paysage particulier, tu préfères glander toute la journée, tu veux visiter des trucs, je sais pas, moi…

– Ben…

– Bon, on va attendre un peu, il est trop tôt.

– Trop tôt pour toi, Maxime. Nous, on est déjà au taquet.

– Ah… Bon ok, trop tôt juste pour moi alors…

Je me rends compte, d’un coup, que Louise et Clémentine sont habillées. Je m’en fous, je suis bien comme ça. Je me ressers du café et continue d’émerger doucement, le cul dans le fauteuil. Leur attente contre mes clopes. J’en finis pas de prendre mon petit déjeuner. Je vois les questions dans les yeux de Louise. Elle doit se demander ce qu’on va bien pouvoir faire de cette journée qui s’annonce bien ensoleillée.

– On pourrait l’emmener sur l’île de Paxos !

– Ah oui, c’est très chouette ce coin. Ça te dit une petite croisière sur l’étendue bleue de cette mer de rêve, le soleil qui tape sur la bâche tendue en cas de pluie, les oiseaux qui viennent se poser sur le bastingage, la musique des mots grecs dans les oreilles ?

– Max, un vrai catalogue publicitaire, manque juste les images. Tu devrais travailler dans les agences de voyages.

– Fous-toi de moi !

– Mais non, si avec ça Louise en veut pas de ta petite balade, je comprends plus rien.

– Bon, alors, tu veux ?

– Oui, moi je veux bien tout ce que vous voulez.

– Le moins qu’on puisse dire, c’est que tu es pas difficile.

On prépare deux trois trucs dans un sac et on passe chez Louise prendre aussi quelques bricoles à elle.

– Waouh ! C’est trop bien rangé chez toi.

– En même temps, depuis hier soir, j’ai pas encore eu le temps de mettre le bazar… Et puis, je sais pas combien de temps je reste.

– Comme tu veux. Soit jusqu’à ce que tu en aies marre, soit jusqu’à ce qu’on s’engueule peut-être va savoir, soit jusqu’à ce qu’il pleuve… Comme tu veux, vraiment.

– Je voudrais pas taper l’incruste.

– Si tu nous dérangeais, on t’aurait pas dit de venir. Pour l’instant, ça roule. Après, on verra.

Nous voilà dans la caisse pour rejoindre Parga et l’embarcadère du bateau. Enfin, l’embarcadère, c’est vite dit, on grimpe à bord comme on peut, c’est sportif !

Appuyées au bastingage arrière, on regarde la flotte défiler sous la coque. Les vagues créées par le moteur contre celles du clapot de la mer. Le ronron du bateau nous berce pendant que le soleil commence à chauffer. Ce sera sûrement une belle journée.

On arrive, on saute sur un bout de quai et la petite ville s’offre à nous.

– Tu sais conduire un scooter ?

– Heu, j’en ai jamais eu, mes parents voulaient pas.

– Oui, mais là, tes parents sont pas là.

– Heureusement !

– Vous êtes fâchés ?

– Non, pas forcément, mais ils me gonflent facilement. Toujours à trouver quelque chose à redire sur ce que je fais.

– C’est chiant. Bon, basta des parents. Alors, le scooter ?

Clémentine nous sort de notre discussion.

– De toute façon, il en faut deux, alors Louise peut être derrière.

C’est pas faux… On loue deux engins. Vu l’état de décrépitude et l’âge très avancé des bécanes, on lui propose même pas de conduire. Chacune à califourchon sur un moteur et Louise derrière moi. Même pas de casque !

– Accroche-toi, on sait jamais, si je pars en roue arrière…

Elle m’entoure à la taille et se sert contre mon dos. Clémentine démarre, je la suis. Louise pose la tête sur ma nuque et reste bien agrippée. A peine une trentaine de minutes et on est déjà à l’autre bout de l’île. La plage de Lakka sous nos yeux.

– Voilà, arrivé !

– On descend là ?

– Oui, sauf si tu veux couver le scooter pendant qu’on s’éclate dans la flotte.

– Ah non…

On refile les scooters dans un bistrot, qu’ils nous les gardent pour le retour. On dérape sur la plage. Pleine journée, on est obligées de garder les maillots. Nous voilà affalées sur les serviettes. Un peu de temps à rien faire et c’est l’heure d’aller se ravitailler dans un petit restaurant. On se pose sur une terrasse avec une vue imprenable sur la plage de sable et les oliviers qui la surplombent. Tout est calme.

– C’est vraiment super beau, ici.

– Surtout le soir, quand le soleil se couche, les couleurs que ça fait dans la baie, humm !

– Dommage, on sera reparti.

– On peut rester dormir sur la plage aussi.

– Ah ? J’ai jamais fait…

Clémentine intervient.

– Il y en a plein des choses que tu as jamais faites, nous aussi remarque… On a l’air de grandes comme ça, mais en fait, on est juste vieilles !

– Alors, dodo le nez dans le sable ?

– On risque rien ici ?

– Tu veux qu’on risque quoi ?

– Je sais pas, si des gens passent…

– Il y en aura sûrement, des gens, mais c’est pas pour ça qu’ils viendront t’emmerder. Ils peuvent juste marcher un peu et c’est tout. Bon, on verra tout à l’heure. De toute façon le bateau repart en début de soirée, ça nous laisse du temps.

On traine dans le bled qui longe la côte à droite de la baie. L’autre, à gauche, c’est une falaise, sans maison. Les bistrots, les petits commerces de bouffe ou de souvenirs. On regarde, c’est tout. On a besoin de rien. De toute façon le sac qu’on a pris est plein, on peut pas ajouter des trucs. On termine au bistrot où on a largué les scooters. On les reprend pour aller se balader de l’autre côté, là où il y a que dalle.

Au bout du chemin de terre, on a une vue incroyable. Celle des chambres de l’hôtel, à côté, c’est rien !

– Waouh… Trop beau !

– La mer à perte de vue, le soleil qui pose ses reflets sur l’écume.

– Et ben Clèm, c’est toi le catalogue maintenant…

– Attends, c’est carrément beau, non ?

– Ah oui, je te l’accorde. Bon, Louise, le scooter, tu veux essayer ?

Elle se rapproche de l’engin. Clémentine lui tient par le guidon.

– Allez, tu tournes la poignée et ça démarre.

Oh là, elle part dans les fougères ! On lui court après, elle se vautre dans les buissons. Quelques égratignures, rien de grave. Le scooter, c’est fini, elle restera derrière. On continue notre ballade, à pied déjà, puis on reprend les bécanes pourries. Le bled et on les redépose au bistrot. La fin de journée, un resto pour bouffer et la plage comme plumard. On va tout au bout, là où, normalement, personne vient se promener. On se met le cul dans le sable.

– Bain de minuit ?

– J’aime pas trop…

Louise nous sort ça avec un petit air timide.

– C’est quoi qui te gêne ? De nous voir à poil ? L’éventualité que des gens passent et te voient, toi ? Le petit frisson sur ta peau ? C’est quoi ?

– C’est tout ça, vous êtes tellement à l’aise…

– On s’en fout, tu sais !

– Je vois bien mais moi, j’ai du mal.

– Ok, ok, moi, je vais à la flotte.

Clémentine se dessape aussi et m’accompagne.

– Tu gardes les affaires ?

– Pas de problème…

On court dans l’eau, pas forcément à température, mais à la vitesse où on arrive dedans…

On barbotte, on s’éclabousse, on rigole dans les petites vagues. Peu de temps s’écoule pour que Louise nous rejoigne.

– Ah, ben finalement…

– Quand je vous vois, ça me donne envie.

Toutes les trois, on patauge dans la mer, au bord des remous qu’elle crée. C’est bon… On se regarde à peine, les yeux passent juste sur l’une, l’autre… Tout est calme dans la pénombre de cette nuit tiède. Du temps, trempées, on décide de se rouler dans les serviettes. On remonte jusqu’au sable et on s’emmitoufle. Va falloir songer à dormir.

– On s’étale là-bas, dans le coin ?

– Oui ce sera parfait.

Louise nous regarde… Elle est autant dubitative, qu’interrogative sur sa future nuit. On s’avance jusqu’à l’endroit tranquille. Je la fixe.

– On dort là, tu veux ?

– Mais si des gens…

– Des gens de rien… On se colle toutes les trois, l’une contre l’autre et tout ira bien.

– Je peux me mettre au milieu ?

Elle a peur de dormir dehors.

– Allez, viens. Tu te cales dans les bras de Clèm, ils sont plus rassurants que les miens.

Elle s’exécute, près de Clémentine qui lui ouvre les bras. Je me tourne, dos à Louise et me colle contre elle. La main de Clémentine vient jusqu’à mon ventre. La môme est coincée entre nous deux. Il y a plus qu’à dormir.

– C’est la seconde fois que je dors dans les bras d’une femme.

– La seconde fois ?

– Enfin, je veux dire… J’ai dormi que dans les bras de Samira.

– La seconde femme alors…

– Oui, c’est ça, les secondes femmes.

– Tu vas voir, dans les bras de Clémentine, c’est tout tranquille.

– Je suis heureuse de te l’entendre dire !

– Ah, ma Clèm chérie…

– Avec Samira, c’était pas très tranquille.

– Ah bon ! Elle semble cool pourtant.

– Oui, c’est pas ça….

– C’est quoi ?

– Je sais pas, je me sentais pas forcément…

– Quoi ?

– En confiance… Je sais pas…

Je me retourne face à elle deux.

– Elle était pas méchante ?

– Non, plutôt bizarre.

– Bizarre comment ?

– Ben c’est ça, je me sentais pas… Pas en sécurité… Comme là…

– Là, tu as quand même peur des gens qui passent.

Elle se redresse d’un coup.

– Où ça ?

– Mais non, rassure-toi, il y a personne….

Elle repose sa tête sur le bras de Clèm et son souffle vient jusqu’à mon torse. Je passe mon bras qui rejoint celui de Clémentine sous la tête de la môme.

– Samira, tu veux en parler ?

– Je veux pas vous emmerder avec ça… Mais j’aimerai bien, oui…

– Tu veux en parler comment ?

– Comment ça, comment ?

Clémentine prend une voix très douce.

– Ben oui, tu veux parler… De ta relation avec elle… De comment ça s’est arrêté… De ton souvenir d’elle… De quoi ?

– Quand j’étais avec elle, je me sentais étrange.

Louise se tourne sur le dos.

– Etrange ou étrangère à l’histoire ?

– C’est peut-être ça, oui, étrangère à l’histoire.

– Tu sais, Samira est une fille qui fait un peu feu de tout bois.

– Ça veut dire quoi ?

– Clèm, aide-moi.

Elle se redresse un peu et fixe la môme.

– Ça veut dire qu’elle partait un peu dans tous les sens.

– Comment ça ?

– Elle était prête pour tous les coups.

La tête de Louise se tourne, tantôt vers Clèm, tantôt vers moi. Elle sourit pas. Tous les coups, c’était peut-être pas la bonne expression que Clèm lui a sorti là. Je lui lâche ma plus belle banane.

– Tu sais, Louise, Samira est un peu… Comment dire…

– Un peu volage…

– Ça aurait jamais pu marcher notre truc alors…

Clémentine lui sourit à son tour.

– Elle faisait pas preuve d’une grande fidélité.

– Mais elle reste pas moins une fille douce.

– Tu as raison Max, ses gestes sont d’une grande douceur.

– Ses gestes ? Mais comment vous savez ça, vous ?

– Ça se voyait, nous, on a vu…

– A sa manière de bouger, de se déplacer.

– En fait, je comprends pas comment elle fonctionne cette fille, j’avais l’impression que rien l’atteignait…

Louise a tellement raison, mais il se fait carrément tard.

– Tu sais quoi, Louise ? On va dormir un peu et on en reparle, ok ?

– Mais on en reparle, hein, promis ?

– Promis ! Allez, en place, on dort.

On se recale comme avant la discussion, Louise bien entourée.

Le soleil, déjà, mais pas les cafés. Dix minutes de marche pour quitter la plage et encore cinq pour gagner une terrasse de bistrot. Les cafés.

On reprend les scooters et on va vers le quai du bateau qui nous ramènera sur la terre ferme. On prendra le premier voyage.

La traversée, la bagnole, l’hôtel.

On va, chacune dans notre chambre, la douche ou le bain, et la sieste au plumard.

La journée avec rien, le soir à la boite pour le sirtaki et la nuit.

– Je peux dormir avec vous ?

Louise en pleine régression ou en pleine tentative de je sais pas quoi… Envie de parler encore peut-être. Mes yeux se tournent vers Clémentine, qu’elle réponde à ma place.

– Tu as peur toute seule ?

– Non, heu… J’ai juste envie… En fait, je voudrais rester avec vous deux.

Clémentine se penche vers moi.

– On fait quoi ?

– Sauf si ça te dérange, si elle a besoin, elle vient…

Elle se retourne vers Louise.

– Allez, vas te changer et viens.

Louise arbore une telle banane que je sens que c’était presque indispensable pour elle, qu’elle reste avec nous. On rentre dans notre piaule, la terrasse.

Ça toque à la porte. Clémentine va ouvrir à Louise qui la précède pour me retrouver sur le grand balcon. Toutes les trois, posées, à regarder la plage, la mer. On dit rien. Comment on va dormir ? Comme sur la plage d’hier ? Elle a besoin d’être entourée cette môme. Protégée, enlacée…

On a rien à boire. Ah si ! Du Malibu ! Clémentine rapporte la bouteille.

– Tu en veux Louise ?

– Oui…

Comment elle tient l’alcool cette gamine ? Je sais que ça produit peu d’effets chez Clémentine, que chez moi, ça me facilite la vie, mais chez Louise, je sais pas… Elle est vêtue d’un T-shirt qui lui descend jusqu’aux genoux, on est encore complètement habillées.

– Un bain ?

– Ben Clèm, on fait comment ?

– Juste pour nous, Louise nous attend sur la terrasse.

– Ah !

– Oui, allez-y, je vous attends là.

L’eau coule, la baignoire se remplie, c’est prêt, on y va.

– Ce sera pas long…

On dérape dans la salle de bain, Clémentine et moi. A poil et dans la flotte. On barbote mais on reste pas trop longtemps cette fois-ci.

Les serviettes et retour sur la terrasse. Louise est bien sage, dans un fauteuil, à attendre. Clémentine trifouille dans la chambre.

– Tu veux une douche ?

– J’aimerai… Enfin, je veux dire… Comment… Vous êtes toutes les deux… Enfin…

– Waouh ! Que c’est compliqué ! Tu veux dire quoi ?

– Comme toi, comme vous… Vous, vous êtes… Enfin…

– C’est quoi le problème ? Dis simplement…

– Je voudrais être comme vous… Sans poil.

– Ah, ok, alors douche !

– Et je fais comment ?

– Tu prends un rasoir sur la tablette…

Elle s’éclipse un moment. Je suis posée avec Clémentine sur la terrasse, on regarde la mer quand Louise revient.

– Ça fait drôle… C’est super doux !

– C’est tout lisse, oui, c’est ta peau qui d’habitude voit pas le jour, comme de la peau toute neuve.

Elle a une expression inhabituelle sur le visage.

– Bon… Un dernier verre ?

– Pourquoi dernier ?

– Pochtronne !

– Mais…

– Je sais bien que tu en as besoin pour la suite.

– Quelle suite ?

Clémentine jette un œil par-dessus mon épaule. Louise, partie aux toilettes sans doute, est trop loin pour entendre mais elle me parle quand même moins fort.

– Elle va dormir avec nous, non ?

– J’ai compris ça, oui…

– Donc la suite.

– Mais putain, tu veux dire quoi ?

Louise revient vers nous, je commence à vaciller légèrement.

– On peut en reparler ?

– De Samira ?

– Oui…

Je réfléchis cinq minutes et me lance.

– Je pense que Samira prend chez l’une, chez l’autre, ce qui lui fait du bien et elle s’échappe pour laisser sur place tout ce qui l’encombre. Juste elle cherche, et sans doute qu’elle trouve, la légèreté de son plaisir, en même temps qu’elle sait, sans doute aussi, la donner cette finesse du plaisir.

Clémentine me sourit et rajoute quelques mots.

– Elle partage certainement très bien ses moments sybaritiques.

Louise a les yeux complètement ronds.

– Ses moments quoi ?

– Sybaritiques, ses moments de sensualité, de volupté à l’état pur.

– Ah…

– Et l’autre, son autre, savoure ces instants avec elle.

– Mmm.

– Une authentique hédoniste en somme.

– Ah, ben, comment je m’y retrouve moi, là-dedans ?

– Faut que toi aussi, tu évolues dans cette légèreté pour être avec une fille comme elle.

– Mais je comprends pas la légèreté dont tu parles, Max.

– La légèreté, enfin ce que j’en ai compris de la sienne… C’est qu’elle peut être là, sans y être. C’est que sa tête vit ailleurs. Elle regarde les autres sans qu’ils la voient. Elle circule au milieu des gens mais se fait pas repérer. Et elle vit sans faire les efforts imposés par les situations, elle est décollée du monde. Les mots des autres l’atteignent pas, elle les entend mais s’en fout complètement.

– Et ça l’emmène où tout ça ?

– Nulle part justement et c’est ça qui est bien ! C’est juste de la délicatesse. Son esprit fonctionne comme un électron libre. Et elle, du coup, elle peut s’envoler.

– S’envoler ?

Clèm se remet dans la discussion.

– C’est une façon de parler. Max tu parles de ta légèreté à toi, là, celle avec laquelle tu t’envoles. Samira en est sans doute pas encore là… Trop jeune…

– Tu as une légèreté comme ça, Max ?

– Oui, elle l’a cette légèreté. Par contre, telle qu’elle est partie, Samira, elle va arriver là aussi.

Bien inspirée, ce soir, je reprends.

– Après, c’est une question de vitesse de déplacement…

– Quelle vitesse ?

Louise est un peu larguée.

– Tu as pas de recul face aux événements, tu les prends en pleine face. La bonne vitesse, la sienne, la mienne en tout cas, c’est quand on peut se positionner au bon endroit, au bon moment, avec les bons mots et les bons gestes.

– Heu…

– Pour être bien calée, c’est une autre histoire… Mais là, je pense qu’on devrait aller se coucher. Tu reviens demain ?

– Ah…

Je raccompagne Louise à la porte de notre piaule.

Clémentine tire les draps pour découvrir celui de dessous où on peut se vautrer.

– Tu crois qu’elle voulait dormir avec nous pourquoi ?

– Parce que tes bras la rassurent, je sais pas…

– Pff… Elle aurait aimé que tu lui fasses des trucs, non ?

– Moi ?

– Pourquoi tu crois qu’elle voulait se mettre au clair ?

– Pour que son corps grandisse, je sais pas…

– Elle désir autre chose avec nous, avec toi.

– Ou avec toi…

– Je pense que c’est plutôt avec toi, mais bon…

Je m’avance vers le lit et m’allonge. Clémentine éteint la lumière et se rapproche aussi.

La journée et on se chauffe au soleil. Un plongeon de temps en temps et les serviettes. Nos corps prennent doucement des couleurs. On fait rien et c’est très bien. On se finit à la boite, avec les vieux danseurs grecs et on rentre.

– On parle encore… J’aime bien. Je comprends pas tout, mais j’aime bien.

Je sens que c’est nécessaire pour Louise…

– Si tu veux.

– Vous faites quoi comme différence entre une fille et une femme ?

Bouh ! Faut que je me remette encore dedans. Clèm attend que je réponde.

– Il y a une femme dans chaque fille mais la fille le sait pas encore. Il y a aussi une fille dans chaque femme mais là, par contre, la femme la connaît très bien. Elle sait ce que c’est qu’une fille.

– Ouais…

– Une femme connait ses limites.

– Et mes limites à moi ?

– Tu te souviens de la vitesse dont on parlait hier ? Quand on voit arriver les choses et qu’on va assez vite pour se positionner, bien se caller… Cette vitesse qui fait la légèreté…

– Attends, mélange pas tout, Max !

– Je mélange rien, c’est lié tout ça. Une femme est capable d’être légère si elle le veut. Celles qui savent pas l’être sont pas encore finies… Ou le sont trop ! Des femmes de pouvoir…

– Là, je suis un peu plantée. Et Samira, elle est où, elle ?

– Elle y arrivera, je te dis qu’elle est bien partie en tout cas… Mais je pense qu’elle y est pas encore. Un certain manque d’expérience !

Je vois Louise bien perplexe, alors je continue sur le ton grave d’un film à suspense.

– Pénètre… Seule… Dans les… Profondeurs… Du monde… Qui t’entoure…

– Rien que ça !

– C’est un jeu…

– Heu… Moi je joue pas…

– Je parle souvent du jeu parce que je crois que la femme est joueuse quand elle est… Disons quand elle est finie.

– Et Samira, elle est finie ?

– Faut qu’elle grandisse !

– Et moi ?

Je rigole.

– Fais ce que tu veux ! Mais laisse ta surface se faire envelopper. Tu auras pas toujours Indiana Jones pour te tirer de là !

Elle se penche en arrière, les yeux rivés au ciel. On la regarde s’évaporer dans ses mystères. Un long moment puis Louise se lève.

– Je vais me coucher.

Chacun chez soi. Le bain que Clémentine nous fait couler. Plouf ! La mousse et les peaux qui blanchissent. La douche qui nous rince et nos peaux colorées. Les serviettes et la couette. Les bras de Clémentine.

– Qu’est-ce qui t’a pris de lui parler de tout ça ?

– Je sais pas…

Je me comprime contre Clémentine, qu’elle me retienne.

Sa tendresse m’effleure. La promenade de ses gestes sur moi. Elle regarde, mes yeux, ma bouche, mes yeux et encore ma bouche. Je l’entrouvre, elle vient aussitôt avec la sienne. Je sens naître en moi un désir. Le désir. Mon désir d’elle. Désir d’elle et ses mouvements, d’elle et ses éventuels bruits, d’elle et ses sourires, d’elle et ses jalousies… Elle voyage sur mon corps. Elle m’emporte, m’enlève. Ses bras m’enroulent. Je suis l’amarre où elle s’accroche ? Qu’elle me perde pas ! Et puis c’est les corps lâchés sur le drap. On se parcourt une bonne partie de la nuit. On s’embrasse, on se touche. Elle ouvre la bouche pour dire, mais non, faut pas ! Je glisse un doigt sur ses lèvres tremblotantes.

– Chut…

Elle se redresse vers moi, vient passer ses bras autour de mes épaules. Son approche est lente, précise, délicate. Elle m’entoure de ses membres et se resserre contre moi. Ventre contre ventre, joue contre joue, mains enveloppant le dos de l’autre. Se tenir, se câliner. Les caresses pour se découvrir au petit matin.

Ça toque à la porte. Déjà !

Je descends la poignée. Louise bien réveillée.

– Bonjour !

– Salut toi…

– Oh là, tu as l’air crevée !

– Complètement.

Faut que je lui trouve un mytho, vite !

– On a été malade toute la nuit, un truc qui est pas passé. On a vomi et tout et tout… Une nuit ma pauvre !

– Bon, ben je vous laisse vous reposer, je reviendrai plus tard. Ça doit être le poisson, j’ai bien fait de prendre une brochette de viande.

– Tu as raison, ça doit être le poisson, oui… A toute à l’heure…

Je referme la porte et retourne m’allongée près de Clémentine qui me sourit. Elle a le regard bizarre, je m’interroge.

– Tu vas ?

– Oui, ça va… Très bien… Cette nuit… Je suis tellement…

– Chut… Dis rien… Pour cette nuit, dis rien…

Elle me resserre contre elle. Les câlins tendrement chaleureux… Tous ces instants l’une à l’autre, juste pour la délicatesse des gestes. Clémentine et moi, c’est que de la douceur, celle qu’on s’échange depuis si longtemps, celle avec laquelle on se tient, se retient. Ensemble, nos instants sont un jeu des corps, pas un jeu de corps-à-corps.

Louise végète sur le sable. On la retrouve affalée sur sa serviette.

– Coucou.

– Ah, ça va mieux ?

– Mieux de quoi ?

– Je te rappelle Clèm que cette nuit, c’était chaud.

– Pour être chaud, c’était chaud !

– Je te parle de vomir dans les chiottes.

Mon clin d’œil à Clémentine lui remet les pieds dans l’axe.

– Ah, oui… On a vomi…

– Alors, ça va, tu es mieux ?

– Oui Louise, c’est pas grave…

– Une nuit…

– Ben, de vomir, c’est normal des fois.

– Oui Louise, mais je te dis, c’est pas grave.

– On se pose ?

On étale nos serviettes.

– On va se baigner où vous avez encore mal au ventre ?

– Tout va bien, on y va.

On court jusqu’à la flotte, sa fraicheur va peut-être nous remettre les idées en place. On s’éclabousse, Louise rigole.

– Je vais nager, vous venez ?

– Va, on te regarde.

Louise s’éloigne.

– De quoi tu parles, on a pas vomi ?

– C’est ce matin, quand elle est venue, tu te rappelles, je lui ai sorti un mytho pour qu’on se repose tranquille.

– J’avais zappé.

– Pour une fois que c’est toi qui zappes !

Elle se rapproche de moi, on s’assoit dans le sable. Elle m’entoure d’un bras, ma tête s’incline vers elle qui me dépose un bisou.

– Qu’est-ce qu’on va en faire de la môme ?

– Je sais pas…

Je sais jamais rien. Je me fous de tout. La gamine, vraiment je l’aime bien, mais elle peut bien faire ce qu’elle veut.

Louise revient, elle a nagé, de grandes brasses et ses cheveux sont trempés.

– On va bouffer ?

– Allez, Louise tu te sèches, on descend en ville.

Elle se frotte avec sa serviette, fait moult mouvements pour se changer. La pauvre chérie ! Si elle savait comme on s’en fout de son petit minou ! Enfin… La voilà prête pour bouger au resto.

On gagne les piaules, on pose nos affaires et on ripe à Parga. La terrasse, la carafe de rosé et les entrées qu’on se tartine. Les grillades et les frites grasses. Les serviettes en papier pour éponger. Les desserts, j’aime pas.

On marche le long de la mer pour faire descendre. Les pas ralentissent, on est presque à s’arrêter.

– Regardez, un poisson qui saute !

– Faut arrêter de boire, Louise…

– Non, je vous dis, il a sauté.

– Mais oui ma chérie, le poisson a sauté.

– Votre nuit à vomir, ça vous a pas aidé…

– D’une certaine façon, si !

Là, c’est Clémentine qui aligne ces mots. Mais quand elle dit ça, je le prends pour moi, pas pour la môme. La gamine, elle est bien loin. En quoi ça la regarderait ? Sûrement qu’elle s’en fout d’ailleurs. Je sais pas.

Mais je fais quoi ? Si Clèm m’enferme de trop… Je la quitte ? Je peux pas faire ça, et pourtant, elle sait, faut pas me serrer, ni m’oppresser, je le vivrai très mal. Elle le sait tellement…

J’ai absolument besoin de Clémentine, elle me tient par terre, me maintient dans l’axe. Elle est là, toujours là… Indispensable à mes jours, cette femme m’est essentielle. Alors, je la quitte pas ! Si ça se trouve, c’est elle qui m’abandonnera, mais ce sera pas moi.

L’après-midi à rien foutre que de se promener le long de la côte. Et la nuit qui vient doucement.

– On a loupé le cours de sirtaki.

– Trop tard, là, c’est l’heure de la musique de merde pour touristes.

– On y va quand même ?

– Louise, franchement, là, ça nous fait grave chier. Mais si tu veux, tu y vas.

– Et je reviens comment ?

– En stop…

– Ah non !

– Alors c’est bientôt le retour à l’hôtel.

On continue de longer la flotte. La plage, ici, est pas terrible, trop de monde sur les terrasses. On retourne mollement à la bagnole et on rentre. Sur le parking, pendant qu’on rejoint le hall, je parle dans le vent.

– Le jeu de séduction… Les gestes tout délicats… Le regard… La façon de laisser les mots en suspend… L’assurance mélangée aux doutes… Les flottements timides contre les empressements… Autant langoureux, que… Faut savoir s’abandonner… S’abandonner soi-même et puis l’autre aussi… Abandonner tout… Flâner sur les mouvements…

– De quoi tu parles, Max ?

– Je parle… Je parle toute seule, Clèm…

– Mais continue…

La tonalité de Louise me fait marrer. Que je continue de penser tout haut ? Mais je racontais quoi, je sais même plus…

Comme je me tais, Clémentine prend la relève.

– Au bout du chemin, Louise, tu t’envoleras peut-être.

– Il est long le chemin ? On va se perdre avec Samira si on est pas sur le même chemin.

– Je crois pas. Il y a toujours un moment où les routes se croisent et c’est là que vous vous retrouverez.

– Ça peut prendre du temps…

– Ça dépend. Des fois la distance est très courte et d’autres, c’est plus long. D’autres encore, c’est interminable jusqu’à plus jamais s’atteindre. Vraiment, ça dépend des histoires, des désirs de chacun aussi, surtout…

Pourquoi Clèm la branche sur les chemins à parcourir ?

– Le chemin, c’est un jeu aussi ?

Ah, là, là, elle a pas tout compris… Je reviens.

– Le jeu, c’est quand c’est aussi doux qu’enflammé, aussi torride que tendre, aussi…

– Max, arrête, tu paumes la gamine.

– C’est moi, la gamine ?

– Ben oui, par rapport à nous, tu es tellement jeune…

La môme, avec les mains, tripote ses bras croisés.

Chacune dans sa piaule. Le bisou du soir à Louise et dodo.

Sous les plumes, allongées l’une à côté de l’autre, on bouge pas.

Les cafés chauds sur la terrasse et Louise qui frappe déjà. Clémentine va l’accueillir pendant que je regarde au loin. Les vagues sur la plage me font envie.

– Un plongeon ?

– Déjà ?

– J’ai envie…

Louise retourne chercher sa serviette et on va s’installer tout au bout de l’étendue déserte de sable fin. Les draps de bains bien alignés, Clémentine et moi, on se dessape. Louise a encore du mal, d’autant que maintenant qu’elle s’est mise au clair… La vulve à la peau, c’est encore plus compliqué pour elle.

– Allez, Louise, personne te regarde.

– Mais vous deux…

– Nous, on s’en fout carrément.

Elle finit par tout enlever et se jette directement sur le ventre.

– Dans ce sens-là, tu vois pas la mer. C’est dommage d’être si près et de pas en profiter.

Elle se retourne et reste figée sur sa serviette.

– Waouh, Louise, détends-toi…

– Je vais me baigner.

Elle se lève d’un coup et court jusqu’à la flotte. Clémentine se redresse sur un coude.

– Tu changeras jamais…

Mais pourquoi elle me dit ça, là, maintenant ? J’ai pas grand-chose à lui répondre, juste trois mots…

– C’est trop tard !

Louise sort de l’eau et revient sur sa serviette.

– Je vous dérange ?

– Non, non… Tu veux faire quoi aujourd’hui ?

– Et vous ?

– Rien de particulier, tu sais, on connait déjà presque tout ici, c’est pour toi, si tu veux voir un truc, ou aller quelque part, ou…

– Ben, je veux bien bouger, mais où ?

On se regarde avec Clémentine. Où l’emmener cette môme, qu’elle voit un truc bien typique.

– Les Météores ?

– C’est quoi ?

– C’est beau, genre deux heures de bagnole et tu seras dans un monastère, accroché à un gros rocher. Tu vas voir, c’est rigolo.

On regagne les piaules pour se préparer. La bagnole et les kilomètres. On arrive pour déjeuner.

Le bled, rien de génial. On prend tout droit, la petite route qui monte doucement vers le fameux monastère. Ça grimpe et puis faut se garer là. C’est l’endroit. On continue à pieds, ça fatigue, mais c’est joli. Le soleil commence a bien nous chauffer. On vire les couches en trop et nous voilà en débardeur, les épaules à l’air. Devant la porte, on se fait arrêter par un mec qui nous baragouine des trucs en grec. On comprend juste que nos épaules, comme ça, ça va pas. On renfile nos frusques pour pouvoir entrer. Le lieu et les yeux de Louise tout écarquillés. Moi je m’en fous de ce monastère. Ça m’a jamais intéressé, les visites.

– Clèm, tu me passes les clés de la bagnole, je vais attendre sur le parking.

Me voilà en dehors de l’enceinte de pierre à redescendre le petit chemin tortueux. Assise sur un siège, portière ouverte, je fume une clope.

Ah, les voilà !

– Alors, tu as trouvé ça comment ?

– Ah, c’est beau, c’est fou de construire une telle bâtisse sur un rocher…

– Pour la vue imprenable sans doute.

– C’était sûrement pas la raison mais, de fait, ils l’ont aussi.

On reprend la voiture, je conduis.

– Alors, je vais de quel côté ?

– Tout droit.

Je reconnais bien là Clémentine, notre tout droit habituel.

– Et ça va où tout droit ?

Louise, elle raisonne pas comme nous.

– On verra bien, on s’en fout.

Je roule tout droit, donc, mais la route tourne toute seule. Les montagnes grecques ! A chaque carrefour, je fais comme on a dit.

Cul de sac ! Demi-tour et on repart. Je suis bien obligée de tourner si on veut pas revenir au pied du monastère. Hop, à droite.

Louise, assise derrière, a les yeux tournés vers la fenêtre.

– C’est vraiment super beau !

Clémentine semble cogiter, je vois son regard, par intermittence, qui change. Je me gare dans un bled.

– Un café frappé ?

On descend de la caisse et la première terrasse est pour nous. Assises autour de la petite table, on échange quelques mots.

– Va peut-être falloir que je rentre moi, faut que je bosse un peu.

– Tu veux partir quand ?

– Je sais pas, mais ce serait bien que je sois au boulot début de semaine prochaine.

– Maxime, tu veux faire quoi, toi ?

– Pff… C’est comme tu veux.

– Si on reste pas ici, on peut rentrer en bagnole.

– On peut.

– On y sera à temps pour Louise.

– Faire le trajet en voiture ?

– Ben ça t’économisera l’avion. Tu avais pris un billet de retour ?

– Non…

– Ben voilà, on fait comme ça.

On rentre à l’hôtel, nos affaires… Les sacs et une dernière virée à la plage.

– Tout le monde à poil et on se jette à la flotte en courant !

Louise semble s’habituer à sa nudité, à la nôtre, elle se dessape au même rythme que nous. Fin prêtes pour les vagues.

– Un, deux, trois…

On part en sprint jusqu’à se vautrer dans la mer. Plouf !

On s’envoie de l’eau, on court, on tombe, on rigole.

Clémentine m’attrape aux épaules, Louise est juste là, à côté. On l’enserre aussi, dans les bras. Les mains glissent sur les dos pour nous réchauffer, Louise reste timide dans ses gestes.

– Je voudrais…

– Tu voudrais quoi ?

– Je voudrais… Enfin… J’aimerais…

– Quoi, tu veux quoi ?

– Pour la dernière nuit… Je me dis…

– Que c’est chaud dans ta tête !

– J’aimerais… Qu’on parle encore…

On remonte toute la plage jusqu’à l’hôtel. Dans le couloir, alors qu’on marche en silence, je me tourne vers Louise.

– Viens un peu sur le balcon.

Elle entre avec nous dans notre piaule. On s’installe dehors, il fait très doux. Les fesses dans les fauteuils en plastique, Clémentine nous apporte des verres d’eau… On a plus que ça !

– Elle aime quoi finalement, Samira ?

Louise démarre direct, je réfléchis pas trop…

– Bouh ! Elle aime… Elle aime… Tout le monde et personne… Tout et rien… Je sais pas… J’en sais rien… C’est une drôle de question.

– Et ceux qui l’aiment, elle en fait quoi ?

– Je pense qu’elle pas au courant… Elle s’en rend pas compte…

– En fait, pour elle, si je comprends bien, je suis qu’un jeu ?

Son ton est très sec !

– Tu es visiblement déçu de ce mot ?

Son regard s’assombrit.

– Surtout, je suis pas sûre de bien l’entendre.

Faut que je fasse attention, mais Samira, je la connais pas assez. J’extrapole un brin.

– Sans doute que sa vie est un jeu.

– Tu dis ça pour me déstabiliser, Maxime.

– Non, juste pour que tu captes un peu qui elle est. Le jeu, le sien comme je le vois, l’empêche pas de ressentir plein de choses, bien au contraire. Il lui autorise aussi les instants inhabituels.

– Elle était troublante quand même.

Clémentine vient à mon secours.

– Tu sais, Louise, ce genre de femmes, comme Samira ou comme Maxime d’ailleurs, sont aussi émouvantes qu’indisciplinées.

– Comment ça, comme moi ?

– Max…

– Bon…

– Ah, parce que Maxime aussi est dans le jeu ?

– Oui, Max aussi, mais elle a un jeu tellement aérien… Elle me bouleverse énormément, je suis très émue à ses côtés, elle m’attendrit beaucoup, nos moments sont subtils, poignants, presque déchirants.

– Waouh, Clèm…

– Une liberté que seule toi sais gérer. Un grand calme t’habite !

Louise plisse les yeux en nous regardant chacune notre tour.

– Quelle chance vous avez. Vous êtes de drôles de femmes ! Vous vivez les choses sans aucune gravité.

– De fait, Max dit très souvent, c’est pas grave. Et vraiment, elle trouve que rien est grave. Tout glisse, léger, léger…

– Quelle douceur tu dois avoir à l’intérieur de toi, Maxime !

– Tu vois, Louise, je pense que là, tu as plus besoin de Samira.

– Et maintenant, je fais quoi ?

J’arbore un grand sourire.

– Maintenant, tu la quittes vraiment.

– Tu es brutale !

– Ah ? Et pourtant…

– Max, cool…

– Un jour Samira apparaîtra peut-être dans tes songes, Louise, et ce jour-là, tu l’appelleras. Ou ce sera elle qui t’appellera… Je sais pas. Mais je le sens bien comme ça.

Elle nous sert sa plus belle moue.

– C’est fini pour un certain temps, si je comprends bien.

– Tu l’appelles si tu en ressens vraiment le besoin. Mais tu verras, tout ira bien pour toi.

Louise est toute racrapotée sur son fauteuil, Clémentine me regarde et me sourit. J’ai pas dit trop de conneries ?

Je regarde Clémentine. Elle glisse un doigt sur la joue de la môme. Que c’est compliqué !

– Il caille, on rentre.

Clémentine quitte le balcon. Je prends la main de Louise et l’emmène à l’intérieur.

– Je… Enfin… Je sais pas… Je suis perdue.

Qu’est-ce qui lui prend ?

– Tu es perdue entre deux femmes…

D’un coup, j’éclate de rire. C’est nerveux. Clémentine me retrouve et me serre contre elle. J’ai son oreille à portée de bouche. Je rigole.

– C’est Samira qui nous avait proposé un plan à trois.

Louise m’entend, elle est toute étonnée.

– Pendant qu’on était ensemble ?

– Ben oui…

Elle devient fermée.

– Ah, la salope !

– Elle avait aucun scrupule tu sais… Tu as bien fait de t’éloigner.

On prend Louise dans les bras, elle est attristée. J’aurais pas dû lâcher cette phrase, quelle conne je fais !

– C’est pas grave… Un jour, tu croiseras la bonne…

– Comme en plus je les reconnais pas, je vois pas comment je peux faire.

– Moi non plus, je les reconnais pas.

– Tu fais comment ?

– Comme ça, j’essaie, je regarde, je parle. Alors des fois je me prends un râteau, des fois je les attendris jusqu’à ce qu’elles se laissent prendre à mon jeu.

Je regarde Clémentine qui me sourit bizarrement, je comprends que mes mots sur Samira étaient vraiment pas les bons. Faut que je me rattrape.

– C’est pas grave, tu sais… De toute façon, on a rien fait avec elle.

– Mais quand même, elle vous a demandé.

Clémentine nous entoure toutes les deux. Elle glisse ses mots, tout bas, à nos oreilles.

– Y pense plus, Louise… Comme dit Maxime, c’est vraiment pas grave.

Au réveil, juste les cafés… Les sacs sont déjà prêts. On file à la bagnole pendant que Clémentine règle la note des piaules.

Elle se met au volant, Louise est installée derrière, je somnole devant.

– La route, faut que tu m’indiques la route.

– Tu la connais pas encore par cœur, celle-là ?

– Aide-moi, je sais plus.

Je chope la carte et lui indique les directions. Elle anticipe tellement que je vois bien que je sers à rien. On change de conducteur. Je prends les commandes et c’est elle qui me dirige. Louise s’endort derrière. On entend le bruit qu’elle fait en se laissant tomber sur la banquette. Première escale, premier hôtel, première nuit du voyage. Deux chambres. Arrivées à l’étage, Clémentine lui file une clé.

– Tiens, tu as la trente-huit. On est à la trente-deux.

On la laisse devant sa porte.

– On se retrouve en bas dans une petite heure pour bouffer.

Elle tourne la clé dans la serrure, abaisse la poignée, on la laisse.

La route nous attend. Les kilomètres s’enchainent, Louise toujours assise derrière. On parle pas et on finit par arriver à Paris. Louise, en bas de l’immeuble.

– C’était super la Grèce.

– Tu vas en garder un bon souvenir ?

– Carrément…

On l’abandonne. La bise et elle part dans son coin.

On continue jusqu’à chez Clèm et là… Samira en bas de l’immeuble.

– Ben qu’est-ce que tu fais là, toi ?

– Je cherche Louise.

– Ah…

– Vous avez des nouvelles ?

– De Louise ? Ben non… Moi j’en ai pas… Tu en as Maxime ?

– Heu… De Louise ? Non…

– Je peux monter ?

– Pas ce soir Samira, on vient de se taper trop de kilomètres, on est crevées. Une autre fois ?

La bise et on franchit la grosse porte, Samira reste sur le trottoir. L’appartement et son calme.

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Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-11-1

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