Dérapage

Je me prépare… Un TGV dimanche après-midi pour le sud. Un stage qui va me faire abandonner Clémentine pendant cinq jours… Cinq jours sans elle…

J’emmène quoi ? Des trucs chauds, des trucs légers, je sais pas.

Le nez entre mon placard et mon sac, et mon téléphone vibre tout seul sur la table. Je regarde pas. Pas envie !

L’heure tourne et c’est le moment de partir prendre le TGV

Clèm me rejoint avant le départ.

– Tu as pris tout ce que tu veux ?

– Tout ce que je peux surtout…

– Un petit sac reste un petit sac.

– Ça me suffira bien… J’ai pas besoin de grand-chose.

Elle m’accompagne jusqu’à la gare. Sur le quai, devant la porte du wagon, elle me serre contre elle.

– Je reviens très vite.

– Tes cinq jours sont incompressibles, non ?

– Je reviens vite quand même.

– Je t’attends.

On s’embrasse, je monte et disparais dans le couloir.

Ma place… Cinq heures sans fumer, galère !

A peine arrivée et c’est la clope au bec. J’ai du soleil plein les yeux. Je chope un taxi pour m’emmener à l’hôtel, je sais pas où c’est, le bled… Une dizaine de kilomètres quand même. Me voilà enfin débarquée dans le lieu.

Je vire dans la piaule, me pose un instant, m’installe un peu.

C’est le moment de bouger. Je vais dans le monde, une grande salle pour les repas. Je sais pas comment m’y prendre, la pension complète, ça comprend quoi au juste ? Je suis paumée au milieu des tables. Des gens qui mangent déjà, des plats présentés où il y a qu’à se servir. Les carafes qui stagnent sur une autre table. Une serveuse me voit bien égarée et vient me sauver.

– Vous êtes du séminaire ?

– Je suis un peu perdue…

– Venez, il y a déjà d’autres personnes comme vous qui sont installées à une table, vous pourriez dîner avec elles.

Elle me guide jusqu’à la table en question et là, je vois une petite nana qui mange toute seule.

– Tu es là pour le stage ?

– Oui…

– On s’installe ?

Son sourire ! Je reste devant, les bras ballants. Mon pauvre sourire à moi en retour vaut pas le quart du sien. Je lui donne quand même, mais surtout, accompagné de mon regard. Ses yeux rient déjà. Son petit corps se meut doucement sur sa chaise, les nombreux mouvements de son visage font rayonner sa frimousse. Mes yeux dans son sourire. Ses yeux dans mon regard. Son expression m’indique qu’elle est partante pour partager le dîner avec moi. Elle s’ouvre, se déplie, se lève, prend son assiette et change de table. Elle se déplace avec vivacité, mais ça reste presque lent. C’est drôle, elle est tonique et fluide à la fois. Je la suis sans faire de bruit.

La serveuse nous avait préparé une table plus grande, ce sera plus pratique… Les autres personnes du stage arrivent les unes après les autres. Tout le monde se pose autour de nous, à cette grande table. Sans doute encore un truc dans mon regard parce que la petite nana accroche direct et tout s’enchaîne très vite.

Je suis assise à côté d’elle et on commence à papoter doucement, à voix basse, toutes les deux. Je sais plus pourquoi, ce qu’elle a dit, ou si c’est moi qui dis un truc, mais d’un coup, on part en fou rire.

Les autres nous regardent. Une question se lit tellement dans leurs yeux. Vous vous connaissez déjà ? Et ben non, on se connait pas !

Le dîner est plutôt sympa avec cette nana. Elle, c’est Louise. Les autres s’immiscent dans notre conversation, se présentent au milieu de nos rires…

Vers onze heures, je me sépare d’elle, dans le couloir. Je retrouve ma piaule, la sienne est presque en face. J’ai bien rigolé ce soir, si le reste de la semaine est comme ça, ça va être trop cool. On a bien bu aussi, le vin est à volonté, c’est pas facile de résister… Au calme, je me retourne vers Clèm pour lui faire un gros bisou par texto.

Premier jour de stage. Louise vient me chercher dans ma chambre et on prend le café. Elle va remplir ma tasse en même temps que la sienne. Elle est bien cette meuf, moi le matin j’ai du mal à être au taquet direct. Alors qu’elle, dès qu’elle vient me chercher dans ma piaule, elle affiche une banane d’enfer !

On se bouge doucement de la table de la terrasse jusqu’à nos cases pour prendre nos affaires et aller suivre le stage pour lequel on est payé au soleil.

Le mec qui anime démarre son speech quand mon téléphone ébranle la table. Clèm vient vers moi. Je pense bien à toi.

On continue à l’écouter, à prendre des notes et tout et tout.

Mon portable recommence son cirque sur la table, les autres se retournent. C’est toujours Clémentine. C’est intéressant ? Sois bonne ma belle, profite !

La journée passe. Je suis autant prise par les encouragements de Clèm que par les sourires de Louise et les fous rires qu’on partage toutes les deux. Le contenu du stage, par contre, il passe un peu loin de moi…

En début de soirée, après m’être isolée un moment, je retourne avec Louise. On continue à se découvrir doucement, dès que ça se présente à nous, on explose de rires. C’est fou comme on dévisse vite. Les autres, essentiellement des femmes, nous regardent nous marrer sans rien comprendre.

La nuit, encore une.

Deuxième jour de stage. Louise vient toquer à la porte de ma chambre. On va ensemble sur la terrasse. Je prends mon grand café tranquille, que Louise me ressert encore d’ailleurs. Elle est vraiment très attentionnée cette nana.

En salle de travail, je capte pas grand-chose à ce que nous bavasse l’animateur. Tout le monde à l’air de suivre alors je dis rien. Je regarde par la fenêtre, la couleur du ciel. Au passage, mon regard tombe sur le profil de Louise. Elle écoute, trop sérieuse.

En début d’après-midi, l’animateur pose ses questions.

– Comment vous vous sentez ?

Une pouffette s’empresse de lui répondre.

– Je tente de me déplier…

Alors là, je peux pas m’en empêcher !

– C’est ton petit côté Quechua ?

Je lâche ça direct comme ça me vient à l’esprit. Racrapotée sur sa chaise, la minette me regarde sans comprendre. Se déplier… Ça lui ferait du bien, elle qui a l’air tellement coincée. Louise est écroulée de rire. Mes réflexions qui continuent tout au long de la journée. Bon, il y a une femme, la quatrième stagiaire, je sens que c’est pas sa tasse de thé mes blagounettes, mais je m’en fous, je continue. Louise prend bien soin de pas se tourner vers moi pour éviter qu’on parte en vrille. Alors je vois que son profil, comme je passe beaucoup de temps à mâter le ciel par la fenêtre, mes yeux le croise tout le temps et s’y arrêtent.

Le soir, on se retrouve encore toutes les deux, Louise et moi, alors je lui propose mon balcon et c’est reparti, les rigolades qu’on se tape jusqu’à tard dans la nuit !

On s’éclate de plus en plus. Toutes nos soirées ensemble à s’exploser. On part direct en bad en racontant des conneries. On se fout de la gueule des autres, de l’animateur surtout et de la greluche aussi, qui suit le stage avec nous et avec qui il a une relation en douce. On le sait, ça se voit carrément leur petit manège. Mais ça nous fait trop marrer, eux, ils croient que personne voit rien.

Troisième jour de stage. Louise derrière ma porte au petit matin, le café avec elle, le baratin du prof et à la petite pose de onze heures, j’en peux plus. Je pars m’isoler sur une terrasse déserte pendant que tout le monde se jette sur le café et les petites douceurs qui l’accompagnent. Je vais vers Clémentine. Quelle souffrance ce stage !

L’échange de texto s’étale sur la matinée, au fil de nos heures de liberté…

A la pause déjeuner, l’animateur vient me voir.

– Vous seriez d’accord pour reprendre plus tard dans l’après-midi ?

Pourquoi il me demande ça à moi ?

– Je vois pas le problème…

Plus je passe du temps tranquille avec Louise, mieux ça me va. Je pense juste que c’est lui qui a besoin du break pour faire une petite sieste crapuleuse avec sa nymphette … Et dire que quand je les ai vu tous les deux le premier soir, je pensais que la fille en question, c’était sa môme !

Clèm s’étonne de mon stage douloureux. Attends je suis pas encore sortie.

Et puis, la journée de formation se termine par un petit mot à ma tendresse. Je vais me murger un peu et je reviens vers toi avant d’être complètement faite.

Je pars en ville avec Louise, dans sa caisse. Comment elle est pourrie sa bagnole ! Un gros diésel dans une petite carrosserie. Et l’intérieur… Il y a plus rien d’origine.

Elle gare la charrette et on se trimbale toutes les deux, à pied dans le bled, quand on voit au loin, l’animateur et sa midinette. On bifurque dans une rue à droite pour chercher une terrasse pénarde. On marche jusqu’au bout de la rue, mais rien. On fait demi-tour. Ils sont passés… On va pour se poser sur la première terrasse qui se présente à nous. Louise me jette direct sa réflexion.

– On se met dans le fond, on pourra se peloter tranquille…

Dans le fond, pas de place. On se cale en plein milieu de cette terrasse. A peine posées, une fille d’un autre stage vient nous rejoindre. On se pelotera donc pas ! Elle nous raconte un souci qu’elle a pour préparer le travail du lendemain. Louise lui pose des questions sur son problème, la fait parler, elle s’exprime dans un langage tellement sérieux… Je me tais, ce genre de discours, je m’y attends pas du tout, elle qui déconne sans arrêt d’habitude. Alors je bois mon twist-limé doucement en la regardant. Comment elle fait pour toujours afficher un tel sourire ? Je vois, au loin, l’animateur et sa donzelle qui entrent dans une crêperie-chocolaterie du cru. Une petite crêpe tous les soirs avant le dîner…

On finit nos verres et on rentre à l’hôtel, c’est l’heure de l’apéro.

Un petit tour dans ma piaule et c’est vers Clémentine que je me tourne. Dommage que tu sois pas près de moi, petite douceur. Ce serait plus simple pour supporter ce glauque de formateur. J’ai du mal parce que je suis perdue. Heureusement qu’il y a une nana sympa avec qui je déconne tous les soirs…

Je vais rejoindre tout le monde, Louise m’a gardé une place près d’elle, trop cool !

Là, c’est la soirée karaoké. Que des hits d’il y a trop d’années. Les vieux de l’hôtel, ils connaissent que ça. Et Louise, elle en connait plein aussi. Alors elle participe au truc. Elle répond souvent, et gagne pleins de jetons. A la fin de la soirée, on va pour échanger ses douze jetons contre la boutanche de rosé promise au gagnant, mais il y a une vieille qui a un jeton de plus…

Tant pis, on continue nos grosses déconnades sur la terrasse du resto quand le mec de la réception vient nous voir.

– Faudrait arrêter de rires trop fort, c’est un endroit pour retraités ici !

– Ah bon ? Ok, ok…

Une maison de retraite, pff ! On s’arrache de la terrasse et Louise me suit dans ma piaule. On se retrouve sur mon balcon. Elle parle facilement. Avant, elle taffait dans les prisons… Avec des mecs qui étaient enfermés pour très longtemps. Les verres qu’on a gardés à la main, un pétard pour moi et on dévisse encore. Quelle éclate quand même ! On finit, comme hier soir, vers les une heure du matin.

Quatrième jour de stage. Je suis crevée, pas motivée du tout et la tête encombrée, tant par l’absence de Clèm que par la vitalité de Louise. Nouveau petit déjeuner, nouveau café et Louise qui, après être encore venue me chercher, veille à ce que ma tasse soit toujours pleine.

A la pause déjeuner, l’animateur nous propose qu’on fasse les mêmes horaires que la veille. Nous, ça nous va très bien… Du temps ensemble, Louise et moi, sur mon balcon. Le café, les clopes… On peut continuer à se raconter des bouts de nous. Le midi, je fume pas de pétards, c’est que le soir. On y retourne. A la pause de l’après-midi, je chope le mec.

– Je suis crevée, je reviendrai pas finir la journée après la pause…

Je vais dans ma chambre pour me ressourcer un peu.

Après les cours, Louise vient direct chez moi avec toutes mes affaires dans les bras. Elle a encore son sacré sourire qui lui barre le visage. Elle entre, on discute doucement sur le balcon.

On se bouge et on va dans sa chambre à elle. Elle a pas de balcon, juste une petite terrasse en herbe qui rejoint celles des piaules d’à côté. Pas cool. Chez moi, le balcon, c’est mieux.

L’heure du dîner, on se retrouve tous, comme d’habitude, à la grande table. Je suis assise avec Louise en face de moi et d’autres gens partout autour. On mange tranquillement quand tout à coup, devant tout le monde, Elle me lance très fort quelques mots.

– ça va mon amour ?

La gueule de l’animateur, il sait pas si c’est du lard ou du cochon ? Une autre nana d’un autre stage nous regarde, Louise, moi, re-Louise, re-moi…

Je sais plus ce que j’ai répondu, ni même si j’ai répondu…

Ce soir-là, je renverse le verre de vin rouge de ma voisine en voulant caler mon assiette en bout de table. Tout qui dégouline sur le futal de Louise. Elle est même pas fâchée, ça aussi, ça la fait marrer.

On se termine sur la terrasse du resto avec les carafes qu’on a réussi à mettre de côté. Mais il y a que du rouge. Ils ont planqué le rosé !

D’un coup Louise explose encore de rire. Mais là, problème… Elle a la bouche pleine de vin… Comme je suis juste à côté d’elle, je me retrouve avec la chemise maculée de tâches de gros rouge. Merde, une chemise toute neuve et carrément blanche en plus.

On se fait encore engueuler par le réceptionniste. On fait trop de bruits. Les vieux, ils ont qu’à débrancher leur sonotone, ou se foutre leur couche d’incontinent sur la tronche, comme un bonnet ! La nana qui trainait encore avec nous, va dans son pieu…

On se termine, Louise et moi, sur mon balcon, un petit moment. Puis, vu l’heure, et les sacs qu’il faut remplir pour décamper le lendemain, on se sépare encore. Je me retrouve dans ma case… J’ai pas envie de rester toute seule.

Allez, je prends mon élan, je glisse dans le couloir, et je frappe à la porte de Louise.

Elle ouvre direct, comme si elle attendait juste derrière. Son beau sourire affiché me rassure. Elle ouvre en grand.

– Tu entres ?

Je passe et la regarde finir sa petite valise. Après, on se cale sur les chaises, dehors, sur sa terrasse. On déconne encore, on éclate de rire toutes les deux secondes. Ça me fait du bien, la voir, l’entendre parler et éclater de rire…

Tellement qu’il est tard, j’en suis au moins à mon troisième ou quatrième pétard. Je vais être capable de retrouver mon lit toute seule après ? Vers les trois-quatre heures du matin, j’y vais, dormir le peu de temps qu’il reste de nuit.

Cinquième et dernier jour de stage. Au matin, elle vient me réveiller, elle est déjà au taquet, alors que moi, j’ai encore du dentifrice partout, ma brosse à dents dans les mains.

– Je vais te servir le café, tu me rejoins ?

– J’arrive…

Dernier petit déjeuner ensemble. Elle s’occupe encore de tout, comment elle fait… Je suis complètement nase !

La matinée passe trop vite. Je sens le moment de la séparation. On se verra plus.

Le stage se termine à midi. Alors, la question du matin c’est, qui part avec son pique-nique, qui reste manger sur place. Mon train est en milieu d’après-midi, j’ai le temps de manger tranquille. Presque tout le monde prend le pique-nique, reste que deux nanas, Louise et moi.

On mange toutes les quatre, on déconne, et finalement, on chante. Quelques photos. Ça pu le départ, les sacs à l’accueil… La terrasse du restaurant vide.

L’heure qui tourne, on va s’éparpiller, chacune de notre côté. Ce sera le retour à la grisaille des grandes villes.

Louise a sa bagnole, les deux autres repartent ensemble jusqu’à Marseille et moi j’ai un taxi qui va venir me chercher pour me caler à la gare.

Louise se lève pour partir, l’air tout tristounet. Elle a genre six cents kilomètres de route à faire pour rentrer. Je me lève aussi, alors elle me sert très fort dans ses bras. Elle me dit qu’on s’enverra des mails, mais qu’elle met souvent une à deux semaines pour répondre, qu’elle est pas habituée à ce mode de communication… Ok, j’ai entendu. Je vais, si je lui envoie quelque chose, passer du temps à attendre. Ça me changera pas la vie… Moi, j’ai horreur de ça attendre, attendre une réponse, même si je pose pas de question. Mais avec tous ces gens qui savent pas communiquer autrement que dans l’urgence des mots dits, je fais comment ? Les mots écrits, c’est quand même autre chose, j’ai le temps de les lire, de les entendre, de les comprendre, et surtout de les retenir… Les mots qu’on me dit s’envolent de ma tête aussi vite que je les ai entendus. Les mots qu’on m’écrit sont posés pour de vrai, et ils restent là !

Elle me sert donc très fort dans ses bras, le temps de s’oublier, debout, là, devant les deux autres qui nous regardent faire. Ma main sur sa hanche, l’autre main dans ses cheveux, Louise, ses deux bras autour de mes épaules et toujours son sourire. Son putain de sourire ! Elle me parle tout bas, dans mon oreille.

– Je vais craquer une fois dans ma caisse, mes yeux seront tout mouillés.

Je souris comme je peux, garder une image sympa de l’autre. Je sens nos cœurs battre très vite. On se décolle, un dernier regard, une dernière caresse dans ses cheveux. Elle affiche une toute petite mine puis elle part d’un coup.

Une semaine à pas se quitter, toujours ensemble et puis là…

J’attends mon taxi. Le mec arrive, on dirait un corbillard son truc. Une bagnole toute noire, carrée de partout, haute. Il me propose la place avant. On papote doucement pendant tout le trajet. C’est loin quand même la gare.

– Comme vous êtes sympa, je peux vous laisser à la plage, ce sera mieux pour vous que d’attendre à la gare.

Me voilà sur une de ces plages privées qui longent la côte. Je m’installe à la terrasse du café pour faire passer le temps. Un twist-limé devant moi pour m’aider. Le sourire de Louise dans les yeux.

L’heure de me bouger. Je paie, je pars dans les rues pour terminer ma promenade dans la gare. Le train qui va me ramener à Paris.

Les annonces sifflent dans ma tête, poussent le rire de Louise. Mon TGV se pointe, ralentit, s’arrête. Les portes s’ouvrent, le marchepied, je monte. Dans le wagon, il y a un couple avec des mômes tous petits qui font ce qu’ils veulent, les chiards.

Je vais à la voiture-bar me prendre un truc à manger et à boire. Quand je reviens, je trouve à ma place une couche sale. Non mais je rêve, elle peut pas la changer ailleurs son usine à merde ! Mon sandwich, avec l’odeur, c’est compliqué. J’attends que ça se calme, la climatisation fait vite son travail.

Louise… J’envoie trois mots à Clémentine, que je vais retrouver. Bonjour douceur. Je suis dans le TGV, tu seras à l’appartement ?

Pas de réponse instantanée… Normal, c’est toujours comme ça. Comme si les gens à qui j’envoie des trucs étaient collés à leur téléphone pour me répondre dans l’instant même de la réception… Faut que je retombe sur terre un peu. Les portables sont sur vibreur au fond des sacs, éteints au fond des poches, ou je sais pas dans quel autre fond encore…

J’ai ma tête encore complètement explosée, des mots, des regards, des sourires, des rires et des fous rires… Il y a plus de rails pour moi ! Je récupère mon sac de fringues. La nuit est là. A pieds. Je vais et je me paume. Je fais des détours mais je m’en fous. Mon sac est petit, je marche toute légère.

Louise…

J’arrive en bas de chez moi, l’ascenseur et Clémentine qui m’attend. Je me colle dans ses bras.

– Je te prépare à manger ?

– J’ai pas faim…

Je réponds tout de travers à ce qu’elle me demande, elle est morte de rire. Elle voit bien que je suis toute bizarre et ça la fait marrer mais au bout d’un petit moment, elle réagit.

– Bon, vu ton état, je reviendrai demain.

– Ah ?

Elle me plante. Je suis seule dans l’appartement. Je traine, je traine, je ris toute seule avec ce qui remonte dans ma tête.

Tellement fatiguée, je vais me coucher.

Clèm débarque le lendemain et me trouve encore bien dévissée.

– Alors, tu es retombée sur terre ? Sympa le stage ?

Je sais pas quoi lui dire.

– Pff…

Le week-end passe et se termine. J’envoie un mail à Louise.

Juste comme ça, pour te dire que j’ai passé une carrément bonne semaine avec toi. Faite de déconnades et de rires, des rires qui marquaient rien justement… Je parle de ceux sur nos terrasses privées…

Et c’est pour tous ces moments-là, que c’était vraiment bien. J’aurai pu te faire des plans, vu la vie que je mène…

Ma vie sans limite où je m’autorise tout, rien est interdit, tout peut se faire…

Je souhaite que ta semaine ait été aussi cool que la mienne. Bises tendres.

Bon, pour tous mes efforts d’écriture, je vais attendre combien de temps des signes de vie ? Je sais pas, mais sûrement longtemps en tout cas.

Je vais au taf ce matin, avec des yeux carrés, explosés de tout ce qui s’est passé là-bas. Le métro me fait direct un choc. La clé de mon bureau me gêne au fond de ma poche. Je veux du soleil, des sourires, des rires…

Louise…

Tu fais quoi toi ?

Tu es où ?

Tu rigoles toujours ?

Je rentre chez moi, après cette journée passée plus à glander qu’à bosser. Clémentine a du mal, je suis pas d’équerre.

– Je vais retourner chez moi.

– Maintenant ?

– Tu es pas là, Max ! Je sais pas où tu es… Mais vraiment, tu es pas là !

– Excuse-moi…

– Tu viendras me chercher quand tu seras de nouveau dans ce monde.

Elle s’en va en fermant la porte derrière elle.

Merde ! Clémentine…

Ma semaine s’enchaine, ma mine se plisse et mon moral commence à partir avec l’image du sourire de Louise et les sons de ses éclats de rire.

Je surfe sur ma boite mail et je trouve, bonne surprise, des nouvelles de Louise. Elle me dit que mes messages la touchent, qu’ils ont cette tonalité à la fois secrète et mystérieuse qu’elle sait pas interpréter. Elle ajoute qu’elle a passé une super semaine !!!

C’est bref, mais bon, je suis contente. Juste quelques mots et elle pense à moi. Aussi fort que moi je pense à elle ? Ça, c’est pas sûr ! Je vais pas voir Clémentine et dans la soirée, je réponds à Louise.

Tu vois, moi je vis avec toutes mes histoires qui se mélangent, mais des fois, je sais plus où je suis, ni qui je suis, ni où je vais. Sans doute qu’avec le temps… Mais j’aimerais comprendre avant que le temps s’en mêle, m’emporte et maîtrise mes délires à ma place.

Je cherche toujours à me retrouver dans un flottement tout léger, une sorte d’apaisement quand le monde va trop vite autour de moi. Je fonctionne rien que pour l’instant, les gestes et les expressions des visages et des corps, je vais vers tout ce qui est flegmatique et ça me va très bien. J’aime ces moments…

Mon passé graveleux fait que je fume beaucoup, je picole, je m’éclate dès que je peux… Pourquoi je te dis ça ? Peut-être juste pour que tu comprennes quand je dis que j’ai pas de limite.

Bon, c’est que des mots posés pour que tu les entendes.

Tu sais, tu vas très vite me manquer trop fort, ma belle.

Une semaine au turbin et Clèm revient pas. Je vais pas la voir non plus, j’ai la tête trop farcie pour être disponible pour elle. Clémentine, tu sauras m’attendre ? M’oublie pas !

Encore une semaine avec un temps pourri tous les jours. Mais tout est pourrit, pas que la météo, tout ! Mes journées au boulot, Clémentine qui est pas là, mes nuits en solitaire, tout !

Et puis, ma boite mail s’emplie des mots de Louise. Ah, un peu de soleil ! J’ouvre le message et dévore ses mots.

Elle a bien senti qu’il y a pas eu, dans ma vie, que des moments faciles, je suis tellement à vif… Elle m’écrit que j’ai cette fragilité dont je me défends, que je croque direct les cons et que c’est ce qui fait que je suis quelqu’un de bien !

Elle continue en disant qu’elle est touchée par le fait que je lui livre des petits bouts de moi, même si elle a pas les mots pour me répondre. En tout cas, la Maxime qu’elle a rencontrée, dit-elle, vaut plus que la peine d’être connue !

Et elle continue en disant que je lui écris pas avoir de limite et pourtant… Là, elle pense que j’en ai eu à son égard, ce fameux jeudi soir où je suis revenue frapper à sa porte… Elle dit qu’elle sait pas ce que j’avais en tête, j’avais l’air si grave…

Bon, quand même, le mot flegmatique lui plait moyen.

Elle ajoute que ce que je lui écris est fort ! Elle avoue avoir jamais reçu pareille lettre ! Elle se sent conne là !

Elle finit en m’embrassant bien fort.

Son message me fait beaucoup de bien. Je le dis à Clèm ? Non, pas tout de suite, je suis pas encore redescendue de mon petit nuage. Mais que répondre à Louise ? Je me lance dans une prose qui me prend un temps fou.

Bonjour toi… ou bonsoir, je sais pas…

Attention, prends ton élan, remplis ton verre, roule ta clope, ça risque d’être un peu long…

Quand j’emploie le mot flegmatique je parle des instants, des situations, pas des gens que je croise dans ces mêmes moments flegmatiques… J’ai peut-être mal posé mes mots. J’aime les gens épais, épais de l’intérieur… Cette épaisseur qui fait que j’ai quelqu’un de vrai en face de moi, sur qui je peux me poser, quelqu’un de chaud à l’intérieur de lui-même et que je peux profiter de sa chaleur avec finesse, sans l’encombrer et surtout, sans rien lui enlever.

Tu as raison, j’ai au moins une limite. C’est celle de jamais forcer une personne à faire ce qu’elle veut pas faire, je sais trop bien que ça pourrit la vie pour toujours.

Alors ce fameux jeudi soir… Je sais très bien ce que j’avais en tête avec mon air si grave… Donc, pour être tout à fait honnête, ce fameux jeudi soir, j’avais vraiment très envie qu’on s’oublie ensemble…

D’ailleurs, à mon sens, c’est pas grave du tout. C’est qu’un jeu… très agréable… délicat… tout en tendresse et volupté… Et alors, ça aurait été quoi ta réaction si je t’avais démarré un jeu ?

Soit sincère… je crains pas les mots posés, le temps est plus là ! Et nous deux, seules dans le même hôtel, c’est pas pour demain…

En tout cas, ta question remet dans mes yeux le sourire que tu avais quand tu m’as ouvert ta porte ce fameux jeudi soir …

Tu vois, pour moi, tous ces instants éphémères constituent mon enveloppe. Je suis une hédoniste et plutôt optimiste… Mais ma tête paresseuse est une passoire alors je retiens très peu et je me fous royalement de beaucoup de choses… A l’appui de ce que j’ai vécu, que je retiens par contre sans être jamais parvenue à en oublier quoi que ce soit, rien est grave, tout glisse, léger, léger, tout léger.

Et puis… Quand on me les crame pas et donc que je peux encore m’en servir… Je bats des ailes et… Je m’envole !

Tu as fini ton verre, ta clope ?

Plein de bises pour toi.

J’ai évidemment pas de réponse de Louise. J’écris des trucs pas clairs ? Je sais pas… Le temps s’écoule et mes yeux coulent à l’intérieur de moi. Je suis perdue et triste, Clémentine a disparue, je la vois plus. Clèm, tu es où ? J’ai besoin de toi ! Je l’appelle, qu’elle vienne.

Elle arrive… Enfin !

– Ben alors, Max, tu en as pris du temps !

– Tu m’as abandonnée…

– Il y avait plus de place pour moi dans ton monde.

– Dans mon cœur, si !

Je me jette contre elle. Elle me retient serrée, très serrée.

– Tu m’as manqué ma puce.

– C’est toi qui es partie…

Elle redresse ma tête, les mains contre mes joues. On est les yeux dans les yeux, les miens brillent un peu trop à mon goût. Elle, elle me sourit.

– Tu sais Max, tel que tu étais, je pouvais pas grand-chose.

– Etre là, si !

– A te regarder penser à une autre, pas simple… Moi, je peux pas. Si je suis avec toi, tu es avec moi !

– Sinon ?

– Je pars !

– Tu restes…

– Alors regarde-moi, Max, regarde-moi.

Elle est là, devant moi. Je suis encore dans ses bras, les yeux dans les siens, puis ils se tournent dans le vague.

– Max, tu en es où ?

– Nulle part…

– Ça fait un moment quand même. Tu bouges pas ?

– J’ai du mal.

– Encore ?

– Encore…

– Tu veux que je fasse quoi ?

– Je sais pas…

Ma tête vient se planquer dans le creux de son cou. Sa main remonte dans mes cheveux. Je me sens bien contre elle. Toute la vie comme ça ! Juste contre Clèm…

On recule doucement. Nos corps se rapprochent du canapé. Elle s’assied et je me laisse tomber, la tête sur ses genoux, les pieds qui dépassent. Une main m’entoure le visage, l’autre glisse sur mon ventre.

– Toi aussi, Clèm, tu m’as manqué. Très beaucoup même.

Sa main sur mon ventre, passe sous mon pull, atteint ma peau. J’en pose une par-dessus la sienne et suis son geste. Je replis les jambes, les chaussettes sur les coussins du canapé.

– Je voudrais… J’aimerais…

– Quoi, tu veux quoi ?

– Que tu restes là, avec moi.

– Et ta Louise, tu continues à lui écrire ?

– Faut qu’elle comprenne, non ?

– Qu’elle comprenne quoi ?

– Moi…

– Tu es bien accro quand même !

– Je me rends pas compte…

– Ben moi, oui. Je le vois bien.

– Qu’est-ce que je peux faire, Clèm ?

– Je pense que toi non plus, tu comprends pas ce qui se passe.

Elle me regarde avec toute sa tendresse. Je suis perdue entre ses mains. Sa voix toute douce, son sourire rien que pour moi, la chaleur de ses gestes contre mon corps. Mes mots hésitent, se dispersent.

– Pourquoi… Je m’en sors pas… De cette histoire ?

– Parce que tu es trop collée dessus… Ouvre tes yeux, Max… Eloigne-toi un peu… De là où tu es, tu peux rien voir…

C’est facile à dire !

– Et je fais comment ?

Elle penche la tête en arrière, je ferme les yeux et on reste comme ça un moment.

Je la sens bouger, la regarde, elle revient avec une expression sérieuse sur le visage.

– Si tu écris des mots qui expliquent, tu crois que ça va te libérer ?

– Je sais pas… Je sais plus…

– Essaie, de toute façon, tu as rien à perdre.

– Rien à gagner non plus…

– Va savoir !

Je me décide, je vais composer pour Louise. Pour Louise qui me répond toujours pas. Un jour, peut-être ? J’en doute… Mais moi, faut que je me déplace. Rester dans cette position, face au néant, c’est plus possible. Pour Clémentine non plus, c’est compliqué pour elle de me voir comme ça.

Je me lève du canapé, sa main accompagne mon élan. Je me pose sur la chaise, devant mon ordinateur.

– Je te laisse.

– Tu pars encore ?

– Pour ça, tu as besoin d’être seule.

– Mais…

– Là, quand tu écris, je te sers à rien.

Clémentine s’en va, je me retrouve seule, face à mon ordi, relié à la toile du monde.

Mes doigts courent sur le clavier.

Je sais pas encore bien dire ce que je cherche, mais j’avance doucement et je vais trouver les bons mots.

J’avais juste à ouvrir les yeux et les oreilles sur tes mots pour percevoir où tu es.

En tout cas, je trouve que tu es une femme craquante… En un mot, tu me fais fondre !

J’ai usé avec toi du discours des femmes qui est généralement assez cru. Mais entre les femmes, ce discours est, pour l’habitude que j’en ai, purement une marque de douce affection.

Je te connais pas tant que ça et je sais pas si tu as quelques usages de ce genre de discours, ni même l’usage de la gestuelle, ce jeu de corps à corps, qui y est parfois associée, et qui restent (discours et gestes) une pratique délicate de la légèreté, exclusivement féminine.

Quand je parle du jeu de corps à corps, je parle de câlins chaleureux, voluptueux, voire passionnés ou même, presque libertins, mais je suis pas dans un registre sexuel.

Cela dit, il m’arrive de m’épancher en douceur, alors… le fameux jeudi soir ?

L’une et l’autre, on a été dans ce discours de femmes. Toi, en live, dans ton style tac au tac, avec les phrases que tu me balançais, et moi, en différé, dans mon style esprit d’escalier, avec les mots que je t’ai écrit.

Mais je pense qu’on est arrivé dans un quelque part qui est autant insolite que suave.

Ce que je t’ai posé auparavant est complètement sincère et je reste réellement dans une tonalité de tendresse. Ton psy, si tu lui en as parlé, le croit sûrement pas… mais c’est un homme !

J’ai besoin de retrouver ma légèreté avant que ce soit elle qui m’oublie.

Je lui écris tout ça, mais à quoi ça sert ? J’ai pas de réponse, ou si peu… Par contre ce dont je suis sûre, c’est… Pff… Mais pourquoi elle me manque tant ? Clémentine revient m’aider ! Je t’appelle ? Non, pas maintenant, je suis pas en état. C’est dur pour toi, mais dans tes bras, j’arriverai peut-être à gérer…

Mes questions et je me rends compte à quel point Clèm m’est indispensable, Long hiver que je traverse recroquevillée sur moi-même. Quelques échanges de texto avec Louise, elle est donc toujours en vie… Et moi aussi… Mais mots sont plus les mêmes avec Louise, presque ceux d’une grande sœur. On a jamais été sur la même longueur d’onde ! C’est pas grave… Moi, je continue sur mon élan.

Parfois, j’ai des remontées et d’autres fois, Louise quitte ma tête. Clémentine le sent. Quand on se parle au téléphone, elle comprend bien que je suis pas encore dans l’axe. Et elle a raison, je le suis pas !

Clèm vient ce soir.

– Je t’emmène dîner dehors ?

J’ai pas très envie de sortir.

– Là, c’est bien, non ?

On s’accorde sur le fait que je suis pas encore à l’aise dans le monde. On reste donc chez moi. On se prépare une petite bouffe.

– Tu en es où ?

– Je réfléchis beaucoup.

– Faut que tu vides ton sac pour avoir une chance de t’en sortir.

Je sens bien qu’elle a raison. Clèm a toujours raison !

– Après dîner, avant qu’on aille se coucher, tu poses l’histoire. Mais vraiment ! Avec toute l’honnêteté que tu sais mettre dans tes mots.

D’un coup, mon visage s’éclaircit.

– Tu restes là ?

– Peut-être, je sais pas encore…

Cette perspective m’enchante. Une nuit entière avec Clèm, depuis le temps…

– Allez, pose-toi devant ta petite machine et vas-y, écris.

Je fais comme elle dit. Je réfléchis, je réfléchis et je pianote des mots pour Louise.

Je cherchais les bons mots pour te dire, c’est peut-être ceux-là…

Dans le sud, ça démarre au quart de tour, tout est très rapide, les échanges de regards, de sourires, les petites phrases, les grands partages d’éclats de rires, et la relation se crée, directement et simplement, dans un décor fusionnel. Ce sentiment m’envahit dès les premières minutes, j’y mets aucun obstacle et je me laisse porter par les instants présents. On se quitte plus, dès que l’une s’égare un tant soit peu, l’autre la cherche, on se retrouve et on continue ensemble.

Et puis le départ, le moment de se séparer… Tu m’aurais proposé de faire la route du retour avec toi, je serais montée dans ta bagnole sans hésiter. Et, se séparer ailleurs que devant les autres, ça aurait été tellement plus cool…

Une rencontre qui débute comme ça, j’avais encore jamais vécu ! Et les jours de ce début d’automne passent, je m’exalte dans mes souvenirs, dans l’émoi et le trouble que tu m’as laissé. Un état tout nouveau pour moi se met en place, je suis dans une relation passionnelle ! Mais je m’y trouve bien et je te pose mes mots par mail. Cette naissance d’échanges me transporte ailleurs, mes pieds touchent plus le sol et j’attends… Puis, au fil des jours, alors que tes mots viennent pas, je commence à souffrir, petit à petit je m’enfonce, et finalement je bloque laborieusement sur tout ce qui arrive pas. Je souffre terriblement, mes mots me font plus rire du tout, je m’égare et je me perds.

Et puis cet hiver, j’ouvre mes yeux, mes oreilles, je me rends compte de ma réaction démesurée, à la limite du délire. J’écoute, je réfléchis, je me résonne, je change de place… Et je me retrouve. Enfin ! Je rattrape progressivement la légèreté que j’avais perdue dans ma souffrance, ou c’est elle peut-être qui m’avait abandonnée, qui voulait plus de moi… Trop lourde pour voler. Peut-être… un jour… tout… et rien… mais en tout cas, je me détends ! Aujourd’hui, j’en suis là, à nouveau je bats des ailes… Sinon j’arriverais pas à t’écrire ces mots-là, j’y arriverais pas s’il fallait encore que je porte une telle histoire.

Je pense qu’on l’a surement pas vécue de la même façon … mais c’est pas grave… J’avais besoin de te dire comment ça s’est passé au fond de moi… Cette rencontre m’a d’autant plus anéantie en cette fin d’année dernière, que ça m’était jamais arrivé !

Certes, tu me fais toujours autant fondre.

Voilà, mes mots…

 Je relève le nez, Clémentine a disparue. Elle est partie ? J’ai rien entendu… Merde !

Je relis mon mail… Pourquoi j’ai terminé en disant qu’elle me fait fondre ? Ça m’emmènera jamais nulle part, je le sais bien. Bon, tant pis, c’est parti dans les satellites.

Ça prend quelques jours avant que mon téléphone s’ébranle de ses vibrations intempestives pour m’annoncer l’arrivée d’un texto. Louise s’affiche. Elle me dit qu’elle a lu et relu mon dernier mail, magnifiquement écrit ! Elle le trouve très touchant, même que ça l’a déstabilisée… Si, si, c’est vrai, elle le dit, elle est vraiment très touchée. Elle termine en me disant qu’elle avait pas mesuré l’ampleur que ça avait pris pour moi…

Je vais chez Clémentine. Elle me manque trop. On se retrouve comme avant, je commence à refaire surface. Elle est ravie et moi aussi.

Et puis Louise revient dans mon portable pour me dire encore qu’elle est vraiment touchée par mes mots !

Me voilà bien, la touchée, c’est une chose… Mais bon, ça fait pas mon affaire. Faut que je me décolle vraiment de cette histoire. Clèm, aide-moi, m’abandonne pas !

Le temps passe tout seul, des mois peut-être, je sais plus, je compte pas. Mais je pianote toujours face au néant. Des mots pour personne… Pour Louise ? Oui, juste pour elle !

Tout évolue, se transforme, s’alanguit, se réveille… les aléas des caprices de la vie…

L’échange s’évade et flotte, s’étale lentement puis se repose un moment, clairsemé…

A deux pattes, parfois trois, mais pas quatre, équilibre incertain… bancal.

Cette distance, tant temporelle que spatiale, est peut-être nécessaire mais également apaisante… pour une histoire qui laisse de la place…

Exaltation sporadique, perdue dans les satellites… frénésie… idylle… toquade… peu importe, le temps passe, estompe, recouvre et fait que tout s’envole.

Les mots, ceux qui parlent de l’intérieur, posés pour refléter l’instant, ceux-là sont…

Les images, une ombre au fond des yeux…

Composition difficile… des fois sur le sol, on se connait peu…

Louise met pas trop longtemps à revenir cette fois, quelques jours tout au plus.

Elle me dit qu’elle lit mes mails. Ce que j’entends, que je lis plutôt dans ses mots, c’est qu’elle est certaine d’avoir envie de me revoir.

Ah, un point positif quand même ! Me revoir, oui, mais on fait comment ? Et que dire à Clèm qui supporte presque tous mes états d’âme ?

Après de multiples allers retours de texto pour savoir quand chacune est disponible et trouver la date qui convient aux deux en même temps, on s’organise. Je finis pas aller jusque chez elle. Un week-end.

Ce fameux week-end dont j’ai beaucoup parlé avec Clémentine. Comment je peux le vivre sans repartir en arrière ? La relation aura forcément changé, faut que je me place au bon endroit. Que je tienne la route ! Clèm m’encourage, je vais y arriver !

Je débarque là-bas et rien est comme avant, plus rien… Ce temps ensemble est particulier. Empreint de ses habitudes, de son chez elle.

Je rentre et me réfugie direct dans les bras de Clémentine. Elle est là pour me porter, mais pour combien de temps encore ?

– Continue à poser les choses, il y a que comme ça que tu resteras à la surface.

– Je lui écris encore ?

– Ton week-end fait partie de l’histoire. Il était pas comme avant, mais il était quand même.

Je livre donc par mail, à Louise, mon ressenti sur ce moment.

Ce week-end était pour moi, un projet d’instant où se mêlaient curiosité et questions… Ça m’inquiétait pas. Non, ça m’intriguait. Et sous mon chapeau, ça donnait ça.

Ton décor, tes habitudes, et moi là-dedans…

Eclatée quand je t’entendrai rire. Charmée quand je te verrai sourire !

Mais surtout, toi avec tout ce que je t’ai écrit, toi avec cette histoire que je t’ai jouée cartes sur table.

Alors moi, là, juste en face… Tu vas me regarder comment avec tous mes mots dans un coin de ta tête ?

J’arrive chez toi et j’ai tout ça sous ma casquette.

Et puis, c’est le silence des mots qu’on peut pas dire. On est plus au soleil, au milieu de nulle part… La situation a changé et l’émotion trouve pas la porte de sortie. Toi et moi, on se met à saigner au féminin, l’une et l’autre de façon inattendue, exceptionnelle… Les mots nous ont manqués. Les gestes se sont accordés.

Et l’émotion, c’est les corps qui se chargent de la faire couler. Space, non ? Juste le temps de se croiser.

Je remonte dans le wagon, je me pose dans le fauteuil, je reste plantée… Je comprends pas.

On a pas trouvé les mots de l’hiver, comme on avait les rires de l’été !

L’émotion, elle, elle est passée quand même… Par un drôle de chemin, plutôt surprenant…

Le week-end de l’inattendu.

Evidemment, pas de réponse mais je me suis déplacée et Clèm le remarque.

– Tu bouges, mais tu es pas encore revenue complètement.

– Je fais ce que je peux…

– Traine pas trop !

– Tu m’attends ?

Je me colle à mon ordi pour pianoter des mots. Je les envoie dans le vide ?

Quand on se voit chez toi, j’ai besoin de me protéger. Me protéger de mes déviances, étouffer mes envies.

Ça fait longtemps que je pense à ce moment, que j’apprends à m’éloigner de ce que j’ai vécu l’hiver dernier. Je peux pas me permettre de fondre en douceur, de partir loin. Je peux pas prendre le risque de sombrer à nouveau, dès mon retour…

Tes curiosités à toi, je les devine pas. Alors, je me contiens, me resserre, je regarde autour de moi. Et je perçois seulement des petits bouts de toi, comme les élans que tu exprimes dans tes peintures…

Mais je sais pas… Ce que tu ressens, ce que tu entends… Tu dis pas. Je sais juste, qu’avec mes mails, tu vibres, tu es flattée, émue, touchée, jusqu’à en être déstabilisée, et puis… rien de plus. Ce que tu lis, ce que ça crée chez toi, ce que ça bouge, provoque, freine ou ferme ? Je sais pas…

Pour le coup et après une à deux semaines, Louise se fend d’une réponse.

Elle me dit encore qu’elle a lu et relu mon message. Par contre elle comprend pas pourquoi je devais me protéger. Elle se pose la question, je parle de quoi ? Elle comprend pas… Me protéger de quoi ? De qui ? D’elle ?

Elle me dit que lorsque je suis venue chez elle, elle se sentait pas à l’aise sans pouvoir dire pourquoi. Elle se dit d’un naturel curieux, mais que là, elle a pas réussi à poser les questions, à trouver les mots pour évoquer et comprendre ce qui se passait. Elle pense que peut-être cela est lié au fait que ce qu’elle ressentait lui appartenait pas ? En parler ? C’est difficile pour elle, comment amener le sujet ? Et quel sujet ? Une chose est sûre, c’est qu’elle souhaite pas me faire souffrir.

Comme Louise me répond que rarement, j’appelle Clèm, j’ai besoin de son avis. Elle vient et lit mes échanges de prose avec Louise. Enfin, mes échanges… Plutôt mes monologues !

– Faut que tu dises encore, vous pouvez pas vous arrêter sur ces mots-là.

– Tu crois ? Je parle dans le vent…

– Elle te lit, elle comprend pas forcément, mais elle te lit.

– Mmm…

– Tu as aimée Louise et elle te l’a pas renvoyé. Louise t’a écoutée et elle t’a pas renvoyée.

– Heu…

J’ai un peu de mal à capter les derniers mots de Clèm… Et pourtant, si je réfléchis bien, elle a encore raison !

Elle se lève et vient me poser un bisou sur les lèvres.

– Je te laisse.

– Encore ?

– C’est mieux comme ça…

Seule, je pose quelques mots, rien que pour Louise.

Chez toi, j’avais besoin de me protéger de moi, oui, mais de toi, non. Me protéger de tout ce qui s’est passé dans ma tête pendant le temps qui s’écoule entre le moment où je t’ai rencontrée et celui où je viens dans ta maison. Me protéger de tout ce que je t’ai écrit également parce que je sais pas comment tu as lu. Tout ça fait que s’emmêlent mes mots, les images dans mes yeux et aussi les troubles et les agitations au fond de moi. Comme j’ignore complètement les effets que ça va me produire de te revoir, ce que ça va faire remonter en moi, un peu peur de me casser la gueule aussi, quand même, faut le dire ! Alors je me blinde, je me planque au plus profond dans ma carapace. Ça me protège de tout ce qu’on aurait pu dire mais qu’on a pas réussi. Un jour… L’une en face de l’autre, on aura les bons mots… Et ça nous fera rire ! Pas pour se moquer, non, juste parce qu’on arrivera à parler depuis l’autre rive…

Je vois bien que, ce week-end-là, tu es mal à l’aise, je le suis tout autant que toi. Poser les questions, trouver les mots évocateurs, parler, le sujet ? Oui, c’est difficile… Pour toi comme pour moi ! C’est difficile, sans doute parce que je me suis égarée et que tu le sais.

C’est plus simple pour moi d’écrire mes ardeurs et mes émois, que de les dire. Après, une fois posés, ils évoluent en fonction des retours… Toi, tu me dis de continuer à t’envoyer des mails tout glamour, alors je peux laisser libre court à mes exaltations, partir où je veux, comme je veux, et ce, jusqu’à me retrouver dans une passion. Shplourk ! Je vais pas te refaire l’histoire, tout ça je te l’ai déjà dit. Maintenant que tu poses clairement où tu es, je peux enfin mesurer à quel point je suis partie toute seule, jusqu’à me perdre, toute seule… J’ai souffert du manque de tes mots à toi pour finalement souffrir de mes mots à moi.

Aujourd’hui, je suis plus dans la souffrance et ça c’est très bien ! J’ai beaucoup réfléchi sur mon passage de vie avec toi dans le sud, le spleen dans lequel ça me cale tout l’hiver qui en a suivi et aussi, depuis mon retour de chez toi… Tout ça me laisse à penser que j’ai connu en toi deux femmes.

Dès le début, dans mes mails, j’instaure un jeu. Ce jeu où, habituellement, je flotte avec sérénité et où les retours m’emmènent ailleurs, loin… Là, pendant tout ce temps, je papillonne avec les sentiments et les empreintes toutes douces que j’ai gardées de toi. Mais je sais pas finalement si j’étais vraiment dans un jeu avec toi… Quand même, jouer, j’adore tout particulièrement ! Avec les mots, les regards, les sourires, les rires…

Tu es joueuse toi ?

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Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-17-3

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