Les mômes

Toute tranquille, vautrée dans le canapé pour finir la nuit, mon téléphone me siffle depuis la cuisine. Faut que je me lève !

A peine l’appareil entre les mains, Clémentine s’affiche. Je glisse l’écran et découvre ses mots. Je peux t’appeler ? Ben qu’est-ce qu’elle a à me demander ça ? D’habitude, elle appelle et puis c’est tout… C’est moi qui la rappelle.

– Tu es bien matinale aujourd’hui !

– Tu devineras jamais…

– Ben non, dis-moi.

– Ma fille…

– Elle est toujours au Québec ?

– Heu…

– Quoi ?

– Elle arrive.

– Ah…

Un silence coupe nos mots. Sa fille, ça doit bien faire une dizaine d’année qu’elle a pas débarqué à Paris !

– Ton passé te rattrape, ma puce ! Et elle arrive quand ?

– Cet après-midi.

– Faut aller la chercher ?

– Apparemment oui, elle est chargée, oui…

– Tu vas te démerder toute seule ?

– Ce serait sympa que tu viennes avec moi…

– Si tu veux.

– En fait, non, je vais y aller toute seule.

– Quelle heure ?

– Quatorze heures, mais je passe en bas de chez toi avant.

J’ai la matinée pour glander. Sa fille, depuis le temps, Clèm va la reconnaître ? C’est pas sûr ! Qu’est-ce qu’elle vient faire à Paris ? Tout plein de questions dans ma tête. Celle de Clèm doit pas être mieux… Ça doit trotter à une vitesse dans la sienne !

Je tourne en rond… Qu’est-ce que je vais me mettre pour croiser la môme ce soir ? Comme d’habitude, ce sera plus simple. Un slim et une chemise, ça devrait suffire.

Par la fenêtre, je vois la voiture de Clèm se garer le long du trottoir. Je descends.

– Qu’est-ce qu’elle vient faire à Paris ta gamine ?

– Je sais pas, je crois qu’elle est juste de passage.

– Elle va où après ?

– En Asie, je crois, par là en tout cas.

– Ben qu’est-ce qu’elle va foutre par là-bas ?

– Ah ça… C’est sûrement pour son taf.

– On en entendait plus parler de ta môme…

– J’avais pas de nouvelles en même temps.

– Tu en donnais pas non plus !

– Non… De fait, non !

Ça nous fait sourire.

– Bon, tu vas la reconnaître ?

– Ben quand même, oui… Enfin… Je pense…

Là, on éclate de rire. Sa fille… Elle doit lui ressembler, ça va pas être trop compliqué.

Clèm prend la route, je remonte puis vais doucement m’installer chez elle.

Un peu de temps et je l’imagine, bien droite, à regarder partout. Quatorze heures et les gens qui commencent à passer, à se diriger vers le tapis roulant des bagages. Elle qui materait toutes les nanas d’une trentaine d’années et éventuellement la verrait pas. Elle qui alors poserait les yeux sur chaque visage.

Les gens qui sortiraient au fur et à mesure qu’ils auraient récupéré leurs valises. Et peut-être toujours pas de visage connu. Quand tout à coup, elle entendrait…

– Maman !

Elle se retourne et là, à quelques mètres d’elle, une femme. Sa fille ! Les bisous et elles prendraient la route de l’appartement.

Mon portable me siffle. Des nouvelles de Clèm. Ce serait sympa si tu nous attendais chez moi.

Je comprends pas pourquoi elle a besoin de moi pour accueillir sa fille. Je m’assoupie dans un fauteuil. J’ouvre un œil quand j’entends du bruit sur le palier. J’entends que ça gratte à la porte. Le petit bruit, c’est bien Clémentine. J’ouvre.

Surprise ! Les bras m’en tombent. Toute une petite famille… Sa fille avec un bébé dans un kangourou et un autre accroché à la main… Clèm qui tient les valises. Mais qu’est-ce qu’on va en faire ? La jeune femme entre avec sa marmaille. Clèm m’attrape par la main.

– Tu te souviens ?

La fille me dévisage, puis affiche un grand sourire.

– Maxime… Mais oui… Bien sûr que je me rappelle.

Elle s’approche et me colle deux bises.

– Moi c’est Anne, la fille de Clémentine.

Je sais qu’elle s’appelle Anne… Je vois Clèm bien soucieuse !

– Maxime, je te présente Martin et le bébé, c’est Louise.

– Heu… Bonjour les enfants… Moi c’est Ma…

Anne me coupe.

– Mamie ! Martin, c’est presque ta mamie aussi.

On rit jaune.

– Ah non, pas mamie… Clémentine… Maxime…

– Ou Max… Ou Clèm… Comme il veut… Mais pas mamie !

Je chope les deux valises d’Anne restées sur le palier. Qu’est-ce qu’elles sont lourdes ces valises !

Les gamins, c’était pas prévu. Elle le savait Clèm que sa fille en avait deux ? Je la regarde par intermittence mais je lis rien dans ses yeux. C’est tout mélangé… De l’étonnement, de l’abattement… Son regard… Contente, nerveuse ? Je sais pas.

– Tu vas t’installer dans le salon, j’apporte à boire.

Le bébé toujours dans le kangourou, le marmot calé à côté de sa mère, un bras qui l’entoure. On les a pas encore entendus… Il a l’accent de là-bas le gamin ? Anne, juste un peu, pas grand-chose… Pour ce qu’elle a parlé en même temps !

– Maman, j’ai faim.

Ah oui, un petit accent !

– Attends mon chéri, attends, on se pose un peu.

– Je veux faire pipi.

– Ah Martin…

Et s’adressant à moi.

– Tu habites toujours…

– Au même endroit, oui, toujours…

Clèm arrive avec les verres et du jus de fruit. Je lui sers une belle grimace. La petite, on l’a toujours pas entendue.

Le gamin se tient l’entrejambe.

– Maman, pipi !

– Ah oui, c’est vrai… C’est où déjà ?

– La porte au fond du couloir.

Elle se lève, décroche les bretelles du kangourou et largue Louise dans les coussins d’un fauteuil. Elle disparait avec Martin. Le bébé agite les bras, les jambes et attrape son pied qu’il ramène jusqu’à sa bouche. Attend un peu moufflette que je te montre un peu comment je sais encore le faire aussi ! Non mais…

Anne réapparaît avec le rejeton et le bébé commence à s’agiter vraiment en poussant des petits cris.

– Elle doit avoir faim, c’est l’heure du biberon.

– Moi aussi j’ai faim !

– Martin, attend, je peux pas tout faire en même temps.

Je regarde le gamin.

– Tu veux quoi bonhomme ?

Je me tourne vers Clèm qui me fixe, étonnée.

– Tu as pas une boite de gâteaux, ou un truc pour un petit bout comme lui ?

– Heu si, sûrement, je sais pas…

Elle a l’air tellement paumé… Je me lève et pars fouiller dans les placards de la cuisine. Je vais bien trouver quelque chose pour le caler, ce gamin. Ah voilà, une tablette de chocolat.

Je reviens avec au salon pendant qu’Anne est pliée en deux au-dessus d’une espèce de petite valise carrée avec tout le matos bébé dedans. Elle en sort un biberon, une boite de lait en poudre et une bouteille d’eau. Elle se relève.

– Je vais lui préparer…

– Oui, vas-y.

– Ah, mais qu’est-ce que tu manges, Martin.

– C’est du chocolat, du bon…

– Mais non… Enfin…

Et, d’un air résigné.

– De toute façon, j’ai rien pour lui…

La petite commence à s’énerver dans le fauteuil.

– Allez, vas plutôt lui chauffer son bib.

Elle s’éclipse. Je regarde Clèm.

– Tu vois, au moins, on est pas des mamies gâteau… On a que du chocolat !

Le bip du micro-onde et Anne revient.

– Tiens maman, tiens-moi ça, je m’installe avec Louise. A moins que tu veuilles lui donner ?

– Ah, heu non, moi, tu sais, les bébés…

– Ben va falloir…

– Va falloir quoi ?

Anne parle plus, elle se concentre sur sa môme et le bib. Clèm me regarde en levant les sourcils. Je comprends qu’elle comprend pas, mais je comprends pas non plus la situation.

D’un coup, une odeur… Louise s’est lâchée dans sa couche. Et ça pue ! Le bib fini, Anne la redresse contre son épaule et lui tapote le dos. Bleur… La totale !

– Je descends chercher des clopes.

– Max, j’en ai dans la chambre.

– Ah ? Je descends…

Je claque la porte derrière moi. Elles ont sans doute besoin de se parler sans moi ? Faut que je laisse un peu de temps à Clèm. Sa fille, elle l’a pas vue depuis tellement longtemps. A la tête de Clèm, je suis maintenant sûre qu’elle savait même pas qu’elle était grand-mère ! Enfin… Tant qu’elle fait que passer…

Je traine sur les trottoirs et finis par me poser à une terrasse.

Ça doit bien faire une petite heure… Je remonte. Clèm vient m’ouvrir.

– Ben tu en as mis un temps !

– Le temps, il était pour toi.

– Mmm…

– Ça va pas ?

Elle affiche aucun sourire, pas comme d’habitude… J’arrive dans le salon, un môme dans chaque fauteuil et ça dort. La fille est plantée, à regarder par la fenêtre.

– Coucou !

Elle se retourne.

– Ah, tu es rentrée.

– Comme tu vois… Ça dort ?

– Je pense que ça va durer, ils sont bien partis. Juste le biberon de vingt-deux heures, mais Martin…

Je regarde Clèm, elle sourit toujours pas.

– On se fait un petit apéro ?

Je ripe dans la cuisine et rapporte trois verres et le rosé. Anne s’est posée. Clèm reste debout dans un coin.

– Ben vous parlez pas beaucoup les filles !

– C’est compliqué…

Elle arrive derrière moi, pose une main sur mon dos courbé et se penche à mon oreille.

– On y va ?

Anne s’extrait du fauteuil.

– C’est vraiment gentil à toi, Max.

– C’est rien, allez, dormez bien. A demain bonhomme.

Il relève le nez.

– A demain.

On se fait les bises règlementaires.

– Allez Martin, viens te coucher.

On s’éclipse. La marche en silence vers chez moi. Clèm me prend la main. Je me retire, l’entoure aux épaules et la sers contre moi à nous faire marcher de travers.

– Ça va, ma belle ?

Elle enfouie les mains dans les poches de son jeans.

– Chez toi, je te raconte chez toi.

– Bouh…

Les étages et la porte. Le salon, le mien, vide. Clémentine s’abandonne dans un fauteuil.

– Ouah !

– Tu veux un verre.

– J’en ai carrément besoin, là !

Je prépare les verres colorés.

– Allez, je t’écoute.

– Je sais pas par où commencer.

– Par le début, non ?

– Mmm… Anne va partir dans deux jours à Phuket.

– Deux jours ? Ben tu restes là en attendant si tu veux.

– C’est pas vraiment le problème, en fait…

– Ah… Et c’est quoi ?

– Elle part seule.

– Et ses rejetons ?

– Ben voilà…

– Voilà quoi ?

– Elle les laisse là.

Clémentine remonte les pieds sur le fauteuil et enserre les genoux de ses bras.

– Et qui va s’en occuper ?

– Justement, c’est là que ça coince…

– Heu… Je le sens pas là !

Dans ma tête, ça fait qu’un tour. Si Clèm a les mômes toute la journée… Quelle merdouille ! Mais non, c’est pas possible… Va sans doute falloir les amener chez une copine d’Anne, dans une banlieue, loin…

– On va les larguer chez une pote de ta fille, c’est ça ?

– Ben non…

– Et qui va les garder les gamins ?

– Ben nous… Enfin… Pendant que je bosse… Toi…

– Quoi ? Mais j’hallucine ! Mais je sais pas faire, moi.

– Ça doit pas être si compliqué que ça.

– Quand même…

– Je sais, je te demande beaucoup, mais je savais pas.

Mes yeux partent dans le vague.

– Il est où le père ?

– Les pères… Elle se fait larguer à chaque fois…

– Pas douée ou insupportable ?

– Peut-être bien les deux… Je sais pas…

– Elle aurait pu te prévenir quand même.

– Elle prévoyait de les laisser à une copine, mais au dernier moment, l’autre lui a dit qu’elle pouvait pas. Alors il lui restait que la solution de repli… Moi… Elle a juste pas osé me le dire.

– Imagine qu’on était pas là…

Je vois une lueur dans le regard de Clèm.

– Un sourire ?

– J’ai juste pas envie, là… Je sais que c’est difficile ce que je te demande. Mais en même temps, elle nous met devant le fait accompli. On est coincées, Max.

– Je vais en faire quoi, moi, toute la journée ? En plus, ils nous connaissent pas, ça va être chaud !

– Je vais voir si je peux poser des jours… J’en ai encore un peu, je crois.

Mes pensées traversent ma tête trop vite.

– Attends, une question… Elle part combien de temps ?

– Quinze jours.

– Ah là… Pourvu que tu aies des jours !

– Je vais me démerder.

– Pieu ?

– Pieu !

– On a même pas dîné…

– Pff…

Sous la couette, j’imagine mes journées avec les deux mouflets. Je peux pas me trimballer avec le têtard sur le ventre, elle va me vomir dans le décolleté ! Clèm se retourne et me sort à peine de ma rêverie.

– Ça va aller pour toi ?

– On a pas vraiment le choix…

On végète devant les cafés.

– A quoi tu penses, Max ?

– Et toi ?

Clèm se replonge le nez dans sa tasse vide.

– Je suis désolée.

– Mais tu y peux rien, on s’est fait baiser, c’est tout !

– On va y aller doucement.

– Pas envie, mais alors, carrément pas envie.

– Faut bien que les gamins nous repèrent un peu.

– Pour les gamins alors… Juste pour eux.

On débarque, sur les coups de onze heures chez Clémentine. Sur le palier, on entend le marmot pleurer.

– Ça commence bien !

Clèm ouvre la porte et Martin se pointe pour nous accueillir.

– Maman est sous la douche et Louise pleure.

– On a entendu, oui.

Le gamin nous lâche son plus beau sourire, bien fripon tout de même. La journée passe vite.

On déboule vers les huit heures le lendemain. Anne a tout préparé. Sa valise est bouclée alors que l’autre, avec les affaires des gosses, est grande ouverte dans la chambre. Martin a investi le salon avec ses quelques jouets et Louise dort sur le grand lit.

Anne trépigne, je la sens pas claire. Il y a un poisson sous le caillou ! Elle est plutôt nerveuse quand elle prend Martin dans les bras pour lui coller tout plein de bisous.

– Maman revient très vite.

– Pourquoi tu m’emmènes pas ?

– Tu vas être bien là, Clèm et Max vont s’occuper de toi.

– Moi je veux venir.

– C’est pas possible mon chéri, je t’ai dit, c’est pour mon travail.

Le gamin agite les jambes qui tapent contre le ventre de sa mère. Elle le pose par terre.

– Allez, sois sage.

– Non !

Clémentine empoigne la valise.

– Allez, on y va.

Elle ouvre la porte, Anne passe, Clèm se retourne vers moi.

– J’en ai pas pour long. Ça va aller ?

– T’inquiète pas ma puce, je devrais arriver à me démerder.

Je ferme la porte. Martin arrive près de moi et glisse sa main dans la mienne.

– On va se promener ?

– Ta petite sœur dort !

– Tu l’accroches sur ton ventre, comme maman.

Une promenade, il a pas tort, ça va faire passer le temps plus vite. Je chope le kangourou, met la môme dedans, passe le tout autour de mes épaules et tente de l’attacher dans le dos. Louise se retrouve le nez écrasé sur ma poitrine. Je lui tourne la tête.

– Voilà, tu es prêt ?

Martin me reprend la main. Je comprends qu’on peut y aller ! L’ascenseur, les trottoirs et Louise qui gigote sur mon ventre. Direction le port de L’Arsenal. On regardera les bateaux. En chemin, on passe devant un magasin d’accessoires de bébé.

– On va acheter une poussette, le kangourou, j’aime pas.

Je regarde partout. La nana arrive près de nous.

– Bonjour Madame, je peux vous aider ?

– Bonjour, oui, je cherche une poussette.

– Une place, deux places ?

– Une place.

Elle me montre différentes poussettes toutes plus chères les unes que les autres. Mais j’y pense, faut que Martin puisse se coller derrière, s’il est fatigué…

– Celle-ci se plie très facilement.

– Je veux surtout que ça roule bien… Et que je puisse installer l’autre dessus si besoin.

– Alors, j’ai celles-là. Le petit peut se tenir là, derrière, et vous pousser les deux en même temps.

– Ben voilà… Je prends celle-ci.

– Très bien, Cent-soixante-neuf euros.

– Ah, quand même… On va en prendre une autre.

– Vous souhaitez y mettre combien ?

– Le moins cher possible, c’est juste pour quinze jours, vous comprenez ?

– Je comprends. Celle-là est à quatre-vingt-dix-neuf euros.

– Elle sera très bien, hein Martin ?

La nana me fait une démo de comment l’incliner et la replier. Génial ! Je colle Louise dedans et on repart.

Arrivé au port, il y a les escaliers. Merde ! J’y avais pas pensé aux escaliers.

– Je vous aide ?

Sympa le mec…

– Ah volontiers, oui, merci.

Le mec empoigne la poussette pendant que je descends avec Martin accroché par la main. En bas, il fait atterrir l’engin.

– Merci, vraiment.

– Pas de quoi !

Je longe le quai, Martin se tient à la poussette. Il court pas partout. Tant mieux, j’avais pas pensé à ça non plus. Le gamin à la baille, ce serait le pompon ! C’est vrai qu’il est sage ce gamin. On se pose les fesses sur l’herbe et on regarde. Martin se lève et se met à courir après un pigeon.

– Martin !

Il s’arrête net.

– Quoi ?

– Attends-moi !

Il me fixe en souriant.

– J’ai faim.

– On remonte et je te prends un croissant.

– Un pain au chocolat.

– Comme tu veux.

Et vers l’escalier… Merde, c’est con finalement une poussette ! C’est lourd en plus. A mi-hauteur un mec arrive.

– Attendez, je vais faire.

– C’est bien aimable.

Il chope la charrette et termine la montée.

– Et voilà !

Il se tourne vers moi et tend la main.

–  Une petite pièce ?

Ah ben, tout à un coût ! Je lui largue une pièce.

– Merci.

Martin se raccroche à une barre de la poussette et on avance doucement. J’ai oublié le pain au chocolat, Martin aussi. Troisième étage et Clèm nous ouvre.

– Ben tu étais passé où ?

– Promenade… J’ai acheté une poussette, le kangourou, c’est trop chiant.

– Tu as bien fait… J’ai un truc à te dire.

– Encore une surprise qui tue ?

– Anne, elle va pas à Phuket pour son taf.

– Non… Elle te la dit ?

– J’ai bien vu à l’aéroport, il y a un mec qui l’a appelée. Elle a fait semblant de rien, mais j’ai bien repéré, il l’attendait.

– C’est peut-être un collègue ?

– Ben moi, je roule pas des pelles à mes collègues.

– Ah… De fait…

– Elle a à peine attendu que je parte… J’étais verte !

– On s’en fout en même temps, ça change rien pour nous.

– Non, mais attends, je veux bien faire la nounou pour son boulot, mais pas pour des escapades en amoureux.

– Qu’est-ce que ça change ? On fait les nounous de toute façon.

– Mmm…

– Tant qu’elle revient pas avec un troisième rejeton dans le tiroir !

– Arrête tes conneries !

– Elle connait la pilule ta fille ?

– Tu es con.

– J’ai faim !

– Ah oui, je t’avais dit qu’on achèterait un pain au chocolat, mais j’ai zappé.

Louise se met à gazouiller, elle a faim aussi ?

– Qu’est-ce qu’on va faire à bouffer ?

– J’ai pris des tranches de jambon. On va faire des coquillettes.

– Le parfait menu bébé.

Louise va crescendo… Un bib, faut lui faire un bib !

– Tu sais quelle dose de lait faut mettre, Clèm ?

– Anne m’a dit que c’était marqué sur la boite.

Je lis les consignes.

– Ben oui, mais elle a quel âge la môme ?

– Attends, elle a aussi laissé une feuille avec toutes les indications dans le Vanity.

– Le quoi ?

– Le Vanity case, la petite valise carrée, là où il y a tout.

Martin me rapporte la feuille en courant.

– Tiens, regarde.

– Merci bonhomme.

Je lis… Les doses, les fréquences… J’ai presque sauté un repas, la pauvre môme ! Je prépare le bib de Louise. Tout chaud, j’arrive dans le salon. Clèm a la gosse sur les genoux.

– Tiens, à toi de jouer !

Elle me sert sa plus belle grimace. Louise calée dans le pli du coude, j’approche la tétine de ses lèvres.

– Allez, attrape.

Clémentine chope le biberon que la gamine se met à téter. Martin joue sur le tapis. Je cuisine la bouffe pour nous, enfin… Juste une casserole de flotte salée ! Ça boue, les coquillettes… Je tourne alors que Clèm arrive avec la môme dans les bras.

– Qu’est-ce qu’elle pue…

– Ben oui, Max, faut changer sa couche.

– Alors là… Bon courage, ma belle !

Je me défausse grave. Mais les couches pleines de merde, je peux pas.

– Comment tu vas faire demain ? Je serai pas là…

Clèm lit dans ma tête ?

– Je vais vomir, c’est sûr ! Rien que là, l’odeur, j’ai envie de gerber.

Elle se barre avec la gamine fétide. J’entends des bruits, je sens aussi, surtout, j’attends qu’elle en ait terminé.

On déjeune et hop, tout ce petit monde à la sieste. J’en ai besoin aussi. J’installe les coussins des fauteuils par terre pour Martin et le bébé… Qu’est-ce qu’on fait du bébé ?

– Elle pourrait dormir dans la poussette, non ?

– C’est pas très glamour, mais on a que ça.

On accroche la gamine, qu’elle se casse pas la gueule en plus.

– Mon doudou ?

– Quoi, quel doudou ? Il est où ton doudou ?

– Je veux mon doudou.

– Il ressemble à quoi ton doudou ?

Clèm arrive avec un bout de tissus qui a dû être blanc un jour.

– C’est ça ?

Le gamin affiche son plus beau sourire et empoigne le truc qu’il se colle direct sur la tronche.

– Mon doudou…

– Allez, petit dodo.

Il s’allonge sur les coussins, se retourne, se met en boule et ses yeux se ferment très vite.

– Et nous, un gros dodo !

– C’est les mômes qui vont nous réveiller, c’est sûr.

J’ouvre un œil, il est déjà dix-sept heures. Je secoue Clémentine.

– Ils sont morts ?

– Hein ? Mais quoi… Qui est mort ?

– Ben, des gosses de ta fille.

– Tu déconnes !

– Je sais pas, on les entend pas…

– Il est quelle heure ?

– Cinq heures passées.

– Oh putain !

Clèm saute sur ses pieds, elle s’est jamais levée aussi vite !

– Martin joue sur le tapis et Louise gazouille dans la poussette.

– Ils sont parfaits ces petits, laissent même dormir les grand-mères.

– Arrête, je me sens pas du tout grand-mère !

– Et pourtant !

– Max…

Grand-mère, pff…

– On en fait quoi maintenant, parce que là, il est pas prêt de redormir le Martino !

– Remarque, on sait pas depuis combien de temps il est réveillé…

– Comment on pourrait le crever pour qu’il s’endorme tôt ce soir ?

– Piscine ?

– C’est mort, je fous pas les pieds dans une piscine municipale. Vas-y-toi.

– J’ai pas de maillot…

– Ah, l’excuse à deux balles !

Je me replonge dans la notice laissée pas Anne. Une page entière recto-verso. C’est écrit tout petit en plus.

– Ben tiens, regarde dans le Vanity, il y a un sirop pour les faire dormir si c’est vraiment trop compliqué, comme elle dit.

– On va pas les doper…

– S’ils dorment pas, si !

Je tournicote mes idées et…

– Si je trouvais une garderie, je pourrais y coller les deux, qu’est-ce que tu en penses ?

– J’en pense que la semaine prochaine, je serai avec toi. Tu as juste quatre jours toute seule. Mais si c’est trop, tu les jettes à la garderie, il y en a une rue Chanzy.

– Je passerai voir demain, comment ça marche, s’ils les prennent comme ça ou si faut les inscrire ou je sais pas quoi d’autre.

On les fait dîner et on installe le campement dodo. Louise, ça roule, Martin est pas fatigué.

– Tu me racontes une histoire ?

– J’en connais pas, moi, des histoires.

– Mais si, allez, raconte-moi une histoire.

– Clèm, tu as une idée d’histoire ?

Elle revient de la cuisine.

– Une histoire ?

– Martin veut une histoire pour s’endormir.

– Non, pas pour dormir, pour de vrai !

– Oui, une histoire pour de vrai…

– Je m’en souviens plus des histoires de mômes.

– Invente…

Je regarde le gamin. Il a les yeux grands ouverts. Il attend. Une idée vite, une idée…

– Bon, tu veux quoi dans ton histoire ?

– Deux petits chats !

– Alors allonge-toi, pose ta tête et prends ton doudou.

Le gamin s’exécute, bien dans l’axe sur les coussins.

– Il y avait un chat, tout gris avec juste une tâche blanche sur le nez et qui vivait dehors. Il connaissait le pâté de maisons par cœur. Toutes les gouttières, tous les toits, toutes les ruelles, il les connaissait. C’était le roi du quartier !

– Comment il s’appelle ?

– Heu… Félix, il s’appelle Félix.

– Quelle imagination…

– Arrête Clèm, vas-y, raconte si tu veux.

– Non, non, j’écoute aussi.

– Bon, je continue. Martin, si tu fermes les yeux tu entendras mieux.

– Pourquoi ?

– Parce que le chat, tu le verras sous tes paupières.

J’attends un peu qu’il ferme ses yeux. Mais non, il les garde ouverts. Raté !

– Bon, alors Félix, c’était donc le roi du quartier. Tous les autres chats le respectaient. C’est lui qui mangeait en premier dans les poubelles, qui goûtait les marres d’eau. Quand il y avait une bagarre de chats dans le coin, il venait toujours pour régler le combat. Et les autres chats faisaient comme Félix décidait. Un jour, un nouveau chat est arrivé sur son terrain. C’était une vraie boule de poil. Un petit chat roux, magnifique, avec une élégance rare pour un chat qui vit dehors. Mais ce chat, il s’était perdu. C’était pas un chat habitué à vivre dehors justement. Il savait pas fouiller dans les poubelles pour se nourrir. Il se tenait tellement bien, il était tout propre, il avait pas une égratignure, rien.

– Il s’appelle comment celui-là ?

– Ben on sait pas encore… Félix, dès la première fois qu’il l’a vu dans le quartier, ses yeux se sont mis à pétiller. Dans son ventre, il avait comme une boule.

– Un boule de quoi ?

– Une boule de chaleur, une boule… Bon, Félix est devenu tout bizarre. Il était très gentil avec ce petit chat roux. Il le protégeait. Dès qu’un gros matou s’approchait de trop près du petit chat roux, Félix arrivait en grognant et le matou disparaissait illico presto.

– Ça veut dire quoi ?

– Ça veut dire très vite… Ça veut dire que le gros matou s’en allait très vite.

– Alors, il s’appelle comment le petit chat ?

– Comme tu veux.

– Boly !

– Ok, va pour Boly… Alors Boly se promenait partout et Félix veillait toujours à ce qu’il lui arrive rien. Il lui donnait à manger, il dormait juste à côté de lui, il le quittait jamais. Toujours un œil sur lui. Un vrai petit prince le Boly ! Mais Félix vieillissait, il sentait bien que pour lui, la fin était pas très loin. Alors il se mit à tout apprendre à Boly. Son idée, c’était que le petit chat roux prenne la relève quand Félix pourra plus assurer son autorité sur le quartier. Boly allait devenir le futur roi du quartier.

– Moi aussi, quand je serai grand, je voudrais être roi.

– Bof… Tu sais, d’être un roi, c’est pas forcément cool.

Ses yeux commencent à clignoter.

– Félix continuait son enseignement auprès de Boly. Il lui apprenait tout ce qu’il pouvait. Maintenant, Boly savait manger tout seul dans les poubelles, connaissait tous les chemins et les raccourcis par les gouttières. Boly se promenait partout, la tête haute. Félix était fier de son petit protégé. Et puis un jour, Félix tomba d’un toit.

– Il est mort ?

– Non, il avait juste très mal à une patte. Il boitait et ça l’empêchait de régner sur son territoire. Les autres chats s’en sont vite rendu compte. Le désordre commençait à envahir le secteur. Félix était furieux. Il demanda à Boly, rend au quartier la paix qu’il y avait du temps de ma splendeur. Boly eut un peu de mal à se faire respecter. Félix était là depuis tellement longtemps… Boly faisait ce qu’il pouvait mais à force d’efforts et de persévérance, il avait presque pris la place de Félix. Félix, lui, il avait encore mal à sa patte et il marchait toujours de travers. Un jour, Félix dit à Boly, tu vas y arriver, moi je suis trop vieux, ce quartier, c’est le tien maintenant. Boly était très fier. Pourquoi Félix l’avait choisi lui ? Ça, Boly le savait pas.

– Toi… Tu… Sais…

Son regard s’éteint de plus en plus… Ma voix diminue autant que celle de Martin.

– Sûrement pour lui sauver la vie… Sans la protection et les apprentissages de Félix… Boly serait pas resté dans le coin longtemps… Il se serait fait…

Clémentine me coupe en chuchotant.

– Il dort, là, non ?

– Je pense, oui…

Les jours passent, je dépose les mômes à la garderie tous les matins et les récupère après déjeuner pour la sieste. On passe nos soirées à jouer ou raconter des histoires. Pour Louise, on lui chante des chansons et on lui fait des papouilles sur le ventre.

Mais ce soir, Clèm revient fâchée.

– Ben, qu’est-ce que tu as ma belle ?

– Tu crois qu’elle donnerait des nouvelles ?

– Tant qu’elle revient comme prévu…

– Quand même, c’est ses gamins… Elle pourrait s’en inquiéter !

– Elle doit avoir confiance en toi.

– Ou elle s’éclate tellement avec le mec de l’aéroport qu’elle en a oublié ses mômes.

– En même temps, si elle appelait tous les jours, ça nous gonflerait.

– Un texto, juste un texto, c’est pas trop demander !

– Arf ! C’est pas grave… Ils sont pas chiants les mômes. Mon seul problème, c’est le changement des couches pleines de merde… Le reste, ça roule.

Elle est contrariée quand même.

– La semaine prochaine, je peux rester avec toi si tu veux.

– J’arrive à me démerder si tu préfères garder tes jours pour qu’on parte ailleurs… Après… Ils feront de la garderie toute la journée, c’est tout. Ça occupe bien Martin, il est content d’y aller… Quant à Louise, elle dort… Alors, là ou là-bas, ça change rien pour elle. Au moins, à la garderie elle a un vrai plumard.

– Pas faux…

– Et tes jours, tu les poses après, quand on aura plus les mômes… On va avoir besoin de prendre l’air sûrement.

– Ah ça…

Le téléphone de Clèm vibre… Elle se jette dessus. Des mots d’Anne !

– Ah, ben c’est pas trop tôt !

– Qu’est-ce qu’elle dit ?

– Attends…

Clémentine se concentre sur sa lecture. Plus elle avance, plus elle grimace.

– La conne !

– Oh ! Clèm, enfin…

– Non, mais attends !

– Quoi, qu’est-ce qu’elle dit ?

Clémentine est dans un mutisme total.

– Ben raconte !

Elle me fixe avec un rictus accroché aux lèvres.

– Elle dit… Elle dit que le billet d’avion est carrément trop cher alors qu’elle a réservé son retour dans huit jours… Donc qu’elle resterait bien une semaine de plus. Non, mais je rêve !

– On a le choix ?

– Ben je crois pas, non…

Le visage de Clèm est tout fermé. Quant au mien, je sais pas, mais je sens bien que je montre pas une joie extrême. Tout à coup, ça percute dans ma tête.

– Cet après-midi, faut qu’on passe à la garderie pour les prévenir que les marmots seront encore là la semaine prochaine… Qu’ils nous gardent deux places.

– Faut réserver ?

– Ben oui… Je réserve à chaque fois pour le lendemain… Et là, j’avais dit que c’était terminé…

– Je suis étonnée quand même que le gamin réclame pas tant sa mère que ça…

– Tu sais, si là-bas c’est garderie ou crèche toute la journée et baby-sitter le soir…

– Tu crois ?

– Martin est très à l’aise à la garderie… Visiblement, c’est un endroit qu’il connait bien !

On enchaîne donc une nouvelle semaine.

Le portable de Clèm vibre. Elle le chope et me le tend.

– Tiens, regarde, si c’est encore pour nous annoncer qu’elle revient pas, je préfère pas le lire moi-même.

Je tripote le téléphone.

– Alors ?

– Impatiente…

Je lis.

– Elle revient samedi à onze heures dix et redécolle pour chez elle dimanche midi.

– Avec ses mômes ?

– Elle le dit pas, mais je suppose que oui… Elle peut pas nous les laisser, ce serait…

– Irresponsable… Inconséquent…

– Ce serait surtout salaud pour les gamins.

– Je m’attends à tout avec elle.

– Calme-toi Clèm… Ils vont finir par lui manquer à force !

– Ah oui… Tu crois ?

– Bouh… Allez… Ça s’arrose !

Martin arrive dans la cuisine où on est installées.

– Ta maman revient demain.

– Moi je veux rester là…

Il nous attrape une main chacune.

– Avec toi… Et avec toi aussi.

– Ben Martin, tu vas retrouver tous tes jouets, tes copains, ta maison…

– J’aime bien la garderie ici, elles sont gentilles les dames.

– Chez toi aussi, elles sont gentilles les dames.

– Des fois elles crient. Maman aussi, elle crie.

– C’est vrai que nous, on crie pas !

J’ai à peine finie ma phrase que c’est Louise qui se réveille en criant.

– Ben tiens, voilà Louise qui a faim !

C’est notre dernier soir avec le gamin. On pourrait le sortir… L’emmener manger dehors…

– Ce soir, si tu veux, on va manger des crêpes.

Le gamin se gratte la tête et lève les sourcils.

– Tu vas pas nous dire que tu as jamais mangé ça !

– C’est quoi des crêpes ?

Ben non, il connait pas…

On file le biberon à Louise, Clèm la change et hop dans la poussette direction la crêperie !

On arrive devant le resto.

– Tiens, regarde, c’est ça une crêpe.

– Humm, ça sent bon.

– Et c’est bon.

– Bonsoir Mesdames, trois personnes ?

– Oui, bonsoir, plus la poussette. Un endroit où elle gêne pas.

Il nous installe dans le fond.

– Alors dedans, tu veux quoi ? Du jambon, un œuf, du gruyère…

Il fait la grimace.

– Du chocolat, une boule de glace vanille, de la chantilly…

– Chocolat.

On passe la commande. Les crêpes arrivent et Martin s’empiffre. Il a de belles moustaches. Clèm prend des photos avec mon portable.

Le môme en veut une autre, toujours au chocolat.

– Avec de la chantilly ?

– Avec tout.

Moi j’ai plus faim. On regarde le bambin avaler sa crêpe. Il a les yeux tout ronds et visiblement, il se régale.

Il pose sa fourchette et s’appuie sur le dossier de la chaise en bois.

– On y va ?

– Je veux voir les bateaux.

Je regarde Clèm qui sourit.

– Allez, les bateaux.

On finit de descendre la rue de la Roquette et c’est le port en dessous de la Bastille. Les escaliers, là on est deux pour porter la poussette. On marche le long du quai et Martin s’arrête net. Il fixe l’eau dégueulasse du port. Au milieu des coques, un canard tout noir picore la merde flottante. Martin reste accroupi à regarder. On attend derrière. Le canard se meut dans les feuilles mortes et les bouts de plastic colorés. Comment il trouve à becter là-dedans ? Martin est toujours immobile. Et puis le canard s’approche du bord.

Martin se relève et rigole.

– Ça, c’est la maman !

Je me tourne vers Clèm qui sourit.

– De quoi il parle ?

– Ah ben là…

Le canard s’éloigne et passe derrière un bateau. On le voit plus.

Martin me fixe, les yeux plissés par le soleil.

– Ben, ils sont où ses bébés ?

Il attend pas la réponse et se retourne vers l’eau l’air pensif. Et puis tout bas…

– Elle s’en occupe pas !

Je lui attrape la main. On avance jusqu’à l’écluse, on traverse et on revient par l’autre côté. Au bout du quai, les escaliers sont raides. Penché au muret d’en haut, un jeune nous voit empêtrées avec les gamins.

– Attendez, je vais vous aider.

Le mec descend et porte la poussette jusque sur le trottoir.

– Merci, vraiment merci.

Il sourit et se retourne vers ses potes.

– Ben Pascal, on a eu pitié de ces dames.

– Les pauvres vieilles…

Comment ça vieilles ? On rentre.

Au lit tout le monde, demain est un autre jour.

– Une histoire…

– Pas ce soir Martin, on est crevées… Et puis faut être en forme pour demain, ta maman arrive.

J’installe bien le gosse sous le duvet qui lui sert de couette et lui colle un gros bisou. Louise pue dans sa poussette.

– Clèm, faut changer la môme.

– Encore ?

– Une usine à merde, je te le dis !

– D’habitude, tu dis ça des chiens…

– C’est vrai qu’elle fait que manger, évacuer, gazouiller et dormir.

Martin nous rejoint dans la discussion.

– A la garderie, les dames, elles jouent avec Louise.

– Ah ? Ben là, faut dormir.

On a dû louper un truc avec cette gamine… C’est vrai qu’on l’a laissée végéter dans sa poussette un paquet d’heures.

– Tu y vas seule à l’aéroport ?

– On va pas y trimballer avec toute la smala !

– C’est compliqué, de fait…

– Je fais l’aller-retour, ça va pas être long.

Je reste avec les deux loupiots.

Je sors Louise de sa poussette et lui colle le nez sur le tapis. Elle reste à plat ventre, les bras écartés et les jambes qui battent l’air. Elle relève la tête à se tordre le cou. Mais elle avance pas à quatre pattes, elle tient pas assise non plus, je peux pas en faire grand-chose. Je la cale dans les coussins du fauteuil, qu’elle tienne un peu à la verticale.

– Tu joues avec moi ?

– Qu’est-ce qu’elles faisaient les dames de la garderie avec Louise ?

– Je sais pas… Tu joues ?

Je me mets en tailleur à sa hauteur. On fait circuler des petites voitures sur les dessins du tapis. Une vraie petite ville. Martin a tout imaginé. La garderie, les maisons de ses copains, le supermarché… Tout, sauf le boulot de sa mère ! Alors on promène les petites autos sur les couleurs. On fait des accidents à nos faux carrefours, on rigole. Louise se casse la gueule sur le côté. Elle est toute tordue. Je la remets dans sa poussette, au moins là, elle glisse pas. Sa girafe, son hochet, tout va bien.

Ça gratte à la porte.

– Tiens Martin, voilà ta maman.

Il reste concentré sur son village imaginaire.

– Martin…

Il me regarde puis baisse les yeux et continue son jeu. Je vais ouvrir.

Je découvre le visage évaporé d’Anne et celui bien éteint de Clèm. Elles entrent sans un mot. Arrivée dans l’encadrement de la porte du salon, Anne trouve ses deux rejetons biens sages.

– Martin, Louise, maman est là !

Martin relève à peine le nez. Elle s’approche pour l’embrasser. Elle sort Louise de la poussette et se la colle sur elle.

– Allez, Martin, on se fait une petite sieste ?

– Et puis ce soir, on va manger des crêpes !

– Ah, des crêpes, c’est une bonne idée.

– Anne, on y était déjà hier.

– J’en ai pas mangé depuis un temps fou…

– Allez, Martin, vient dormir un peu.

– Mais on mange des crêpes…

– Tu deviens bien capricieux dis-moi…

– Max, arrête…

Je prends le gamin par la main et l’emmène dans la chambre.

– Tiens, tu vas faire un petit dodo dans le grand lit.

– Tu restes avec moi ?

– Je vais chercher Louise, elle va dormir à côté de toi.

Je reviens avec la poussette. C’est pratique finalement, on la place où on veut. Je tire les rideaux.

– Allez, à tout à l’heure.

Je lui colle un bisou et disparais.

Dans le salon, je trouve Anne en train de pousser toutes les petites voitures de Martin.

– Ah, mais attend, c’est sa ville ! Tu peux pas tout virer comme ça.

– Sa ville ?

– Son petit monde ! Son jeu en tout cas, si tu préfères… Mais ça change rien, laisse lui tout en place. Lui, il sait où sont les routes et maisons… Change rien.

Elle me regarde avec un œil hagard. Je suis crevée, je la ferais bien, moi aussi, la sieste.

– Je vais m’allonger.

Je quitte le salon et file me poser sur le pieu. Martin dort sur un côté, je prends l’autre.

Je sens quelqu’un qui me touche. J’entrouvre un œil…

– Tu fais dodo ?

– Oui, chut… Viens…

J’écarte le bras et Martin vient se rendormir contre mon corps.

C’est Clémentine qui nous réveille d’un doigt glissant sur ma joue. En ouvrant les yeux, après son grand sourire, je vois Anne, prostrée dans l’encadrement de la porte. Je pousse Martin et me roule pour me relever.

– Max…

– Faut te réveiller mon bonhomme, sinon tu auras du mal à t’endormir ce soir.

– Ben, tu me raconteras une histoire.

– J’en ai plus d’histoire, moi… Allez, debout capitaine !

– Capitaine de quoi ?

– De tous les bateaux du port !

Le gamin éclate de rire puis, saute sur ses pieds, prend un air très sérieux, les bras le long du corps. Il est droit comme un i.

– Vous êtes allé à la mer ?

Anne qui comprend rien…

– Mais non, le port de l’Arsenal à Bastille.

Martin se détend, me prend la main et m’entraîne dans le salon.

– On joue ?

– Encore ?

– Oui… tu joues avec moi.

– Ok, ok…

Nous voilà avec les petites voitures, à circuler sur les couleurs du tapis. Paf, accident !

– Ma voiture !

– J’ai pas vu le feu rouge…

Il rigole encore. Anne nous regarde faire et Louise se met à pleurer.

– Ah, c’est l’heure du bib !

Pendant que Clèm s’affaire à la cuisine avec Anne et que Louise braille dans sa poussette, je joue aux voitures. L’heure tourne et je prends des sens interdits. On continue et je franchis une ligne continue.

– Ah non, tu as pas le droit !

– Mais enfin Martin, je fais ce que je veux.

– Tu sais pas conduire.

– Pff… Moi, j’ai mon permis.

Anne revient donner le biberon à Louise. Elle va se taire. Mais, j’y pense, elle a jamais hurlé comme ça, cette gamine ! Enfin…

Clémentine arrive avec les verres de rosé et le jus de fruit.

– Ah, c’est bientôt les crêpes !

– Ça, c’est juste si je peux rouler à gauche.

– Mais Max, joue bien…

Il a pas de fantaisie ce gosse ! Dans les jeux, on peut bien faire comme on veut.

L’apéro terminé, Louise changée, on peut partir dîner.

A la crêperie, Anne se pose à côté de Clèm avec Martin en face d’elle. La commande…

Martin affiche un grand sourire.

– Chocolat.

– Non Martin, tu vas manger une crêpe jambon-gruyère.

– Du chocolat !

– Ecoute Martin, c’est moi qui décide !

Le gamin désespéré regarde Clèm et, sous la table, cherche ma main avec la sienne. Je sers très fort sa petite main. Il appuie la tête sur l’autre, le coude sur la table.

– Tiens-toi bien Martin.

– Laisse-le manger ce qu’il veut, c’est le dernier soir.

– Faut pas qu’il prenne de mauvaises habitudes…

– Trop tard !

– Max…

– Ben quoi ?

Finalement, pendant qu’on s’avale des complètes, le gosse se retrouve avec une crêpe chocolat devant le pif.

A l’appart de Clèm, Louise retrouve ses fauteuils nez à nez et Martin, le grand lit avec sa mère. On les abandonne.

Dimanche matin, on rapplique chez Clèm. Les valises sont bouclées, bien alignées dans le couloir. C’est l’heure des adieux ? J’imagine qu’on est pas prêt de les revoir… La prochaine fois, Martin aura sans doute des poils au menton. Je les accompagne à l’aéroport.

Dans le hall, j’achète une super belle petite voiture pour Martin. C’est exactement la même que celle de Clèm en brillant. Même couleur, même modèle.

– Tiens bonhomme, quand tu joueras avec celle-là, tu penseras un peu à nous.

– Waouh, trop belle ! Maman, regarde, c’est la voiture de Max.

– De Clèm… C’est la voiture de Clèm.

Le gamin se tourne vers moi et lève le nez jusqu’à mon visage.

– Et toi, ta voiture, c’est laquelle ?

– J’en ai pas…

Le gamin fouille dans son mini sac à dos.

– Tiens, celle-là, c’est la tienne.

Il me donne une petite auto verte. Je descends à sa hauteur et l’entoure des bras. Je me penche vers lui et chuchote quelques mots à son oreille.

De retour à l’appart, Clèm se bute dans la poussette, pliée dans le couloir.

– Qu’est-ce que tu lui as dit au gamin ?

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Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-33-3

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