Chahut

Je trouve un boulot dans une boite privée de petits bourges. Prof ! Qu’est-ce que je vais bien pouvoir leurs faire faire, à ces mômes ? Prof de français…

– Bonjour, je viens pour le remplacement.

– Ah, très bien, bonjour. Vous êtes Madame, heu…

– Rodgilane, Maxime Rodgilane.

– Oui, c’est ça. Venez, je vous montre.

Il veut me montrer quoi ? Des ados, je vois à peu près à quoi ça ressemble ! Je le suis dans cet immeuble, transformé en école. On se fait les escaliers. Trois étages de salles de classe et le rez-de-chaussée pour l’administration.

Je voudrais pas habiter au quatrième… Et la sieste… En semaine, c’est mort !

Je suis en avance pour cette première journée et les ados sont encore dans le métro à cette heure. On est revenus dans son bureau, il me colle dans les pattes un emploi du temps. Je jette un œil dessus. Tous les matins, je commence à huit heures trente. Bouh ! Trois après-midi de libres quand même. Et le lundi, je viens pour les deux premières heures.

– Suivant le temps que je reste, on pourrait faire quelque chose pour les deux heures du lundi ? Deux heures et puis plus rien, c’est ballot !

– Je vais voir avec quel autre professeur vous pourriez intervertir ces deux heures. Je vous tiens au courant.

Il m’emmène dans la salle des profs. Une pièce avec des barreaux aux fenêtres, on est toujours au rez-de-chaussée. Une prison ! L’endroit est désert. Voilà un mec qui entre puis encore une autre. Ça se remplit doucement. Les présentations au fur et à mesure que les profs se pointent. J’ai des secondes et des premières à m’occuper. Le bac français est, pour certains d’entre eux donc, à la fin de l’année. Enfin, de la leur… En juin ! Une prof d’une quarantaine d’année arrive toute pimpante. Une bourgeasse, elle aussi ! Elle se dirige directement vers moi en me tendant la main.

– Bonjour, je suis Madame Keffer, Louise Keffer.

Quel accueil ! Je lui serre la pogne.

– Bonjour… Maxime !

– Louise, je m’appelle Louise.

– J’ai bien compris… Maxime c’est moi… La remplaçante du prof de français.

– Ah ?

– Où est la salle 22 ? C’est là que je dois être ce matin.

– Au second, vous viendrez avec moi, je suis dans la 24, juste à côté. Café ?

La machine fait que de mouiller la poudre. Elle débite l’eau chaude, pour le reste, faut actionner une petite manette sur le côté. C’est primaire comme distributeur.

– Pour fumer, c’est sur le trottoir j’imagine.

– Ah oui, je vous accompagne.

Elle me lâche plus. On sort avec nos gobelets à la main. Je le pose sur le rebord d’une fenêtre et allume une clope. Elle fait rien, je m’étonne.

– Vous fumez pas ?

– Non, juste je viens avec vous.

– Ah, c’est gentil.

J’ai rien à lui dire à cette femme. On est là, l’une en face de l’autre et pas de mots de ma part. C’est elle qui embraye.

– Vous étiez dans quel lycée avant ?

J’avais pas prévu cette question… J’étais nulle part. Pas dans l’enseignement en tout cas. Je lui mens ? Oui !

– Et bien… En province…

– Ah, je ne pourrais pas me passer de Paris.

Moi non plus, mais tel que j’ai commencé, je suis coincée. Jusqu’où je vais aller dans mon mensonge sans me planter ? Je ferai mieux de remettre tout dans l’ordre avant de me payer une évidente gamelle.

– La province, c’était il y a longtemps. Ça fait un moment que je suis sur Paris.

– Et sur Paris, donc, dans quelle école avez-vous…

Merde, elle fait chier avec ses questions. Bon, j’invente !

– Les CFA surtout.

– C’est un public difficile dans ce genre d’établissement. Vous devez être rodée alors.

– Rodée, je sais pas, mais en CFA, c’est pas si compliqué que ça.

En fait, j’en sais rien… Et je m’en fous tellement ! J’avale mon café d’un coup et jette ma clope dans le caniveau. Que ça s’arrête ! On rentre dans l’immeuble.

– On passe par la salle des profs et je vous emmène dans votre classe ?

Je la suis. La pièce est blindée de monde. Que de profs pour une si petite école ! Les présentations, elle s’en charge, c’est parfait ! L’escalier et la salle où je dois sévir pendant deux heures. A peine je suis entrée que le dirlo se pointe. Il me fait faire la connaissance des ados que je vais supporter ce matin. Ils ont l’air bien calme, c’est étonnant. Le mec s’en va et le brouhaha commence.

– Prenez une feuille, vous la pliez et inscrivez en gros votre prénom de manière à ce que je puisse le lire d’ici.

Ils s’exécutent. Les espèces de chevalet commencent à garnir les bureaux. Les prénoms reflètent bien l’origine de ces gamins. Si j’avais vraiment été en CFA, ça aurait certainement été différent, mais là… Quelle misère !

– Pour que je vous connaisse un peu, je vous propose de faire une dissertation, bien construite, sur un sujet qui vous intéresse.

– On prend ce qu’on veut ?

– Oui, c’est juste pour que je vous découvre un peu. Votre sujet sera pour moi, aussi révélateur que la manière dont vous allez le traiter. Mentionnez-le en premier sur votre devoir !

Ils se mettent au boulot et en attendant, j’ai rien à faire. Par contre, après, va falloir que je me fade la correction de leur production.

La sonnerie retentie pour la seconde fois, les deux heures sont passées assez vite. Ils se lèvent et déposent leur travail sur le bureau en sortant de la classe. Je me retrouve avec un paquet de copies un peu gros à mon goût. Le tout sous mon bras, je dégage de la salle. Dans les couloirs, je croise le directeur.

– Tout s’est passé comme vous le souhaitiez ?

– Oui, parfait, merci.

– Pour les deux heures du lundi matin, le professeur de physique veut bien permuter avec vous contre deux heures le jeudi après-midi.

– C’est très aimable à lui.

– Puisque vous avez déjà assuré ces heures aujourd’hui, nous démarrerons la semaine prochaine.

– Très bien, remerciez-le de ma part. Je vais y aller, ma journée est terminée et j’ai des corrections.

– Déjà ?

– Faut bien que je vois à qui j’ai à faire…

Sur ces derniers mots, je quitte l’immeuble. Une table sur une terrasse de bistrot et j’essaie de rentrer les copies dans mon sac sans les corner. Voilà, c’est fait ! Je continue mon chemin.

Arrivée chez moi, j’appelle ma copine Clémentine.

– Oui… Tranquille… Une dissertation d’entrée… Je m’en fous… Faut bien que je vois le niveau… Oui… Si tu veux… On se retrouve ce soir… Tu quittes à… Ah, super… Je serai chez moi… Faut que je corrige maintenant… Ben oui… A toute à l’heure ma belle.

Je raccroche, Clèm va venir ce soir. J’ai l’après-midi pour lire leur prose.

Je dépose le paquet de copies sur la table du salon et non, je commence pas tout de suite. Un café, un vrai !

Après déjeuner, je me plonge dans la lecture de leurs œuvres.

Hou, là, là, c’est chaud. Ils ont peut-être les thunes, les fringues, mais ils ont pas l’orthographe. Il y a des phrases, faut que je les lise tout haut pour comprendre. Les sujets choisis sont, pour beaucoup, assez banals. Je repère tout de suite la majorité qui reste dans le classique et ceux qui ont une tête capable de s’évaporer.

– Alors, tes petits bourges, ils savent écrire ?

– J’ai de tout, mais alors les fautes… Grave… Ils confondent texto et dissertation de niveau bac.

– Tu les as pas prévenus que c’était en prévision de leur examen ?

– Mais Clèm, ils le savent qu’ils passent cette merde en fin d’année… Ah, tiens ! Tu veux que je te lise celle-là ? Elle est chouette. Le sujet est sympa, elle sait partir ailleurs.

– Vas-y, j’écoute.

– Tu me diras ce que tu en penses.

Je lui lis le travail de la môme. C’est plutôt bien écrit, quelques maladresses, certes, mais l’ensemble est pas mal. Original surtout. J’arrive au bout.

– Pas mal… Pas mal… Tu en as d’autres des comme ça ?

– Comme ça vraiment, non… J’ai d’autres sujets intéressants mais mal traités ou des sujets très lambda mais bien écrit. Et puis, j’ai aussi, mais plus rare, les deux de merdiques. C’est la seule qui cumule le non-conformisme du sujet et la qualité rédactionnelle.

– Elle mérite un bisou.

– Tu es con !

On descend dîner dehors.

Elle reste dormir là. Dans mes bras, toute collée, je l’entoure, la maintiens contre moi. Mes mains glissent le long de son dos, ça la fait frissonner. Elle s’agite aussi sur mon corps. Les jambes se croisent, s’emmêlent.

Ma semaine se passe avec les autres groupes d’ados. Les secondes c’est le bordel. Les premières sont plus à cran.

– Voulez-vous qu’on déjeune ensemble ce midi, j’ai deux heures de pose, et vous ?

C’est Louise Keffer qui me propose ça. Mon emploi du temps, je le connais pas par cœur ! Je le chope.

– J’ai également deux heures. On peut y aller.

– Bien, vous avez une préférence ?

– Non…

– Je vais régulièrement au Petit Père, dans la rue derrière, cela vous convient ?

– On mange quoi chez votre Petit Père ?

– C’est un spécialiste du couscous, mais il propose autres choses.

– Ok, allons-y !

On dérape au resto, je marche à ses côtés. Sa façon de poser ses pieds par terre me fait sourire. Elle me précède pour entrer dans sa cantine. Sa manière de balancer son petit cul quand elle bouge, c’est vraiment rigolo. Je vais pas pouffer de rire, et pourtant… C’est pas l’envie qui m’en manque !

Le mec nous installe. Visiblement, elle a sa table. Je suis dos à la salle, j’aime pas trop… Enfin… Je vais pas la faire déménager, ses petites habitudes ! Pourquoi je suis venue, j’ai pas grand-chose à lui raconter, à cette femme.

– Avec mes cours de maths, je sens bien que je ne les intéresse pas.

– Tu m’étonnes ! Enfin, je veux dire…

– Nous pouvons nous tutoyer, tu as raison.

Elle a pas relevé que je parlais des maths… Comment ça peut capter l’attention d’élèves en section littéraire ?

– Tu as des enfants ?

– Non, pas d’enfants, pas de mec, rien qui entrave ma circulation.

– Je ne pourrais pas vivre sans enfants.

– Ils ont quels âges, les tiens ?

– Neuf, six et quatre ans.

– Waouh ! Trois mômes ?

– Oui, mais tu ne peux pas comprendre si tu n’en as pas, c’est tellement agréable les enfants…

– C’est surtout prenant, bruyant aussi.

– Il ne faut pas voir que le mauvais côté. Les enfants, c’est de la nouveauté tous les jours.

– Comme tu veux, moi j’en ai pas et je suis bien contente de pas en avoir.

– Tu perds quelque chose !

– J’en gagne beaucoup au contraire…

– Et quoi par exemple ?

– Je bouge comme je veux, je rends de compte à personne, je pars sur un coup de tête, mon sac est prêt en deux secondes.

– Mais tu es seule.

– Je suis seule quand je veux et je le suis pas quand j’ai besoin d’autre chose.

– Quand même, avec mon mari, on partage tellement !

– Ben c’est bien… Moi ça me gonflerait très vite d’avoir tout le temps quelqu’un dans les pattes.

– C’est un choix.

– Voilà, on va le dire comme ça, c’est un choix.

Mon portable siffle sur le coin de la table. Je le débloque et trouve un message de Clémentine. Ton remplacement est jusqu’à quand, je me ferai bien une petite virée.

– Ben voilà, l’autre veut partir et m’emmène si je veux, ou si je peux. Il y a que le boulot qui me bloque de temps en temps.

– Tu travailles toujours en intérim ?

– Ça me laisse une grande liberté de mouvement, j’apprécie.

– Ça non plus, je ne pourrais pas. J’ai besoin que les choses soient régulières pour m’organiser avec ma famille.

– Ben tu vois, c’est justement tout ça que j’aime pas. Cette organisation, cette dépendance à quelque chose, à quelqu’un. Ça m’encombrerait très vite. J’ai besoin de savoir que si je veux, je peux !

On retourne au bahut pour l’après-midi.

Les jours s’enchaînent, défilent et moi, je me balade entre le boulot, mes rancards avec Clémentine et mes copies à corriger.

Mon contrat se termine enfin, comme Clèm voulait bouger, on s’en va.

Entre les jours qu’elle peut poser et mon temps de break à rallonge, ça nous laisse de quoi nous évaporer ailleurs. Sa voiture et les kilomètres. Juste on roule, on se cale dans une piaule d’hôtel, on repart nulle part. On va vers rien. Uniquement la route et les pauses.

Une semaine à la dérive et on décide de rentrer à Paris. Mon appartement et Clèm, là, près de moi. On se quitte pas en ce moment. Envie de rien, juste d’être près l’une de l’autre. Elle va bosser dans la journée et me retrouve tous les soirs.

Je me promène le long des quais de Seine, je suis mon chemin, le nez en l’air, les mains dans les poches.

– Maxime !

Qui m’appelle ? Je me retourne et vois personne.

– Maxime ?

Je regarde partout et là, sur le banc, une femme seule me fait des signes. Je la connais ? Je me rapproche d’elle.

– Ah, Louise, mais tu es pas au bahut ?

– Je suis en arrêt…

– C’est une spécialité locale, dis-moi. Tous les profs en arrêt.

Elle a les yeux qui brillent d’une façon particulière. C’est pas de joie en tout cas. Son regard ressemble davantage à un reste de larmes qu’à une explosion de bonheur.

– Tu as un problème ?

– Mon mari… C’est mon mari…

– Ben qu’est-ce qu’il a ce pauvre garçon ?

– Il m’a quittée.

– Ah…

Que lui dire ?

Elle attend, les yeux dans rien, le mouchoir à la main. Elle attend quoi ? Mes mots, sa prochaine larme, que son mec revienne ? Je sais pas, mais elle reste figée sur le banc. Je m’assoie à ses côtés et pose une main sur son épaule.

– Et ben, Louise…

Je sais vraiment pas quoi lui servir. Il l’a quittée, et alors, j’y peux quoi, moi ?

– Où sont tes mômes ?

– A l’école…

Ben oui, on est en pleine journée, je suis con avec mes questions.

– Et tu sais pourquoi il est parti ?

Moi, je m’en doute un peu…

– Pour une plus jeune, sa secrétaire… Pour une salope !

– Oh, Louise… Tu l’as vue la nana ?

– Non, mais il m’a dit qu’elle était beaucoup plus jeune que moi.

– C’est pas important.

– Mais c’est normal que je vieillisse, on était partis pour vieillir ensemble d’ailleurs.

– Les choses changent, les gens changent, tout bouge ! Rien est définitif.

– Ben, je le croyais, tu vois. Je pensais vraiment qu’on allait aller ensemble jusqu’au bout.

– Et c’est quoi le bout ?

– Toute la vie !

Je sais décidément pas quoi lui sortir d’intelligent.

– Louise…

– Je voudrais bien t’y voir, toi, de te retrouver seule avec les trois enfants à élever.

– Il y a pas de danger !

Faut que je fasse un effort, elle est carrément triste.

– Je te paye un café, tu veux ?

Elle sourit à ma proposition, c’est déjà ça.

– Sa secrétaire, quand même…

– Tu sais, un vieil adage dit que les hommes doivent leur carrière à leur première femme et leur seconde femme à leur carrière.

– On est en plein dedans !

– Un mec qui se barre avec sa secrétaire, je suis désolée, mais c’est d’un classique.

– Oui, mais mon mari… Pourquoi mon mari ?

– Arrête de l’appeler comme ça, déjà, c’est tellement moche ce mot, mon mari… Pff !

– Mais c’est mon mari, comment veux-tu que je l’appelle.

– Par son prénom !

– Gonzague, il s’appelle Gonzague.

L’envie de rire me prend…

– Alors dorénavant, on l’appellera Gonzague.

Je reconnais Clèm au loin. Elle est plus au taf ? Je cours vers elle.

– Ben qu’est-ce que tu fais là, toi ?

– Je rentre… J’allais chez toi.

– Attends, il y a Louise qui pleure son mari.

– Ah, merde, il est…

– Non, juste parti avec une autre.

– Ah…

On retourne vers Louise et mes mains accompagnent mes mots.

– Louise, je te présente Clémentine. Clèm, Louise. Clèm, on parlait d’un café, ça te tente ?

– Oh oui…

Le premier bistrot est pour nous. On se pose là où les passants effleurent le bord de la table en marchant.

– Trois cafés, s’il vous plait.

Clémentine, assise avec nous… Ouf !

– Alors, Max, tu retrouves tes vieilles connaissances sur les quais ?

– C’est parce que mon mari…

– Gonzague, tu veux dire…

– Oui, Gonzague. Mais je ne l’ai jamais appelé comme ça.

– Tu l’appelais comment ? Mon chéri, mon nounours, chouchou, mon petit canard des îles, comment tu l’appelais ce garçon ?

– Je n’ose pas vous le dire, vous allez vous moquer.

– Promis, on rigolera pas.

– Mon doudounet… Mais c’était juste entre nous.

Ah, quand même, j’ai du mal à rester sérieuse ! Faut pas que je regarde Clèm, je sens qu’on dévisserait direct. Mes yeux sont vers la rue, vers les gens qui passent. Je tourne mon café tant que je peux. Un tout petit coup d’œil et c’est dans le regard de Louise que je me stabilise.

– Doudounet… Doudounet… Et ben… C’est gentil.

– Pour moi c’était très mignon en tout cas.

– Ça t’échappait pas en public tout de même ?

– Non, enfin… Si, c’est arrivé !

– Ah… Merde !

– Devant ses collègues, lors d’un dîner d’entreprise…

– Et il était fâché !

– Il me l’a reproché suffisamment longtemps.

– Tu m’étonnes… Doudounet devant sa patronne, ça le fait pas vraiment.

– Toi aussi, tu penses que j’aurais pas dû.

– Ah, ben là, oui. Il y a des mots qui doivent rester sur l’oreiller.

– J’arrête pas de faire des impairs, je suis souvent très maladroite. Mon mari me traitait de gourde par moment.

– Carrément…

Clémentine parle pas, elle s’ennuie ? J’en ai marre de bavasser toute seule avec Louise.

– Clèm, tu en penses quoi ?

– Hein ? Je sais pas… Et puis c’est la première fois que je croise Louise… Je peux pas dire… J’ai pas d’exemples…

Louise nous regarde avec ses yeux rougis par les larmes.

– Vous en voulez des exemples ? J’en ai plein.

– Je sais pas… Tu es en arrêt jusqu’à quand ?

– Mon médecin m’a donné un mois pour calmer mon état dépressif.

– Et tes gosses, c’est à quelle heure ?

– Je les récupère à seize heures trente.

– C’est où l’école ?

– A une demi-heure d’ici.

– Ben, faudrait te bouger !

– Oh zut ! Je me dépêche… Je peux te demander ton numéro ?

Elle trifouille dans son sac à main et en sort son téléphone et son porte-monnaie. Je lui donne mes coordonnées, comme elle me le demande.

– Va récupérer tes gamins, on payera. On reste encore un peu.

– Merci, à bientôt ?

– Oui, c’est ça, à bientôt.

On la regarde filer. Comme elle accélère le pas, ses mouvements de cul sont encore plus comiques.

– Bien gaulée quand même.

– Clèm, tu as vu la bourgeasse que c’est !

– Elle est très coincée, c’est sûr… Mais bien gaulée quand même.

– Elle a une gueule trop… Elle est pas vraiment moche, elle est rien.

– C’est pas ce que j’appelle une belle nana, c’est certain. Elle a que dalle de glamour, pas du tout mon genre.

– Tu me rassures, j’avais cru que…

– Tu déconnes !

On quitte la terrasse et on marche le long des trottoirs, au hasard. Au détour d’un carrefour, alors que Clèm me tient par la main, on se retrouve nez à nez avec Louise et sa tripotée de mioches.

– Tiens !

– Ah, je ne pensais pas que vous étiez…

– Quoi, qu’on était quoi ?

– Heu… Ensemble…

Elle rougit tellement en disant ça !

– Mais c’est pas grave ça.

– Ah…

– Comment ils s’appellent, tes marmots ?

– L’ainé, c’est Jean-Baptiste, la seconde, c’est Marie-Laure et la petite dernière, c’est Anne-Charlotte.

– Six prénoms pour trois gamins. Tu fais pas dans le simple.

Elle arbore une petite grimace. Avec des blazes pareils, elle est sans doute catho en plus d’être coincée. Faut qu’on dégage, nous.

– A la prochaine.

La plus petite môme secoue la main de sa mère.

– C’est qui la dame, maman ?

– Une collègue de travail, ma chérie. Allez, on y va.

Elle passe son chemin avec les trois lardons accrochés les uns aux autres. On la regarde s’éloigner. Clèm me serre plus fort la main. Je me tourne vers elle.

– Tu imagines, plantée par son mec et à torcher seule la bande de rejetons.

– Mmm… Heureusement, c’est pas à nous que ça arriverait ce genre de trucs.

– Heureusement, oui… Comme tu dis…

Et comme deux connes, on rigole. Pauvre femme !

– Qui voudra d’elle avec ses braillards ?

– Pas moi, c’est clair !

– Pas moi non plus. Mais tu crois qu’un mec est prêt à se cogner les mômes d’un autre ?

– D’autant qu’elle en a trois.

– Trois… Pff… Quelle misère !

– Allez, si, un gentil catho comme elle, prêt à sacrifier tous ses week-ends pour s’occuper de cette petite marmaille.

– Et c’est sans compter ceux qu’il aura déjà et ceux qu’ils feront ensemble. Ces gens-là prennent tout ce que Dieu leur donne.

– Elle est pas sortie de l’auberge si elle se met à la colle avec un mec comme ça…

– A ton prochain remplacement, on aura la suite de l’épisode.

– Si j’y retourne, c’est pas gagné.

– Et si elle revient, parce que si un mec la fout en cloque, elle va être arrêtée pour de bon.

– En un mois ? Trouver un mec et qu’il lui mette un rejeton dans le tiroir ?

– Faudrait qu’elle se fasse toutes les messes…

– Ou le curé !

On pouffe de rire et on rentre. Clèm taffe demain.

Les jours passent entre le boulot de Clémentine, les quelques petites missions qu’on me propose et le peu de jours qu’elle a encore à poser pour nous permettre de partir un peu.

Alors qu’on est sur la plage, à longer la mer de la côte d’Opale, mon téléphone gigote dans le fond de ma poche.

– Tiens, un texto d’un numéro inconnu.

– Ben lis, tu verras bien.

Je glisse l’écran et découvre le message que je parcours tout haut. Bonjour, j’ai repris mon travail, je vais un peu mieux, les enfants sont adorables avec moi. Pourrait-on se voir à un moment ? J’ai tous mes jeudis après-midi de libres. J’espère que tout va bien pour toi et te dis à bientôt. Je me colle dans les yeux de Clèm.

– C’est Louise, je pense…

– Elle parle de gosses gentils, ça peut être qu’elle. Tu as envie de la voir ?

– Je sais pas… Un après-midi, c’est glauque…

– C’est sans doute tout ce qu’elle a. Les soirées doivent être plutôt chargées.

– Bon, on s’en fout, on verra plus tard.

– Max, égale à elle-même. Toujours plus tard…

– Il y a pas d’urgence, si ?

– Non, de fait…

– Ben tu vois !

On continue, les pieds dans le sable. Au bas d’une petite dune, on se pose. Les yeux au loin à regarder rien. L’horizon, les couleurs qui se mélangent. Une bruine tombe sur nous. On décampe vite fait. La bagnole et la route. On s’arrête à Rouen pour dîner.

Encore de la route et les portes de Paris. On va où ? Chez elle, chez moi ? On reste ensemble ou on se sépare ?

– Tu veux dormir où ?

– Je m’en fous, mais avec toi.

Clèm a le mérite d’être claire. Elle se gare en bas de chez moi. On grimpe les trois étages et on jette les sacs dans l’entrée.

– Demain, je bosse.

– Bon alors, au pieu fiça ! Il est super tard.

– Une douche quand même ?

– La douche et au lit.

Sous la flotte, on est l’une en face de l’autre. Je lui attrape le ventre.

– Mais dis-moi, c’est quoi ce petit bourrelet ?

Clémentine plisse les sourcils et me dévisage de haut en bas.

– Tu t’es pas regarder !

– Quoi…

– Tu as les seins qui tombent un peu quand même.

– C’est clair qu’avec tes deux demi-pommes, tu risques rien.

– Ben quoi…

– Pff…

Sous la couette, les mains se cherchent, se trouvent.

Les cafés et la fatigue du retour d’hier dans les yeux. Clèm se prépare pendant que je végète dans la cuisine.

– Je peux te piquer une chemise ?

– Prends, je te la repasse ?

– Ah non, je vais en prendre une qui se repasse pas, ça ira bien comme ça.

Elle apparait dans l’encadrement de la porte. Ça me fait drôle de la voir dans mes fringues pour aller bosser. En vacances, on met n’importe quoi, mais pour aller taffer, elle est toujours nickel.

– Ton jean est un peu crado aussi.

Je fouille dans la penderie.

– Tiens, mets celui-là.

Elle vire le sien et enfile le mien.

– C’est bien comme ça ?

– Tu es parfaite !

– Tu vas faire quoi aujourd’hui ?

– Je sais pas, les lessives…

– Pendant ce temps-là, peut-être que tu pourrais répondre à Louise.

– Je l’avais oubliée.

– Pff… Allez, j’y vais. A ce soir ?

– Bon courage ma belle.

Je referme la porte derrière Clémentine. Je me pose dans un fauteuil et me demande comment elle va faire pour assurer une journée de boulot dans l’état où elle est. Moi, mes yeux clignotent tout seuls, j’arrive pas à les garder ouvert.

Onze heures, j’ai vachement dormi. Les fringues crades, faut que j’y aille. Hop, tous dans le caddie des courses, direction la laverie. Le linge dans la machine, la lessive dans le bac, les sous dans la banque de paiement et le café pour attendre que ça se fasse.

C’est l’heure du sèche-linge. Je transbahute les frusques et j’attends encore. Mon téléphone me siffle. Clèm. Tu as pensé à répondre à Louise ? Merde, je l’ai encore zappée ! Je le fais tout de suite, mais je lui dis quoi ? Les idées de Clémentine pourraient m’aider. Tu lui proposes ce que tu veux, mais faut qu’elle sorte de chez elle, ça c’est sûr, et qu’elle largue un peu sa marmaille. Un soir, ce serait plus sympa. Essaie. Je vais tenter ma chance. Mais une soirée avec elle, je lui dirais quoi à cette femme ? Bon, mon message pour Louise. L’après-midi pour moi c’est pas évident. Un soir, ce serait plus cool. Là, j’ai davantage de dispos. Tu me redis. Hop, c’est parti. Je suis en plein pliage de chemise quand ça siffle dans le fond de ma poche. Louise, déjà ! Un soir, mais comment je fais avec les enfants ? Ah, là, là, elle a pas de nounou ? Je lui torche trois mots vite fait. Une baby-sitter, tu as bien ça dans ton carnet d’adresses. Elle revient avec toute sa culpabilité. Je ne peux pas laisser les enfants, déjà que leur père n’est plus là, si moi aussi je pars. J’arriverai pas à la plier cette chemise si je pianote sans cesse sur mon portable. Tu pars pas, tu prends l’air. Tu as le droit de respirer un peu sans tes mômes, non ? Je continue mon linge. Elle revient pas. C’est mon « sans tes mômes » qui lui plait pas ? Pff…

J’attends Clémentine qui devrait plus tarder.

– Alors ma belle, tu as réussi à pondre trois mots pour Louise ?

– Quand je lui ai parlé de faire garder ses gosses pour se dégager une soirée, elle a arrêté de répondre.

– Si elle reste collée comme ça à ses gamins, sa vie va pas être cool.

– Ben écoute, j’y peux rien… Elle fait ce qu’elle veut.

Je suis dans la cuisine à préparer la bouffe quand j’entends mon portable me siffler.

– Message !

– Vas-y, lis-le, là, je peux pas.

Clémentine arrive avec l’engin dans les mains. Elle le débloque et découvre les mots qu’elle me lit. J’ai une baby-sitter en effet, qui venait de temps en temps quand nous sortions. Je lui ai mis un message, j’attends qu’elle me réponde.

– Ben voilà, Louise se bouge un peu…

– Elle fait la démarche au moins, on verra après.

Je jette les steaks dans la poêle, ça crépite de partout. En deux minutes, c’est prêt. A table !

On s’installe dans le salon, pliées en deux devant la table basse. Je glisse du fauteuil et me pose par terre.

– Ah, comme ça c’est mieux !

Clèm fait pareil, en tailleur sur le tapis. Encore mon téléphone. La baby-sitter est disponible le mercredi soir. Est-ce que pour toi, c’est un moment où on peut se voir ? Ben oui, le mercredi, ou un autre soir, je m’en fous. C’est OK pour moi. Et son retour très rapide. Parfait, je lui confirme vers dix-neuf heures, tu me dis où on se retrouve. Ah, ben là, je sais pas. Je vais pas lui payer le resto non plus.

Clèm, avec qui j’ai partagé cet échange de texto, se met dans la conversation.

– Tu devais pas la recevoir chez toi, on sait jamais. Invite-la chez moi comme ça, si ça se passe mal…

– Tu as raison, je sais pas ce qu’elle a dans la crâne cette femme.

– File lui mon adresse et si tu préfères que je sois là, je resterai, sinon, je te laisse la place.

– J’aimerais autant que tu sois avec moi, je sais pas, on verra à ce moment-là.

Je pianote donc l’adresse de Clémentine à Louise.

Mercredi, Clèm rentre du boulot.

– Alors, je reste ou je pars ?

– Reste, ce sera plus cool !

– Pour qui ?

– Pour moi… Mais si ça te fait chier, tu fais autre chose.

– Pas de problème, je peux t’aider à l’assurer, la Louise larmoyante.

– J’espère qu’elle va pas pleurnicher toute la soirée.

– C’est peut-être une marrante, finalement ?

– J’en doute, mais va savoir…

Ça sonne à la porte. Déjà ? Je vais ouvrir. Louise est toute pimpante mais raide comme un piquet sur le palier.

– Bonsoir, entre.

On se fait la bise. Elle est souriante.

– Clèm, c’est Louise.

Clémentine se rapproche de nous. Elle lui claque un bisou.

– Posez-vous dans le salon, j’arrive.

Clèm part à la cuisine.

– Vous habitez ensemble ? Je savais bien que…

– Que quoi ?

– Que vous étiez…

– On est rien, juste on aime bien passer du temps toutes les deux. Mais pour ton info, on habite pas ensemble.

– Ah…

Clémentine nous apporte de quoi faire un apéro.

– Le rosé, tu aimes ?

– Oui, mais je tiens très mal l’alcool, il faut que je fasse doucement… Les enfants…

– Tes gamins sont pas là… Quand tu as trop bu, tu es comment ?

– Je deviens… Un peu comme disait mon… Enfin… Comme disait Gonzague … Je fais des boulettes…

– Ici, tu peux en faire, on s’en fout.

– Tu vas faire quoi pendant les vacances, c’est bientôt, non ?

– Clèm…

Louise se démonte pas.

– On avait prévu de partir dans les Côtes d’Armor, à Paimpol. Mais maintenant, je sais pas.

– Vas-y quand même, tes mômes…

– M’en occuper toute seule au bord de la mer, c’est peut-être pas prudent.

– Sur la plage, ils seront tranquilles à faire des pâtés dans le sable. Tu pourrais emmener une fille au pair avec vous.

– J’en connais pas….

– Ta baby-sitter, elle peut pas ? Il y a des organismes aussi qui font que ça, de placer des gamines dans des familles l’été.

– Oui, je sais, mais je me demande si ça ne va pas perturber les enfants.

– Pourquoi veux-tu ? S’ils ont quelqu’un pour jouer avec eux, ce sera que du bonheur ! Et toi, tu pourrais te poser un peu…

– C’est une idée. Mais il y a un problème tout de même.

– Quoi ?

– La maison, c’est une maison de famille de mon mari.

– Gonzague peut pas te refuser d’emmener ses propres mômes à la mer, ce serait trop con.

– Il va y aller, lui, avec sa…

– Grognasse !

– Oui, voilà… Je la déteste.

– Elle ou une autre, ça change rien à la donne.

– Je la hais quand même !

– On passe à table ?

On se lève des fauteuils pour s’asseoir autour de la table que Clèm a installée. Elle file à la cuisine chercher le plat.

– Comment ça sent trop bon !

Elle nous sert et on passe au dialogue des fourchettes et des couteaux.

– Alors, Paimpol ?

– Je devrais tout expliquer à ses parents…

– Ils le savent sans doute déjà !

– La honte…

– Pour qui ?

– Pour moi… Mon mari… Enfin… Gonzague, qui se met en couple avec cette jeune femme.

– Et alors, tu y peux rien si tu vieillis, lui aussi vieillit.

– Oui et plus vite que moi !

– Ben alors… Sa pétasse va peut-être pas rester longtemps.

Clémentine revient dans la discussion.

– Nous aussi, tu sais, on vieillit… On en parlait il y a pas si longtemps.

– Nos corps se fatiguent.

– J’aimerai bien qu’elle le laisse tomber.

Louise reste concentrée sur sa rivale. Nos rides, ça l’intéresse peut-être pas !

– Ils prennent les gamins des fois ?

– Un week-end, de temps en temps.

– Vous êtes pas à une semaine sur deux ?

– Je veux pas que cette femme s’occupe de mes enfants. Déjà un week-end et ils reviennent avec des idées bizarres…

– C’est quoi les idées bizarres ?

– Ils ont envie… Enfin… Aller à Disneyland par exemple.

– C’est pas bien grave ça… Disney c’est pour les mômes…

– Ah, attendez, c’était quoi la blague déjà… Une histoire de soutifs… Attend, ah oui, voilà ! C’était… Si on avait des soutifs Disney, on aurait quoi ? Vous devinez pas ? Ben, des seins animés !

Pour une fois que Clémentine intervient, c’est pour dire une connerie. Un brin lourd comme atmosphère. Ça nous fait rire quand même… Détendre tout ça, c’est pas du luxe. Finalement, merci Clèm !

On a terminé de dîner. Retour au canapé.

– Je vais y aller.

– Ta baby-sitter est là jusqu’à quelle heure ?

– Je lui ai pas donné d’heure de retour.

– Ben alors… Un digestif ?

Clèm réapparait entre deux allers-retours, les mains pleines d’assiettes.

– Je peux vous faire des Piňa Colada si vous voulez.

– Génial !

– C’est quoi ?

– C’est trop bon, tu vas voir… Tu aimes le coco ?

– Oui…

– Alors tu vas aimer la Piňa Colada, c’est sûr !

Elle revient avec trois verres hauts, pleins, tout blancs, remplis du cocktail en question. Je vois Louise qui commence à avoir les yeux bien brillants. Je regarde Clèm et lui souris. Clèm…

– Que c’est bon, c’est la première fois que je bois ça.

– Attention, l’abus d’alcool est dangereux…

– Oui, tu as raison, il faut que je pense aux enfants.

– Allez, bois, tes marmots sont entre de bonnes mains. Ta baby-sitter, tu as confiance ?

– Elle est très bien, c’est une fille de bonne famille.

– Alors tout va bien… Picole un peu, ça va te faire du bien.

Clémentine vient se caler, assise par terre, en appui sur mes jambes. Ma main glisse dans ses cheveux. Louise nous regarde.

– Tu vois, je savais bien que vous étiez…

– Tu arrives même pas à dire le mot. C’est grave !

Clèm gigote à mes pieds.

– On est rien de ce que tu imagines. On est juste très bien ensemble.

Ses mots me ravissent. Moi aussi, je suis tellement bien avec elle. Mes doigts continuent de s’emmêler dans les mèches de ses cheveux. Louise sait plus où regarder. Gênée ? Je m’en fous. J’aime Clémentine et je la caresse si je veux. Louise tente de se lever.

– Où sont les toilettes ?

– Au fond du couloir, à droite.

Elle s’aide des accoudoirs pour se redresser. Debout, je vois qu’elle a du mal à avancer. Elle attrape le chambranle de la porte du salon et vire à droite.

– Elle a trop bu, non ?

– Elle est fatiguée, c’est sûr.

– On va quand même pas la garder à dormir.

– C’est mort ! Que toi et moi…

– Humm ! Tu m’en fais un autre ?

– Ça va pas être trop ?

– Encore…

Elle se lève et va me préparer une mixture dans la cuisine.

Clèm revient dans la pièce en même temps que Louise.

– Hou, là, là, que c’est compliqué !

– C’est pas ta première biture ?

– J’en ai déjà eu une, avec mon mari, il y a…

– Avec Gonzague, tu veux dire ?

– Oui, c’est ça… Houps, je suis…

– Fatiguée, on va dire que tu es fatiguée.

Je termine mon second verre.

– Oui, fatiguée… Mais comment je vais rentrer ?

– On va te raccompagner.

– C’est gentil… Merci.

On se lève, c’est chaud aussi pour nous. On est toutes les trois à tanguer dans le salon. Je m’accroche à Clémentine pour pas tomber. Elle s’avance jusqu’à la porte. Elle ouvre, on passe. Dans l’ascenseur, Louise se colle aux parois. Ma tête se pose sur l’épaule de Clèm qui m’entoure d’un bras.

– Ça va ma belle ?

– Ça va, oui…

Elle m’embrasse dans les cheveux. On ripe sur le trottoir.

– Tu habites où ?

– Rue Trousseau.

– Bon, c’est par là.

Je tiens la main de Clémentine. Elle me sert fort. On marche dans le silence de la nuit. Louise va de travers, elle me cogne.

– Oh, excuse-moi.

– C’est pas grave.

Elle me cogne encore. Elle le fait exprès ou elle est complètement bourrée ? Elle s’accroche à moi, je peux plus avancer.

– Clèm, qu’est-ce qu’on fait ?

– Elle est vraiment très fatiguée ta copine.

Louise se colle carrément contre moi.

– Je fais quoi, là ?

Clémentine me regarde.

– Je sais pas… Tu la prends dans tes bras… Je sais pas… Elle en a besoin peut-être.

– Vas-y, toi, prends-la dans tes bras…

Louise est toujours collée sur moi. Les bras de Clèm nous entourent toutes les deux.

– Allez les filles, on avance. La rue Trousseau est pas bien loin.

Louise se décolle un peu. Elle me fixe dans les yeux. Je sais pas quoi faire… Clèm dans mon dos, passe ses mains sur mon corps. Louise la voit faire et sourit. Clèm continue de descendre les mains, les remonter, le long de mes bras. Louise quitte pas des yeux les gestes qui se créent devant elle. Et puis, d’un coup, Clémentine me recule le haut du corps contre elle et m’enserre des bras. Je suis bloquée contre son torse, ses mains nouées sur mon torse. Sa tête vient se nicher dans le creux de mon épaule, j’attrape ses mains avec les miennes. Mes coudes pendent devant.

– Vous avez de la chance…

De quoi elle parle, Louise ?

– Pourquoi ?

– Vous êtes deux, deux sans contrainte, deux…

Clèm me dépose un bisou sur la joue.

– Allez, ta rue est juste là.

– Ah, oui. Je suis presque arrivée.

On va jusqu’en bas de son immeuble.

– Ça va aller ?

– Oui, merci. Merci de m’avoir raccompagnée. Merci pour cette soirée aussi.

– De rien… C’est rien…

– A une prochaine fois ?

– C’est ça, oui, à une autre fois. Merde, il se met à pleuvoir !

On se fait la bise et on la laisse là. On repart toutes les deux sous des trombes de flotte. Elle m’entoure d’un bras aux épaules. Le mien passe autour de sa taille.

L’appart de Clèm, nos cheveux détrempés, son lit et dodo. Mon téléphone siffle.

– Mais, heu…

Je regarde.

– C’est Louise !

– Déjà… Elle a oublié un truc ?

– Je sais pas… J’ai pas envie de lire.

– Tu veux que je le fasse ?

– Tiens…

Clémentine glisse ses doigts sur l’écran pour ouvrir le message. Elle lit pour elle et pour moi. Je n’ai jamais été avec une femme.

– Hou, là, là, qu’est-ce que tu vas lui répondre ? Ça ressemble à une proposition son truc.

– Elle est complètement bourrée…

– Quand même, elle te propose de faire un gros câlin !

– Demande-lui si son plafond tourne pas trop…

– Tu veux la faire gerber ?

– Allez, éteins le téléphone, qu’on dorme.

Je me blottie dans ses bras, toute racrapotée contre son corps et puis, il me vient une idée.

– Peut-être qu’elle a juste envie de chahuter ?

– Ah, ben si c’est ça, je viens.

– Avec toutes tes rides, tu veux rire !

– Pétasse !

Quasiment à s’endormir, je la secoue.

–      Finalement, on l’a pas envoyé, ce message ?

– Ben non !

– Relis-moi ce qu’elle avait mis !

– Attends, il est où ce putain de téléphone ? Oh merde, il est éteint… Ah, voilà, je n’ai jamais été avec une femme.

– Mets-lui : moi non plus…

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Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-03-6

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