Son ex

Mon portable siffle d’un texto de Clèm. Je serai deux ce soir. Comment ça deux ? Et ça veut dire quoi deux ? Elle précise ses mots. Je suis avec Louise, tu sais, ma vieille copine.

Louise, le retour ! Clémentine va débarquer ce soir avec elle. Son ancienne copine… Pourquoi elle me la ramène à l’appart ?

Des paroles sur le palier et le bruit de la clé dans la serrure. Clémentine et sa fameuse copine. Elle s’approche de moi et me colle un gros bisou.

– Je te présente Louise. Louise, Maxime.

On se fait la bise. Qu’est-ce qu’elle vient foutre dans mon décor, cette nana ? Bon, faut que je sois sympa, c’est la première fois que Clèm ramène quelqu’un.

– Installez-vous, j’apporte les verres.

Je ripe à la cuisine sors le matériel du placard et paf ! Un verre s’explose sur le carrelage. Clémentine arrive en courant.

– Et ben…

– Il m’a échappé.

– Attends, je vais faire.

Elle chope la pelle, la balayette et ramasse mes maladresses. La cuisine est tellement petite que ça prend à peine deux minutes. Elle me regarde et me prend la bouteille des mains.

– Donne, je vais l’apporter.

J’ai droit qu’à une seule connerie ? Je la suis avec les verres. Dans le salon, Louise nous attend, bien sagement assise dans un fauteuil. Je me pose dans l’autre et Clèm, sur le canapé.

– Alors, tu deviens quoi ?

– J’ai repris mon boulot mais surtout je me suis calmée.

De fait, elle a pas l’air franchement excité…

– Calmée de quoi ?

– Louise était débordée. Elle faisait tout en même temps. Trop de chose et plus le temps de vivre pour elle.

Clèm a une voix particulièrement posée ce soir.

– Ah…

De ma place, j’ai vue sur les deux. Juste à tourner un peu la tête. Mais comment elle l’a retrouvée cette femme ? On était bien sans elle.

– Je te sers ?

Louise tend son verre, Clémentine le remplit, puis le mien et le sien.

– Et tu vis comment ?

De quoi je me mêle ? Mais j’aimerais bien savoir quand même. J’espère qu’elle est pas venue dans l’idée de récupérer Clèm…

– Ben, je vis… Je vis… Je sais pas… Je vis, c’est tout…

Ah, ben, je suis bien avancée avec une réponse pareille !

En chaussette, je me racrapote sur le fauteuil, les jambes en tailleur sur le coussin, mon verre sur l’accoudoir.

– Attention !

Le mot de Clèm et il bascule sur le tapis. Deuxième connerie !

– Et merde…

Quelle maladroite je fais… Mais je suis perturbée ! Clémentine nettoie, encore une fois.

– Je vous invite à dîner. Vous connaissez un resto sympa dans le coin ?

On connait que ça, des restos sympas. Mais de sortir est une bonne idée. Louise chez moi, ça me va pas du tout ! On finit nos verres et on se lève pour aller bouffer.

Sur le trottoir, Clèm marche entre Louise et moi.

– On va aux grandes banquettes ?

– Non, pas celui-là !

– Ben pourquoi ? C’est bon.

Oui, c’est bon, mais comment s’installer dans ce resto ? Qui est en face de qui, à côté de qui ? Je veux pas, je veux… Fait chier ce dîner… Je veux…

– Une table ronde, ce serait plus chouette.

Ma proposition juste pour pouvoir les voir toutes les deux sans qu’elles soient collées l’une à côté de l’autre.

– Une table ronde ? Bon, alors c’est le kurde.

J’y avais pas pensé à ce resto, je saute sur la trouvaille de Clèm.

– Ben, c’est très bien le kurde !

Demi-tour, c’est dans l’autre sens. Clémentine est toujours entre Louise et moi.

On franchit la porte. Pourvu qu’il reste une table ronde pour nous ! La nana du resto nous installe à une table suffisamment grande. Elles seront pas trop près l’une de l’autre comme ça. On se pose, la fille nous apporte les cartes.

– Un apéritif ?

– C’est déjà fait.

On choisit.

– Alors Louise, raconte !

– Je sais pas, tu veux que je commence par quoi ?

– Par le début !

Elles rigolent, je me tais. Pff… Qu’est-ce qu’il y a de drôle à commencer par le début ? Mes mains s’agitent entre mes genoux. Clèm le voit.

– Détends-toi, Max.

– Mmm…

Louise sourit. Clémentine semble bien. Je suis mal, j’ai peur peut-être. Mais peur de quoi ? Elle est tellement moche avec sa gueule défoncée ! Pourquoi je m’inquiète autant ? Je sais pas vraiment… Les jambes de Clèm sont trop loin, je peux pas la toucher sous la table sans me contorsionner.

– Bon, tu racontes ?

– Alors, j’ai très vite demandé une mutation, je me suis retrouvée affectée dans le sud à Mont-de-Marsan.

– Ah, ben c’est sympa !

– Oui et puis, la mer est pas loin… Mais les gens…

– Quoi, les gens ?

– Ils sont pas très ouverts. Je suis qu’une étrangère pour eux avec mon accent de parisienne.

Je me tais toujours. Je la laisse se raconter. C’est des bouts que je connais pas. Mais quel boulot elle a pour pouvoir se faire muter dans le sud ?

En fait, la vie de cette nana, je m’en fous complètement. Je veux juste m’assurer qu’elle soit pas revenue dans nos pattes pour choper Clèm. Mais ça… Ça dépend aussi de Clèm ! Alors, je la lâche pas des yeux. Comment elle regarde l’autre… La musique de sa voix quand elle lui parle… Les mots qu’elle lui dit… Tout ! Je fais attention à tout ! Je suis con, je ferais mieux de participer… Mais j’arrive pas à me mettre dedans… Le discours de Louise m’intéresse décidément pas.

– Et les gosses, tu en as pas ras le bol ?

– Ça va… Ils sont généralement mignons.

Ah, elle doit être instit… Comment on peut supporter des gamins toute la journée ? D’autant plus quand c’est pas les tiens… Et ça peut pas être mignons, des marmots, c’est forcément casse-couilles. Moi, je pourrais pas ! Le bruit que ça fait, leur chahut, je pourrais pas, non ! Et alors, va avoir une discussion intéressante avec un môme… Les mots qui se suivent pas… Qui veulent rien dire…

– Tu es toujours dans le sud ?

– Oui, je suis remontée juste pour le grand week-end.

Chance, elle va pas rester longtemps. Quoique, les instits, ça a plein de vacances, faut que je continue à faire gaffe… Louise se lève.

– Vous savez où sont les toilettes ?

– Au sous-sol.

– J’y vais.

Clèm déplace un peu sa chaise vers moi. Sous la table, sa main rejoint ma jambe.

– Ça va ma petite douceur ?

– Mmm…

– Elle est sympa, non ?

– Bof…

Mon intonation montre mon agacement.

– Tu flippes ? Mais t’inquiète pas, c’est juste une vieille copine.

– Elle date de quand celle-là ?

– De… Tout au début… Il y a vraiment très longtemps…

Ma tête se penche sur mon assiette vide. Mes yeux balayent tout ce qu’ils peuvent.

– Jalouse ?

Sa main me sert la cuisse et elle me colle un bisou sur la joue. Je tourne même pas la tête.

– Oh oui, jalouse…

L’autre revient des chiottes. J’espère qu’elle a pas entendu la dernière phrase de Clèm. Ça me ferait carrément chier ! Enfin…

– On se fait des desserts ? Qu’est-ce qu’il y a de bon ?

Clèm chope une carte, Louise est plongée dans une autre, j’attends. J’attends qu’elles choisissent.

– Les pâtisseries sont bonnes ici ?

– Sans doute, oui, comme le reste.

– Alors je vais prendre un assortiment, vous prenez quoi les filles ?

Les filles, les filles… On est pas les filles ! C’est quoi cette expression…

La serveuse lui apporte son assortiment. Je la regarde s’avaler les petits gâteaux.

– Vous en voulez pas ?

Juste nos mouvements de têtes, elle vide l’assiette. Les cafés et on s’en va.

La rue, on marche au milieu, c’est tranquille, pas de voitures. Clèm est toujours entre nous deux, à côté de moi. Ma main se balance et frôle la sienne. Elle en profite pour l’attraper. Ça me rassure. Nos pas se synchronisent. En bas de l’immeuble, on se stoppe.

– Demain, vous faites quoi ?

Ah ben non, elle va pas nous coller tout le week-end !

– Demain ? Ben, je sais pas…

Clèm se tourne vers moi. Mon regard lui indique que j’ai pas envie de passer mon dimanche avec cette nana.

– Tu es là jusqu’à quand ?

– Mon train est à seize heures et quelque à Montparnasse.

Ça fait une grande journée quand même…

– On pourrait peut-être… Je sais pas… Déjeuner ensemble… Si vous avez rien de prévu…

Vite, une idée de quelque chose de programmé. Mais on prévoit jamais rien avec Clèm. C’est toujours tout au dernier moment.

– Je crois qu’on a rien, hein, Max ?

Faut que je me fende d’une réponse probante.

– Je sais plus…

Et l’autre qui s’en mêle…

– Ça pourrait être sympa.

Sympa pour qui ? Pas pour moi en tout cas.

– Ben écoute, tu me files ton numéro et on t’appelle demain matin.

Clèm a pas son numéro, mais comment elles se sont retrouvées ? Echange de chiffres, l’autre pianote sur son portable. Pour une fois, Clémentine donne son propre numéro et non pas le mien comme à son habitude. Pourquoi elle fait ça ? Tout m’énerve ! J’enfouis les mains dans les poches de mon jean et je piétine le trottoir. Les bisous, qu’elle nous lâche. Clèm reste zen.

– On t’appelle demain.

– Maintenant qu’on s’est retrouvées…

Retrouvée, retrouvée ! Connasse… Elle dégage, on rentre enfin.

Dans l’entrée de l’appartement, Clèm se tourne face à moi.

– Ça a été, ta soirée ?

– Pour demain…

– On verra, demain est un autre jour…

– Mmm…

– Ah, là, là, tu me ferais pas une petite crise, toi ?

Elle me sert dans les bras. Sa main passe dans mes cheveux ébouriffés.

– Max…

Mes bras ballants remontent vers elle et l’entourent à la taille. Je cale la tête dans le creux de son cou. Ses mains glissent dans mon dos.

– Viens, on va se coucher.

On s’avance doucement jusque dans la piaule, elle tire la couette et revient vers moi.

– Allez, à poil !

Mollement, je me déshabille pendant qu’elle en fait autant. Je m’allonge dans l’axe, elle se pose à côté.

– Approche-toi, viens contre moi.

Je me roule vers son corps et me blottie. Son bras m’enlace mais on s’endort pas.

– Alors, tu m’as pas dit, comment tu la trouves ?

– Je la trouve pas, je m’en fous de cette meuf.

– Non, tu t’en fous pas, elle te dérange.

– Oui, elle me dérange !

– Tu crains rien, Max. C’était il y a très longtemps, tu sais.

– Comment ça se fait qu’elle a débarqué ?

– On s’est retrouvées nez à nez à un carrefour, par hasard.

– Et tu l’as reconnue tout de suite ?

– Tu sais, avec la cicatrice qu’elle a sur la tronche, c’est difficile de la confondre.

– Elle s’est fait ça comment ?

– Bouffée par un chien quand elle était gamine.

– Il l’a pas loupée, le clébard !

– Une putain de balafre, c’est sûr… Elle a le visage un peu tordu quand même

– Un peu ?

– Bon, bien tordu, certes ! Mais la pauvre, ça lui pourrit la vie, cette cicatrice.

– J’imagine…

– Ça l’empêche pas d’être sympa.

– Ah ?

– Max, tu es pas cool…

C’est vrai que je suis pas cool, mais j’ai pas du tout envie de l’être. Pour Clèm, je pourrai faire un effort quand même. C’est juste une vieille copine après tout.

– Tu sais, Max, on était à l’école ensemble.

– Ah… C’est pas une ex à toi ?

– Un peu quand même, on s’était déjà retrouvées après, quand j’étais à la fac.

– Alors, c’en est une ?

– A peine.

– Comment ça, à peine…

– On a juste joué un peu, on était encore ados, mais j’ai jamais été bien loin avec elle.

Une histoire de quand elles étaient jeunes. Je me sens un peu mieux.

– C’était tes débuts ?

– On était pas très douées, ça c’est sûr. Je savais pas encore m’y prendre.

– C’était ta première nana ?

– Non, pas pour moi, mais pour elle, oui, je crois bien que j’étais sa première petite copine.

– Tu as dû la marquer, alors… Si tu étais la première…

– C’est peut-être pour ça qu’elle était si contente de me croiser.

– Et toi ?

– Ça m’a fait plaisir, oui, mais elle m’a pas laissé un souvenir grandiose non plus.

Je lui colle un bisou. Je commence à me détendre un brin.

– Ça va mieux ?

– Ça va, oui, ça va… Tes mots me soulagent.

– Ma pauvre Max, j’aurais dû commencer par là, tu t’es inquiétée ?

– Non, non…

– Menteuse !

Elle me ressert contre son corps.

– Si, tu t’es inquiétée…

Ma main glisse sur son ventre. Là, je suis bien.

– Oui, j’étais même assez fâchée que tu la ramènes ici.

– Pff… Je te dis, il y a vraiment eu que dalle avec cette nana.

– Je pouvais pas savoir…

– Je me rends compte, avec ta réaction, là, que tu tiens à moi.

– Mais pas du tout !

On rigole et elle me ressert encore contre elle. Elle sait bien que je dis des conneries.

– Allez, on dort ?

– Non, cette nuit, on dort pas. Raconte-moi encore des trucs, Clèm.

– Avec elle ou avec les autres.

– Comme tu veux.

– Elle, ça devait être ma troisième ou quatrième copine… J’étais encore toute intimidée… Mes gestes étaient très hésitants… Les filles, j’osais pas vraiment les toucher… Alors elle, pas plus que les autres…

– Tes débuts incertains…

– Je me cherchais encore sans doute … J’étais pas sûre de moi… Ce que je voulais… Ce que je voulais pas… Jusqu’à ce que…

– Quoi, jusqu’à ce que quoi ?

– Que je tombe sur les autres connards… Là, j’ai compris ce que je voulais surtout pas…

Pour le coup, avec ces mots-là, c’est moi qui la comprime contre mon corps. Je sais qu’elle a toujours du mal à parler de ce passage qui lui a pourri la vie. Ses yeux se mettent à briller. Je sens qu’elle va partir en bad. Elle hoquète légèrement. Je prends ma voix la plus douce en lui caressant la joue.

– Clèm, là… C’est tout tranquille… Tu es bien, là ?

– Oui…

Un tout petit oui, que j’entends à peine, sorti d’un souffle d’air. Mais il est sorti quand même ce oui. Elle tremble dans mes bras.

– Calme-toi… Si tu veux, je te fous la paix et tu dors.

– Parle-moi, Max, parle-moi…

– Je te raconte une histoire ?

– La tienne, ton histoire à toi…

– Mais tu la connais.

– Raconte-la-moi quand même…

Je commence au début. Mais je vais pas lui lâcher un scoop, elle en sait déjà tellement sur moi. Je raconte des bouts, un peu dans le désordre. Je saute les années et reviens en arrière pour repartir en avant. Elle va être paumée si elle fait pas attention.

Je me tourne vers elle, elle s’est endormie. C’était un peu l’idée en même temps, qu’elle ferme ses yeux, apaisée. Je la garde dans les bras et bouge plus. Dans cette position, je vais ronfler… Faut pas que je la réveille. Là, son visage est bien détendu, son petit corps impassible, sans soubresauts, complètement inerte. Juste une petite goutte salée qui roule sur sa joue. J’y passe délicatement un doigt. La sécher.

Le nez dans le café, il est déjà neuf heures passé. On s’est fait une petite grasse matinée. C’est plutôt rare qu’on se lève à une heure pareille. Le téléphone de Clèm nous délivre sa petite musique depuis le salon.

– Je vais te le chercher.

Je me lève et lui ramène l’engin. Elle regarde l’écran.

– C’est Louise…

– Tu veux faire quoi ?

– Je sais pas…

Le machin qui sonnait toujours, s’arrête brusquement.

– Elle va tomber sur mon répondeur.

– C’est mieux, non ? Comme ça on verra ce qu’elle propose et on aura le temps d’y réfléchir.

Les secondes passent, on a les yeux scotchés sur le téléphone. Il siffle la fin du message. Clèm avance la main et la recule.

– On écoutera plus tard.

– De toute façon, on en est encore au petit déjeuner.

– Tes soixante-douze cafés du matin !

– Mais…

J’ai rien à répondre, juste qu’elle est pas mieux que moi, là-dessus. Elle en a besoin d’un certain nombre aussi pour démarrer. La seule différence, c’est qu’elle est capable d’aller les chercher loin, pas moi. Moi, c’est tout de suite, dès que j’ai posé un pied par terre.

Elle sourit pas beaucoup ce matin, elle se souvient de ce qu’elle a dit hier soir ? Je sais pas, mais je trouve que c’est pas à moi de lui en reparler… Si elle a pas envie, elle dit rien… Et moi non plus…

On file sous la douche.

– On l’écoute ?

– Qui ?

– Ben le message de Louise !

– Ah…

Clèm chope son téléphone et fait les manipulations pour consulter son répondeur. Elle le porte à son oreille, écoute et le repose.

– Qu’est-ce qu’elle raconte ?

– Elle nous demande, pour aujourd’hui.

– Elle te demande.

– Non, elle dit vous, c’est donc nous deux.

– Et elle propose quoi de beau ?

– Rien de bien transcendant, juste qu’on déjeune ensemble.

– Tu as envie, toi ?

– Je sais pas… On fait comme tu veux, Max.

On a encore un peu de temps pour y penser. Il est tard mais quand même, c’est pas l’heure de bouffer. D’ailleurs, on est encore à poil !

– On retourne sous la couette ?

– Max, tu es infernale…

– Allez…

– Juste pour jouer alors…

– Oui, juste ça.

On se planque sous l’épaisse couette. Elle vient se blottir contre moi et mes yeux se ferment direct.

Son doigt glisse sur ma joue, j’ouvre un œil.

– Max, il est treize heures trente…

– Ah merde, déjà ? Le déjeuner avec ta copine, c’est râpé.

– On avait plutôt besoin d’une sieste. Elle reviendra…

– C’est bien ce qui m’inquiète.

– Panique pas, elle me fait aucun effet.

– Elle est pas glamour en même temps.

– Ah, c’est pas de sa faute… Avec la grosse marque qu’elle a et qui lui déforme la gueule.

– C’est même pas ça, elle est banale dans ses expressions aussi.

– On s’en fout Max… De toute façon, elle m’intéresse pas.

– Tu me rassures…

– Jalouse, va !

– Non ! Pas du tout !

– Pff… Tu me fais rire.

– Ben, c’est déjà ça !

– Si je descendais chercher des Kébabs, tu veux ?

– Ni préparation, ni vaisselle, des Kébabs, c’est parfait !

Clémentine s’habille et sort les chercher. Je tourne en rond dans la piaule. Je m’habille aussi ? Peut-être… Pour bouffer des Kébabs, c’est plus pratique. J’enfile un jean et une chemise fripée. J’aime bien les chemises fripées.

Elle revient pas, mais qu’est-ce qu’elle fout, elle est partie jusqu’en banlieue pour les trouver, ses Kébabs ? Mon téléphone vibre sur la table de nuit. Je le débloque, un message de Clèm. Je suis avec Louise qui trainait dans le quartier et qui a pas encore mangé. Du coup, elle s’est pris des nuggets pour venir bouffer avec nous. Ça te va ? Maintenant que l’autre a acheté sa bouffe… J’ai le choix peut-être ? Clémentine revient assez vite dans mon téléphone. Non, je te l’accorde… Mais je l’ai pas eu non plus… Faut que je me ressaisisse. Un déjeuner reste un déjeuner. Mais c’est encore Louise dans mon décor.

Le bruit sur le palier. Je fais aucun effort pour leur ouvrir la porte. J’entends Clèm pester contre sa clé qui doit sûrement être tout au fond d’une poche. Bon, je débloque la poignée et ouvre en grand.

– Ah, merci…

– Bonjour Maxime.

Louise vient me coller la bise règlementaire.

– Salut.

Je débarrasse Clèm des barquettes de bouffe et les pose sur la table à manger. L’autre y pose également la sienne.

– Ça pue grave la frite !

– Ah ben ça…

– Max, tu nous sors un coup à boire ?

Je prends les verres dans le placard et fais tomber celui d’à côté avec mon coude.

– Merde, mais putain, fait chier !

Clèm arrive à mon secours.

– Va dans le salon, je vais faire.

J’arrive et Louise est sur le canapé.

– Tu aurais pas un problème avec ton canal carpien ?

Mon canal carpien, mais c’est quoi ce truc ? Je suis sûre que j’en ai même pas de canal, moi.

– Pourquoi tu me demandes ça ?

– Quand on a du mal à serrer un objet, c’est souvent ça. Le canal qui coince.

– Pff… J’ai pas de truc comme ça, moi.

– Tout le monde en a ! Et quand ça déconne, c’est vraiment gênant mais ça s’opère.

Je sens l’instit qui se réveille, un petit cours sur le canal machin. Ça lui fait du bien de m’apprendre quelque chose ? Mais je m’en tape de son canal ! Clèm arrive. Elle me regarde.

– Ça va ?

– D’après Louise, j’ai mon canal qui coince.

– Ton canal de quoi ?

– Mon canal, heu…

– Carpien.

– Voilà, mon carpien… Tu te rends compte, me laisser emmerder par un petit bout de carpien, je rêve tout debout.

– Louise a peut-être raison.

Ah, là. Qu’est-ce qu’elle me fait ma petite Clémentine à pendre la défense de sa copine contre mon canal. Ça va pas du tout !

– Bon, stop avec mon canal machin. Je m’en fous royalement.

– Tu as tort, l’opération, c’est rien, et après tu serais tranquille.

– Mais j’ai pas besoin de me faire opérer pour l’être, je le suis déjà, tranquille.

Le ton sur lequel je lui balance mes mots fait qu’elle baisse les yeux sur son verre et arrête de m’en parler.

– On bouffe ?

Voilà une bonne phrase, merci Clémentine ! On quitte les fauteuils et le canapé pour rejoindre les chaises autour de la table. Elle est ronde aussi celle-là, c’est parfait. Je me retrouve à côté de Clèm, avec Louise en face. On ouvre les barquettes et l’odeur des Kébabs envahit la pièce. Je vais fermer la porte de la chambre… Nos fringues !

– Tu peux rapporter le cubi de rosé, Max ?

Je fais un détour par le frigo.

– Et le sel ?

– Bon, c’est tout ?

Je reviens et m’en débarrasse sur la table. Je me repose en face de Louise. Je passe le cubi à Clèm.

– Vas-y, fais le service.

Elle remplit les trois verres, on peut attaquer. Les bouches pleines, on parle pas et c’est très bien comme ça. Le côté instit de l’autre me gave !

Pendant qu’elle mâche ses frites et ses nuggets, je peux admirer les coups d’œil qu’elle envoie à Clèm. Je plante mes yeux dans ceux de ma douceur, elle m’adresse un regard particulièrement tendre. Je dois pas m’inquiéter sans doute ! C’est vrai que ceux qu’elle tourne vers Louise sont assez inexpressifs. Avec tout le mal qu’elle se donne l’autre… Dommage ! Je sens un genou contre le mien. C’est celui de Clèm évidement. Je fixe Louise. Elle a un reste de mayonnaise sur le bord de la lèvre. Je vais chercher du Sopalin.

– Essuie-toi, parce que là…

– Max…

– Quoi ?

– Rien…

J’aime pas cette meuf… J’y peux rien… Je l’aime pas… C’est tout !

On termine enfin les barquettes. Elle va dégager, l’autre ? C’est à quelle heure déjà, son train ?

– Je pense que je vais pas tarder, faut que je repasse à l’hôtel prendre mes affaires.

Quelle bonne idée !

– Il est où ton hôtel ?

Mais on s’en fout, Clèm !

– A Duroc.

C’est à côté de Montparnasse ça. Pourquoi elle trainait dans le quartier ce midi ? C’est pas du tout son coin…

– Il te faut combien de temps pour aller là-bas ?

– Je sais pas, faut que je regarde le plan du métro.

– Trois quarts d’heure, une heure ou deux !

– Max… Tu as fini…

– Quoi ? Je donne une indication.

– Bonjour la précision !

Je croise les bras en guise de rébellion. Clémentine passe la main sur mon épaule. L’autre regarde le geste et bouge les sourcils.

– On se pose un peu au salon ?

Allez, c’est pas bien loin ! Elle va les mettre où ses fesses, Louise ? Je me lève et me cale contre un accoudoir du canapé. Louise prend un fauteuil, Clèm semble hésiter. Finalement, elle va dans l’autre fauteuil. Elle veut pas que je la provoque sans doute…

– Vous êtes en vacances quand cet été ?

Ben, elle veut quand même pas venir avec nous !

– Je sais pas, quand on voudra…

– Ah ? Moi, je vais partir au soleil sûrement.

Bon vent !

– Et vous ? Vous avez déjà une idée ?

– Nous, on prévoit pas, c’est comme ça vient… Au dernier moment.

– Si ça vous dit, j’ai une maison de famille dans le sud, à côté de Bormes-les-Mimosas.

On va pas se taper tous les cousins !

– Tu sais, nous, la famille…

– J’y serai toute seule une bonne partie des grandes vacances.

Mais ça va pas, non !

– Il est quinze heures… Je dis ça, je dis rien…

– Merde, mon train !

Ben voilà, elle a compris. On se lève pour l’accompagner à la porte. Les bises.

– A bientôt, maintenant que j’ai ton numéro…

Elle va se casser, oui !

Clèm lui adresse juste un sourire et referme la porte. Ouf ! Elle se tourne vers moi.

– On se bouge ?

On passe un pull et on dérape sur le trottoir. Encore devant l’immeuble, un gamin lui demande l’heure. Clèm sort son portable pour regarder, le môme lui arrache des mains et se barre en courant.

– Mon téléphone !!!

– Comment il est rapide le petit Rom !

– J’ai rien vu venir…

Plus de portable.

– On essaye de chercher une boutique ouverte, si tu veux.

– Fait chier quand même !

– Vers Bastille, on devrait trouver.

On finit par voir une enseigne qui clignote.

– Tiens, là, regarde.

On entre et elle doit tout changer. Son forfait, son numéro, tout. Elle fait les papiers et on ressort avec son beau téléphone tout neuf.

– Faut que tu changes mon numéro dans le tien.

On se pose à une terrasse pour que je pianote les nouveaux chiffres dans mon répertoire.

– Une Clémentine toute neuve !

– Mmm… J’ai tout perdu quand même.

D’un coup, je pense à un truc qui me fait le plus grand bien.

– Vous pourrez plus vous joindre ?

– Avec qui ?

– Louise.

– Ah ! De fait…

Elle semble réfléchir…

– Mais dis-moi, c’est toi qui as payé le petit Rom ?

– Pff…

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Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-06-7

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