Reflet

Pourquoi elle me regarde comme ça, cette nana ? J’ai un gros nez rouge ? Je me tourne vers la vitre sale du wagon, je me mate partout. J’ai rien ! Qu’est-ce qu’elle a l’autre à bloquer sur moi ? Pendant l’arrêt à la station, elle reste figée. On redémarre et je profite du tunnel pour me regarder encore. Mais j’ai rien, vraiment rien… Même pas les cheveux en bataille. Bon… Au besoin, elle est sur moi mais elle pense à autre chose… Je sais pas… Et si je la fixe pour voir si elle détourne les yeux ou pas… Soit elle est dans ses rêves et elle verra même pas que je la regarde, soit c’est moi qui la capte et elle réagira. Allez, j’y vais. Je plante mes yeux dans les siens. La nana se démonte pas. Elle reste, elle aussi, dans les miens. Elle esquisse un vague sourire. Vraiment très vague… Mais dans ses yeux, ça sourit davantage. Ça rit presque. J’insiste et je peux pas m’en empêcher, un fou rire me prend à l’intérieur de moi. Elle doit le voir aussi dans mon regard. La voix off du métro annonce ma station. Je me lève, elle se lève aussi. On se retrouve toutes les deux autour du poteau central. Les portes s’ouvrent, je la quitte des yeux et descends, elle me suit. Je marche tout le quai pour rejoindre la sortie, elle est collée à mes baskets. Je passe les portes, prends l’escalier, elle grimpe derrière moi. Arrivées en haut, elle pose une main sur mon épaule.

– On prend un verre ?

– Hein ? Heu… Oui… On peut…

Je me suis jamais fait aborder de cette façon. Je me retrouve toute paumée. Qu’est-ce qu’elle me veut ? On entre dans le bistrot qui fait l’angle et on se pose à une table.

On est assise l’une en face de l’autre, mais j’ai rien à lui dire.

– Mesdames ?

– Café.

– Deux.

Je la dévisage. Elle est plutôt mignonne, d’un châtain virant sur le roux, avec des petites taches brunes autour et sur le nez. Ses cheveux ondulent et ses yeux sont d’un transparent hallucinant. Un bleu-vert vraiment très clair. Elle a une bonne gueule finalement. Mais j’ai pas fait gaffe si elle est bien gaulée ou si c’est un parfait thon.

– Tu as un peu de temps ?

Elle me tutoie ? Bon, je fais pareil…

– Pourquoi tu me regardais comme ça dans le métro ?

– Tu me fais penser à quelqu’un, je sais pas, c’est étrange. Tu lui ressembles beaucoup.

– Ah, et à qui je ressemble tant ?

– A une fille que j’ai connue, il y a des années de ça.

– Tu la connais plus ?

– Non, je sais pas où elle est… Quand je t’ai vu entrer dans le wagon, j’ai eu un choc, j’ai cru que tu étais elle… Ça m’a fait vraiment bizarre… Mais je suis pas sûre…

– De quoi ?

– Que tu es elle ? Ou que tu es toi…

– Je suis sûre que je suis moi. Maintenant, ça m’empêche pas, éventuellement, d’être elle aussi.

– J’ai un doute quand même, mais tu lui ressembles tellement, je te dis, c’est incroyable.

– Je suis peut-être elle finalement.

– Comment ça ?

– Je sais pas qui est la fille dont tu parles, d’où tu la sors, de quand c’était… Je sais rien… Alors je peux aussi bien être cette nana, qu’une autre.

– Tu m’embrouilles là !

– Un peu, oui… Mais tu m’amuses…

– Ben vas-y, rigole !

– Oh, cool, te fâche pas. C’est drôle comme situation. Tu me prends pour moi ou pour une autre, tu sais même pas… C’est marrant, non ?

Je regarde par la vitrine et vois arriver Clèm au loin. J’attends qu’elle se rapproche du bistrot et quand elle est juste devant, je toque au carreau. Elle se retourne, je lui fais signe de venir. Elle franchit le pas de la porte, s’approche de la table et écarte les bras de surprise.

– Tu serais pas Louise, toi ?

– Ben, si…

– Mais qu’est-ce que tu fais là ?

– Heu… Tu es…

– Clémentine !

– Ah ! Mais oui.

Elles se font la bise. Clèm me cale un bisou tout doux.

– Vous vous connaissez ?

– Non…

– Ben ma belle, tu bois des cafés avec des gens que tu connais pas.

– Tu vois, c’est l’aventure ! Elle me lâchait pas du regard dans le métro.

– C’est rigolo. Pourquoi tu matais Max comme ça, toi ?

– Je sais pas, elle me faisait penser à quelqu’un…

– Vous savez pas qui vous êtes en somme.

– Ben non, Clèm… C’est ça… On sait pas…

– Je vous rafraichis la mémoire ?

– Ah, parce que toi tu sais ?

Le visage de Clémentine s’assombrit.

– Oui, je sais…

Elle a une grande respiration pour prendre son élan.

– Il y a des années, alors qu’on avait toutes les deux à peine trente ans, Louise vingt, peut-être…

Ses mots ralentissent.

– On était à une fête…

– Quelle fête ?

Dans les yeux de Clèm, je vois son tourment.

– Je sais plus, Louise…

Clémentine passe les mains sur son visage jusqu’à ses cheveux. Elle reprend son discours.

– On était au milieu de plein de gens. On se connaissait pas et visiblement, personne semblait connaître personne à cette fête. Très bizarre.

La mémoire commence à me revenir. Je l’interromps alors qu’elle se gratte la tête.

– Comment tu peux raconter ?

– Arrête de me couper toutes les cinq minutes.

– Bon, bon, je me tais.

La nana du métro, en face de nous, écoute et soutient sa tête avec la main, le bras replié. Clèm continue son développement.

– A un moment, on s’est retrouvées autour du buffet, à hauteur des coupes de champagne.

La fille se redresse.

– Ah, mais ça me dit quelque chose !

– Quoi ?

– Je sais pas, je sais plus, continue.

Clémentine reprend l’histoire. Ce bout d’histoire qui date de mes trente ans. Episode particulièrement lugubre !

– Le champagne était plutôt bon, il faisait beau. On est sorti sur le balcon avec nos verres.

Je gamberge dans ma tête et des images me reviennent. Si la fille a oublié, faut peut-être mieux pas lui recoller l’affaire dans la face.

– C’est là que ça a commencé.

– De quoi ? Mais t’arrête pas, Clémentine.

– Je suis pas sûre que ce soit un bon souvenir pour tout le monde.

La voix de Clèm est grave. Louise a les yeux tout écarquillés.

– Pourquoi ?

– On buvait tranquille… Sur ce balcon… On fumait des pétards… On était dans un état bien avancé… Chacune à raconter des conneries… On rigolait pour des riens…

– On était murgées…

– En quelque sorte, oui… Complètement blindées… Ça vous dit toujours rien ?

Je regarde la nana. Faut que je fasse semblant. Je sais pas quelle partie Clémentine est en train de jouer.

– Mmm…

– Toi non plus, Louise ?

– Je vois pas, non. Au fait, il est quelle heure ?

– Sept heures moins dix, pourquoi ?

– Merde, merde, merde ! Je suis carrément à la bourre pour le taf.

– Tu commences à ?

– Dix-huit heures…

– Ah oui, là, c’est chaud !

– Donne-moi ton numéro Clémentine, je t’appelle pour la fin de l’histoire.

Clèm lui donne des chiffres que Louise pianote sur son portable. Je les trouve bizarre ces chiffres. La fille s’en va en courant.

– C’est pas un peu mon numéro que tu lui as donné, à Louise.

– Si…

– Pourquoi tu as fait ça ?

– Je veux pas la revoir.

– Ça avait l’air de te faire plaisir de la voir, pourtant, quand tu es arrivée.

– J’étais surprise ! Mais plaisir, non… Je veux pas…

– Il se passe quoi Clèm ? C’est qui cette nana ?

– L’histoire, tu t’en souviens ?

– Oui, très bien, le balcon je me souviens très bien. Mais elle ?

– Elle, c’est la nana qui a quitté le balcon pour retourner dans la salle, au milieu de tout le monde.

– La meuf qui était…

– Oui…

– Ah, merde ! Comment elle a pu oublier ?

– Elle a pété un plomb grave… Fallait la mettre au rancard… Elle a été internée longtemps… Bourrée de cachetons… Et ça a duré plusieurs années…

– Tu m’étonnes, on péterait un plomb pour moins que ça !

Clémentine se met à trembler.

– Mais comment tu sais qu’elle a été en HP ?

– J’ai plus envie d’en parler…

Je la serre contre moi.

– Ok, on en parle plus… Calme-toi, là… Tout doux ma belle…

Je lui caresse doucement les cheveux. Cette histoire nous dézingue complètement.

– Je veux plus jamais en parler.

– Quand elle m’appellera, si elle m’appelle… Je lui dirais que c’est un faux numéro.

– Merci Max… Faut pas l’avoir dans les pattes cette nana… C’est salaud pour elle, mais elle est pas claire…

– Allez, on en parle plus.

– Oui…

Elle est toute racrapotée contre moi.

– On rentre ?

Juste, elle me sourit.

On quitte le bistrot pour rejoindre la tranquillité de l’appartement. Clèm se laisse tomber sur le pieu.

– Je prépare une petite bouffe, d’accord ?

Elle me répond pas. Je vais quand même la faire. Quelques minutes à peine et c’est prêt.

– Tu viens manger, Clèm ?

Elle me répond toujours pas. Je pose tout sur la grande table du salon et vais la retrouver dans la chambre. Elle est sur le ventre, le nez dans l’oreiller. Je passe la main dans son dos puis sous son pull, contre sa peau. Je sens les vibrations de son corps trembler sous ma main. Je remonte vers ses cheveux et glisse jusqu’à sa joue cachée. Elle est bien humide. Je m’allonge à côté d’elle.

– Clèm, viens, tourne-toi, viens dans mes bras.

Elle passe sur le dos et roule encore jusqu’à être calée, le nez dans le creux de mon épaule. Mon bras glisse dans son dos pendant que ma main s’agite dans ses cheveux.

– Calme-toi. Peut-être que ça te ferait du bien, au contraire, d’en parler.

Elle hoquète, les yeux fermés, mouillés.

– Je peux pas…

Ma main sur sa joue, essuie les restes de ses larmes. Je lui pose, en prime, un bisou. Un petit sourire vient jusqu’à ses lèvres.

– Ah, ben quand même !

– Pourquoi elle a réapparu, cette fille ?

– Je sais pas…

– Mais pourquoi tu t’es retrouvée au café avec elle.

– Elle faisait que me mater dans le wagon du métro… Quand je me suis levée pour descendre, elle m’a suivi jusqu’en haut de l’escalier de sortie… Là, elle m’a proposé de boire un verre… Moi je savais pas que c’était Louise.

– Tu l’avais pas reconnue ?

– Ben, non…

– Faut pas qu’elle revienne.

– Je l’esquiverai, t’inquiète pas, elle reviendra pas…

– Sauf si elle rode à la sortie du métro !

– Ah, là… De fait… Ce sera difficile de l’éviter.

Clèm se retourne sur le dos, les yeux au plafond.

– Elle va pas nous pourrir la vie longtemps, je peux te le dire !

Je me penche sur elle et pose une main sur son ventre.

– Calme-toi, Clèm… Calme-toi… Ça va aller… Tu veux dîner ?

– J’ai pas faim…

– Bouh ! Allez, viens, faut que tu manges un peu.

– Non…

– Un tout petit peu… Allez, lève-toi… Viens…

Elle se bouge et quitte le lit pour gagner le salon.

– Ah, tout est installé ?

– Ben, oui… Il y a plus qu’à !

Elle s’assied, je me mets en face. Je remplis les assiettes et les verres.

– Tiens, bois un coup.

Elle me sourit et prend son verre.

– Ah, que c’est bon !

– Tu vois… Un petit rosé… Rien de tel pour aller mieux…

On dîne dans un silence profond. Juste les yeux qui se croisent avec plein de tendresse dans les regards.

Cette histoire, c’est une histoire de fous. Cette femme, cette fille plutôt, était complètement barrée, à l’époque. Qu’elle se fasse interner après, ça m’étonne pas vraiment. Mais comment Clèm le sait ? Je vais pas lui demander. C’est apparemment bien chaud dans sa tête. Cette fille était décomposée, elle a fini détruite.

On va se coucher sans plus d’échange. L’histoire tourne dans ma tête, il s’est passé quoi exactement ? Je me souviens de l’ambiance, des gestes, mais pas des mots… Sûrement que Clèm, elle se souvient de tout… Sinon, ça la casserait pas autant.

La journée de Clémentine à son boulot, moi, faut que je me fasse les agences d’intérim, que je trouve une petite mission pour assurer mon argent de poche. Je repense à Louise, ce serait bien que je la croise pas dans le quartier.

Première agence, la nana a un remplacement possible pour moi. Le problème, c’est que c’est un congé maternité qui dure encore trois mois. Trois mois, c’est trop long, je veux que des trucs courts. Je vais en essayer une autre, on sait jamais, si je trouvais, genre, une semaine ou deux…

Deuxième agence, la fille a rien.

Troisième agence, ah ! Une mission de quinze jours, c’est parfait. C’est quoi ? Secrétaire !

– Vous savez présenter des courriers avec un traitement de texte ?

– Ben oui, évidement.

– Alors, cette mission peut vous convenir.

– Mais j’ai pas du tout envie d’être secrétaire !

– Comme vous voulez…

Bon, aucun intérêt.

Quatrième agence, encore rien.

Merde, va falloir, si je veux un taf, me fader le remplacement du congé maternité. Trois mois, c’est un rien long ! Je lui ai même pas demandé quel était le boulot… J’y retourne.

– Finalement la mission vous intéresse ?

– Heu, juste que je sais pas de quoi il s’agit.

– Alors, je prends le dossier… Donc, c’est un remplacement aux Editions Majeur-Mineur. La maitrise de Final est exigée. C’est un logiciel de…

– Un édition de partitions.

– Oui, c’est ça…

– Je le connais par cœur.

– Bon, très bien ! Alors… Les horaires… Lundi au jeudi, neuf heures, seize heures, et le vendredi, neuf heures, midi. Ce qui nous fait des semaines de trente-cinq heures avec les vendredis après-midi de libres.

– Bon, et faut démarrer quand ?

– Ils attendent… Donc ça peut être demain… Mais vous avez peut-être des impératifs d’ici la fin de la semaine, auquel cas, on pourrait vous faire commencer lundi.

– D’accord… Lundi.

– Bien, je vais préparer le dossier et je vous donne votre feuille de mission. La visite médicale, vous en êtes où ? Vous l’avez passée dernièrement ?

– En janvier, j’ai le papier chez moi. Mais vous devez l’avoir aussi.

– Ah… Je le trouve pas dans la chemise. Vous me le rapporterez à l’occasion, j’en referai une copie.

Elle remplit ses papelards, me donne celui dont j’ai besoin et je quitte l’agence.

Trois mois chez Majeur-Mineur…

Clèm arrive, claquée par sa journée.

– Hou, j’en peux plus !

– Moi non plus…

– Ben Max, qu’est-ce qui t’a tant épuisé aujourd’hui ?

– J’ai couru les boites d’intérim.

– Ah ? Et tu as dégoté quelque chose ?

– Ben oui…

– Cache ta joie !

– Trois mois, une mission de trois mois…

– Ça va te changer la vie, ma belle. Et trois mois à faire quoi ?

– Des notes, des petites notes, toujours des petites notes… Chez Majeur-Mineur, tu sais l’éditeur de partoches…

– Ah, sympa !

– C’est mieux que du secrétariat, c’est clair !

– Pourquoi tu ferais du secrétariat ?

– Je sais pas, c’est une agence qui m’a proposé ça…

– Ils sont pas bien, non. Toi en secrétaire, laisse-moi rire !

On sort ce soir, trois mois de salaire en perspective, je peux bien inviter Clèm au resto.

Il est vingt-deux heures et quelques quand on quitte notre cantine, je vois au loin la silhouette de Louise.

– Clèm, vite, traverse !

– Qu’est-ce qui te prends, tu as vu la vierge ?

– Pas tout à fait, vas-y, avance !

– Mais Max, arrête de me pousser.

Je l’attrape par la chemise et tire en descendant sur les talons.

– Baisse-toi, vite ! Planque-toi derrière la voiture !

– Oh, là, là… Tu es frappée, ma pauvre chérie.

Je vois Louise avancer sur l’autre trottoir.

– Tiens, regarde en face si je suis frappée…

– Ah, merde !

On se met à marcher accroupies dans la direction inverse de Louise. Deux gros canards boiteux ! On se redresse et on file à l’appartement.

Dans l’entrée, on se regarde. Faut pouffer de rire ou craindre le pire, de cette petite nana ? Je regarde Clémentine… Elle le sait, elle ? Elle se pose la même question ? Je sais pas… Je préfère rien dire là-dessus finalement.

Sous la couette, elle vient tout contre moi.

– Heureusement que tu l’as vue…

– On a eu chaud aux plumes !

– Tu peux le dire…

– Si elle traine dans le quartier tous les soirs, elle va finir par nous loger.

– Max, on va pas déménager quand même !

– Elle va se lasser, non ?

– Sans doute… J’espère en tout cas…

– En même temps, si elle habite dans le coin, on est marron !

– Ah là, ce serait carrément chiant.

On se serre dans les bras, les mains glissent dans les cheveux. Elle s’écarte un peu.

– Tu commences quand, au fait ?

– De quoi ?

– Ben, ton taf !

– Ah… Heu… Lundi prochain… C’est marqué sur la feuille qu’elle m’a laissée.

– Waouh ! Va falloir te soumettre aux horaires d’une brave salariée.

– Mmm… J’ai tous mes vendredis après-midi.

– Sympa, tu pourras faire les courses du week-end et préparer la bouffe du soir.

– Les lessives aussi, si tu as du repassage, tu me dis ! Que je m’y mette après la couture…

– Pourquoi pas, j’y avais pas pensé.

– Et pendant que la machine tourne, comme je vais devenir une vraie Shiva, je pourrais aussi passer l’aspirateur, si tu veux.

– Ben voilà ! Bonne idée, une parfaite petite femme d’intérieur, Humm !

J’en ai presque oublié Louise.

Lundi et je commence ma mission. A neuf heures pétante, je suis devant les locaux. Les autres entrent, je les suis. A l’accueil, je me présente, la fille téléphone à quelqu’un.

– On va venir vous chercher.

– Très bien, merci.

Je me pose dans un fauteuil en attendant. Un mec finit par arriver.

– Bonjour, je suis Pierre Bampal, vous êtes…

– Envoyée par l’agence d’intérim, pour le remplacement.

– Oui, venez, je vais vous montrer le bureau. Cette mission dure, de base, trois mois. Après, si elle est prolongée…

– Ben on verra, trois mois, c’est déjà pas mal !

– J’ai vu votre CV, vous semblez être vraiment faite pour ce poste. Final, vous maitrisez ?

– Oui, oui, je le connais.

– Bon, alors voilà… Les partitions manuscrites à retaper sont dans le dossier jaune, celles où faut faire un arrangement sont dans le dossier bleu et dans le rouge, vous avez celles où il y a des corrections à effectuer.

– Je travaille dans quel ordre ?

– Peut-être d’abord les corrections, comme ça, elles peuvent partir à la relecture. Le dossier jaune, c’est juste de la copie. Le bleu, par contre, vous devrez faire preuve de votre savoir-faire. D’après votre CV, vous êtes en capacité de faire des arrangements.

– J’en ai déjà fait pas mal, oui. Maintenant, ça dépend de ce que vous souhaitez obtenir.

– Généralement, on passe d’une partition d’orchestre à une autre du style, deux ou trois voix. Il y a souvent le piano en base.

– Oui, ben ça, je sais faire. Les partitions à relire, je les confie à qui ?

– A moi, je relis en premier. Après, si j’ai des doutes, je viens vous voir, on en discute et ça passe dans le bureau de Julien.

– Bon, bon, je vais m’y mettre.

J’allume l’ordinateur et démarre le programme. J’affiche à l’écran la première partoche qui se trouve sur la pile du dossier rouge. Alors, les corrections… Où est le problème ? Je mets le casque et envoie la partition que final à la gentillesse de me jouer. Ah, il manque des dièses. C’est tout ? Pff… Ah non, c’est pas un do, c’est un ré… Ah, là aussi, pour le coup, un dièse en trop. Mais elle écoutait pas ce qu’elle faisait ? Ça s’entend une fausse note…

J’ai fini, j’imprime. Hop, dans la bannette pour la relecture.

Suivante !

Je passe ma matinée à faire des corrections. C’est à peu près toujours les mêmes erreurs que je corrige. Elle est pas douée la nana que je remplace… Faire autant de fautes ! En plus, pour moi, c’est pas marrant de corriger toutes les conneries de l’autre.

Dans l’après-midi, le dossier rouge est vide. Je vais voir Pierre pour savoir s’il préfère que je me lance dans les arrangements ou dans de la copie.

– C’est comme vous voulez. La copie peut vous permettre de faire un break dans les arrangements, car eux, demandent beaucoup de concentration… Mais vous faites comme vous le sentez.

Je repars dans mon burlingue. Je commence à créer une nouvelle partition pour un arrangement. Les indications sont notées sur le bord de l’original. Piano, violoncelle et flûte traversière. Ça serait plus chouette sans la partie piano ! Enfin…

– Alors, tu t’amuses avec tes petites notes ?

– Qu’est-ce qu’elle peut faire comme erreurs la fille enceinte !

– Tant que ça ?

– Quand même… Elle écoute pas son travail, c’est pas possible.

– Elle est peut-être sourde.

– Tu es con !

La semaine s’enchaîne avec les arrangements que j’entrecoupe de copies. C’est assez sympa finalement. Par contre, des fois, je tombe sur une composition que je connais pas du tout et là, c’est une vraie galère… Tant qu’on est dans le folklore classique c’est facile, mais le contemporain c’est autre chose.

Ce soir, quand je rentre, Clèm est déjà là. Pourtant, c’est pas son jour de revenir du taf si tôt…

– Max, je voulais plus…

– De quoi ma belle ?

– Etre au taf… Je voulais plus…

– Il y a un truc qui coince ?

– Louise… Elle me prend la tête…

– Arrête d’y penser… C’est du passé tout ça…

– Oui, mais elle traine dans le quartier, je l’ai aperçue ce matin.

– Encore ! Ah merde…

– Qu’est-ce qu’on va faire ?

– On a rien à faire, Clèm… Juste à attendre qu’elle ripe ailleurs…

– Et si elle rode toujours là ?

– Elle va pas roder longtemps… Sauf si elle habite dans le coin… Mais ça m’étonnerait…

– C’était chaud quand même…

– De fait… Mais c’est loin tout ça… Arrête d’y penser….

– J’ai du mal…

– Je te fais un coup à boire… Pour oublier…

– C’est bien là le problème… J’arrive pas à oublier…

– Tu l’avais revue après, cette meuf ?

– Oui… C’est comme ça que je sais…

– Tu sais quoi ?

– Qu’après, elle s’est fait de l’HP… Mais c’était mieux comme ça… Sauf qu’elle y est restée trop longtemps… Alors ça lui a déglingué les neurones…

– Elle sera sans doute toujours un peu frappée, cette nana.

– Sûrement ! Quand je l’ai croisée par hasard, un jour d’il y a longtemps elle en sortait juste… Elle avait oublié, tout oublié… Mais pas moi !

– Faut que tu te démerdes avec… C’est une histoire pourrie.

– Plus que pourrie, c’est complètement glauque, Max !

– Oui, je sais, c’est glauque, comme tu dis… Mais voilà, on y peut rien… Louise est ravagée mais elle sait plus pourquoi… C’est peut-être pas la peine de lui remettre le nez dedans…

– Ça servirait à rien.

– Ce serait même pire, je pense. Allez Clèm, bois un coup.

– Quand même, je me demande comment elle a pu faire un trou pareil dans sa tête pour zapper…

– Arrête… Allez, je te sors ce soir, tu veux ?

– Pour se changer les idées, peut-être, oui…

– Cul sec et on y va.

Clémentine descend son verre d’un coup, j’en fait autant. Les pulls et le restaurant.

L’ambiance est bien calme ce soir dans le resto. Le patron est rigolo avec ses dreadlocks. On mange le plat du jour et on se tape un dessert d’enfer. Le ventre bien calé, on rentre.

Je retourne bosser et attaque directement des copies de partitions manuscrites. Je suis pas assez fraiche pour les arrangements. Mon portable vibre sur la table. C’est un numéro que je connais pas. Je décroche quand même.

– Oui ?

– Je souhaite parler à Clémentine.

– Heu… Je connais pas de Clémentine.

– Ah… Je suis pas au… Attendez…

Elle me bafouille mon numéro.

– Si, vous y êtes, mais je suis pas Clémentine.

– Ah bon, j’ai dû mal noter le numéro.

– Sans doute, oui…

– Excusez-moi, au revoir.

Je raccroche. C’était Louise. Je l’enregistre dans le répertoire, au cas où elle rappelle. Je me replonge dans mes partoches.

J’y arrive plus, la journée est harassante. C’est sympa ce taf, mais fatiguant. En fin d’après-midi, j’ai tout qui se mélangent, les lignes des portées, les appogiatures, les croches, les triolets… Dièse ou bémol ? J’en peux plus ! Faut que je repose mes yeux.

Je rêvasse dans le salon et Clémentine déboule.

– Bonne journée ?

– Fatigante… A la fin toutes les notes dansaient sur les lignes.

– Ça tue les yeux, c’est sûr !

– C’est chaud, faut pas que j’écrive des conneries.

– Si tu transformes du Tchaïkov en du Schubert ! Remarque, ça pourrait être marrant…

– Je pense que ça ferait pas rire Pierrot très longtemps.

On se prépare un frichti qu’on avale assez rapidement.

Dans le plumard, l’une contre l’autre, juste les mains qui glissent sur les peaux. On s’immobilise, ma tête sur son épaule, son bras qui m’entoure, ma main sur son ventre.

Nouvelle journée, les cafés et les clopes. Vaseuses, le nez dans les tasses.

– C’est drôle qu’elle ait pas appelé finalement.

– Qui ?

– Ben, Louise…

– Elle a appelé !

– Ah ? Mais quand ?

– Hier, dans la matinée…

– Tu m’as pas dit ?

– Tu veux plus en parler, Clèm, je t’ai rien dit.

– Et elle, elle a dit quoi ?

– Elle cherchait à joindre une certaine Clémentine, je lui ai dit que j’en connaissais pas, qu’elle avait un mauvais numéro sans doute… Et j’ai raccroché.

– Elle veut savoir…

– Sûrement, oui… Mais c’est pas forcément une bonne idée… Vaut mieux qu’elle reste dans le vague avec ce truc.

– Je sais pas… Pour qu’elle se reconstruise… Elle a peut-être besoin de…

– Connaitre l’histoire ? Possible, oui… Mais en même temps… Pendant qu’on l’aide à reconstituer cette foutue histoire… C’est nous que ça dézingue, Clèm… Toi, moi…

– Mmm…

– On va attendre… si un jour, on se retrouve nez à nez avec elle, on verra bien… Mais c’est pas la peine d’aller la chercher…

Je la regarde, ses yeux sont à l’abandon sur les tasses de café vides.

– Bon, au boulot, fainéante !

– Mais la douche ?

– On a plus le temps, Clèm, on saute dans notre slip et on file.

Embrassade sur la place.

– Si elle rappelle, tu me dis.

– Oublie, Clèm, oublie tout… Elle, l’histoire… Pense juste à toi.

Elle me sourit, on part chacune de notre côté.

Je sais pas comment c’est dans la tête de Clémentine, mais dans la mienne, ça turbine tellement, que j’arrête pas de me planter dans les notes.

Aujourd’hui, les bannettes se remplissent pas vite. J’ai trop de mal. J’imprime quand même quelques partoches recopiées, histoire de… J’appelle Clèm, qu’on se retrouve à la sortie du métro. Rancard pris !

– On va chercher la bande-dessinée ?

– Laquelle ?

– Ben celle que je te disais, là, tu sais, l’histoire de la fille amoureuse qui décède.

– Ah oui !

On file à la boutique, on fouille dans les rayons et on tombe dessus. La BD grande ouverte devant nos yeux…

– Merde !

– Quoi ?

– Louise, là, qui marche vers la librairie.

On se planque derrière le bouquin, la tête tournée vers les images. Pourvu qu’elle nous voit pas !

– Elle est passée, tu crois ?

– Attend encore un peu… Regarde pas…

On reste bloquées, les regards vers le fond du magasin.

– Ça doit être bon, non ?

Clèm se retourne vers la vitrine, je regarde aussi et là, juste devant nous, Louise, adossée à la vitre.

– Chope une autre BD, on va au fond.

On va se planter à l’autre bout derrière les bacs. De là, on la voit à peine. Elle, elle peut pas nous trouver, faudrait qu’elle se colle au carreau. On fait semblant de lire, qu’elle s’en aille.

Le temps passe, les minutes sont des heures… Louise finit par se bouger.

– Tu crois qu’elle attendait quoi ?

– Mais Max, nous, évidement…

– Elle va pas nous lâcher !

– Elle veut la suite de son histoire…

– Elle fait chier !

– Je la comprends aussi, je sais ce qu’elle cherche… Ce qu’elle cherche sans doute depuis des années… Pour comprendre… Et elle le sait sûrement.

– Ecoute Clèm, si elle a fait un reset… C’est peut-être pas bon pour elle de se reprendre la soirée dans la face.

– Je sais pas… Je sais pas si ce serait lui rendre service… Ou la plomber pour de bon…

– Elle est visiblement demandeuse.

– Oui, mais comme nous, on sait… Faudrait qu’on mesure…

– Comment veux-tu, Clèm… On sait pas où elle en est dans sa tête…

– A venir, elle marque son envie… Après… Effectivement… On sait pas où elle est…

– Allez, viens, on rentre.

On quitte la librairie avec la BD sous le bras et on longe les trottoirs. Je serre les fesses autant que la main de Clèm.

A l’appart, on jette nos sacs dans l’entrée. Mon téléphone sonne.

– C’est elle !

– Tu lui avais pas dit que c’était un faux numéro ?

– Ben si, mais elle a pas dû comprendre. Je fais quoi ?

– Décroche, elle va tomber sur ton répondeur où tu dis ton prénom.

– Ah, merde !

Je prends vite fait la communication.

– Bonjour, je cherche Clémentine.

– Vous m’avez déjà appelée et je connais pas de Clémentine…

On raccroche.

– Change l’annonce de ton répondeur, enlève ton nom.

Elle a raison, je tripote l’engin pour modifier le message. Je le réenregistre qu’avec des mots qui veulent rien dire.

Encore le boulot, celui de Clèm, le mien… Rien de génial, les arrangements sont très classiques, que du facile !

Le problème avec mon taf, c’est qu’on peut pas partir sur un coup de tête, dès que Clèm a quelques jours. On est coincées pendant un petit bout de temps avec que des week-ends normaux, comme tout le monde.

D’après la météo, la prochaine fin de semaine s’annonce belle. On y croit ? Allez, oui !

– Dis, Clèm, si on se louait une petite maison pour le week-end ?

– Là, celui-là ?

– Oui, on partirait se mettre au vert, ça nous ferait du bien, non ?

– Ok, mais on va à la mer, c’est mieux.

– Si tu préfères…

– Je chercherai demain sur internet, j’ai du temps en ce moment, au bureau.

Clémentine a sélectionné quatre locations.

– L’important, c’est qu’on ait une plage de sable juste là…

– Et qu’on voit la mer des fenêtres.

– Celle-là, elle est mignonne, non ?

– Mignonne oui, mais toute petite.

– On s’en fout Clèm, on y va pas pour la maison.

– J’appelle pour la petite, alors ?

– Oui, on verra bien, si elle est encore dispo.

La maison est libre, c’est parfait ! Cette perspective de week-end de glande ramène un grand sourire sur le visage de Clèm.

Un sac avec nos affaires pour deux jours, un autre avec les serviettes de plage, on pose tout dans l’entrée. Ce soir, je passerai en bagnole prendre Clèm à la sortie de son taf et on partira directement. Elle va se débrouiller pour quitter plus tôt que d’habitude.

Vendredi midi, je pars du boulot. L’appart et un sandwich pour me caler le bide. Un peu de ménage, deux-trois courses pour avoir dimanche soir un petit truc à manger vite fait. Je chope les sacs et descends récupérer la voiture. Sur le trottoir, je tombe nez à nez avec Louise. Merde !

– Ah, tiens !

– Salut…

On se fait les bises règlementaires.

– J’ai cherché à joindre Clémentine mais j’ai dû mal noter son numéro, je tombe sur une autre nana.

– Ah…

– Tu pourrais me le redonner ?

– De…

– Son numéro… Celui de Clémentine.

Comment m’en débarrasser ?

– Pourquoi tu veux tant lui parler ?

– L’histoire… Je veux la fin de l’histoire…

– Tu es sûre ?

– Pourquoi tu me dis ça ?

– Je sais pas… C’est pas important, si ?

– Ben si, quand même… J’aimerais bien savoir…

– Bof… Tu sais, des fois… Vaut mieux oublier…

– Tu la connais, toi ?

– De quoi ?

– Ben, la fin de l’histoire…

Je veux pas lui dire, moi ! On en a pas reparlé avec Clèm… Et je sais pas si c’est mieux qu’elle sache ou pas…

– Là, j’ai pas le temps.

Je commence à avancer sur ce foutu trottoir pour récupérer la caisse mais Louise m’attrape le bras.

– Tu me diras ?

– Une autre fois…

J’accélère le pas, elle reste sur place. L’entrée du parking, je disparais dans les sous-sols. Les sacs dans le coffre, je pars. En bas du taf de Clèm, je lui envoie un petit texto. Je suis en bas. Elle me répond très vite. J’arrive. La voilà !

– Tu es à la bourre, tu m’avais dit…

– J’ai croisé Louise sur le trottoir.

– Ah, merde… Elle t’a pris la tête ?

– Elle voulait ton numéro… Mais dans l’entrefaite, j’ai zappé de lui donner.

– Elle a le tien…

– Elle le croit faux et c’est mieux comme ça, non ?

Je lui dis pas que Louise m’a aussi demandé que je lui raconte la fin de l’histoire… Que Clèm passe un week-end tranquille… C’est pas la peine de lui faire remonter ça dans la tronche !

Je roule jusqu’à la première station-service de l’autoroute. Un petit café machine et on change, c’est Clémentine qui prend le volant. Pas trop de monde, c’est une chance. Avec le beau temps annoncé, je m’attendais à ce qu’on fasse des embouteillages. Au retour peut-être.

On arrive. Le proprio est dans la maison, porte et fenêtres grandes ouvertes.

– Vous êtes…

– Clémentine et Maxime.

– Ah… Je m’attendais à… Je vous fais visiter.

On fait le tour avec le mec. C’est vite fait… Une pièce à vivre avec un coin cuisine, style kitchenette de studio, et à l’étage, la chambre et la salle de bain. C’est vraiment tout petit mais la vue de la fenêtre d’en haut est magnifique. Un bout de jardin à l’arrière de la maison, petit aussi, le jardin, mais sans vis-à-vis. Je percute direct.

– Super ! On va pouvoir bronzer à poil !

– Max…

Le mec me regarde bizarre. J’ai dit une connerie ?

– Mesdames, je vous laisse vous installer. Je reviens dimanche à dix heures pour votre sortie. Passez un bon week-end.

Il s’en va. Je saute dans les bras de Clèm.

– Ah ben, tu caches pas ta joie !

Je lui colle un gros bisou, elle rigole. On va chercher les sacs dans le coffre, on les jette dans la pièce et on se pose dans les chaises longues du jardin. On a évidemment oublié d’apporter les provisions pour le dîner. Faudra aller manger dehors.

– Du café, faut qu’on se trouve du café pour demain matin.

– Sûr ! Mais à cette heure-ci… Ça va être chaud.

– Allez Clèm, on tente notre chance…. Moi, sans café au réveil…

– Tu es tout bonnement exécrable !

– Mais…

On dégage du jardin et des chaises longues en plastique pour choper la fameuse poudre magique du matin.

– Regarde, on se croirait à Paris… Une épicerie encore ouverte.

Des petites courses et le resto. Le serveur arrive avec une bouteille.

– Laquelle de vous deux veut goûter ?

Je montre Clèm de la main. Il lui verse le fond du verre, elle l’approche des lèvres et boit.

– Très bien, merci.

Le mec sourit, me sert et finit de remplir l’autre verre. Elle le lève pour trinquer.

– Ah la tienne, ma belle !

– Humm !

A la fin du repas, on vire nos chaussures et, pieds nus dans le sable, on avance. Un petit recoin entre les pseudos dunes de sable, on se pose. C’est très calme, pas de bruit, peu de vent, personne qui passe, juste le clapotis de l’eau.

– Ah, merde, j’ai reçu une goutte.

– Arrête tes conneries…

On dérape de notre petit coin tout tranquille. Plus on avance, plus il pleut.

– Quel temps de merde ! Il devait faire beau tout le week-end.

– Demain, il fera beau !

– Tu es bien sûre de toi, ma petite Clèm…

– Pour nous, il fera beau.

– Si tu le dis !

– Tu verras Max, grand soleil toute la journée.

– Bon, soit !

On va pour se pieuter.

– Ah, mais faut faire le lit !

– On est pas à l’hôtel, ici…

– Une douche ?

– Ensemble.

Voilà, on peut enfin s’allonger. Clèm est dans mes bras.

– Elle t’a rien demandé ?

– Qui ça ?

– Louise…

– Elle m’a demandé ton numéro, mais finalement, on a zappé.

– Mmm, tu m’as dit… C’est tout ?

Bon, faut que je lui en parle…

– Elle voulait la fin de l’histoire.

Son visage se crispe.

– C’est pour ça qu’elle veut m’appeler.

– Mais elle me l’a demandé à moi aussi.

– Tu lui as dit ?

– Non, j’ai juste dit que là, j’avais pas le temps…

– Elle nous lâchera pas, Max, tant qu’elle l’aura pas, elle nous collera aux baskets.

– Comment lui faire comprendre que c’est sans doute mieux qu’elle l’ait pas, cette putain de fin d’histoire…

– Je sais pas… Mais pour se remettre dans l’axe, elle en a peut-être besoin finalement.

– Je sais pas non plus, Clèm… C’est compliqué… On sait pas où elle en est… Le chemin qu’elle a fait pour comprendre… Ou pas…

– Mmm…

– Allez, on dort. Demain il fera beau, tu me l’as promis.

Elle affiche enfin un visage serein et me sourit.

– Il fera beau… Au moins pour nous, Max, sûr que oui !

Grand beau temps ce matin, en effet, mon café est prêt sur la table du jardin, juste à côté d’une chaise longue. Clèm est là, sa tasse vide.

– Je te ressers ?

– Vas-y, bois le tien tranquille, j’y vais.

– On va à la plage après ?

– Faudrait passer des maillots…

– Beuh !

– Max, fais pas la gueule… On verra en fonction des coins qu’on va trouver et du monde qui passe.

Nous voilà à arpenter le bord de l’eau, là où le sable est bien pour marcher. Loin du monde, on se pose entre deux bosses de dune, couvertes d’herbes folles.

– Allez, à poil !

On fait bronzette pendant plus d’une heure. Ça commence à bien taper. Je pose ma main sur le ventre de Clèm, il est tout chaud.

– Allez, je la laisse posée, tu auras une belle marque.

– Mais non, vire de là, tu imagines ?

– Très bien, oui, tu serais super glamour avec l’empreinte de ma main sur ton ventre.

– Mais que dalle !

On pouffe de rire.

– On va goûter l’eau ?

– Chaude comme on est, le contraste va être sévère.

On entend des rires étouffés dans les broussailles. On regarde. Des mômes…

Faut qu’on se trouve un autre coin pour cet après-midi, on ramasse notre barda et on rentre.

– Clèm, on peut pas bronzer ici…

– Ben pourquoi, on est pénardes dans ce jardin. Il y aura pas les mômes pour nous reluquer.

– De fait, mais dommage, le soleil vient pas jusque-là…

– Ah, merde ! Le proprio m’avait annoncé un jardin sans vis-à-vis mais pas sans soleil.

– On s’est fait niquer sur ce coup-là !

– La prochaine fois, je demanderai sans servitude de vue et avec soleil.

– Servitude de vue… Comment tu parles…

– C’est comme ça que ça s’appelle, ma belle.

On se fait les casse-dalle, la petite sieste et on prend la bagnole pour aller plus loin.

Une plage, sur des kilomètres ! Là, on va trouver un coin rien que pour nous, sans les regards indiscrets des gosses. On marche, on marche, les pieds s’enfonce dans le sable sec, c’est crevant… On finit par arriver à un endroit avec les herbes hautes qui forment comme une clairière et laisse une grande ouverture sur la mer, le tout, plein soleil. Je trouve ça parfait !

– Regarde Clèm, génial, non ?

– Ah, top ! Là, au moins, on sera tranquilles !

On s’installe. Les serviettes dans l’axe des rayons du soleil, les fringues dans le sable et nous, allongées pour la bronzette.

– Max, on va à la flotte ?

– Tu es malade, on est brulantes, la mer va être carrément glaciale.

– J’irais bien, moi.

– Va…

– Allez, viens…

– Je garde le sac de ma copine !

Elle éclate de rire.

Elle se lève et s’avance jusqu’au bord. Je la vois se plier en deux pour toucher l’eau de la main. Elle la secoue très vite. Elle avance encore, les pieds dedans. Elle recule à la première vaguelette. Elle reste plantée à regarder vers le large. Elle se retourne vers moi, elle est trop loin, je vois pas si elle sourit ou pas. Elle me fait des grands signes. Je dois la rejoindre ? Peut-être… Je me lève, fainéante. Je marche jusqu’à elle.

– Alors, elle est bonne ?

– C’est la Sibérie !

Je savais bien que c’était pas possible, c’est pas encore la saison et même quand c’est la saison, ici, la mer est jamais très chaude. Je vois des gens au loin. On est à poil, au bord de l’eau, on ferait bien de se rapatrier.

– Clèm, regarde derrière toi, viens, on remonte à nos affaires.

– Ah merde, des gens.

On court jusqu’aux serviettes et on se vautre dessus. Les pieds vers la dune, la tête vers le large. Appuyées sur les coudes pour se remonter les épaules, les bras croisés pour cacher les seins, on les regarde passer. Les gosses courent dans tous les sens et se font engueuler, ils mouillent leurs baskets… Leur chien vient dans notre direction. Manquerait plus que le mec vienne rechercher le clébard, il trouverait deux petits culs à l’air ! Au lieu de ça, il crie.

– Gobi, viens là !

Le chien, docile, fait demi-tour.

– Heureusement qu’il en a qu’un !

– Pourquoi ?

– Pour rien, va…

Qu’on est cons ! Ils s’éloignent enfin. On pose les têtes face-à-face, les yeux clignotent et se ferment.

J’ouvre un œil. Tout est désert autour de nous. On est bien protégées dans cette clairière de sable et d’herbes. Je passe la main sur le dos de Clèm. Elle ouvre les yeux et sourit.

– On a dormi un temps fou.

– Ah ? Il est quelle heure ?

– Je sais pas…

Je cherche mon téléphone dans le sac.

– Dix-neuf heures sept. Ah, huit.

– Plus précis, tu meurs !

– Bon, sept heures et des brouettes, l’apéro quoi !

– On plie bagages.

On remonte dans le sable sec où les pieds s’enfoncent.

– Que c’est loin quand on a soif !

– Pochtronne !

– Mais…

– Tiens, je vois la bagnole derrière les arbres. On y est presque.

Le chemin, le bled, la petite maison. Le sac par terre et les verres de rosé pour l’apéro.

– On se pose dehors, Clèm ?

– J’arrive.

Je pose les verres sur la table basse entre les chaises longues. Je relève les dossiers et merde, il pleut !

Je reprends le matos avant que les rosés soient noyés.

– Ben, tu rentres ?

– Il pleut…

On va se coucher vite.

Café-clope, le binôme inséparable des petits matins. Il pleut pas mais les chaises de dehors sont encore mouillées. Misère ! On se pose pas dessus. C’est le jour où on doit rendre la maison toute propre. Là, j’apprécie qu’elle soit petite.

– Le mec vient à quelle heure ?

– Dix heures je crois… Mais faut qu’on se tape le ménage avant…

– Oui, ben, après le café !

– Max, toujours au taquet au réveil…

– Mais, heu…

On plie les draps, range nos affaires dans les sacs.

– Attends, fais un sac de plage, on va pas rentrer direct.

– Tu es pas assez lait-fraise avec tes coups de soleil, faut encore une couche ?

Au taquet pour aller taffer ce matin. Les cafés, la douche, les fringues sur le poil, hop ! On est prêtes.

Je retrouve Pierrot et mes bannettes de partoches. Clèm est loin de moi, à son taf à elle.

Ce soir, alors que je traine dans les rayons du Monoprix pour faire les courses, je tombe sur Louise, penchée pour choisir une barquette de charcuterie. Je pars dans l’autre sens avec mon caddie. Si elle me voit pas ? Je continue et fais la queue à la caisse. Pourquoi elle vient faire ses courses ici ? Elle habite le quartier ? Merde, si oui, on a pas fini de la croiser ! J’arrive à passer assez vite en caisse et à dégager du magasin. Elle m’a pas vue, enfin je crois…

Je range dans le frigo, les placards et Clèm tourne la clé dans la serrure.

– Tu es déjà là ?

– J’ai fait les courses…

– Super, on a pas besoin de redescendre. J’enlève mes pompes.

On se pose dans le salon, je la regarde. Je lui dis ou pas, pour Louise ? Je sais pas. Elle sourit à rien, semble zen. Je lui dis que dalle, pas gâcher sa soirée !

Sur le canapé, je la serre dans mes bras. Trop fort peut-être ? Elle s’agite.

– Toi, tu as quelque chose à me dire…

– Non…

– Arrête, je te connais pas cœur, je sens bien…

– Quoi ?

– Que là, tu as quelque chose qui coince.

– Ah… Non…

– Bon, vas-y, dis-moi, je t’écoute.

Je me suis fait griller direct. Clèm me connait trop. Je me lance.

– J’ai vu Louise dans les rayons du magasin.

– Là ? A Monop ?

– Oui, courbée sur les charcuteries.

– Et ?

– Rien… Elle m’a pas vue.

– Une chance…

– Ça veut quand même dire que si elle fait ses courses ici, elle doit habiter pas très loin.

Son regard part dans le vague, elle fait souvent comme ça quand elle cogite. Je la laisse à ses réflexions. Moi, là, j’ai pas de pensées, rien. Une tête vide. Juste mes yeux posés sur elle. Mon téléphone nous sort de notre rêverie. Je vois le nom Louise s’inscrire sur l’écran.

– Clèm, c’est elle.

– Refuse l’appel.

J’appuie sur le bouton qui rejette la communication.

– Elle va tomber sur ton répondeur…

– Heureusement qu’on l’a changé !

Si elle parle dedans, elle saura pas à qui. Clémentine a les yeux fixés sur l’appareil. Il siffle. C’est fini. Il m’affiche un appel manqué. Je touche l’écran et il m’indique que le correspondant a laissé un message de neuf secondes.

– Neuf secondes, tu veux écouter ?

– Pas envie…

Je repose le portable sur la table basse.

– Si tu as fait les courses, on a quelque chose à manger.

Je file à la cuisine, allumer le four. Je reviens, elle a mon téléphone collé à l’oreille.

– Qu’est-ce qu’elle dit ?

– Hein ? J’aurais pas dû écouter ton répondeur, ça se fait pas…

– Mais je m’en fous complètement, Clèm… Intéressant ?

– Elle me demande, elle te demande. Après, elle bafouille un truc que j’ai pas compris et elle raccroche.

– Oh, là ! Ça craint !

– Tu veux écouter, peut-être que tu comprendras ?

– Passe…

Je chope l’engin et retourne sur le répondeur. Vous n’avez aucun message.

– Ben, il me dit que j’ai rien, tu as dû l’effacer.

– Merde, on saura pas ce qu’elle a marmonné.

– C’est pas grave. D’autant que c’est pas à nous qu’elle parlait.

– Va savoir…

– Arrête Clèm, tu t’épuises avec ça… Alors, soit on chope Louise et on lui met le nez dedans, soit on oublie, mais on oublie tout, vraiment, elle, l’histoire, tout… Ok ?

Ce soir en rentrant du boulot, Clèm m’attend à la sortie.

– Pourquoi tu es là ?

– J’ai réfléchi.

– A quoi ?

– A l’histoire…

– Et ?

– On oublie, j’ai décidé, on oublie.

– C’est une sage décision, allez viens ! On va arroser ça !

On entre dans le bistrot de l’angle.

– On va tout au fond ?

Je la suis jusqu’à une table complètement en retrait de la vitrine, bien coincée contre le mur arrière de la salle.

– Bonsoir.

– Bonsoir, deux cafés.

Le mec repart. Quelques grosses minutes et il revient avec les tasses.

– Et si on la croise encore ?

– Un mytho, Clèm, on lui monte un mytho.

J’ai à peine fini ma phrase, que je l’aperçois sur le trottoir.

– Regarde là, dehors, Louise…

Clémentine relève le nez de son café et tombe dessus. Elle me saisit la main.

– Merde, on fait quoi ?

– Rien, on fait rien…

Elle serre fort à m’écraser les phalanges. Faut qu’elle arrête.

– Là, calme-toi. Elle va pas rester toute la soirée…

– Nous non plus…

De grosses gouttes se mettent à tomber. Louise remonte l’encolure de son imper par-dessus la tête. On a pas de pébroque… Va falloir attendre que ça se calme. On vide doucement nos tasses, la cuillère entre les doigts. Juste nos regards qui se croisent, nos yeux qui se souviennent mais nos visages restent inexpressifs.

– Peut-être qu’elle attend quelqu’un ?

– Mais nous, Max, c’est nous qu’elle attend, c’est évident !

– Non, elle va partir…

– Tu es bien sûre de toi.

– Pour une fois, la pluie sera peut-être avec nous ?

On a fini mais c’est pas encore le moment de se bouger. D’abord, ça mouille toujours et ensuite Louise plante sous la flotte, adossée à la vitrine. Je la regarde par intermittence et me fixe sur Clémentine. Elle, elle a les yeux rivés vers l’extérieur.

– Mais qu’est-ce qui lui prend ?

Je tourne la tête.

– De quoi ?

– Louise, elle est partie d’un coup, en courant.

– Ben voilà, il suffisait d’attendre un peu.

– Elle court où ?

– Mais on s’en fout Clèm… Et tu vois, finalement, c’est pas nous qu’elle attendait…

– Mmm…

– Dis-donc, faudrait savoir ce que tu veux !

– Tu as raison…

– On attend encore cinq minutes et on se casse.

– On fait les courses au passage, ça évitera de redescendre.

On dérape du bistrot pour se faufiler dans les rayons du Monoprix. Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir manger ce soir ?

– Tu as une idée, Clèm ?

– Non… Oh si, des patates…

– Avec des tranches de gigot ?

– Humm !

La semaine se traine.

– Il y a longtemps qu’on a pas été marché sur les quais de Seine.

– Tu entends l’appel du banc de pierre ?

– C’est sympa les quais.

– Paisible, oui…

– Un parapluie ?

– Non, fait chier de le porter.

On file jusqu’au port de l’Arsenal, on passe l’écluse et on traverse la Seine. Les quais chouettes, c’est de l’autre côté. On trouve les fameux bancs de pierre dont me parlait Clèm tout à l’heure. On s’installe. Une bonne demi-heure à regarder les bateaux-mouches faire leur demi-tour et la première goutte tombe sur la paume de ma main.

– Et merde…

– Quoi ?

– Une goutte… Deux…

Et puis ça tombe de plus en plus.

– Faut se planquer, là…

– Carrément.

On délaisse le quai pour se réfugier dans le premier bistrot. Le temps des cafés et la pluie s’arrête.

– On rentre ?

– De toute façon, les bancs seront trempés.

La petite marche en évitant les flaques d’eau sur les trottoirs, dernier carrefour avant l’arrivée en bas de l’immeuble, virage serré à droite et…

– Ah ?

– Tiens, tiens…

– Qu’est-ce que tu fais là ?

Louise, juste en face de nous. Elle nous fixe comme si elle attendait qu’on lui dise quelque chose. Finalement, c’est elle qui commence.

– Vous avez un peu de temps, là ?

– Pas vraiment, non !

C’est sorti, très déterminé, de la bouche de Clèm. Je la regarde, puis me tourne vers Louise.

– Dommage, mais là…

– Ecoutez, les filles, j’ai comme le sentiment que vous me faites tourner en bourrique. On peut jamais parler, vous avez toujours un truc d’urgent.

– Dis-donc, la première fois, c’est toi qui t’es tirée en courant que je sache.

– Oui… Mais bon… Depuis, vous disparaissez aussi vite que je vous aperçois… Il y a pas moyen que je vous chope… Alors là, on se pose un peu, ok ?

Je sens les yeux de Clémentine rivés sur moi. Je la regarde, ils demandent… Ils me demandent ce qu’on fait, j’imagine, mais j’en sais rien…

– Alors, on y va ? On se pose quelque part ?

– Où ça ?

– Je sais pas, vous habitez par ici, non ? On peut peut-être aller chez vous ?

Mais ça va pas non ! Pas Louise chez moi…

– On habite un peu loin quand même. Un bistrot fera l’affaire.

– Loin, loin… Tu te fous de moi ?

Elle commence à me gonfler sérieux. Clémentine se charge de la réplique.

– Ecoute Louise, on habite pas forcément très loin, mais chez nous, personne vient. Alors un bistrot, à la limite…

– Bon, bon, un bistrot alors.

Je la regarde et je me tais.

– En même temps… Pourquoi faire ?

– Mais pour l’histoire ! Vous la connaissez toutes les deux, vous en êtes la mémoire. Moi…

– Toi ?

– Moi, je l’ai oublié…

– C’est bien, non ?

– Je sais pas… L’envie de savoir me prend souvent. Mais bon, on pourrait aller se poser parce que parler sur un trottoir, c’est pas cool.

– On a peu de temps, on t’a dit.

– Faut prendre rendez-vous pour discuter avec vous, en plus ?

– Hé, dis-donc ! C’est toi qui nous cherche, non ? Alors tu vas le prendre moelleux, ok ?

– Ok, ok, Maxime, excuse-moi.

– Ça va ! Mais tu sais, nous on a pas forcément les bons mots pour ton histoire.

– Mais vous la connaissez quand même…

Je pose mon coude sur l’épaule de Clémentine et laisse pendre ma main devant son torse.

– Un peu, mais très peu.

Comme elle a tout oublié…

– Tu sais Louise, à un moment, on a plus rien capté. On te voyait plus, on sait pas vraiment, en fait. Tout a disparu dans un gros nuage de fumée.

– Un nuage ?

Clèm m’enserre le poignet, je continue.

– Oui, c’est une manière de dire… Tout était très nébuleux. Je voyais juste Clémentine, et encore, assez floue. Je lui ai pris la main pour pas la perdre.

– Et ?

– On est parti. On a quitté cet immense appartement.

– C’était grand ?

– Très… Les pièces en enfilade, très bourgeois… On passait de l’une à l’autre sans trop savoir où on était. Et puis, des balcons à toutes les portes fenêtres.

– Le balcon, ça, ça me dit quelque chose.

– Le balcon, mais tu es partie du balcon.

Clèm me serre à me couper la circulation sanguine.

– Et je suis allée où ?

– Ah, ça ? Mystère…

Elle rentre ses ongles dans ma peau. Je comprends que je dois me taire, pas en dire davantage…

– Et vous ?

– On est parties Louise, on est parties…

Clémentine relâche un peu la pression. J’ai bien dit ?

– Et donc ?

– Donc, on en sait pas plus… Faut que tu cherches toi-même après. Nous, on était déjà plus là !

Ses doigts dessinent doucement le dessus de la main. Je pense qu’on peut partir pour de bon maintenant.

– Faut que tu te poses pour trouver ce que tu cherches. Nous on est arrivé à notre limite. Au-delà, on ira pas. Toi, tu peux y aller, mais nous, non ! Prends soin de toi, Louise.

Je me rapproche d’elle pour lui faire la bise en guise de fin. Elle se laisse embrasser. Clèm fait pareil et on dérape. On a pas été au bistrot finalement et on abandonne Louise sur le trottoir. On termine notre fameux virage.

Devant la porte de l’immeuble, je me retourne, elle a disparu. Le code, on rentre. L’ascenseur et l’appart.

D’un coup, je remarque que Clèm me tient toujours la main. Je m’immobilise face à elle et passe les bras autour de ses épaules. Mes mains glissent dans ses cheveux.

– Je pense qu’on la reverra plus…

– Oui, c’est bien… Tu t’es arrêté quand il était temps…

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Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-05-0

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