Lascives

Je papote avec Clémentine et je lui montre le sourire craquant de la belle Louise. Louise, je l’ai croisée dans un resto, il y a six mois peut-être et là, à la fin de la soirée, elle m’aborde au moment où je pars.

Trop fascinante à regarder déjà, je me demande pourquoi c’est moi qu’elle accroche ?

Parfaite séductrice comme elle sait l’être, la partie jouée serait pas forcément la bonne.

Comment résister ?

Et elle le sait…

.

 Vingt-et-une heures… Allez, je sors. Non ! D’abord je mange quelque chose pour tenir, éponger.

Je prends le métro, sept-huit stations et c’est la sienne. Je sors des tunnels, remonte sur les trottoirs et tourne à gauche. La nuit et le restaurant ! Je fais quoi ? C’est éclairé à l’intérieur, je la vois s’activer, des assiettes plein les mains. Je regarde un moment par la vitre. Déjà tard, et encore du monde. Le port des assiettes sales. Je fais le tour par la petite rue sur le côté. Je tire, ah non, je pousse la porte qui amène directement au bar sans traverser toute la salle. L’escalier en face de moi, me permet de rejoindre la cave du sous-sol, mais je reste au bar.

– C’est possible de juste prendre un verre ?

– Oui, qu’est-ce que je vous sers ?

– Un rosé s’il vous plaît.

L’employée me remplit un ballon. Je m’installe sur un tabouret haut, regarde les gens, mais surtout Louise qui court partout. Toujours aussi classe ! Même avec des assiettes sales plein les bras, elle arrive à être élégante. Sa démarche aérienne, ses sourires à droite à gauche. Et pour moi, un sourire ? Une voix dans la salle l’interpelle.

– L’addition s’il vous plait.

Et moi, je pourrais lui lâcher quoi comme mots ? J’y ai même pas pensé avant de venir… Elle passe tellement vite. Je suis tournée, elle me voit à peine. Elle me reconnait ?

– L’addition de la sept Corinne.

– Tout de suite Madame.

Je bois par petites gorgées, que mon verre me dure longtemps. Un type rougeaud sort des toilettes. Il se rapproche de moi avec des yeux globuleux et un sourire niais.

– Vous êtes toute seule ?

– Non, je suis deux.

– Hein ?

– Je suis avec moi-même !

Il a pas l’air de comprendre l’ambiguïté de ma réplique. Le regard hébété, il se détourne et ripe jusqu’à sa table à l’entrée de la salle.

Les coups d’œil de Louise croisent les miens, son sourire de pro. Elle s’apprête à tourner la tête, à continuer son chemin, quand elle revient le regard dans le mien. Là, son sourire est plus le même. Il est… Je sais pas, mais pas commercial en tout cas. Elle reste quelques secondes comme ça. Dans les couleurs claires de ses yeux je peux lire… Je peux lire les mots qu’elle me dit pas…

– On se connait, non ?

La barmaid disparaît. Louise vient et passe derrière le bar. Ses gestes rapides, à charger le panier du lave-vaisselle des verres sales qui traînent sur le zinc du comptoir.

– Où elle est ? Je peux pas tout faire ! Le service, ouvrir les vins, préparer les digestifs, démarrer la machine…

Un client passe sa commande en allant aux toilettes.

– Deux Calva, s’il vous plaît…

Louise attend trois secondes que le mec disparaisse dans l’escalier pour réagir. Elle se parle.

– Pff… Comme si c’était l’heure !

Et puis, un peu plus fort…

– Mais enfin, où est Corinne ?

– Dehors, elle téléphone.

Elle relève le nez vers moi. De quoi je me mêle ? Elle me sourit, puis d’un coup, détourne les yeux vers la salle. Là, elle affiche une expression particulièrement moche. La mâchoire inférieure avancée, la lèvre du bas qui repousse celle du haut, bouche fermée, la tête baissée, le regard sombre relevé dans ses sourcils froncés. Elle marmonne juste pour elle.

– Elle passe son temps au téléphone ce soir.

C’est juste pour me ravir en même temps ! L’autre au bigo et Louise derrière le bar, tout près de moi. Elle prépare elle-même les digestifs et les apporte. Au passage, elle chope deux assiettes dans l’entrée de la cuisine, pour une autre table. Un vrai courant d’air cette femme. Elle revient.

– Au lieu de fumer une cigarette dehors, ils feraient mieux de venir manger leur dessert.

Je la regarde s’affairer du coin de l’œil. Quelle énergie ! Elle repasse encore derrière le zinc. Le panier plein de verres, ses petits bras le porte et elle se courbe en avant pour le glisser dans la machine. Ça a l’air lourd. Sa position et son encolure flottante dans mes yeux ! La première fois que je la croise, c’était pareil. Son décolleté me laissait régulièrement apercevoir la naissance de ses seins.

Et elle repart encore, continuer son service. 

– Un marc de Banyuls et un vin de noix, s’il vous plaît !

Elle revient les préparer, la petite nana est toujours scotchée à son portable. Il se fait tard, ça va bientôt s’arrêter, bientôt fermer même peut-être. Petit à petit, les gens partent et la salle se vide. La fille du comptoir réapparaît, je lui demande un autre rosé avant que ce soit trop tard.

Elle me ressert dans le même ballon. Alors que la barmaid me tourne le dos, à pianoter sur la caisse enregistreuse, je prends mon verre et m’éclipse par l’escalier vers la cave. Complètement vide, j’ai le choix du canapé, je me pose. C’est très calme ici, je suis seule.

La cave rien que pour moi ! Mais pas pour longtemps… Déjà des pas descendent. Louise fait sans doute son petit tour avant la fermeture. Plus personne, plus rien sur les tables ? Ça annonce mon départ à moi, mais non, je veux pas partir ! Elle s’approche, avance un pouf et se pose en face, juste en face. Ses traits à peine fatigués. Comment elle fait ? Elle rejette une mèche de cheveux, croise les jambes, se penche en avant, pose les coudes sur les cuisses, les doigts des mains joints. J’ai encore sous les yeux, l’échancrure de sa robe qui me dévoile le haut de son corps. Elle arbore son plus beau sourire.

– Je vais bientôt fermer, Madame.

Pourquoi elle se cale sur un pouf pour me sortir ces mots-là ? Son sourire détend tout son visage. Elle veut vraiment que je parte en s’asseyant face à moi ? Une envie de voir davantage que son décolleté, m’envahit. Mais c’est pas possible ! Une boule grossit dans mon ventre. Je peux juste lui bafouiller trois mots.

– Oui, je me doute.

A mon regard dans ses yeux, au son de ma voix, son expression change. Elle me remet ? Elle hésite…

– Je vous connais, non ?

– En effet.

Des idées insensées traversent mon esprit. Je me demande… Sans sa robe, elle serait sûrement plus belle encore, non ?

Visiblement, elle cherche dans sa tête d’où elle me connait. Moi je sais, mais elle, elle voit tellement de monde dans son resto, qu’elle fait un gros effort. Je l’aide un peu ?

– Début octobre…

Si seulement, elle pouvait se souvenir de la délicatesse avec laquelle elle m’avait retenue ce soir-là !

– Octobre… Ah oui, c’est cela ! Reprenez-vous un verre ?

Ah, ça lui remonte en mémoire ! Ou elle fait semblant… En tout cas, c’est le moment que ce soit moi qui la retienne.

– Et vous ?

– Je reviens.

Dans un mouvement subtil, elle se lève, s’éloigne et remonte. Je bouge pas… J’entends des mots qui descendent jusqu’à moi.

– Corinne, vous avez fermé la porte de devant ?

– Oui Madame, tout est fait.

– Bon, vous pouvez y aller.

– Il y avait une dame au comptoir, elle est partie, je l’ai pas vue… Mais elle a pas payer ses deux rosés.

– Elle est… Ne vous inquiétez pas ! Merci Corinne.

Quelques bruits de fatras, puis le tour de clé dans la porte latérale, celle par laquelle je suis entrée. Je perçois le son des verres, de la bouteille. Elle redescend avec… Deux coupes !

– La bouteille est ouverte, profitons-en, demain elle sera éventée.

Quelle bonne idée elle a pour prolonger cet instant. Elle me remet sans doute un peu.

– Merci !

Cette fois, elle fait le tour de la table basse pour se pencher et poser les coupes. Dommage, je vois plus son décolleté qui baille devant moi. Par contre, pliée en deux comme elle est, et moi assise en contrebas, je vois la forme de ses fesses et sa robe qui lui remonte jusqu’à mi-cuisses. A force, j’aperçois son corps par petit bout. Des rêveries des plus glamours s’emparent de mon esprit. Elle, nue dans mes bras, à se laisser embrasser. Mais non ! Juste elle se pose, vêtue de sa robe, à côté de moi sur le canapé. On est tournée l’une vers l’autre. Elle a un coude posé sur le dossier et une main soutient sa tête. J’ai la jambe repliée sous l’autre. Je fais attention que ma chaussure touche pas les coussins. C’est trop propre ici. On se dit rien, juste des sourires.

– Mon ordinateur refusait de se connecter, c’est ça ? Vous êtes repartie à pieds…

Là, elle se souvient de cette soirée ! Mais moi aussi… Et j’ai la photo de son fond d’écran, une superbe photo d’elle, en noir et blanc, qui me remonte sous les paupières pendant que les bulles descendent dans mon ventre.

– L’air tiède m’a fait du bien.

Trop belle. Et son regard qui me sourit. Les verres vides, elle se lève.

– Vous me suivez ?

J’ai pas le choix j’imagine. Dans ma tête, ça carbure à vive allure.

– Jusqu’où ?

Elle se retourne brusquement et me fait face. Son sourire posé et le flegme dans son regard. Pourquoi je lui dis ça ? En même temps, mes mots ont pas l’air de la perturber outre mesure.

Faut remonter… Partir ? Je veux pas ! Son déplacement léger, charmant. Elle me laisse passer en premier pour franchir les marches. Courtoisie ou réflexe commercial ? Devant le bar, elle me prend la coupe des mains, passe derrière et sort la bouteille de champagne. Elle répartit ce qui reste.

– Juste assez pour trinquer.

Ah, encore un peu de temps ! Elle revient devant et se pose sur un tabouret haut. Elle croise les jambes. Les genoux dépassent de la robe colorée. Une main sur sa cuisse, l’autre à tenir sa coupe. Dans mes yeux encore, c’est sa main sur sa cuisse que j’avais tant hésitée à recouvrir la première fois. Et puis là… Je palpe ? Je suis en face, sur un autre tabouret, la coupe à la main. Elle me regarde et approche son verre du mien, ils se choquent dans un petit bruit cristallin. On trinque à quoi ? Elle me fixe toujours. Non, je peux pas la toucher ! Et pourtant, qu’est-ce qui m’en empêche ? J’ai déjà du mal à soutenir son regard…

– Le jeudi c’est le jour le plus calme, les clients partent tôt.

C’est même pas une question. Elle veut quoi, elle ? Tout plein d’idées, d’images, de scénarios se créent et défilent dans ma cervelle. Je pars dans des divagations folâtres, des pensées jubilatoires. Faut que je me calme, mon regard va me trahir !

Revenir un jeudi ? Mais si le jeudi je peux pas, elle est marrante elle… En même temps, ça vaut le coup que je me démerde pour me libérer ce soir-là !

On finit les coupes. Elle me prend la mienne et fait le tour pour les caler dans le lave-vaisselle. Le bruit de la machine rompt le silence de la salle. La pénombre et nos regards. Que lui dire ? Que j’ai envie de la serrer dans mes bras ? Non, je peux pas dire ça. Que j’ai envie de lui ôter sa robe à fleurs ? Ça non plus, je peux pas ! Juste je savoure cet instant particulier. Ses yeux dans les miens, son sourire découvrant ses petites fossettes. Finalement, je dis rien, c’est elle qui revient.

– Vous vous appelez comment ?

– Maxime.

Mon envie, j’en fais quoi ? Je la balaye du regard, des genoux aux yeux. Je me penche légèrement en avant et m’immobilise. Je peux pas avancer davantage sinon je vais basculer et devrais me retenir à ses jambes. Ce serait l’occasion de poser une main sur la sienne. Mais c’est primaire comme approche. Pas du tout dans la finesse. Je me recale le dos sur le comptoir, les deux coudes en arrière.

Elle quitte le tabouret et s’avance devant moi.

– Louise.

– Je sais.

– Ah…

Sans plus de mots, elle s’approche de la sortie latérale, je comprends que c’est le moment. Sa main sur la clé qu’elle tourne lentement dans la serrure. Elle tire la porte, je commence à la franchir quand elle me lâche deux mots.

– Un jeudi ?

Je me retourne vers elle toute souriante. Je répète juste ses deux mots.

– Un jeudi…

Nos regards, encore, puis mes pas sur le bitume.

Son image dans les yeux et le métro tout gris.

Retour chez moi. La musique de sa voix, pas forcément glamour, mais c’est la sienne.

Je croise pas ma copine Clémentine. Elle suit le parcours de ma vie d’un peu plus loin. Elle voit bien que je suis ailleurs, mais je lui raconterais bien ma visite au resto de la belle. La toute belle c’est Louise. A qui je peux le dire ?

Je rentre tard du taf, un buffet d’adieu qui en finissait pas pour saluer le départ en retraite de la secrétaire du boss. Mais, on est jeudi ! Une escale au resto ? Non, ce soir je suis pas assez élégante pour elle. Peut-être la semaine prochaine. Faut pas tout mélanger sinon, je vais me perdre.

Je finis la nuit chez moi, seule, loin de Clèm, loin de tout le monde.

La belle Louise, faut pas que j’oublie de passer la voir un jeudi. Un jeudi… Comme si je choisissais mes soirs de dispo, elle est trop elle, trop belle… J’irai quand je pourrai, ou j’irai pas…

Les yeux dans le vide, je me laisse envahir par mes chimères. Dans mes rêveries, ma tête repart vers Louise et son élégance. Louise et ses expressions. Louise et ses mouvements qui touchent à peine le sol. Louise et…

Surprise, Clémentine passe enfin me voir un soir. Je lui manque un peu ?

On se pose dans la cuisine pendant que le repas se prépare.

– C’est qui pour toi Louise ?

– C’est une femme qui me retient une fin de soirée du début de l’automne dernier, alors que je suis en partance. Elle m’entreprend, je finis par partir et puis, je reviens.

– Le même soir ?

– Un autre soir… Et ce soir-là, c’est la fin de son service, elle vient se poser avec moi. On partage une bouteille de champagne déjà ouverte, fallait pas gâcher non plus. Très bon le champ.

– Et il se passe quoi ?

– Impatiente ! Il se passe rien, juste ça. Elle me propose de revenir un jeudi, son jour d’accalmie.

– Et quand tu reviens, un jeudi…

– Je reviens pas.

– Menteuse…

Je rigole.

– Le ton sur lequel tu me dis ça !

Elle bougonne.

– Bon, dis-moi, pour de vrai.

– Je l’ai pas revue.

Clèm marque un temps d’arrêt.

– L’effet direct qu’elle te fait !

– Ben oui… Louise, tu vois… C’est juste une image, l’image d’une femme, sublime, aérienne… Elle m’inspire autant de délicatesse que de dureté.

– C’est contradictoire, non ?

– Je trouve pas… Elle a des instants d’émerveillement où elle touche pas le sol… D’autres fois, quand elle s’assoie sur un tabouret du bar et qu’elle croise les jambes, elle est très tendue, prête à bondir, à griffer… D’autres fois encore, elle est limite à s’écrouler, abandonnée, comme prisonnière de quelque chose. C’est son côté sombre… Je la connais pas… Pour l’instant je me cale sur ce qu’elle a de plus raffiné, sur son élégance… Si un jour je la connais davantage, peut-être que je serai déçue ou au contraire sous le charme… Je sais pas… Voilà !

Clémentine est très pensive, le regard dans le vague. Je sens qu’elle carbure dans sa tête. Je dis rien, plus rien.

Notre soirée s’écoule dans un silence serein. Il plane une espèce de réflexion intérieure que je sens autant chez elle que chez moi.

En ce jeudi matin, alors que Clèm a dormi chez moi, elle part bosser et moi, peu de temps après, je pars aussi.

A mon retour, tout est calme dans l’appartement. Mais à lui avoir parlé de Louise, hier soir, ça me donne une idée. Plutôt une envie. Je mange tranquille dans ma minuscule cuisine parisienne. Me caler le bide avant d’avoir à picoler un brin.

Vingt-deux heures, je prends le métro. Pas grand monde ce soir, j’ai une place assise facilement. Je rêve au déroulé de la suite. J’imagine des trucs. Au besoin, je spécule pour que dalle. Je pense que cette femme peut être tellement imprévisible… En même temps, je la connais si peu. Je la connais même pas du tout, en fait ! C’est qu’une image que je connais d’elle et l’intonation de sa voix. Pas terrible d’ailleurs sa musique de voix.

A force de penser, je suis arrivée. Par la vitre, peu de monde à l’intérieur du resto. Elle arpente la salle avec des assiettes sales. Elle revient avec des cafés. Je fais pas le tour. J’entre par la porte de devant. La porte des clients qui veulent dîner. Elle va me voir comme ça, c’est sûr.

J’ouvre, je passe et je referme la porte. Elle est particulièrement lourde cette porte. Pour pas déranger les gens, je marche sans bruit dans l’allée qui va me conduire directement au comptoir et là, je vois Louise, les mains encombrées d’assiettes à dessert. Elle s’arrête à ma hauteur avec un grand sourire.

– Ah bonsoir !

– Bonsoir.

On se croise et je continue jusqu’au bar. L’employée me salue.

– Qu’est-ce que je vous sers ?

– Un Malibu bien glacé s’il vous plaît.

Je suis posée sur un tabouret haut, un bras accoudé sur le zinc.

La fille me donne mon verre. C’est un énorme ballon avec un tout petit pied. Quand on boit dans ces verres-là, on a le nez qui touche le bord opposé.

A chaque passage de Louise, elle m’adresse un sourire, un vrai. Elle se déplace très vite. Comment elle fait pour pas tout renverser ? Le virage est plutôt serré entre la sortie de la cuisine et l’allée qui mène à la salle de resto.

Elle descend au salon du sous-sol et remonte avec de la vaisselle.

– Corinne, deux calvas s’il vous plaît, pour la quatorze, au salon.

– Oui Madame, je les descends tout de suite.

Mon verre se vide tout seul, je comprends pas. Ça doit être moi qui le bois sûrement. Mais je vais trop vite… Ça se boit tellement facilement ce truc-là !

La serveuse prépare les calvas, range la bouteille et prend l’escalier, un verre dans chaque main.

Je suis toujours à planter au comptoir et mon ballon à moi est vide.

La serveuse est encore en bas quand Louise voit, en passant, l’état d’assèchement de mon verre.

– Je vous resserre ?

– Je veux bien merci.

– J’ai bientôt fini, avez-vous un peu de disponibilité ?

– J’ai du temps, oui.

Et elle repart. La salle, la cuisine, la salle, la cuisine. Quelle santé ! La salle, c’est avec son sourire commercial, la cuisine, je sais pas, avec une voix de patronne ?

Ça doit faire à peine un quart d’heure que je suis là. J’en suis déjà à mon deuxième verre. Faut que je fasse gaffe. Celui-là je le regarde longtemps avant d’y toucher. Allez, une petite gorgée quand même. Humm trop bon !

Je vois un mec passer. Vue de là où il vient, ça doit être le cuisinier. Il est suivi de prêt par un jeune, genre apprenti, l’arpète de la plonge.

Les gens du salon remontent et quittent l’endroit. S’il y avait qu’eux en bas, ça fait le sous-sol de libre. Dans la salle, j’aperçois encore deux tables de deux qui sont occupées. Je reprends une gorgée et deux personnes se lèvent, enfilent leur manteau et s’en vont. A priori, il en reste plus que les deux autres. Il y a toujours des derniers. Pendant que je regarde le décor au-dessus du bar, j’entends du bruit de mouvements en salle, je regarde et c’est quatre personnes qui lèvent le siège. Je les avais pas vu ceux-là. Encore deux, au moins, car si d’autres sont planqués dans le coin de la salle que je vois pas…

Louise revient et s’arrête à côté de moi.

– Plus que deux clients.

J’ai rien à répondre. Je peux pas dire super, ou il serait temps, ou je commence à en avoir marre de sécher au comptoir, ou je sais quoi d’autre. Juste je me contente de lui sourire en retour. Et encore une gorgée. Attention, faut que je fasse attention, je peux pas être bourrée devant cette femme. Heureusement que j’ai bien mangé avant de venir, ça éponge direct mon Malibu. Il est presque fini justement. Je me promets de pas boire le fond pour pas me faire resservir.

Les deux retardataires se lèvent enfin. L’employée leur présente leur manteau. Les voilà prêts à déguerpir. Ils quittent le resto par la porte de devant et Corinne tourne les verrous derrière eux. Je suis toujours au bar. Louise fait un dernier passage en salle. La serveuse passe derrière le zinc.

– On va fermer Madame.

– Oui, oui, je termine et je file.

Louise arrive face à Corinne. La nana lui fait des mimiques qui doivent vouloir dire dans leur langage, un truc du genre, comment on fait avec la dame qui sèche au comptoir, elle en finit pas avec son verre…

– Allez-y Corinne, je fermerai.

– Bien Madame.

Elle prend ses clics et ses clacs et disparaît par la petite porte du côté. Louise met un tour de clé derrière elle. Nous voilà seules dans le resto. Louise se pose en face de moi sur un tabouret. Je bois ma dernière gorgée pour finir mon verre.

– Nous pouvons nous installer en bas si vous le souhaitez, c’est plus… Plus… Chaleureux…

Elle termine à peine sa phrase. J’attends qu’elle se dirige vers l’escalier. Mais trop polie qu’elle est, elle me laisse passer devant. Je peux pas regarder ses petites fesses se balancer à chaque marche. Je descends donc en premier, elle me suit. C’est elle qui peut me mater… Si elle le fait ! La cave est entièrement vide, débarrassée de tout, et les tables sont déjà propres. Je me dirige vers le fond à gauche, là où il y a le canapé. Je m’y pose dans l’axe. Je me tiens bien. Et puis, mon coude vient sur le dossier et, mon bras replié, j’appuie la tête sur ma main. Elle affiche sur le visage une expression très douce.

– Vous reprenez quelque chose ?

Je me contente de lui sourire.

– Il doit bien y avoir un grand cru d’ouvert à terminer, tant qu’il est encore bon.

– Alors volontiers.

Elle s’éclipse déjà au rez-de-chaussée. Que va être cette soirée ? Elle revient très vite avec deux verres à pieds dans une main et une bouteille dans l’autre. Elle pose le tout sur la table basse devant moi et la contourne pour gagner le canapé.

– Vous préférez le rosé je crois, j’ai pris un Château Roseline.

– C’est parfait.

– Il est du début de soirée, juste pour servir un verre, ce serait dommage de ne pas en profiter.

Elle nous sert, sa couleur, au vin, est d’une belle transparence avec de légers reflets tirants sur le gris. Elle porte un verre sous son nez.

– Il me semble bouchonné et le client n’a rien dit ! Je suis désolée, je vais en chercher un autre.

Elle se lève.

– Je peux vous aider ?

– Je reviens tout de suite.

Elle disparaît de nouveau, avec les verres et la bouteille. Je suis toujours à prendre la forme du canapé. La revoilà.

– Nous allons goûter celui-ci…

Elle recommence son service dans les verres propres qu’elle a redescendus avec la nouvelle bouteille. Je le sens d’ici, il s’en dégage une odeur fruitée, très agréable. Elle approche encore le nez du verre et là, elle sourit.

– Nous trinquons ?

Nos verres créent un petit bruit cristallin.

– On trinque à quoi ?

– Vous êtes revenue ! Avez-vous des projets ?

– Ma vie en est pleine.

Elle est toute en douceur, son regard, son sourire…

– Je parle de ce soir !

– Ah…

Je sais pas quoi répondre, des projets pour ce soir, j’en ai autant que j’en ai pas. Elle est plus directe que ce que j’avais imaginé.

Elle se penche de côté, de mon côté. Le visage détendu. D’un coup, elle bascule la tête en arrière dans un grand soupir. Je m’interroge, l’interroge.

– Je vous laisse vous reposer ?

Elle se redresse.

– Non, pas du tout, c’est très bien que vous soyez là.

Elle se lève subitement, se dirige vers une porte en face de l’arrivée de l’escalier et en revient avec un cendrier.

– Tenez, nous sommes en soirée privée. Vous fumez je crois ?

Je sors mon paquet de cigarettes et lui en propose une.

– Pourquoi pas…

Je positionne le briquet allumé au bout de sa cigarette puis c’est la mienne. Elle tient sa clope… C’est drôle cette manière qu’elle a. J’ai du mal à démarrer une discussion avec Louise. Mes yeux vont vers elle, repartent, reviennent et encore. Elle arrive à être élégante avec une robe plutôt moche. Pas du tout mon style, enfin elle lui va bien. Et puis, je vais pas lui demander de l’enlever sous prétexte que je l’aime pas ! Quoique… Et le déroulement de la scène dans mes pensées me fait marrer.

– Quelque chose passe dans votre esprit ?

– Oui, non, enfin oui.

– Je peux rire avec vous ?

Je marque une seconde d’hésitation mais mes yeux sourient.

– Je pensais à votre…

– A ma ?

– Votre robe.

– Elle vous déplait ?

– Vous la portez tellement bien.

Elle a un sourire flatté.

– Merci ! Vous mettez des robes de temps à autre ?

– Des mini-jupes, en été.

– J’imagine que cela vous va parfaitement.

– Il parait que j’ai les jambes pour.

– Je n’ai pas encore eu le plaisir de les admirer !

Je note là son « encore », j’ai été au-devant ? Mais pourquoi je dis des trucs comme ça…

– Alors, des projets pour ce soir ?

– Et vous ?

Mon premier projet, comme elle dit, je peux pas lui dire. Pour sa robe… Elle serait tellement plus belle sans. De grosses fleurs dans les tons rouges et jaunes, imprimées sur un fond marbré gris perle. Un truc sans doute très joli pour son service, mais pas pour ma soirée !

– Alors ? Mis à part le fait que ma robe vous déplait.

Elle lit dans mes pensées ? Je la sens bien hâtive.

– Tout va pour le mieux, le vin est excellent. Mais c’est vrai que la robe…

Elle se lève et retourne dans la pièce d’où elle est revenue avec le cendrier. J’ai dit une connerie, elle est vexée ? Un temps s’écoule et elle revient avec une autre robe. Celle-là est unie, foncée, avec un décolleté prononcé. Ravissante.

Elle se plante devant moi, en appui sur une jambe, l’autre écartée, une main sur la hanche, elle prend une pose de star.

– Et comme cela ?

Elle se fout de ma gueule ou quoi ?

– Elle est superbe. Vous êtes superbe !

– Vous êtes sincère ?

– Ah oui, radieuse.

Elle a un sourire éclatant.

– Merci, vraiment !

Elle vient se rassoir à mes côtés. Elle croise ses jambes et sa robe remonte doucement jusqu’à mi-cuisses. Elle se penche en avant pour attraper son verre et l’approche du mien.

– A ma robe qui vous convient enfin.

Elle s’aperçoit que son mouvement offre à ma vue toute la longueur de ses cuisses …

– Houps !

Elle tente, sans beaucoup d’efforts, ni grand succès, de tirer dessus pour la redescendre un peu.

– Nous parlions de vos jambes et c’est vous qui voyez les miennes la première !

Elle ressert les verres, me tend le mien, prend le sien d’une main pendant que l’autre vient se poser entre nous deux, sur le canapé. Je me redresse et allonge un bras sur le dossier jusqu’à passer derrière sa tête. Mes doigts frôlent ses cheveux blonds qui tombent sur sa nuque. J’ai dû à peine l’effleurer qu’elle ôte sa barrette, secoue la tête et ébouriffe sa chevelure qui recouvre entièrement la main que j’ai posée derrière elle.

La sienne, calée entre nous, touche légèrement mon jean. Je la regarde, elle laisse les yeux dans les miens puis sa tête tombe en appui sur le dossier, sur ma main.

– Je voudrai connaitre une…

Elle finit pas sa phrase.

Mes doigts glissent dans ses cheveux. Sa tête penche encore davantage et pèse sur ma main. Soudain, elle s’avance sur le bord du canapé et tourne ses genoux vers moi. Sa robe, déjà relevée, suit pas son déplacement et me dévoile le haut de ses cuisses.

– J’aimerais vous appréhender…

Je réagis pas, dis rien.

– Ce n’était pas dans vos projets ? Excusez-moi, oubliez ce que je viens de vous dire.

Son assurance s’efface, elle semble gênée, mais surtout perdue.

– Et pourquoi j’oublierais votre envie ?

Mon bras, allongé sur le dossier, descend entourer ses épaules. Ma main remonte jusqu’à son visage qu’elle rapproche du mien. Son sourire revient, ses yeux brillent et me fixent.

Elle esquisse un mouvement de lèvres mais aucun mot s’en échappe. Ma tête se pose en arrière sur le dossier du canapé.

– Il y a quelque chose de…

J’ai encore le début mais pas la fin. Ma main qui enveloppe sa joue attire son visage jusqu’au mien, jusqu’à ce que nos lèvres s’effleurent et qu’elle les joigne en un baiser bien timide. Des regards, nos mains qui passent, touchent ou qui s’immobilisent. Je devrais peut-être partir ? Mais son visage repose dans ma main et sa bouche revient caresser la mienne, glisse sur le bas de mon visage. Elle se recule légèrement et je vois la clarté de son regard. Comment sont mes yeux ? Elle sourit à peine.

Je pose une main sur sa cuisse nue. Elle pose la sienne sur la mienne et nous fait bouger, la caresser. Je freine le mouvement.

– Pourquoi êtes-vous venue ce soir ?

– Pour vous…

Ses yeux, de près, sont d’une couleur où se mélangent des reflets bleus et verts. Je me tourne. Elle s’avance, se déplace, pousse ses chaussures avec ses pieds.

– Venez… Face à moi… Sur mes genoux.

Jambes ouvertes, de part et d’autre des miennes, gênée par les plis de sa robe… D’un geste, elle la remonte sur son ventre. Elle est nue sur moi !

Je me laisse tomber sur toute la longueur du canapé. Elle pose une main de chaque côté de ma tête. Mes mains parcourent son dos. J’atteins ses fesses. Elle se redresse, me fixe. J’immobilise le geste. Faut pas toucher ?

– Ne vous arrêtez pas, continuez…

Mes mains atteignent la naissance de ses cuisses où elle se serre. Dans son dos, je descends la glissière de sa robe. Elle lève les bras et je la passe par-dessus sa tête, l’en débarrasser et la balance au loin. Je découvre son corps.

– Décalez-vous, fermez les yeux.

Elle se pousse dans le fond du canapé. Je regarde son corps, ses yeux clos.

– Bougez pas !

En un instant, je me débarrasse de mes vêtements et me laisse retomber en arrière.

– Je peux regardez ?

– Comme vous voulez…

Elle ouvre les yeux.

– Oh ! Je ne peux pas le croire…

Elle fixe ma vulve… Entièrement nue, lisse, blanche, ouverte devant elle. Elle approche ses doigts et s’arrête.

– Je peux ?

Je prends sa main, l’approche. Ses mots sont tout simples.

– C’est très doux…

Elle est hésitante, timide.

– C’est presque… Ma première fois…

Son flottement me confirme qu’elle connait pas les femmes. J’ai toujours mon expression fétiche.

– C’est pas grave.

Son visage s’éclaircit.

– Et vous ?

– Venez. Même nue, vous êtes toujours aussi élégante.

– La robe ne servait donc à rien.

– A rien, non, vous êtes beaucoup plus belle sans…

Elle vient. Je lui souris, qu’elle comprenne qu’elle peut se promener. Elle esquisse des gestes qui me touchent à peine. Puis je la sens me parcourir, me découvrir. Je la laisse, qu’elle apprenne le corps d’une femme, la peau d’une femme. Qu’elle m’appréhende comme elle le veut.

J’ai des frissons, il fait pas si chaud que ça dans cette cave voûtée de pierres blanches.

– Vous avez froid ?

Je lui tends une main qu’elle attrape.

– Venez près de moi.

Elle me tient chaud. Je perçois dans ses gestes, dans ses yeux, son envie d’aller plus loin.

Faudrait que je l’embrasse, qu’elle s’ouvre, qu’elle se révèle toute entière. Mais ses poils…

Mes yeux se ferment, elle s’éloigne, je laisse faire. Elle réapparaît dans mon regard et se pose à genoux devant le canapé, la tête à hauteur de mon ventre. Elle approche ses lèvres des miennes, relève la tête et me regarde. Je lui coupe l’envie de parler.

– Ce soir, je suis à vous.

Elle dépose un baiser délicat sur mes lèvres ouvertes. Lèvres contre lèvres. D’abord imprécise, presque gauche, elle semble se fondre dans mes plis.

Elle revient à ma hauteur, rayonne par son sourire resplendissant, son regard pétillant. J’approche mes lèvres de sa bouche.

Elle se penche jusqu’à mon oreille.

– Je peux encore ?

Je lui prends la tête entre les mains, l’attire vers mon visage.

– Venez contre moi.

Elle se glisse sur le canapé, le long de mon corps. Nos membres se croisent, se perdent, se mélangent et s’emmêlent. On se liquéfie, poisseuses, l’une sur l’autre à s’unir. Nos bruits emplissent la pièce. Notre respiration, de plus en plus saccadée, à suffoquer. L’indolence mêlée à la véhémence. Livrée à elle, je me laisse porter. Elle bouge, me touche. Ses gestes passent sur moi et troublent mon calme. Je sens son pied, là, à côté. Sa jambe me rapproche. Elle glisse vers moi, entière. Son bras me recouvre, me dessine. Sa main m’effleure, puis, encore plus près. Son visage face au mien me sonde. Sa bouche, la mienne, son corps contre moi, et elle toute entière sur moi.

On reste un long moment l’une à l’autre, contre l’autre, plus de mots. Les gestes, les regards et juste d’être là, comme ça.

Je suis mon souffle qui reprend de l’ampleur. Je sens plus mes membres, ni les siens. Je décroche et ma tête part. Une divagation m’emporte.

La nuit est tombée depuis un moment. Les réverbères nous envoient leurs rais de lumière par le soupirail, on a encore du temps. Nos frôlements s’enfouissent dans la pénombre. Je la sens plus que je la vois. Nos gestes nous resserrent. On bascule. Une agitation des corps. Nos enveloppes se mêlent. Une alliance de peau. On se partage encore.

Trois mots et tout notre temps. Légers frottements et quelques embrassements. On reste comme ça. Nos regards et quelques mots. Son sourire et le mien. Le temps qui s’étire dans les silences où nos corps s’attendent. Elle s’éloigne puis se rapproche.

Elle s’étend de tout son corps nu sur moi. On est… Toutes les deux, à se confondre. Son visage se plisse, je lui souris. On bouge plus, que tout s’arrête.

De lents mouvements renaissent. On se serre, on se porte. Enlacée à son corps, je m’accroche. Je m’échappe. Non ! Qu’elle vienne avec moi. Soudain, je la vois étrangère à ma perte, moi qui suis nue, nulle part dans ses bras. Mais elle me rattrape encore. Moi, à elle. Dans l’instant, j’en oublie le dehors et ses désordres, je suis ! Instant tendre et câlin.

Je la regarde, elle a les yeux dans le vague puis tourne son regard sur moi, son sourire revient sur son visage.

Elle, sur moi, se redresse sur ses bras, puis redescend, sa tête dans le creux de mon épaule. Une main dans ses cheveux emmêlés, l’autre posée sur son dos. Je sens son souffle dans mon cou. C’est tout chaud. Elle bouge ses bras de chaque côté puis les resserre autour de ma tête. Je pars. Elle, collée sur moi, sa respiration marque le rythme de ma quiétude. Dans mes yeux fermés, des petits points lumineux défilent et s’enfuient. Je m’égare et la sens toute légère sur moi. Mes pensées s’éloignent, m’abandonnent et me rejoignent agitées. Elle gigote un peu, je bascule sur le côté. Son visage face au mien, ma main toujours dans ses cheveux. Son bras descend le long de mon dos, arrive sur ma hanche. Nos jambes font des nœuds. On s’éloigne, juste ma tête tournée vers elle. Elle approche sa tête au-dessus de la mienne. Son regard monte, descend, remonte le long de mon visage, stop sur mes yeux puis redescend sur ma bouche. Nos regards se croisent.

Je suis dans une bulle. Le rythme de mon souffle, le sien que je sens sur moi. Elle respire doucement. Sa tête blottie dans mes plis, toute recroquevillée sur le canapé, contre moi. Elle bouge pas. Ma main dans ses cheveux tout lisses. Mes frôlements sur son dos la font se recroqueviller davantage sur moi.

Elle dort ? Je sais pas.

Elle se déplie, s’étire, tourne son regard vers moi. Son sourire sur son visage. Mes mains dans ses cheveux, je tiens sa tête, qu’elle remonte sur moi ! Elle vient, contre mon ventre, mes seins, mon visage. Mes yeux dans le vague, elle cherche mon regard. Son sourire, sa respiration s’accélère. Elle, sur moi. Mes mains parcourent son dos, répondent aux oscillations de son corps. Ses fesses et je reviens sur son dos. Je bascule sur le côté, la garde dans mes bras. Ses yeux cherchent à accrocher mon regard. Je me fixe sur elle, son attention me trouble. Je cale sa tête dans le creux de mon épaule, quitter cette confusion. Sa jambe passe et enlace les miennes, elle se resserre sur moi.

Elle tente de se redresser. Ses efforts et j’abandonne. Sur un coude, elle m’effleure de sa main, suit mes contours, je laisse faire. Elle sort du canapé, s’agenouille à côté et glisse sa main jusqu’à mes pieds. Elle remonte le long de ma jambe, dessine mes hanches, se recentre sur mon bas ventre, descend, frôle mes lèvres. Sa langue me caresse jusqu’à ce que mon ventre parle tout seul. Je peux pas retenir les sons rauques qui en sortent. Elle revient vers mon ventre, ma poitrine. Je veux plus qu’elle bouge. Elle s’agite, repart, sa tête sur mon ventre. J’en peux plus, je me recroqueville de l’autre côté. Elle, revient s’allonger derrière moi, m’entoure de ses bras. Ses mains courent sur moi. Racrapotée sur moi-même, que tout s’arrête. Je me retourne, elle, à côté de moi, j’écarte un bras, elle y pose la tête.

D’un coup, elle la relève, plaque son visage contre le mien. Sa bouche contre la mienne. Je ferme les yeux, pas voir quand ça redémarre. Elle contre moi, mes mains s’aventurent sur elle. Elle s’abandonne contre moi, je me laisse envahir par ses caresses et sous leurs poids, je m’abandonne aussi.

Une main dans ses cheveux, l’autre qui glisse jusqu’à l’entourer. Elle respire fort. Je sens les battements de son cœur, il va trop vite. Un long moment, on reste comme ça. Elle s’apaise.

Sur le dos, mes yeux se collent au plafond puis se ferment. Je la sens bouger contre moi, sur moi. Mes yeux s’ouvrent sur son visage, rayonnant de son sourire. Elle se dresse, assise sur mon ventre. Ses mains passent sur mes seins, je laisse faire. Ses fesses posées sur mon ventre, son sexe ouvert contre moi. Ses caresses sur ma peau. Je tends les bras vers son visage, l’attrape, le ramène vers le mien. Son dos tout rond, elle descend avec les bras, toute collée à moi. On se retrouve. On se décale sur le côté, je lui cale la tête dans le creux de mon épaule. Son souffle dans mon cou. Je respire trop profondément, elle se cambre pour se dégager.

Appuyée sur son coude, elle parcourt mon ventre de ses doigts. Son regard suit ses gestes. Je me tourne sur le côté, la tête à hauteur de la sienne. Mes yeux la fixent pendant qu’elle continue de me frôler.

Son regard croise le mien, s’accroche. Ses caresses s’arrêtent, sa main toute chaude repose sur moi. Son sourire envahie son visage, je la reconnais encore. Dans l’instant, je fonds. Le flegme nous emporte, on s’emmêle. Je flotte dans son abîme et abandonne toute résistance. Livrée à ses envies, je la laisse me parcourir par ses membres, me consommer par sa bouche… M’achever.

Ses yeux baissés, les miens sur elle. Je regarde, contemple. Elle sort de sa rêverie, pose les yeux sur moi. Son sourire est là, encore. Elle à moi, là, tout contre. Je la parcours de mes mains, je sens monter une boule chaude qui envahit mon ventre. Elle m’effleure. Ses mains sur ma peau. Je la lâche et la tête penchée en arrière, je regarde le plafond.

Ses mains m’effleurent, me lâchent, me reprennent et m’entourent.

Mes yeux, maintenant calés sur elle, observent ses mouvements.

Ses mains cherchent les miennes, les trouvent, mon regard toujours sur elle. Elle, son regard me parcourt, de haut en bas, des va-et-vient. Je la fixe dans les yeux, goûte son balayage. Je me décale, puis je l’enveloppe. Peau contre peau, je sens ses battements intérieurs, les frémissements qui la traversent. Ses bras me prennent par la taille. Nos jambes se déplacent et s’emmêlent. Ses caresses voyagent sur moi pendant que mes frôlements la croisent. C’est tout chaud quand elles glissent. Je la sens là, elle m’effleure à peine et ça pèse sur moi. Le canapé est pas assez large, on manque de tomber.

L’étreinte, ses lèvres contre les miennes, sa langue dans ma bouche, nos yeux clos. Ses mains dans mes cheveux, mes bras qui lui tiennent la taille, je la ressers contre moi, son sexe contre le mien.

Le mélange des peaux.

On se retourne, se croise, se retrouve. Sa bouche sur la mienne, ses yeux dans les miens, ses mains contre moi, elle entière là. Moi et ses gestes. Elle se redresse, je regarde son visage, son sourire, un soleil… La nuit et ses mystères.

Nos enveloppes se partagent. Ses membres s’accolent aux miens. Des nœuds. Elle sur moi, se redresse encore, se plie à l’envers. Elle va se casser le dos… J’attrape sa tête, la ramène à moi. On bascule sur le côté.

Je nous ressens toute entière. Ses débordements m’inondent alors que je coule sur elle et que des sons sortent de nos ventres. Cette nuit, faut pas que ça s’arrête. Les accolades, les baisers. Plus près encore, elle me sert à elle, elle contre moi. Ses bras me maintiennent, elle sur moi. Mes mains errent sur son dos que je veux pas lâcher, elle… Elle s’étale sur moi, son ventre, son torse, son sexe, tout est contre moi. Son visage dans le creux de mon épaule. Elle resserre ses bras, relève sa tête, juste en face, descend avec flegme. Ses lèvres glissent sur mon visage, puis croisent les miennes. Son souffle me pénètre par ma bouche. Elle pose son visage sur le mien. On donne sur le côté. Je m’appuie sur mon coude. Ma main la parcourt pendant qu’elle, sur le dos, tremblote. Je la regarde posée là. Ses seins, les bouts tout durs, dressés vers le plafond. Son ventre. Le haut de ses jambes. Je remonte vers son sexe ouvert, encore chaud. Mon bras entoure le haut de sa tête, mes doigts dans ses cheveux. J’approche mon visage du sien, mes lèvres sur les siennes.

Elle serre ses jambes autour de moi, encore. Je l’attrape, sa tête posée en arrière dans les coussins. Je m’approche d’elle, une main de chaque côté de sa tête, je descends vers son visage, sa bouche vient contre la mienne. Je m’abandonne sur elle. Ses mains glissent sur mon dos, les miennes, dans ses cheveux. Nos jambes s’emmêlent. On roule… Pof, par terre ! Pas assez de place sur ce canapé. Coincées contre la table basse, on se relève. Debout, ses pieds se déplacent en avant, poussent les miens qui reculent. Au milieu du salon, on se tient l’une à l’autre et on s’apaise ensemble.

D’un coup, tout devient ingérable tant notre effervescence nous emporte. Enflammées, exaltées à souhait, un dernier cri nous allie dans le délice de notre volupté. Autant avides qu’hors d’haleine, on se regarde sourire.

On se tient, s’embrasse, se calme dans les bras l’une de l’autre.

Son expression change. Elle demande avec ses yeux, mais ses mots ? Je sens qu’elle veut dire quelque chose.

– Vous vous sentez comment ?

Elle cligne des paupières.

– Bien, je suis très bien. Je suis…J’ai…

Elle a vraiment du mal à terminer ses propos, mais elle semble détendue.

Nos yeux se croisent, regards complices sur ces derniers mots, nos mains effleurent nos corps, embrassent nos peaux. Instant tout doux où il se passe rien d’autre.

Elle se met à murmurer, comme si la nuit s’arrêtait là.

– Vous reviendrez ?

– Vous le souhaitez ?

– J’aimerais vraiment, oui.

– Alors je réapparaîtrai dans votre vie.

Tantôt elle me sourit, tantôt elle ouvre la bouche comme pour parler sans mots, tantôt elle garde une expression sereine. J’ai aucune idée de l’heure qu’il est. Je m’en fous !

– Je vous préviendrai.

– Venez au hasard de vos envies. De toute façon, je serai…

– Là !

– Oui bien sûr que je serai là, mais… Comment vous dire, je… je serai… Je serai comme vous.

– Oui ?

– Ma vulve… Je veux dire… La même que vous.

– Alors je pourrai vous atteindre là où vous vous abandonnerez.

– Je vous espère déjà.

Elle fait pas qu’espérer car elle recommence à bouger, se blottie, se frotte à moi. Je fais quoi ? Je peux pas résister ! Je tombe assise sur le fauteuil, juste derrière moi. Elle me suit, un genou de chaque côté de mes jambes. Ma main passe sur elle, la parcourt. Elle la saisit et l’accompagne. Toute ouverte, j’ai plus qu’à me noyer dans ses profondeurs.

Elle est chaude, mouillée, ça glisse tout seul. Je la caresse là où elle va s’oublier. Elle lâche un bruit étonnant ! Je la frôle encore et un autre bruit. Et encore et, elle saisit ma main, la retient très serrée.

Elle est haletante, affiche un sourire que je connais pas encore. Elle est vraiment très séduisante. Je peux pas m’en empêcher.

– Vous êtes rayonnante.

– Embrassez-moi.

Je me fais pas prier !

– Je me suis faite surprendre par mes sons.

Mais quelle pipelette ! J’ai pas l’habitude…

– Vous êtes très wagnérienne.

Mon sourire me trahit.

– Vous vous moquez… Une femme, c’est nouveau pour moi… Vous êtes ma première femme.

– Je vous imagine plutôt Reine de la Nuit avec un homme.

– Vous me devinez parfaitement.

Elle plonge son regard dans le vide environnant. Je regarde son corps et l’imagine… Nue, complètement nue. Elle est encore chaude sans doute. Et si j’y retourne ? Ma main la dessine, se promène et s’égare à nouveau. Elle sort encore les sons dont elle a le secret et qui la surprennent.

La tête dans mon cou, elle respire fort, complètement essoufflée. Son cœur bat vite. Elle redresse la tête, pose les yeux dans les miens, encore une nouvelle expression sur son visage. Son regard me transperce, me vident. Je comprends pas. Elle se met à sourire et plus ça va, plus son sourire l’envahit. Il s’installe sur son visage et la quitte plus. J’approche le bas de son corps contre mon ventre.

Elle se recule, se lève et me tend une main. Je l’attrape et la suis jusqu’au canapé. On se pose dedans dans un mouvement serein. A peine allongée contre elle, elle ouvre la bouche.

– Embrassez-moi encore.

J’en peux plus, mais je cède. Je la reçois et me laisse gagner par sa chaleur jusqu’à se mélanger.

L’ambiance très feutrée de la cave commence à changer. La luminosité… Le jour se lève ? D’où vient cette lumière ?

Toujours l’une à l’autre, l’énergie nous quitte. On est juste là, enlacées. Mais si l’aube pointe le bout de son nez… A quelle heure elle ouvre son resto ? Sans doute que le chef à besoin d’un peu de temps pour préparer ses plats… Je sais pas, elle dit rien. Quand même, si le mec nous trouve comme ça, dans le canapé, ça va faire désordre. Perso, ça me gêne pas, c’est plutôt pour elle que ça peut être compliqué. Elle glisse son visage dans le creux de mon cou.

– Nuit insolite.

Et moi, à son oreille, juste là.

– Oui.

Je m’interroge quand même, on sait jamais…

– Vos employés ont la clé ?

– Rassurez-vous, il n’y a que moi qui puisse ouvrir.

– Je suis pas inquiète, c’est pour vous, moi j’existe pas.

Elle se redresse d’un coup et son visage s’assombrit.

– Pourquoi vous dites cela ?

Sa tonalité est sèche !

– Parce que c’est vrai. Je passe, je pars, je vais, je viens et je repars.

Elle devient très sérieuse, le regard pénétrant, la bouche un peu pincée et la musique de sa voix qui marque le doute.

– Promettez-moi de revenir ?

– Je vous l’ai dit.

– Vous ne pouvez pas disparaître. J’aimerais… Enfin, je… Je souhaite…

J’attends la fin. Elle a encore du mal pour ça. Je l’aide ? Non, j’attends. Je souris, je cligne des paupières. Elle va terminer sa phrase toute seule.

– Je souhaite encore éprouver ces instants avec vous.

– Je reviendrai…

– Dans mes bras ?

– Là où vous vous abandonnerez. J’irai partout où vous cèderez.

Je suis présomptueuse peut-être, mais je continue.

– Je vous épuiserai…

– Arrêtez, je ne vais pas tenir.

– Mais là, je pense qu’on doit s’éloigner l’une de l’autre.

Elle se contorsionne et en suivant son regard, je découvre la pendule du salon. Il est sept heures et demie. Elle revient vers moi.

– Vous avez un impératif ?

– Rien de plus que l’envie d’un café.

– J’en prendrai volontiers un aussi.

On a du mal à se séparer, pourtant va bien falloir y arriver sinon, le café, c’est pas gagné.

Je me dégage du fond de ce canapé si moelleux.

– Je vais les chercher.

J’enfile mes fringues. Je monte au bar et fais fonctionner la machine. De vieux souvenirs de mes petits boulots de jeunesse, me permettent de pas être trop embarrassée devant un percolateur de pro. Le bruit que ça fait, je reconnais. Les rideaux de la salle sont tirés, je vois pas la rue.

Je redescends avec deux tasses. Je pose le tout sur une table.

– Mais, je vais vous embaucher !

– Vous feriez mieux de passer votre robe…

Elle rigole et l’enfile. Elle s’approche, se retourne devant moi, je remonte la fermeture éclair qui me cache son dos. On se pose l’une en face de l’autre, et c’est les cafés. Pas grand-chose à dire, fatiguées quand même. Les cafés terminés on s’accorde sur le fait qu’un second serait le bienvenu. On se lève au même instant. Qui va les faire ? Je m’approche d’elle et vois dans ses yeux une avidité qui me semble bien loin du café. J’écarte à peine les bras, qu’elle est déjà contre moi. C’est pas seulement ses fesses qui sont à découvert, mais c’est elle toute entière. Elle commence à vouloir passer sa robe par-dessus sa tête, mais la fermeture éclair la bloque. Une petite grimace s’affiche sur son visage.

– Gardez-la… Elle vous va à ravir.

Elle a l’air contrariée. J’attends pas, mes mains glissent à peine sur son dos que déjà… Elle se lâche ! Ses jambes se plient. Je la retiens, elle se rattrape à mes épaules. La fatigue sans doute.

Elle affiche le même sourire que cette nuit, celui que je connaissais pas encore. Maintenant, il veut dire quelque chose pour moi.

– Passez une culotte, une vraie, vous allez ruiner votre robe.

Mes mots l’amusent. Elle franchit encore cette porte magique et revient.

– Voilà, c’est fait.

Les cafés, on va les prendre au comptoir du rez-de-chaussée. Les rideaux nous cachent la lumière extérieure. Assises sur les tabourets de bar, elle croise ses jambes. Elle prend vraiment des poses de grande dame, c’est drôle. Les cafés avalés, je saute à pieds joints sur le sol.

– Je vais vous laisser.

Elle me tend une main.

– Vous pouvez me dire ?

Cette main que j’attrape.

– Vous dire quoi ?

Elle m’attire vers elle.

– Le jour où vous reviendrez.

Je pose une paume sur sa joue toute chaude.

– Je sais pas…

Elle sourit plus, le doute s’installe sur son visage.

– Je parlais du hasard de vos envies, mais finalement…

Elle a un vrai talent pour laisser la fin de ses phrases en suspens. Ma main abandonne son visage pour suivre le chemin qu’elle connait, le long de sa cuisse.

– Mais finalement quoi ?

Ses yeux pétillent.

– Que faisons-nous de mes propres envies ?

Ça non plus, je sais pas. Ses envies… Ben oui !

– Vous voulez quoi ?

Elle pose une main sur la mienne, le tissu de sa robe les sépare. Elle est dans ses pensées, je l’oublie un instant.

– Une semaine, c’est long.

– C’est vous qui parlez de vos jeudis favorables.

– Je suis fermée le dimanche soir et le lundi midi.

Elle me dit ça très simplement. Je dois comprendre quoi, que je peux aussi venir en fin de service le dimanche midi ?

– Mais deux nuits comme celle-là par semaine… Vous allez faire comment pour assurer votre journée ?

Elle ferme ses yeux, serre plus fort ma main à travers le tissu.

Elle se lève et avance vers l’escalier. Je vois l’arrière de sa robe tâchée. Elle peut pas rester comme ça, c’est pas trop classe pour servir les clients.

– Votre robe…

– Elle vous déplait aussi celle-là ?

– Vous l’avez tâchée… Vous en avez une autre ?

– Tâchée ? En bas, oui. Tenez, venez avec moi.

Cette fois, c’est moi qui la suis dans l’escalier. Je reste bloquée sur ses petites fesses qui ondulent à chaque marche. Elle m’ouvre sa pièce magique.

– C’est la caverne d’Ali-Baba ici !

– Nous nous salissons souvent dans ce métier.

Ça me fait bien rigoler.

– Pas que dans ce métier…

A mes mots, elle retrouve son sourire complice. Il y a un portant avec plusieurs tenues repassées. Il y a plus qu’à choisir. Elle passe les cintres un par un et s’arrête sur une robe… Bouh, qu’elle est moche !

– Non, pas celle-là !

– Vous êtes compliquée… Laquelle aimez-vous ?

Je trifouille les cintres et en décroche un pour regarder le vêtement dans toute sa hauteur.

– Celle-là, mais changez aussi de culotte, sinon…

Dans une commode, que j’avais pas vue, elle ouvre un tiroir et bouscule la lingerie qui s’y trouve. Elle sort un shorty.

– Et voilà !

Je descends la glissière dans son dos et elle se défait. En deux trois gestes, elle se retrouve à poil devant moi. Adossée au mur, je la quitte pas des yeux. Je penche la tête sur le côté et emplis mon regard de ses formes. Elle enfile son shorty et s’approche de moi avec la robe dans les mains. Je la prends, la tourne dans tous les sens, trouver l’entrée, et lui passe par la tête. Elle se retourne et je ferme les petits boutons un à un. Quand elle sent celui du haut accroché, elle se met face à moi. Je lui prends la main, tends le bras, la reculer, que je regarde.

– C’est parfait !

Elle arbore une légère moue.

– Vous vous moquez encore de moi…

– Pas du tout… J’admire !

Elle se rapproche et me pose un baiser sur le coin des lèvres. Elle reste plantée près de moi. Je vois son désir dans son regard, je l’embrasse.

– Je pense qu’on devrait s’arrêter là…

On quitte la pièce-vestiaire et on remonte dans la grande salle. Je me dirige directement derrière le bar pour refaire encore deux cafés. J’en ai vraiment besoin et je pense qu’elle aussi. Je les pose sur le comptoir. Ils sont trop chauds. Elle me rejoint, ouvre un frigo et attrape une bouteille de lait.

– Vous souhaitez un nuage de lait ?

– Un nuage tout court m’ira très bien.

– Que voulez-vous dire ?

– Rien… Un nuage de lait, c’est bien aussi.

Elle comprend pas ce que je dis, mais moi non plus. Je suis fatiguée et c’est pas grave tous ces mots. On repasse devant, près des tabourets. On avale direct les cafés refroidis de lait. Je m’approche d’elle, passe les deux bras par-dessus ses épaules, les siens m’enveloppent la taille et on s’embrasse tendrement.

– Je vais vous abandonner.

Elle glisse les mains dans mon dos, revient sur mes hanches.

Je l’embrasse une dernière fois, me dégage de l’étreinte et me dirige vers la porte. Elle tourne la clé et laisse la main sur la poignée.

– N’oubliez pas que vous m’avez promis !

– J’oublierai rien, ni vous, ni cette nuit, ni ma promesse.

Elle sourit, ouvre la porte et je m’éclipse. Sur le trottoir, je marche pour retrouver la morosité des couloirs du métro.

Chez moi, plus de mouvement. Mon corps stagne, tout habillé sur le lit. Ça gratte à la porte. Je me lève et la débloque machinalement. Je vois Clémentine et retourne direct m’allonger. Elle me suit.

– Quel accueil chaleureux !

– Je suis crevée.

– Tu as vu l’heure ?

Je réponds pas et me tourne vers le réveil.

– Dix-neuf heures huit ? Ah quand même…

– Comme tu dis… Allez, bouge-toi, fainéante !

– Oh, là… Cool.

– On a des places de théâtre pour ce soir, je te rappelle.

– Ah, merde…

– Tu veux pas y aller ?

– Je suis claquée, Clèm… Je suis désolée, mais là…

– Bon, je vois. Tu as fait quoi de ta dernière nuit ?

– Louise… J’ai été voir Louise…

– Ben, l’état dans lequel ça te met !

Elle glisse un doigt sur ma joue. J’aime quand elle fait ce petit geste qui nous appartient.

– Tu veux sortir quand même ou tu préfères un autre tour de piste ?

– Je suis juste fatiguée, Clèm, j’en peux plus…

Elle reste assise sur le bord du lit, sa main sur moi.

– Bon, ma belle, on fait quoi ?

– Oh, mais, heu…

Clèm se lève. J’ai à peine la force de la regarder. Je vois juste qu’elle me sourit.

– Je reviendrai demain, ok ?

Elle disparaît de la piaule. J’entends claquer la porte d’entrée.

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Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-18-0

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