La mère de Clèm

Je suis à peine sortie du lit, que je reçois un texto de Clémentine. La voilà… Mais de quoi elle parle ? Voilà qui ? Elle revient très vite. Ma mère ! Ah, ben, sa mère… La précision qui va lui pourrir sa journée. Je l’ai jamais vue, juste Clèm m’en a parlé un peu, mais très peu… Elle vient pour combien de temps ? Là, c’est plus long… Au moins une semaine… Pff ! Sa mère pendant huit jours, pauvre Clémentine ! Pourvu qu’elle veuille pas revisiter tout Paris.

La journée de taf.

Je franchis le pas de la porte et mon portable vibre. Clèm.

– Tu fais quoi ce soir ?

– Ben rien, je sais pas, tu as besoin ?

– C’est ma mère… Je sais pas quoi en faire…

– Je viens lui tailler une bavette, si tu veux.

– Ce serait sympa, comme elle a tendance à tourner en boucle, j’avoue que des fois, elle me fatigue.

– Je passe.

– Tu viens dîner ?

– Ah ! Ben si tu veux…

– Merci tout plein ma belle.

Je range un peu chez moi, c’est vraiment le bazar. Le salon, c’est limite Beyrouth.

Il serait temps que je me bouge. Une douche, je me change et j’y vais. Trois quatre rues à traverser et me voilà sur son palier. J’hésite… Mais Clèm a besoin, je frappe tout doucement.

– Merci ma petite douceur.

– Elle est où ?

– Au salon, elle comate dans le canapé. On fait tout doux et on se pose dans la cuisine.

Je jette juste un œil, elle dort. Nous voilà dans la minuscule cuisine en attendant que sa mère refasse surface.

– Tu veux l’emmener dîner dehors ?

– Ah ben, si on commence comme ça, elle risque d’y prendre goût.

– On va attendre un peu… Pas le premier soir !

– J’ai de quoi lui faire un petit frichti.

– Bon, je t’aide.

On s’affaire quand une ombre franchit le pas de la porte.

– Bonsoir ?

– Je te présente mon amie, Maxime.

– Madame…

– Louise, appelez-moi Louise.

La mère s’approche pour me coller les bisous.

Clémentine lui largue assiettes et couverts dans les bras.

– Tiens, tu installes sur la grande table ?

– Oui, ma chérie.

Elle dérape avec son chargement.

– Comment elle me gonfle à m’appeler ma chérie.

– Mais tu es sa petite chérie !

– Pff…

– Allez, active-toi, plus vite on aura dîné, plus vite elle ira au lit.

– Elle va me squatter le salon pendant une semaine.

– Faut bien qu’elle se cale quelque part… Tu la préfères dans ton pieu ?

– Mais ça va pas, non ! Mon lit, c’est mon lit.

– Alors, c’est obligé… Le canapé du salon !

Louise revient toute souriante.

– Je peux vous aider ?

– Ça va, on se débrouille…

– Mais vous êtes sans doute fatiguées, je vais continuer.

– Pose-toi dans le salon, maman, on en a pas pour longtemps.

Elle dérape.

– Tu l’appelles maman ?

– Et tu veux que je dise comment ?

– Je sais pas, son prénom… Là, ça me fait drôle…

– Ben moi, ça me fait rire moyen qu’elle soit là.

– Ah, Clèm, une semaine, c’est juste quelques jours…

– Quelques jours de trop !

– Bouh, allez, si tu veux, je viendrais souvent, je vais m’en occuper un peu, ça passera plus vite.

– Tu es trop mignonne.

On se cale autour de la table dressée par la mère.

– Vous travaillez ensemble, dans la même entreprise ?

– Max est une copine de la vie, pas de boulot.

La mère se tourne vers moi.

– Et vous vous connaissez de longue date ?

Mais c’est Clèm qui lui répond.

– Ecoute, on va pas te refaire toute l’histoire.

Je la sens bouillir sur place, faut que je prenne le relais.

– Ça doit faire dans les trente-cinq ans qu’on se croise, peut-être plus, je sais pas…

– Une amie d’enfance en somme.

– C’est ça, je suis une amie d’enfance…

– Et vous travaillez où ?

– N’importe, je travaille juste de temps en temps.

– Ah…

– Moi, je travaille toute la semaine.

Sa mère prend un air désespéré.

– Et je vais faire quoi, moi ?

– Tu me préviens au dernier moment, comment veux-tu que je fasse ?

Clèm me regarde, ses yeux à elle aussi expriment une certaine détresse. Occuper Louise toute la journée… Que faire ?

– Je peux vous…

En fait, je sais pas ce que je peux lui proposer. Un peu, je veux bien, mais un plein temps avec la vieille, ça va être chaud !

– On verra demain…

Voilà, demain… Clèm a raison… Demain…

On débarrasse la table et c’est l’heure de déplier le canapé pour lui faire son lit. On pousse un peu tout. Des draps et hop, c’est fini.

– Vous allez dormir où Maxime ?

– Dans la chambre de Clémentine.

– Par terre ?

– Heu… Oui… Sans doute… Mais c’est pas grave…

On la plante. Dans la piaule, je rigole.

– Chiche, je dors par terre ?

– Arrête tes conneries, allez, viens.

– Qu’est-ce que je fais de ta mère, demain, elle aime quoi ?

– Les musées…

– Ah, merde !

– Si tu veux bien, juste tu l’emmènes, elle comprend rien au métro.

– Alors, je la pose devant, mais je rentre pas, j’attends dehors.

Elle me sourit, écarte le bras. Je viens me coller tout contre, elle m’entoure.

Au petit matin, Clèm se prépare alors que je suis encore penchée sur mon café.

– Elle prend quoi au petit déjeuner, ta mère ?

– J’en sais rien, du thé je crois… Mais elle mange aussi.

– Ah, là, je vais pas lui beurrer ses tartines.

– On sort tout et elle se démerde. Le mieux, c’est que quand elle déboule, tu files sous la douche et tu prends ton temps.

– Mmm…

– Ma mère, c’est…

– Ta mère !

Clémentine me regarde avec un pincement aux lèvres.

– T’inquiète pas, je vais la gérer ta mère, au moins aujourd’hui.

– Tu es vraiment adorable…

Elle part au boulot, je végète dans la cuisine.

La chambre, merde ! J’y vais, je balance du bordel par terre, une couverture, un oreiller. J’entends Louise se lever. Elle apparaît dans l’encadrement de la porte.

– Bonjour.

– Bonjour Louise, vous avez tout sur la table de la cuisine, je vous laisse faire ?

– Oui, oui, merci.

– Je vais prendre une douche.

Je m’enferme dans la salle de bain. Sous l’eau, tranquille pour quelques minutes, je réfléchis. Dans quel musée elle aurait envie d’aller ? C’est chiant les musées, tout est sur internet. En vrai, quand il y a trop de monde, faut monter sur la pointe des pieds pour voir par-dessus les gens.

Je la trouve, dans le salon à essayer de replier le canapé.

– Laissez, je vais le faire.

– Vous êtes gentille.

– Allez sous la douche, je m’en occupe.

En deux secondes le canapé reprend sa forme habituelle.

Elle en prend un temps dans la salle de bain, c’est incroyable… J’ai envie d’aller aux toilettes mais je peux pas… C’est dans la même pièce. Ah, j’entends le verrou… Trois minutes de plus et je me pissais dessus.

Elle s’installe à la grande table et sort son matériel pour se faire une beauté. Du canapé, je la regarde faire. Elle se tartine la tronche, met de la couleur autour des yeux, du rouge sur les lèvres… Quel boulot ! Enfin…

Elle se tourne vers moi avec un grand sourire.

– Voilà, je suis prête.

– Ah…

Il y a plus qu’à… Alors, quel musée ? On va pas s’en farcir toute la journée !

– Orsay, ça vous dit ?

– C’est une bonne idée le musée d’Orsay… Toujours de nouvelles choses à voir.

– Ben voilà, allez, on y va ce matin ?

Elle range sa trousse de maquillage dans son sac et on dérape.

Le métro et le musée d’Orsay… Finalement, j’entre avec elle.

Beaucoup de monde, pourtant, on est en pleine semaine. Les gens… Trop grand, je vois que dalle. Je savais bien que le net, c’était mieux pour voir quelque chose.

Sur le trottoir, je regard Louise.

– Un café ?

– Dans un bar ?

– Ben oui…

Elle fréquente pas ces endroits ?

– Deux cafés, merci.

Le mec revient avec les tasses et les verres d’eau.

– Quand Clémentine était petite, son père l’emmenait souvent dans les musées… Il adorait les musées…

– Et elle ?

– Je pense que oui… Elle était curieuse… Elle s’intéressait à tout…

– Elle s’intéresse encore à plein de choses.

– Sans doute… Mais je la vois tellement peu … C’est dommage… Du coup je ne sais pas vraiment comment elle vit…

– Elle vit bien.

Louise a les yeux qui partent dans le vague.

– Elle ne m’a jamais présenté son compagnon par exemple…

– Ah… Son compagnon…

Son regard revient sur moi.

– Vous le connaissez, vous ?

– Oui, enfin… Oui…

– Ah, et il est comment ? Il est gentil avec elle, au moins ?

– C’est une personne très gentille, rassurez-vous.

– Pourquoi Clémentine ne me le présente pas ? Au besoin, ça fait des années qu’ils sont ensemble.

– Vous l’avez sans doute déjà croisée, peut-être sans savoir qui c’était.

– Et pourquoi ils n’ont pas d’enfants ? Grand-mère, j’aimerai bien être grand-mère.

– Ah ça ! C’est plus compliqué… Les enfants, c’est pas du tout le truc de Clémentine.

– C’est dommage tout de même.

– On peut très bien vivre sans enfants…

– Je trouve qu’il manque quelque chose à une femme, si elle a pas d’enfant.

– Ah… Moi je trouve qu’il lui manque rien, à Clèm.

Les cafés sont finis.

– Vous voulez voir un autre musée, une expo ?

– Une exposition, oui, c’est une bonne idée, vous pensez qu’il y en a une d’intéressante en ce moment ?

– Sûrement, je sais pas, je suis pas trop au courant…. On a qu’à acheter Pariscope ou l’Officiel des spectacles.

On trouve un kiosque et le petit guide des sorties parisiennes. Je le lui colle dans les pattes, qu’elle cherche ce qu’elle veut. Moi, je m’en fous complètement.

– Ah, il y a un film que je voulais voir.

Au moins au cinéma, je pourrai dormir un peu. On marche et on croise un groupe de touristes qui regardent partout au fur et à mesure qu’une petite nana leurs raconte des trucs. Ce serait bien ça pour Louise !

– Ça vous dirait des visites de quartier avec un guide qui explique les secrets parisiens.

– Pourquoi pas, oui.

Je me rapproche de la nana.

– On fait comment pour participer à vos petites promenades ?

– Vous allez sur le site, vous choisissez la visite qui vous intéresse, vous réservez et vous venez à l’heure du rendez-vous.

La fille me donne une carte, genre carte de visite.

– Tenez, l’adresse du site internet.

Je retourne vers Louise.

– Trop facile, faut choisir sur internet. Vous pourriez faire des visites de quartier demain.

Elle semble contente. Demain, j’aurai ma journée de libre mais cet après-midi, je suis coincée. Plantée au milieu du trottoir, elle feuillette le journal.

– Ah, c’est celui-là… Le film.

– Et c’est quoi ?

– C’est une histoire au temps des rois de France.

– Ah…

Tout ce que je déteste ! Les costumes et les perruques farinées, c’est vraiment pas mon truc. C’est sûr, je m’endors.

On fait la queue pour le cinéma.

– Ça vous a plu ?

– J’ai bien dormi…

– Vous auriez dû rester éveillée, c’était très beau. Les décors, la bande son…

– Ah ça, la bande son, je l’ai entendue.

On attend que Clèm revienne du taf. Louise, posée dans le canapé, a ses yeux qui clignotent.

– Reposez-vous, on a beaucoup marché aujourd’hui.

Son regard s’éteint.

Clémentine arrive, je me précipite vers elle.

– Fais pas de bruit, je l’ai épuisée, elle récupère.

– Pas trop chiante ?

– Ça va, je lui ai trouvée une occupation pour demain.

– Une occupation ?

– Des espèces de visites, tu sais, avec un étudiant en histoire qui te bavasse la vie du quartier.

– Trop forte ma belle.

– Reste plus qu’à réserver la petite promenade sur leur site.

– Paris aura plus de mystère pour elle.

– Tant qu’elle passe pas la soirée à tout te raconter… Mais va falloir qu’on l’inscrive nous-mêmes, elle va pas y arriver.

– On la colle sur quoi ?

– Faut qu’elle choisisse, qu’elle vienne pas dire après que ça lui plaisait pas.

Clèm sourit à rien, debout, dans la petite cuisine.

– Ça va ?

– Oui, oui…

– Tu as l’air d’être tellement dans le vague.

– Je le suis, ma journée…

– Ça s’est pas bien passé ?

– C’est ma conne de chef…

– Elle te prend toujours la tête ?

– Toujours, oui. A son âge, elle changera pas.

– C’est comme ta mère, arrive un moment où c’est trop tard !

Là, c’est à moi que Clèm sourit. Je la serre dans les bras.

Sans bruit, je ramène l’ordinateur dans la cuisine.

– Tiens, regarde, les thèmes des balades…

– Il y a quoi ?

– Des quartiers, genre la Butte aux Cailles, ou Montmartre, ou le Marais, il y en a plein… Il y a aussi les cours d’immeubles avec leurs fontaines ou autres, les rues et les façades typiques, la plus vieille maison de Paris…

– Bon, on attend qu’elle se réveille ou on la cale d’office ?

– On attend, mais faut pas qu’elle change d’avis.

– Tu vas pas te la taper tous les jours…

– La marche, c’est parfait pour les gens comme elle. Faut qu’elle se fatigue…

On rigole presque.

– Ah, ben tiens, des parcours de marche justement.

– Là, elle sera toute seule…

– Et toute seule, elle ira pas ?

– Je pense pas, non.

– Je me fais pas la marche forcée avec elle…

– Je m’en doute… Mais je te le demande pas non plus. Les visites guidées, c’est génial, elle sera entourée.

– C’est mieux, oui, on reste sur le site et on la prend au saut du lit.

– Ben, tiens, je l’entends gigoter.

Louise déboule dans la cuisine.

– Bonne sieste ?

– J’ai dormi longtemps ?

– Une bonne heure, oui, mais c’est bien, vous en aviez besoin…

Clémentine me regarde balancer des mots à sa mère. Que je prenne le relais lui va très bien. Qui lui parle des visites, Clèm ou moi ?

– Je montrais à Clémentine le site des promenades guidées qu’on a vues cet après-midi, ça vous tente ?

– Et si on faisait comme aujourd’hui…

– Clémentine travaille toute la semaine et moi, demain, j’ai des trucs à faire, je pourrais pas vous…

Elle fait la moue, mais elle a pas le choix.

– C’est soit visite en petits groupes, soit promenade toute seule, soit votre journée à rien faire.

– Ah… Visite alors.

– Ben voilà…

On lui montre les différents parcours prévus demain, qu’on lui réserve une place.

– Voilà, rendez-vous à l’angle de la rue de la Roquette et de la rue Basfroi et retour au même endroit trois heures plus tard. C’est ok ? Je confirme ?

– Oui… Mais trois heures de marche…

– C’est de la petite marche, la nana s’arrêtait tous les cents mètres pour expliquer un truc. Et puis, vous pourrez papoter avec les autres du groupe, c’est bien.

Clèm me regarde, paisible, vendre ma salade à sa mère. Voilà, c’est fait ! Elle est casée pour l’après-midi.

– Demain, je viens vous chercher à treize heures trente, le rendez-vous est à quatorze heures.

Clèm s’étonne, semble déçue.

– Tu restes pas ce soir ?

– Dormir par terre…

Elle rigole et m’accompagne à la porte. On se serre très fort dans les bras.

– En fait, elle m’a épuisée…

– Merci ma puce.

– Demain matin, Clèm, si tu veux, tu passes prendre un café.

– Faut que je me réveille un peu plus tôt, mais oui, je vais faire ça !

Les gros bisous et je rentre dormir chez moi.

Le café coule dans la machine… J’ai à peine sorti les tasses que ça toque à la porte.

– Waouh, déjà toute belle !

– Je vais pas venir en caleçon…

Elle se jette sur moi, la tête coincée contre mon épaule.

– Ça va ?

– Ma mère jure que par toi…

– Humm… Elle dit quoi d’intéressant ?

– Que tu es très douce, patiente, dévouée…

– Heu… Patiente et dévouée… elle me connaît mal !

– En tout cas, tu lui as tapé dans l’œil.

– Elle est fatigante mais elle est gentille…

– Soûlante, oui !

– Arf… C’est juste la semaine.

– Je sais, mais si elle craque sur toi, elle est foutue de revenir souvent.

– Alors, la prochaine fois, je l’envoie péter, tu veux ?

– Faut pas qu’elle y prenne goût.

– Bon, d’accord, sympa mais pas trop.

– Tu vas faire comment ?

– Déjà, je peux l’oublier au retour de sa promenade.

– Oui, qu’elle se démerde pour retrouver l’appartement toute seule.

On pouffe de rire, c’est salaud, mais ça nous détend. Elle part au boulot, plus gaie que quand elle en est arrivée. C’est déjà ça.

Je range un peu et file à la laverie. Le petit pensum, deux matins par semaine. Au retour, je m’endors dans le fauteuil. Mon portable me sort des bras de Morphée. Un texto de Clémentine. C’est l’heure pour ta corvée. Ah, merde, j’allais zapper ! Merci Clèm, j’y vais.

J’accompagne la mère à son rendez-vous. Un petit groupe se forme à l’angle des deux rues mais pas de chance pour elle, il y a beaucoup d’asiatiques, appareil photo en bandoulière. Avec qui elle va bien pouvoir papoter ? Ah, une mamie arrive, ben voilà ! Je l’abandonne là, avec l’étudiant qui sert de guide.

Vers seize heures trente, Clèm arrive chez moi.

– Ah, je suis contente de te trouver là.

– Et tu veux que je sois où ?

– On oublie Louise tout à l’heure ?

– C’est pas très cool…

– Et ce soir, si on la laissait au vestiaire ?

– Deux fois dans la même journée, ça va faire beaucoup, non ?

– Demain alors… Demain, on sort toutes les deux… On lui invente un mytho et elle se débrouille…

– Comme tu veux Clèm, on va trouver une idée, mais là, faut aller la pécho.

– Fait chier !

On va jusqu’à l’endroit du rendez-vous de fin de promenade. Evidement, on arrive en retard et il y a plus personne.

– Merde, elle est où ?

– Je sais pas… On va attendre un peu.

On plante au carrefour du rancard, sa mère vient pas. Clémentine trépigne sur place.

– C’était quoi le parcours ?

– La Bastille et le Marais… Enfin, je crois !

– Oh, putain…

On décide de refaire le chemin au cas où elle se serait paumée en route. Ils ont marché trois heures quand même. Nous ça va plus vite, on s’arrête pas pour les commentaires. On marche, on marche, elle est nulle part.

– On appelle l’organisme ?

– Faut la retrouver, oui, on fait ça.

– Tu as le numéro ?

– Il est chez toi, on l’a laissé sur la table.

On rentre chez Clémentine. Louise est pas là mais la petite carte, oui. Clèm compose le numéro. Ça sonne, ça sonne… Personne décroche.

– A cette heure, c’est fermé.

– Mmm…

– On fait quoi ?

– On retourne traîner au carrefour, on va bien la retrouver.

– Elle m’emmerdera jusqu’au bout !

– Allez Clèm, un petit effort…

On redescend arpenter les trottoirs. On regarde de tous les côtés, on la voit pas. La nuit commence à tomber et elle est toujours pas dans les parages. Mais elle est où ?

On se regarde, que faire ?

– Reste les flics…

– Ben Max, on va pas aller chez les flics !

– Quand un vieux disparaît, si, c’est ce qu’on fait, on va chez les flics.

– Quelle galère…

On part dans l’autre sens. Clèm ronchonne. Les flics, c’est vrai, ils font pas partie de notre carnet d’adresses.

Arrivée devant le commissariat, son portable siffle. Elle le sort de sa poche et tripote l’écran. J’attends.

– Elle est avec une copine, écoute ça ! Ne t’inquiète pas ma chérie, je suis avec une amie.

– Une amie ?

– Oui, une amie…

– Elle dîne avec son amie ou faut l’attendre pour lui préparer un frichti ?

– Je sais pas…

– Demande-lui, qu’on sache quoi faire de notre soirée.

Clémentine pianote la question. On se dirige vers chez elle, quand ça siffle à nouveau dans sa poche. Elle lit, les yeux tout écarquillés.

– Elle te dit quoi ?

– J’hallucine… Je dîne chez mon amie et si on finit trop tard, elle m’a proposé de dormir chez elle, ne m’attends pas.

– Ben voilà…

– Mais elle a pas les clés, si elle rentre à pas d’heure, elle va me réveiller.

– Finalement, elle s’occupe très bien sans nous.

On se pose dans un petit resto quand Clèm reçoit un nouveau texto. Elle me tend son portable.

– Tiens, tu veux bien lire ? J’en peux plus…

Je saisis le téléphone.

– Elle donne des infos.

– Hein ?

Je vais rester dormir chez Denise, je rentrerai demain.

– Denise ! Pff…

– Ah Clèm, c’est un nom de vieille.

– On a la nuit tranquille.

– Et j’aurai pas besoin de dormir par terre…

– Patate ! De toute façon, j’ai envie qu’on aille chez toi.

Après le resto, on file donc chez moi.

Au réveil, à peine les cafés terminés, Clémentine commence.

– Faut que je repasse chez moi, que je me change.

Elle me quitte. Sa mère est rentrée ?

Mon portable vibre sur la table du salon. Clèm s’affiche.

– Elle est pas encore rentrée. Elle est où ?

– Chez sa copine…

– Faut que je m’inquiète, tu crois ?

– Laisse-la vivre, elle reviendra.

– Elle a laissé son sac.

– Ben tu vois, elle est pas partie pour bien longtemps.

– Mais si elle revient dans la journée, elle va être dehors.

– J’irai voir de temps en temps, puisque j’ai les clés…

– Ma pauvre…

– Allez, va bosser tranquille, je m’en occupe.

– Tu es super, merci, vraiment !

De chez moi à chez elle, c’est juste quelques rues. Je passerai voir régulièrement si Louise végète sur le palier. Pourvu que j’ai pas le trajet à me farcir vingt fois ! Un nouveau café et je dérape jusque chez Clèm. J’arrive au troisième et qui je vois planter contre le mur ? Louise ! On se fait la bise.

– Vous attendez depuis longtemps ?

– Non, quelques minutes, vous tombez bien.

Je lui ouvre la porte de l’appartement. Elle entre et file au salon. Je vais à la cuisine.

– Je vous fais un thé ?

– Je veux bien, oui, vous êtes gentille.

Si elle connaissait la limite de ma gentillesse !

– Vous retrouver votre amie aujourd’hui ?

– Denise a ses activités, on est jeudi et c’est son jour pour elle.

– Ah…

Ben merde, la mère est donc pour ma pomme toute la journée.

– Nous nous sommes donné rendez-vous ce soir.

– Bien…

– Mais si Clémentine préfère, je reste dîner avec vous.

– Vous faites comme vous le sentez…

– Je vois si peu Clémentine…

– Chacun a sa vie, c’est pas toujours facile.

Je sais pas quoi lui lâcher comme mots, c’est encore elle qui parle.

– Ce midi, je vous invite à déjeuner si vous voulez.

Ah, mais c’est une très bonne idée, ça m’évitera de faire la bouffe.

– D’accord. Je repasse tout à l’heure ?

– Vous connaissez un restaurant ?

Si j’en connais ? Ben oui ! Dans le quartier, on se les ait quasiment tous fait avec Clèm.

– Je passe vous prendre.

Je repars chez moi et j’allume mon ordinateur. Faut que je trouve une location en Espagne. Nos futures vacances, à Clèm et moi !

C’est l’heure de déjeuner. Je frappe, Louise vient m’ouvrir.

– Je ne pouvais pas sortir, je n’ai toujours pas les clés.

– Ah oui, elles sont dans ma poche !

Clémentine m’a pas dit que je pouvais lui laisser, je les garde.

On dérape pour aller bouffer. Je l’emmène dans un resto sympa, un peu cher pour mon portefeuille, mais comme c’est Louise qui invite… J’en profite. Devant la porte du resto, je m’arrête.

– Celui-là est bien, si vous voulez regarder la carte.

– Je vous fais confiance, allons-y.

On traverse la terrasse des fumeurs pour gagner la salle. Un mec s’approche de nous et nous installe sur une table de quatre, avec des banquettes à haut dossier de chaque côté.

– Là, ça vous convient ?

Louise sourit.

– C’est parfait.

Le mec nous lâche, on se pose l’une en face de l’autre. Les cartes et elle choisit. J’attends et prends la même chose qu’elle.

– Vous ne m’avez pas dit… Comment vit Clémentine ?

– Elle vit, elle vit… Je sais pas… Elle vit bien.

– Oui, mais comment est son compagnon ?

– Ben… En fait… Mais vous avez pas compris ?

– De quoi ?

– Je sais pas… Non, rien… Son compagnon…

– Oui, son compagnon… Elle a bien un petit ami ?

– Sûrement… Je sais pas…

– Maxime, vous me faites marcher.

– Ah ?

– Ben oui !

– C’est si important que ça ?

– Quand même, oui… J’aimerai savoir… Comment s’appelle-t-il ?

– Hein ? Heu… Le mieux, c’est que vous en parliez avec elle…

C’est pas à moi de lui dire, merde !

– Son prénom, juste son prénom…

Si je lui balance le blaze, je me fais griller.

– C’est pas grave, ça change rien un prénom.

– J’aimerai que ma fille soit heureuse.

– Elle l’est… Pourquoi vous dites ça ?

Je vois dans ses yeux le doute s’installer. Que peut bien faire Clémentine de sa vie ? Cette femme sans enfant… Comme elle disait l’autre jour…

– C’est le fait qu’elle ait pas d’enfant qui vous met dans cet état ?

– Les enfants… Au moins un… Ça donne un but…

– Un but ?

– Oui, avec un enfant, on voit les choses autrement.

– L’arrivée de Clémentine a changé quoi dans votre vie ?

Elle se recule, s’appuie sur le dossier, pose les mains sur le bord de la table, les doigts bien allongés sur la nappe.

– Auguste, mon mari, le père de Clémentine, n’a été avec nous que pendant ses dix premières années. Il est parti, Clémentine avait à peine onze ans.

– Elle m’a dit, oui…

– Il jouait beaucoup avec elle, il lui faisait découvrir les arts qu’il affectionnait. Les musées, les expositions, elle en a visités avec son père. Des samedis entiers…

– La pauvre gamine…

– Comment ?

– Enfin, je veux dire… Elle devait être fatiguée à courir les expos tous les week-ends…

– Elle revenait contente. A leur retour, ils mangeaient le goûter que j’avais préparé pendant leur absence.

– Humm… Ça devait être chouette tout ça…

– Ça l’était, oui… Moi, aujourd’hui, je visite ceux que je souhaite. Maintenant, j’ai du temps… Je peux me promener partout.

– Le monde est à vos pieds…

– Je pars en voyages organisés, comme ça, je fais mon choix en fonction des excursions programmées.

– C’est une façon de bouger, en effet.

– Vous voyagez, vous ?

– Avec Clèm, oui, on voyage.

– Vous allez où ? En Asie ? En Afrique ?

– Ah là… On va là où la voiture nous emmène.

– La voiture ?

– Je prends pas l’avion, Clèm non plus… Alors oui, c’est la voiture.

– Mes pauvres… Vous ratez beaucoup de choses.

– Je crois pas, non… Une plage est une plage, une montagne reste une montagne… Les maisons changent un peu, oui… Les gens aussi… Mais on s’en fout tellement…

– Ah ! Je voyais bien Clémentine parcourir le monde.

– On le parcoure ensemble, si, mais sur place…

– Je ne comprends pas ce que vous dites… Vous semblez bien la connaitre ma petite Clémentine…

– Depuis toutes ces années, oui, je la connais bien.

On a fini de déjeuner depuis un moment. Le mec derrière son bar, s’impatiente. Je m’adresse à Louise.

– Café ?

– Oui.

J’interpelle le serveur à travers la salle.

– Deux cafés, s’il vous plaît.

On tourne le sucre.

– Vous la voyez souvent ?

– Ça dépend, des fois c’est tous les jours, des fois on se voit pas pendant une semaine.

Louise plonge le regard dans sa tasse. Je l’entends murmurer.

– Une semaine…

– Oui, une semaine, mais on se manque très vite.

Elle relève le nez, étonnée. Elle pensait sans doute que je l’avais pas entendu.

– Elle fait beaucoup de choses avec vous.

– Beaucoup, oui… On est très proche.

– Et son compagnon, quelle place vous lui lassez ?

Ah, là, là, que lui dire à cette femme… Elle comprend rien…

– De la place, il y en a, rassurez-vous.

J’en ai marre de son discours. Je vais me planter à force.

– On se bouge ?

C’est même pas une question, je me lève. Elle ramasse ses bricoles qui traînent sur la table et on dérape. Au troisième étage, j’ouvre la porte et la laisse entrer.

– Je vous laisse, j’ai des choses à faire. Merci pour le déjeuner.

J’attends pas sa réponse, je tire la porte et le loquet s’enclenche. Je rentre chez moi.

Clèm m’appelle.

– Je viens de croiser ma mère, elle attendait que je rentre pour partir. Ce soir, elle voit sa copine Denise et demain elles sont de sortie. Tu sais, c’est la copine qu’elle a rencontrée à la promenade.

– Ben voilà… Génial ! Ce sera plus léger pour nous.

– De fait, mais ça me fait drôle.

– Profite… Viens, si tu veux…

Clémentine met pas plus d’un quart d’heure pour me rejoindre.

– Ta mère et ses escapades !

– Elle qui sortait jamais…

– Ben tu vois, tout arrive ! Les visites en groupe, c’était vraiment une bonne idée finalement.

On dîne vite fait et on se couche direct. Demain, Clèm doit assurer son dernier jour de taf de la semaine.

– Dis-donc, elle dort chez sa copine où elle compte sur le canapé ?

– Ah, je sais pas…

– Ben demande-lui, parce que je lui ai pas filé les clés.

– Ah merde… En même temps, j’aime mieux qu’elle les ait pas.

– Je m’en suis douté… Demande-lui le programme.

La mère répond, via un texto, qu’elle est invitée chez sa copine pour la nuit.

On peut dormir tranquille… Et c’est ce qu’on fait. Clèm se tourne et se retourne.

– Ah, mais quel asticot !

– J’arrive pas à dormir…

– Cale-toi là, viens et bouge plus.

Elle se rapproche de moi, pose la tête sur mon épaule.

– Elle t’a raconté quoi, ma mère ?

– Elle m’a surtout posé des questions…

– Sur quoi ?

– Sur toi.

– Sur moi ? Et quoi comme questions ?

– Sur ta vie, ton compagnon, elle intègre pas. Pourtant, j’ai fait ce que j’ai pu, mais non, elle entend pas.

– De quoi, nous deux ?

– Oui, elle veut pas comprendre, je crois.

Clèm fait la moue.

– Elle veut pas savoir où je suis…

– Bouh… Clèm… Fais-moi ta plus belle grimace…

On éclate de rire.

Vendredi et pas de nouvelles de Louise. C’est pas grave, elle est sans doute bien chez sa copine Denise, à se raconter des histoires de vieilles. Clèm part bosser, je retourne au pieu.

Vers midi, mon portable me sort du lit. Petit message. Ça t’ennuierait d’aller voir si maman est pas en train de planter devant la porte ? Je rassure Clémentine. Je vais faire un saut. Je m’habille et file chez elle.

De fait, je la trouve en bas de l’immeuble, à faire les cents pas sur le trottoir.

– Bonjour Louise, je vous ouvre ?

– Bonjour Maxime. Ce serait plus simple si j’avais les clés…

Non, je lui donnerai pas !

– Venez, je vais vous ouvrir.

Elle me suit. Les grosses portes, l’ascenseur et c’est la clé dans la serrure. J’entre avec elle. La cuisine, un petit café. Je m’installe au bureau de Clèm, dans sa chambre, pendant que Louise trifouille des trucs dans son sac, au salon.

– Maxime ?

– Oui…

– Vous voulez bien venir ?

Je me lève et la rejoins dans le salon.

– Oui ?

– Voilà… J’aimerais… Enfin, je souhaiterais…

– Oui ?

– Je voudrais faire une petite surprise à Clémentine…

– Petite ?

– Oui, enfin… Une surprise…

– Une surprise de quoi ?

– Je ne sais pas… Lui trouver un cadeau… Quelque chose pour la remercier…

– C’est une idée…

– Mais je ne sais pas quel cadeau lui faire.

– Ah… Et vous compter sur moi pour…

– En quelque sorte, oui.

– Je vais y réfléchir.

Je retourne à la cuisine fumer une clope. Je l’entends s’affairer dans son gros sac. Elle en fait un raffut ! Et puis une idée… Elle veut une idée dans quel genre ? Faut que je lui demande parce que là, je sais pas dans quelle direction chercher.

Mon portable, encore. Je suis désolée de t’emmerder avec ça, mais tu l’as retrouvée ? Ben oui, t’affole pas ma belle… Elle est chez toi, à plier ses nuisettes. Mon téléphone s’agite de nouveau. Clèm… Je décroche.

– Comment ça, elle plie ses nuisettes, qu’est-ce que tu racontes ?

– Je l’ai retrouvée arpentant le trottoir…

Une vision passe dans ma tête, j’éclate de rire et j’arrive plus à parler.

– A son âge… Tu te rends compte… Faire le trottoir !

– En nuisette ?

– Mais non, imagine le tableau… Les nuisettes, c’est dans le sac…

On arrive plus à parler, ni l’une ni l’autre, tellement l’image de sa mère en petite tenue sur le pavé nous fait marrer.

– Bon, tu rentres à quelle heure ?

– Comme d’habitude, dix-sept heures, par là…

– Ok, je serai sans doute encore chez toi.

On raccroche, Louise apparaît dans la cuisine.

– Maxime, vous avez trouvé une idée ?

– Heu… Non… En fait, j’ai pas vraiment eu le temps…

– Faut y penser, je quitte Paris ce soir.

– Ah, oui… Ce soir…

– J’ai mon avion.

– A quelle heure ?

– A vingt heures et quelques… Faut que j’y sois une heure avant…. Sans compter le temps d’y aller…

– Ça nous laisse plus grand chose… De fait…

– Alors, une idée ?

– Comme vous y allez, Louise, j’ai pas encore réfléchi.

– Et bien, dépêchez-vous, mon avion… J’aimerais vraiment laisser quelque chose à Clémentine.

– Ok, ok, on se fait les magasins de la rue, on va bien lui choper un truc…

– Vous venez avec moi, j’aurai besoin de votre avis.

Toute la rue de la Roquette avec sa mère ! Enfin, si elle veut faire plaisir à sa fille… Je saute sur mes pieds.

– Allez ! Je vous emmène…

On dérape jusqu’à la rue en question. Je marche vite, Louise trébuche avec ses talons hauts. Comme si c’était le moment de marcher sur des aiguilles ! Moi, je fais les boutiques en baskets…

Elle regarde toutes les vitrines, s’arrête partout. On entre dans certains magasins.

– Tenez, Maxime, cet ensemble, qu’en pensez-vous ?

Je mate le truc… C’est pas possible, Clèm peut pas porter ça !

– Je pense qu’on est pas dans la bonne boutique.

– Ah…

Louise raccroche le vêtement avec les autres. On sort.

– Vous devriez chercher autre chose, les fringues c’est compliqué.

– Peut-être, oui… Mais quoi d’autre ?

– Je sais pas… Un truc pour son appart…

On continue de longer les vitrines.

– Maxime, regardez, un magasin comme j’aime, on entre ?

Dans la boutique, se dégage une odeur que je supporte pas. Ça me pique le nez mais je regarde quand même partout. Louise veut trouver quelque chose, faut qu’on trouve ! Une dizaine de minutes à parcourir les rayons et j’en peux plus.

– Louise, je vous attends dehors… L’odeur, c’est pas possible…

De l’air ! Les rues puent, mais au moins, ça me prends pas le pif.

Elle me rejoint, elle a un tout petit paquet papier, tout fin, dans les mains.

– Vous avez trouvé ?

– Oui, j’espère que ça lui plaira !

– C’est quoi ?

– Je ne vous dis pas, comme ça, vous aurez aussi la surprise.

– Ah, ok.

On revient jusqu’à l’appart de Clèm.

Il est à peine seize heures quand Clèm franchit le pas de la porte.

– Tu es grave en avance !

– Elle part ce soir je crois, non ?

– Ce soir, oui, son avion est à… Je sais plus… Elle me l’a dit et j’ai oublié…

– Un jour, c’est moi que tu vas oublier…

– Il y a pas de danger !

Louise arrive dans la cuisine.

– Ah, bonsoir ma chérie, tu rentres de bonne heure.

Elles se font la bise et elle disparait. On l’entend bavasser.

– Elle parle toute seule ?

– Au téléphone, non ? Avec sa copine sans doute…

– La Denise !

– Ecoute, c’est bien qu’elle se fasse une copine. Elle pourra revenir sur Paris sans t’envahir.

– Vu comme ça…

– Allez, un sourire…

Les mains pendantes, elle me lâche sa plus belle banane, celle qui me fait craquer à chaque fois qu’elle me la sert.

– Ben voilà !

Je la prends dans mes bras et lui colle un bisou.

Louise revient vers nous.

– Je dois me dépêcher un peu. Denise passe me prendre à dix-huit heures et m’emmène à l’aéroport.

Elle quitte la pièce. Je regarde Clèm, les yeux étonnés.

– Encore sa copine, tu vois !

– Mmm…

– Ça t’évitera les adieux à l’aéroport, c’est détestable. La foule, la queue à l’embarquement, tout ça…

– C’est mieux, tu as raison.

Louise chope son sac, on l’accompagne sur le trottoir pour attendre sa copine. Une petite voiture klaxonne en freinant à notre hauteur. Elle se gare sur la place des handicapés. Denise sort, vieille et dynamique comme la mère de Clèm, elle ouvre le coffre et y colle le sac de Louise. On se fait la bise.

– Au revoir ma chérie.

Clémentine lui fait juste un petit sourire. Elles s’assoient dans l’auto, Denise démarre, elles partent. On remonte à l’appartement.

– Ben tu vois, c’était pas si pénible que ça… Ça s’est plutôt bien passé…

– Elle a jamais rien compris !

– A quoi ?

– A ma vie, elle comprend que dalle.

– Pour elle, une femme doit aussi être une mère, faut rentrer dans les normes… Un mari, des enfants… La totale quoi !

– Ben si c’est ça, on y arrivera jamais…

On dîne et c’est les plumes pour se tenir chaud.

Clèm dort encore, je prépare le café. Les dosettes dans le frigo. Je glisse la main dans le paquet et je vois une petite enveloppe. Je la sors, il y a rien d’écrit dessus. Je la pose sur la table de la cuisine et fais couler le café. Clémentine arrive, je lui tends l’enveloppe.

– Tiens, j’ai trouvé ça dans les dosettes de café.

– C’est pour moi ?

– Je suppose, oui.

– Ça doit être ma mère…

– Ben ouvre !

Clémentine décolle le rabat et extrait un petit carton format carte de visite. Elle le parcourt des yeux, j’attends. Elle regarde le fond de l’enveloppe. Ses yeux viennent sur moi puis retourne dans l’enveloppe. Elle s’appuie sur le dossier de la chaise, la tête en arrière, le regard au plafond. Sa main repose l’enveloppe sur la table. Elle se redresse et me fixe.

– Tu sais ce que c’est ?

– Ah non, j’étais dehors, j’ai rien vu.

– Il y a un petit mot.

– Elle a écrit quoi ?

Clèm me tend le petit carton. Je lis à mon tour.

« Pour toi et ton amie qui s’est si bien occupée de moi. »

– Ben, il y a quoi dans l’enveloppe ?

– Tu vas pas le croire…

– Dis-moi.

Elle prend son élan et une voix toute fluette.

– Ferme les yeux !

C’est moi qui me colle sur le dossier, le regard éteint. J’entends Clèm fouiller dans l’enveloppe. Elle me prend la main gauche et je sens l’anneau qu’elle passe à mon doigt.

– Ah merde ! On a été langue de pute, ta mère a pas que de la merde dans les yeux, finalement.

– J’ai le même…

– Alors… Tu es prête ?

– A quoi ?

– Ben maintenant, faut que je te fasse un enfant !

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Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-14-2

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