L’annonce

J’attends Clémentine. D’ici une petite heure, juste le temps de ranger le bordel qu’on a laissé… La vaisselle… La vache, qu’est-ce qu’il y en a…

Ça gratte à la porte. Clèm ! Petite mine défaite, mais qu’est-ce qu’elle a ?

– Ça s’est pas bien passé ?

– Elle me fait chier.

– Qui ? De qui tu parles ?

– De Louise…

– Encore elle !

– C’est plus possible !

– Dommage qu’il y a que toi qui le saches…

– J’en peux plus.

Elle est presque à pleurer en face de moi.

– Faut que tu arrêtes. Qu’elle se démerde toute seule… Ils vont bien se rendre compte que c’est qu’une brelle.

– Mais c’est pire que ça !

Je la regarde, elle a les yeux tristes, dans le vague, les mains dans les poches, les épaules relevées. Pauvre Clèm… Que faire ?

– C’est quoi le pire ?

– Qu’elle sache pas travailler, c’est une chose… Mais qu’elle me nique mes journées et qu’elle s’approprie mon taf…

– Un petit arrêt maladie, ça te dit ?

– Mais je peux pas leurs faire ça ! Qui fera le boulot ?

– Ben elle ! Elle sera bien obligée.

– Pff…

Elle se jette sur moi. Sa tête vient direct se cacher dans le creux de mon cou. Mes mains remontent dans son dos.

– Je vais chercher du travail et toi, tu te poses un peu, ok ?

Elle répond pas.

– Une chance que vous soyez pas dans le même bureau.

– Mais si, on est dans le même…

Elle dit ça d’une toute petite voix, je l’entends à peine. Mais je la sens contre moi, molle dans mes bras.

Un petit rosé pour la faire patienter, je prépare à dîner.

La douche et dodo direct.

La cafetière s’ébranle dans la cuisine, j’ai pas entendu le réveil. Elle dort encore. Je vais sortir les tasses sur la petite table et reviens la réveiller en glissant un doigt sur sa joue.

– Clèm, ton café t’attend.

– Mmm.

Elle se tourne dans le lit et remonte la couette jusqu’à ses oreilles.

– Tu vas taffer ou tu veux rester là ?

Elle dégage la bouche.

– Je sais pas…

Et remonte direct la couette.

– Reste-là. Je les appelle… Je dis que tu peux pas venir… Que tu es malade…

Elle la repousse d’un coup et se lève.

– Je vais y aller !

Les jours passent et elle dépérit. Chaque soir avec une expression plus fatiguée que la veille.

– Encore une journée de merde ?

– J’en ai marre…

– Tu vas pas te laisser pourrir la vie par cette meuf !

– Et comment faire autrement ?

Faut que je trouve un truc pour elle ! J’appelle le toubib et lui prends rendez-vous.

– Tu as rancard avec le médecin demain soir, à la sortie de ton taf.

– Pourquoi tu as fait ça ?

– Pour que tu reviennes avec un arrêt !

Ce soir, Clémentine revient du boulot complètement retournée.

– Ben ma belle, c’est quoi aujourd’hui qui te met dans cet état ?

– C’est toujours l’autre débile. Tu sais pas ce que le boss m’a dit ?

– Ben non…

– De faire un effort !

– Un effort de quoi ?

– Pour que ça se passe bien avec Louise… C’est moi qui dois faire un effort !

– Il a de la merde dans les yeux ton boss, c’est pas possible.

– Je me demande avec qui elle couche l’autre pétasse ?

– Elle est mignonne ?

– Grosse…

– On peut être grosse et mignonne à la fois, ça gêne pas…

– Moche, moche, moche et moche !

– Bon, ça, c’est dit ! Ton rancard chez le toubib, au fait ?

– Ah, merde, j’y vais.

Retour triomphant en brandissant la feuille orange.

– Deux semaines d’arrêt !

C’est à moi de me bouger maintenant. Dès le matin, j’enchaîne les rues et les agences. Celles où j’ai mes habitudes et d’autres.

Il est déjà onze heures ! La troisième agence me propose quelque chose de bien, pile dans mon domaine. Je me branche dessus, montre le maximum de motivation dont je sois capable. On fait les papiers et là, je découvre la boite demandeuse. Merde ! La taule de Clèm… J’y vais, j’y vais pas ? Je signe, je signe pas ? Je ferme les yeux… Allez, je prends !

– Vous commencez lundi à neuf heures.

Je lui en parle, à Clèm ?

– J’ai trouvé un taf.

– Ah ! Et tu démarres quand ?

– Lundi, neuf heures pétantes.

Elle retrouve un peu de gaité. Ses yeux s’éclaircissent.

– C’est loin ?

– Pas trop, non…

Du coup, avec la perspective de mon boulot, on sort dîner dehors. Le resto où on a nos petites habitudes.

Trop mangé, un peu trop bu aussi, en arrivant à l’appartement, on se pieute direct.

Week-end serein, Clémentine commence à respirer un peu. Elle sourit enfin.

Le petit déjeuner, la douche et les fringues sur le poil. Je pose la main sur le loquet de la porte et déjà, son sourire s’en va.

– Si c’est trop chiant, Max, tu m’appelles.

– T’inquiète pas… Repose-toi.

Je me pointe à l’entrée. Des gens trainent leurs pompes partout. Des bouts de discussions et la nana de l’accueil…

– Je viens pour le remplacement, c’est l’agence qui m’envoie.

– Ah, attendez, j’appelle le responsable.

De fait, j’attends. Un mec se ramène devant moi.

– Vous êtes de l’agence…

– Oui, je dois commencer ce matin.

– Très bien, suivez-moi.

Je suis le mec, l’ascenseur et le troisième étage.

– Vous connaissez la suite Adobe, je présume ?

– Je travaille très régulièrement avec…

– Bien, bien, je vous montre le bureau.

On s’enfile un couloir et il se stoppe devant une porte. Il est interpellé par une femme.

– Attendez, là je peux pas, tout à l’heure.

Il abaisse la poignée, fermé ! Il se tourne vers moi.

– Madame Kabarde est pas arrivée… Bon, je vous installe, elle va pas tarder.

Il met sa clé dans la serrure et débloque la porte.

– Allez-y, entrez.

Je passe, il me suit.

Il me montre le bureau devant lequel je dois me poser. Un autre me fait face. A peine assise, la porte s’ouvre.

– Ah, Madame Kabarde, voici Madame…

La femme, petite, boulotte, vraiment pas terrible, sourit à peine.

– Rodgilane, Maxime Rodgilane.

– Maxime ?

– Oui, Maxime…

– Ben, c’est pas…

Il me fixe, ses yeux clignotent. Je bronche pas, ça sert à rien. Il finit par lâcher son interrogation et se tourne vers l’autre.

– Maxime donc, va travailler avec vous sur le projet trente-six. Elle remplace Clémentine qui est arrêtée pour deux semaines.

Je vois la tronche de l’autre, mi satisfaite, mi troublée mais pas étonnée par l’arrêt pour deux ronds.

– Bon, je vous laisse lui expliquer.

Puis, il revient, les yeux sur moi.

– Si vous avez besoin, je suis porte trois-cent-vingt-et-un.

Il sort de la pièce. Je me retrouve nez à nez avec la nana.

– C’est quoi le projet trente-six ?

– Oh, là, attendez… On peut se tutoyer ?

– Mmm…

– Faut que je m’installe d’abord, on verra après. Où est ma clé ?

Elle fouille au fond de son sac. Son téléphone, un paquet de gâteaux, des kleenex…

– Ah, la voilà…

Elle ouvre son armoire, pose son barda sur une étagère vide. On est pas rendu ! J’allume l’ordinateur qui se trouve devant moi. Il y a des fichiers plein le bureau. Je regarde, aucun s’appelle projet trente-six. Merde, je vais pas attendre toute la matinée que madame s’installe. Ça frappe à la porte qui s’ouvre direct avant la réponse.

– Bonjour ma chérie !

Elle m’aperçoit.

– Ah, bonjour. Elle est pas là… Heu…

– Je le crois pas… En arrêt pour deux semaines…

– Ben, comment tu vas faire ?

La fille me jette un coup d’œil et se recale sur la collègue.

– Tu as vu Julien ce matin ?

– Non, pourquoi ?

– Il a mis une cravate… J’oserais pas…

– Tu as déjà pris ton café ?

– Deux même, enfin ça fait rien. Si tu veux, on va à la cafétéria et je t’en offre un.

Elle est déjà à se lever.

– Tu viens avec nous ?

Je le sens pas du tout, le café avec les deux perruches.

– Non, merci, j’en ai assez bu comme ça.

– Bon, je reviens.

Elle s’éclipse du bureau. Je suis seule face à la machine et je sais pas quoi faire. J’ouvre des fichiers, on sait jamais, si je tombe sur le fameux projet en cours… J’arriverai peut-être à m’en démerder sans elle. Je fouille, je fouille et rien qui porte ce nom barbare. Dans ma poche un euro. Je file au bout du couloir, à la machine à café. Je plante en attendant mon tour et le mec de tout à l’heure se pointe.

– Tout va bien, vous avez pu vous y mettre avec Louise ?

– Louise ? Quelle Louise ?

– Madame Kabarde !

– Ah, elle s’appelle Louise… Ben non, elle est partie à la cafétéria avec une collègue.

Retour au burlingue avec mon gobelet. L’heure tourne, elle est toujours pas revenue. Vers les dix heures trente, elle réapparaît. J’en peux plus d’attendre…

– On s’y met ?

Son téléphone s’ébranle sur sa table.

– Ah, excuse-moi…

Elle sort, que j’entende pas… On va pas y arriver ! Un petit quart d’heure et la voilà qui revient.

– Bon, allons-y !

Elle va enfin m’expliquer le boulot. Elle semble figée devant son écran à plus pouvoir avancer.

– Un truc qui gêne ?

– Une manipulation entre les programmes, j’ai du mal, je maîtrise pas trop, là. Ah, attends… Va sur le fichier « Gabo », tu y es ? Tu l’as ouvert ?

– Oui…

– Bon là c’est l’autre collègue qui a fait tout le paramétrage, celle que tu remplaces. J’y comprends rien, elle fait toujours ses trucs toute seule, c’est compliqué de passer derrière.

– Pourquoi elle finit pas le boulot ?

– C’est moi qui devrais le faire… C’est mon projet ! Mais des fois…

– Elle t’aide alors, c’est plutôt sympa…

La porte s’ouvre et l’autre de tout à l’heure entre dans le bureau.

– Ça va ? Tu t’y retrouves ?

– Quand elle touche à mes trucs, j’y comprends plus rien.

– Attends, fais voir.

La nana est pliée en deux devant l’écran, par-dessus l’épaule de sa copine.

– Mais c’est nickel… Il y a un truc quand même… Tu sais quoi ?

– Non…

– On m’a dit qu’il y a un endroit dans les documents où le nom du concepteur apparaît… Tu devrais aller voir… Imagine que ce soit le sien et pas le tien…

– Ben, je fais comment ?

– Ça, je sais pas ! Je sais qu’on peut le voir, mais comment ?

Louise repousse la souris…

– Mais regarde, elle a verrouillé le doc !

– Lequel ?

Elle agite les doigts sur l’écran.

– Ben là, celui-là, je peux rien toucher, tous les menus sont grisés.

– En même temps, il y a plus rien à faire dessus, c’est trop bien fait.

– Oui, mais s’il est à son nom, comme tu dis…

La copine relève le nez de l’écran de Louise.

– Vous savez comment on sait à qui est un document ?

– Mmm ?

– Remarque, tu peux continuer à la laisser travailler à ta place…

– Je te rappelle qu’elle est en arrêt… C’est pas simple…

– De toute façon, faut pas qu’elle signe, c’est ton projet ! Et toi, tu as le boss dans la poche, non ?

Je fais acte de présence.

– C’est quel document où tu veux voir le nom du créateur ?

Les deux relèvent le nez vers moi, les yeux écarquillés. Ben oui, j’existe !

– Hein ?

– Quel fichier ?

Elles se regardent, hésitent.

– Celui-là, là, le doc qui s’appelle, attends… Mais tu sais le voir ?

– Je vais essayer, si tu me dis quel doc…

– Alors, dans le dossier « Amorce »… C’est le premier fichier !

Je suis l’arborescence et trouve facilement le document. Je l’ouvre et vais direct voir les propriétés… Et là, pas de surprise ! C’est bien le nom de Clémentine qui s’affiche. Je fais semblant de cliquer partout et je mens.

– Bon, ben j’y arrive pas.

Je referme le truc.

– Au besoin, elle verrouille tout pour que ce soit impossible à modifier.

– Mais Christian, il sait les voir les trucs en question ?

– C’est qui Christian ?

– C’est le boss des boss, celui qui t’a amenée dans le bureau ce matin.

Elle reprenne leur conversation toutes les deux.

– Il sait les lire, lui, alors ?

– Mais je sais pas, moi… Comment veux-tu que je le sache…

– Il t’a jamais fait de réflexions là-dessus ?

– Non, jamais…

– Alors, il sait pas. Ça te sauve la vie ma chérie !

Pauvre Clémentine… Se faire voler son taf par ces deux connes…

– C’est l’heure d’aller manger, non ?

Elles perdent pas le nord. Elles s’échappent du bureau. J’ai un peu de temps libre devant moi.

Quatorze heures, elle va revenir de la cantine. J’attends, je pianote sur le net, je sais toujours pas ce que je dois faire. L’heure tourne et Louise est absente du bureau. Clèm m’en a jamais parlé de ce fameux projet trente-six, dommage ! Je pourrais commencer sans attendre l’autre radasse… Je commence à tourner en rond. Faut que je justifie un minimum mon salaire. Que faire ? Je me balade dans les dossiers. Louise arrive.

– Excuse-moi, j’ai oublié de te dire, il y avait une réunion CE.

– Ah…

– Ça prend toujours trois plombes…

Je réponds pas. J’ai rien à lui dire. Je la vois rouvrir son armoire avec sa petite clé et sortir son sac. Elle la referme.

– Bon, ben à demain ?

Je suis bouche bée !

– Tu pars déjà ?

– Oui, j’ai prévenue, j’ai un rendez-vous à l’école maternelle de ma fille.

Arrive mon tour ! Je prends mes affaires et dérape dans le couloir. Je tombe sur Christian.

– Alors Madame, heu… Vous avez pu vous y mettre… Ça va ? Vous vous y retrouvez ?

– Maxime…

– Oui, mais je m’y fais pas…

– Moi, si, depuis le temps…

– Oui… Madame Kabarde nous rend des travaux admirables !

Merci Clémentine !

Enfin dehors… Sur le trottoir d’en face mes deux comparses en train de ricaner. Ben, la réunion à l’école de sa môme ? Je file au métro.

J’arrive, Clèm est là.

– Alors ma puce, cool ta journée ?

– On peut pas dire que ce soit fatiguant…

– Tu fais quoi ?

– Rien… Je fais rien… J’ai rien fait de la journée…

– Galère ! Tu dois te faire chier…

– Grave !

– Tu es toute seule ?

Je lui dis ou pas ?

– Non, j’ai une conne en face de moi qui passe son temps à bavasser avec sa copine, à répondre à ses appels perso ou à pas être là.

– Ah, parce qu’elles sont plusieurs ?

– Juste quand sa copine est là, mais c’est pas son bureau à l’autre.

– Un courant d »air quoi !

– C’est le moins qu’on puisse dire. Pour brasser du vent, elles s’y entendent.

– J’espère que demain ce sera plus animé !

– Mmm… Et toi ?

Son regard s’assombrit.

– J’avais envoyé un mail vendredi à l’autre conne de Louise pour la prévenir de mon absence, elle m’a même pas répondu… Elle devait encore être à la cafète ou ailleurs… Mais pas devant son ordi en tout cas.

On fait pas long feu ce soir. La fatigue, j’ai pas l’habitude de planter dans un bureau à rien faire toute la journée. C’est épuisant de tourner en rond finalement.

Nouveau réveil et nouvelle journée.

J’arrive, Louise est évidemment pas là. Je stagne devant la porte quand une petite nana passe.

– Vous êtes la remplaçante ? Je vous ouvre.

Je me contente de lui sourire. Avec la clé de Clèm, je pourrais entrer, mais je vais pas lui demander… Je peux enfin m’asseoir. J’allume ma machine et un message sur mon portable me siffle. C’est où ton boulot j’ai oublié de te demander ? On pourrait peut-être déjeuner ensemble ? Ah, je lui réponds quoi ? Faut pas que je me fasse griller ! Ça va pas être simple, je connais pas mes horaires de pauses. Hop, parti ! Clèm revient avec juste un smille de tristesse, celui qui a une petite larme au coin de l’œil.

En fait, je sais pas ce que ça lui ferait si elle savait que j’étais assise dans son fauteuil, face à sa connasse de collègue qui l’emmerde depuis si longtemps. Je sais pas ce qui est le mieux… Qu’elle le sache ou pas ?

La grognasse arrive, les cheveux ébouriffés, le manteau serré autour d’elle. Vu sa coiffure, je l’accueille comme je peux.

– Du vent, non ?

– Ah, comme tu dis, il fait un froid !

– Bof… Pas tant que ça…

Si elle marchait plus vite pour être à l’heure, ça la réchaufferait, non ?

Elle prend son temps règlementaire pour s’installer, accrocher son manteau au cintre, déverrouiller son armoire vide pour y ranger son sac… Pff… Ça fait déjà presque une demi-heure que je l’attends pour démarrer le boulot.

Ah ben tiens ! Voilà sa copine… Et maintenant, c’est leur pause !

– Toujours pas de café ?

– Je préfère celui du distributeur… Ça va plus vite.

– Ben, on est pas pressées !

Elles s’en vont. Qu’est-ce que je fais, j’appelle Clèm ? Non… Oh, et puis si !

– Tu vas ma belle ?

– Tu es pas au boulot ?

– Si, si, mais j’attends la collègue qui doit m’expliquer… Qu’elle soit dispo… Qu’elle soit là surtout…

– Elle est où ?

– Je sais pas… Partie avec sa copine… Pour un petit café sans doute…

– Il y en a qui se font pas chier… Moi, je m’emmerde…

– Je viens te voir si tu veux !

– Là ?

– Ah… C’est une blague !

Le téléphone du bureau me fait sa petite musique.

– Ah, merde ! Ça sonne sur le fixe…

– Oui, j’entends… C’est la même sonnerie qu’à mon taf !

– C’est les mêmes partout, tu sais… Bon, je te laisse.

On raccroche et ça sonne plus, tant pis ! Ça me fait du bien d’avoir le son de la voix de Clèm dans les feuilles. La collègue déboule dans le bureau. J’attaque direct.

– On s’y met ? Je commence à m’emmerder sérieux !

– Oui, oui, j’arrive… Il y a pas le feu au lac.

– Si tu continues à traîner partout, ça va venir.

– D’abord, je traine pas ! Je fais du social !

– Bon, ben écoute, moi je suis pas venue pour m’emmerder toute la journée, alors si c’est comme ça que toi tu le vois, je passe voir Christian et on met fin à ma mission. J’en trouverai une autre !

Je me lève et commence à quitter la pièce.

– Bon, ça va, excuse-moi. Allez, viens, on commence.

Je me repose les fesses sur le fauteuil et la quitte pas des yeux. Elle regarde partout sur son bureau. Elle a perdu quelque chose ?

– Tu cherches quoi ?

– Mon portable, je suis sûre que je l’ai posé là avant d’aller à la cafète, il y est plus…

Elle met ses yeux dans les miens.

– Pff…

– Attends, un i Phone tout neuf, tu plaisantes ?

– Je m’en fous de ton téléphone…

– Ben pas moi ! Tu l’as planqué ? C’est pas drôle, allez, donne…

– Mais je l’ai pas ton portable ! Je suis venue pour bosser, moi… Ton téléphone, je m’en tape.

Elle se lève, prête à repartir du bureau.

– Je vais voir à la cafète, on sait jamais…

– Ben c’est ça, va à la cafète…

Elle claque la porte. Je me retrouve encore seule à végéter dans ce putain de bureau. Quand je pense que Clèm avait du taf par-dessus la tête et que moi je me bats les couettes à longueur de journée… Le monde est mal fait… Fallait m’embaucher pour l’aider et non pour la remplacer ! Ben tiens, la poignée descend, j’attends, les yeux fixés dessus, et puis non… Elle remonte, la porte reste fermée et personne entre. J’ai trop envie, d’un café. Allez, je vais faire vite. Je fouille ma poche et merde, rien ! Même pas un pauvre petit euro. Je vais pas faire la manche dans les couloirs. L’autre, l’absente, elle a un petit pot dans le coin de son bureau avec des pièces dedans. Mais j’imagine sa tronche si elle entre pendant que j’ai les doigts dans le petit bocal… Je vais pas y toucher. Les réflexions après ! Je reste dans mon fauteuil et j’attends. Je fixe la poignée, elle bouge pas d’un millimètre. J’ouvre le tiroir du caisson de Clèm. Bonne surprise, des pièces. J’en prends, les tourne dans mes doigts… Allez, le café m’appelle, je l’entends du bout du couloir. Je m’approche de la porte, l’ouvre et je trouve, en face de moi, Louise qui revenait.

– Tu t’en vas ?

– Juste choper un café au distributeur, je reviens tout de suite.

– J’ai retrouvé mon téléphone.

– Ben tu vois, j’avais rien à voir dans la perte de tes objets fétiches.

Elle m’adresse une moue comme j’ai encore jamais vu. Qu’elle est moche ! Je file, il y a personne. Chance ! Le gobelet tombe, le liquide aussi. Ça bipe, c’est prêt ! Je retourne dans le bureau. Elle est encore là, c’est incroyable ! On va peut-être finir par y arriver à démarrer ce foutu travail.

– Bon, c’est quoi le projet trente-six ?

– Ah, c’est compliqué. Je sais pas par où commencer pour que tu comprennes.

– Par le début ! Je suis pas trop débile, je devrais percuter.

Elle me regarde avec une drôle de grimace sur le visage.

– Alors voilà, le projet trente-six, c’est un projet…

Ça frappe à la porte.

– Oui ?

Sa copine débarque toute souriante.

– Tu as trois minutes, faut que je te parle d’un truc.

– A la pause, tu veux ?

– C’est urgent…

– Ben, qu’est-ce qui t’arrive ?

– C’est mon mari, il vient de m’appeler, faut que je te raconte.

Louise appuie les deux mains sur le bureau et se redresse.

– Tu m’excuses Maxime, je reviens tout de suite.

– Je suis plus à ça près !

Je tourne mon café. Quelle galère ces deux gonzesses ! Le temps que l’autre lui raconte ses aventures, j’ai le temps de boire tranquille.

Le problème, c’est que l’heure tourne et que Louise revient pas.

C’est sans doute le moment de déjeuner, j’entends beaucoup de pas dans le couloir. Qu’est-ce que je fais, j’y vais ? Bon, j’attends encore un peu, après je dérape.

Un bon quart d’heure et toujours personne. Je chope mon blouson et sors, j’ai pas de clé pour fermer, tant pis, ça va rester ouvert. Je me faufile jusqu’au trottoir et pars direct à gauche. Je vais bien trouver un bistrot pour m’enfiler un croque-monsieur.

Mon assiette terminée, j’y retourne.

Je suis encore pleine de courage mais si je fais le pied de grue à longueur de journée, ça va pas durer.

J’arrive devant la porte, elle est fermée. Merde, comment je fais ? Dans quel bureau elle est, la petite nana qui m’a ouvert ce matin ? Je m’appuie au mur et tripote mon téléphone. J’ai un petit jeu dedans, un peu con-con certes, mais là, il va m’aider à attendre. La fille de ce matin arrive.

– Ah, ben vous êtes tout le temps dehors !

– J’ai pas la clé…

– Faut en demander une à Gislaine, elle en a en rab.

– C’est où, chez Gislaine ?

– Là, au bout, la dernière porte à droite.

– Ok, merci.

Je file chercher une clé. Je peux m’installer.

Je sais plus quoi chercher sur internet… La porte s’ouvre sur Louise. Ah, ça va commencer peut-être !

Elle s’installe et chope son téléphone.

– Je l’éteins.

Quelle bonne nouvelle !

Elle me dirige dans le dossier du fameux projet trente-six. J’ouvre des fichiers, mais je comprends pas ce qui manque.

– Le travail me semble bien aboutit.

– Oui, mais faut tout récupérer et faire la mise en page finale dans In Design.

– Bon, ben qui fait quoi ?

– Ben moi, In Design, c’est pas mon fort.

– Je t’explique si tu veux.

– Ah c’est gentil, oui, tiens viens à côté de moi.

Si on bosse sur son ordi, tout sera à son nom, alors que si c’est elle qui vient taffer sur le mien, ce sera au nom de Clèm, ce qui serait justice !

– Viens plutôt là, je vais faire les manips, ça va aller plus vite.

Elle se déplace avec son fauteuil et se colle à mes côtés.

– Bon, tu veux quoi comme présentation ?

Elle marque un blanc.

– D’habitude, c’est pas toi qui la fais ?

– Ben non, c’est l’autre.

– Clémentine ?

– Tu connais son nom ?

– Christian a dit que je remplaçais une certaine Clémentine, je suppose que c’est d’elle dont tu parles.

– Oui, c’est elle… Mais elle me brouille tous les fichiers, je peux rien faire derrière elle.

– En même temps, ta copine disait hier qu’il y avait plus rien à retoucher, alors…

– Faut que ça reste mon boulot, tu comprends ?

– Mmm… Et pourquoi ce serait pas un boulot commun ?

– Parce que c’est mon projet ! C’est moi qui l’ai proposé, c’est donc moi qui dois le rendre finalisé.

– Tu l’aimes pas beaucoup, Clémentine, dis-moi !

– Elle travaille trop vite, elle connait tout.

– Ah…

Ça toque à la porte.

– Oui ?

– Coucou…

Je fixe sa copine qui affiche un sourire figé.

– Ah non ! Là, on bosse ! C’est vraiment pas le moment !

Louise se tourne vers moi, puis vers sa copine. L’autre dit rien. Louise se tortille sur son fauteuil et prend, après la fermeté de ma remarque, une voix toute timide.

– Tout à l’heure, là, je peux pas…

Un peu de sérieux quand même !

La copine quitte le bureau en oubliant son sourire débile.

On passe beaucoup de temps à déplacer des images et autres textes pour mettre d’aplomb cette mise en page.

– Ah, mais tu es aussi rapide que Clémentine… Va moins vite, je comprends rien de ce que tu fais.

Dans un de mes mouvements, ma main effleure sur sa jambe.

– Excuse-moi.

– C’est rien…

– C’est pas grave…

– De quoi ?

– J’imagine que le projet doit être rendu bientôt.

– Le plus rapidement possible, oui…

– Alors, si tu comprends pas, c’est pas grave… Faut qu’on avance.

Elle se tait, me regarde faire et quand je me tourne vers elle, elle me sourit.

L’après-midi est même pas terminée, qu’elle reçoit un appel sur le fixe.

– Oui, excusez-moi, j’arrive tout de suite.

Elle raccroche.

– Le boss m’attend, on a rancard et j’avais oublié.

Elle dégage. J’en profite pour faire toutes les sauvegardes dans la foulée, maintenant que j’ai le dossier complet.

Comme elle revient pas, je pars.

Clèm est endormie sur le canapé. Elle respire tellement calmement que je la laisse rêver dans les bras de Morphée.

Ce matin, au taf, je trouve Louise assise à son bureau, avec des lunettes noires.

– Malade ?

Elle relève le nez vers moi, mais me répond pas. Ben, qu’est-ce qu’elle a ? Sa copine vient la chercher pour le petit café. A elle, Louise sourit pas non plus, juste elle se lève. Elle ôte ses lunettes en quittant le bureau, sans un mot pour moi. C’est son rancard d’hier avec le boss ?

Les jours de cette première semaine se ressemblaient tous.

J’ouvre les dossiers sur lesquels on a travaillé jusqu’à vendredi soir et me jette sur les propriétés. C’est toujours Clèm qui en est l’auteur. Parfait !

Louise arrive en retard. Elle a toujours ses lunettes qu’elle remet en franchissant le pas de la porte, puis elle se pose.

La matinée s’écoule, elle trifouille des trucs entre son sac et son bureau, je peaufine la présentation du projet. J’enregistre avec un mot de passe et je pars déjeuner.

A mon retour, Louise est toute énervée devant son ordinateur.

– Un problème ?

Elle relève pas les yeux sur moi.

– Ça marche pas.

– De quoi ?

– Le fichier, je peux pas l’ouvrir.

– Attends, ferme tous les fichiers, je vais regarder.

Je les ouvre un par un et ôte la protection.

– Ben si, ça fonctionne très bien, vas-y, ouvre-les.

Elle recommence.

– Pourquoi ça marchait pas tout à l’heure, ça me gonfle.

– Arf… Je te dis, c’est pas grave…

– Je veux pouvoir accéder à tout, tu comprends ? A tout ! Le chef m’engueule parce que c’est pas fini. L’autre, elle travaille toujours dans son coin et je sais jamais où elle en est.

– En même temps, si tu es pas là pour regarder…

– Comment ça, je suis pas là ?

– A la cafète… En réunion… Ou à faire du social…

Elle ôte ses lunettes.

– Ecoute, la semaine dernière, je t’ai trouvé sympa, comment on bossait, tout ça… Mais faudrait pas que tu me fasses des réflexions en changeant de camp.

– Ah, mais je dis ça, je dis rien… C’est pas mon problème, moi, je m’en fous… J’ai pas de camp… Je la connais pas ta collègue… Si tu veux on continue à bosser comme avant ?

Elle remet ses lunettes… C’est un jeu ?

– Tu veux ? Allez, viens là…

Elle se déplace en tirant son fauteuil derrière elle. Comment elle se traine ! Tout près de moi, elle s’installe. Je rouvre la fameuse mise en page.

– Les couleurs, ça va pas du tout !

– Avec tes lunettes aussi…

– Bon, bon, continue.

Je m’affaire à choper le reste des documents à présenter. Je copie, je colle, je déplace… Premier plan, arrière-plan… Je superpose… Deux bonnes heures quand même, avec Louise, coincée à mes côtés.

– Voilà, là, ça te va ?

Elle regarde par-dessus ses lunettes.

– Ça va plaire à Christian ! En plus, c’est une présentation que je peux défendre…. Tout à fait dans la lignée de mon travail… Le projet tel que je l’avais imaginé ! Je vais lui servir ça comme je sais très bien le faire. Un beau travail, bien fignolé comme il les aime !

– Alors… Heureuse ?

Elle me regarde de travers. J’ai dit une connerie ?

– Juste tu l’as fait un peu dans le style de l’autre.

– Clémentine, tu veux dire ?

– Oui…

– C’est mieux, non ?

– Ben pourquoi ?

– Pour que tu le défendes comme les autres, faut qu’il ressemble à d’habitude…

– Mmm… En plus, ce qu’elle fait, ça plait toujours à Christian.

Je suis bien contente de l’apprendre !

– Ça devrait lui aller, alors…

Elle se frotte les mains l’une contre l’autre.

– Je boirais bien un café.

Elle sort du bureau en prenant soin d’ôter ses lunettes noires. J’en profite pour refaire une sauvegarde de tout le dossier. C’est long les photos, merde ! Ah, voilà, c’est fini juste quand elle rentre. J’éjecte la clé USB et la fourre discrètement dans ma poche pendant qu’elle pose son café au bout du bureau.

– Bon, on fait quoi maintenant ?

– Mais tu es pas possible ! Maintenant, on fait rien !

– Tu vas faire ton quart d’heure social ?

– Hé, je fais ce que je veux…

– Oh, ça va… Si Christian se pointe, je lui montre le boulot ?

– Ah, mais non ! Tu lui montres rien du tout ! C’est moi, c’est à moi !

Elle est toute rouge, une vraie pivoine ! Elle va me sauter à la gorge.

– Oh, là, calme-toi…

Elle passe la main dans ses cheveux et est presque à retirer ses lunettes noires.

– Mais ça va pas, non ?

– De quoi ?

– Tu touches plus à rien ! Dans la semaine, c’est moi qui lui amène le projet ! Tu as compris ?

– Mmm…

– D’ailleurs faut que je passe voir ma copine…

Elle prend son manteau et quitte le bureau en claquant la porte.

Je suis au distributeur pour me prendre un thé glacé. A la machine, je croise Christian.

– Ah, Maxime, vous vous en sortez du projet ?

– Oui, c’est…

Je m’arrête net.

– C’est quoi, ça devrait être fini, non ?

– Oui, oui, ça l’est… Enfin…

– Je prends une boisson et vous me montrez.

Je suis coincée ! Il est là, à pas me lâcher du regard. Je pars vers le bureau, il me suit. J’entre, il entre aussi. Bon, j’ai pas le choix !

– Allez, montrez-moi ce que vous avez fait.

Je clique sur le fichier et la maquette du fameux projet s’ouvre. Avec la roulette de la souris, je fais défiler les pages une par une. Il se frotte le menton avec la main.

– Pas mal… Pas mal… C’est de vous, de Louise ou des deux ?

Ah, là, merde, merde, merde ! Qu’est-ce que je dis ? Elle a rien fait l’autre fumiste.

– Et bien… C’est…

– C’est vous ! Louise travaille pas dans ce style… C’est très bien, ça me fait un peu penser au travail de Clémentine…

– Ah ?

– Oui… Elle travaille bien Clémentine… Le seul problème, c’est qu’elle s’entend pas avec Louise…. Ça va vous, avec Louise ?

– Pour ce que je la vois…

– Comment ça ?

Sa question m’emmerde… Je reste bloquée.

– Bon, je vous propose qu’on revoie le projet ensemble demain, avec Louise.

– Ce qui serait bien, c’est de pas dire à Louise que je vous l’ai montré ce soir…

Dans ses yeux, je vois son étonnement.

– A quelle heure, demain ?

– On commence à neuf heures… Neuf heures dans mon bureau ?

– Très bien !

Il s’en va. Je colle un post it sur le clavier de Louise pour l’informer du rancard avec le boss.

Clémentine m’attend dans le salon. Elle dort pas, elle lit une revue, avachie dans un fauteuil, les jambes par-dessus l’accoudoir.

– Ah, je t’ai pas entendu arriver, ça va ?

– Ça va, ça va…

– Ta journée ?

– Rancard avec le boss demain matin à la première heure.

– Waouh ! Tu as enfin pu faire un boulot ?

– Faut que je lui présente, oui.

– Et ça va le faire ?

– Je suis pas inquiète.

On finit la journée avec rien.

Neuf heures moins dix, je me prends un café au distributeur et je file dans le bureau. Louise est pas là et mon post it est toujours sur son clavier. Neuf heures, je vais chez Christian.

– Louise est pas avec vous ?

– Elle est pas arrivée.

– Bon, on commence, montrez-moi.

– Il y a pas de changement depuis hier soir, vous savez.

– Je me doute, mais ouvrez-le quand même.

Je fais les manipulations et recommence le défilement des pages une par une.

– Arrêtez-vous, oui, là, sur celle-là.

Je lâche la souris, la mise en page reste figée sur son écran à la page sept. Je le regarde, il semble réfléchir. Je dis rien, j’attends qu’une idée émerge de sa cervelle.

Ça toque à la porte.

– Oui ?

Louise ouvre et entre.

– Excusez-moi, j’étais…

– A la cafétéria, oui…

– Mais je…

– Asseyez-vous !

Elle se pose à côté de moi et le téléphone de Christian sonne.

– Ah, excusez-moi.

Il décroche et pendant qu’il parle dans le combiné, Louise se rapproche de mon oreille.

– Tu aurais pu me prévenir.

– Je l’ai fait.

– Oui mais fallait le faire plus tôt.

– Et comment ?

Christian raccroche, elle se redresse. On est toujours arrêté sur la page sept.

– Tenez Louise, mettez-moi ça devant et ça derrière. Et puis changez le contraste, là c’est trop clair.

Elle chope la souris et commence à cliquer dans la page. Elle cherche le menu dont elle aurait besoin, se promène partout et le boss se tripote les doigts.

– Bon, vous y arrivez ?

– Ben…

– Maxime, faites-le, j’ai pas tout mon temps.

Contrariée, elle me refile la souris et je fais ce qu’il demande.

– Voilà, c’est exactement ça. Bon, on continue. Page suivante.

Je passe à la page huit, puis doucement à la neuf, puis la dix, puis… On arrive au bout de la présentation.

– Bon, bien, c’est bien, c’est très bien même.

Le visage de Louise se détend.

– Maxime, vous me le sauvegardez sur mon poste, s’il vous plaît.

Je m’exécute, lui colle un dossier en plein milieu de son bureau que j’appelle Projet trente-six et lui place la sauvegarde dedans. Je montre avec le doigt sur son écran.

– Voilà, il est là.

– Merci, vous pouvez y aller.

On se lève toutes les deux.

– Maxime, restez, s’il vous plaît.

Je regarde Louise qui me jette un œil noir. Tiens, je remarque qu’elle a pas ses lunettes aujourd’hui ! Elle quitte le bureau, je me rassoie.

– Maxime, c’est évidement vous qui l’avez faite cette mise en page.

– Heu…

– Bon, j’ai bien vu que Louise… La mise en page, c’est vous, non ?

– On peut rien vous cacher…

– Vous m’avez pas répondu hier, vous vous entendez comment avec Louise ?

– Ben, c’est-à-dire que…

– Pas facile… Oui… Clémentine, la salariée que vous remplacez, a du mal avec elle aussi… Alors je cherche à savoir laquelle des deux…

C’est l’occasion de sauver la vie de Clèm ! Mais comment m’y prendre sans me faire griller ?

– Je connais pas la personne que je remplace… Je peux pas vous dire…

– Oui, mais sur Louise, vous avez bien un avis ?

Je la descends ou pas ? Ce serait le moment pourtant…

– J’ai un avis… Oui…

– Et ?

– J’ai le sentiment qu’elle connait pas trop bien les programmes…

– De fait, ils sont complexes… Moi, j’ai le sentiment, comme vous dites, que Clémentine les maîtrise très bien ces programmes et que Louise court un peu derrière.

– De ce que j’ai vu en arrivant, ce qui était déjà réalisé, était très bien fait.

– Oui, mais qui les a réalisés justement ? Comment savoir ?

Je lui parle des propriétés ou pas ? Le nom de Clémentine est partout à la racine des fichiers, ça trompe pas. Allez, je m’en fous tellement de l’autre conne, si ça peut aider Clèm, je balance.

– Vous pouvez lire les informations de chaque document.

– Les informations ? Quelles informations ?

– Le nom de l’auteur, les dates de création, de modification et d’accès aussi…

– Ah, mais je vois tout ça où ?

Je rouvre la mise en page et lui montre.

– Voilà, vous voyez, là, c’est Clémentine qui l’a créé, les dates où elle a travaillé dessus et tout…

– Mais c’est génial ! Et j’ai ça pour tous les documents ?

– Pour tous, oui…

– C’est parfait. Je vous remercie Maxime.

– Si je peux rendre service…

Je me lève et quitte son bureau. Un café au distributeur et retour dans ma case.

Louise est scotchée au dossier de son fauteuil, les bras croisés et les lunettes noires sur le pif.

– Qu’est-ce qu’il te voulait ?

Une idée, vite !

– Me parler de mon contrat.

– Ah… J’ai cru un moment qu’il allait te poser des questions sur mon projet…

Pff… Je vais mentir, ce sera plus simple.

– Mais non… Qu’est-ce que tu vas chercher…

Elle enlève ses lunettes.

– Bon, je vais déjeuner !

– Déjà ? Il est même pas onze heures…

Elle chope son portable.

– Ah oui, dix heures quarante-cinq… Bon, je vais à la cafète, alors.

Elle s’en va, je lui dis rien. Moins je parle, moins je mens. C’est pas que ça me gêne de lui mentir, mais faut que je trouve les idées…

Je suis à pianoter dans le vide d’internet… j’ai plus de boulot… Le boss se pointe.

– Louise est pas là ?

– A la cafétéria.

– J’ai regardé tous les fichiers, il y en a pas un seul qui vienne d’elle.

– Mmm…

– Vous pensez que ça veut dire que…

– Que c’est Clémentine qui se les ait tous fait !

– Bon, faut que je voie leur problème autrement… Je commence à comprendre pourquoi Clémentine a tant de mal avec Louise.

J’en rajoute une couche ou pas ? C’est le moment rêvé !

– Apparemment, c’est Clémentine qui se farcie tout le boulot… Louise récupère juste derrière et ni vu, ni connu, c’est une affaire qui roule !

– C’est pas normal quand même… Chacun doit être reconnu pour ce qu’il fait.

– Je suis bien d’accord… Mais des fois… Piquer le boulot de sa collègue… C’est tellement plus simple que de le faire soi-même…

– Je pense que je devrais mettre Louise sur autre chose et laisser à Clémentine ce qui lui appartient. Je devrais pas vous dire ça à vous, ça vous concerne à peine… Mais comme c’est vous qui m’avez ouvert les yeux avec ces foutues informations…

– Je garderai ma langue, rassurez-vous.

– Je vais recevoir Louise quand même.

– Alors, ça risque de me retomber dessus.

– De fait… Oui…

Il se gratte la tête.

– Vous êtes sur quoi, là ?

– Sur rien… Je sais pas ce que je dois faire… Louise m’a rien dit…

– Bon, écoutez, vous allez partir, ce sera plus simple.

Ah ben, il est gentil lui !

– Et mon contrat ?

– Vous restez chez vous, il y a plus que deux jours…J’appelle la compta, que vous ayez pas un mauvais souvenir de nous, et puis, qui sait, on peut être amené à se revoir ! J’appelle l’agence aussi, pour leur faire part de ma satisfaction. Et à titre personnel, je vous remercie ! Et vous, vous restez chez vous…

Je trouve sa proposition tout à fait sympathique. Mais je vais dire quoi à Clèm ?

– Et je pars quand ?

– Maintenant si vous voulez.

– Bon…

J’éteins l’ordinateur, ramasse mes clics et mes clacs et lui donne la clé.

– Faut la rendre à Gislaine.

– Je le ferai, encore merci Maxime.

On se sert la main, je m’en vais.

– Tu es déjà là ?

– Oui, mission terminée.

– Ah…

On déjeune ensemble au bistrot.

– Dis-moi, on a un grand week-end de libre ?

– Ben oui, mon arrêt dure encore.

– On se bouge ?

– On peut.

On fait des projets pour les quelques jours à venir.

Clémentine est très souriante. Son break lui fait beaucoup de bien.

Réveil à une heure ingrate, café, douche, fringues, elle est prête pour aller au boulot.

– Allez, courage.

– J’en ai besoin, c’est sûr.

– Tiens-moi au courant.

Elle referme la porte derrière elle. Que va être sa journée ?

Je pense, tout d’un coup, que si Louise prononce mon nom, ça va pas le faire…

Je me fade les lessives de notre petite virée, le rangement de l’appartement et les courses.

Clèm rentre rayonnante.

– Ah ben, ça a l’air d’aller, ma belle…

– Tu devineras jamais !

– Non, de quoi ?

– Louise…

– La chieuse, là ?

– Oui, elle !

– Ben quoi ?

– Elle a été virée.

– Pourquoi ?

– Je sais pas… Mais il paraît que ça a été sans appel.

– Waouh ! Champagne !

Il fait super beau, Clèm et moi, on se promène dans les rues. Il y a un monde fou, le soleil… Ça y est, le printemps est enfin là ! Je la sers contre moi, histoire qu’on se perde pas. Plaf ! Je m’emplafonne une bonne femme… Des lunettes noires… Mais c’est Louise ! Coucou ? Non, pas coucou ! On se connait pas…

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Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-20-3

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