Samuel

– Excusez-moi, vous connaîtriez pas une personne qui s’appellerait Maxime, par hasard ? C’est une femme…

Le petit mec s’adresse à Clémentine.

– Eventuellement…

Je fronce légèrement les sourcils.

– Et vous lui voulez quoi à cette Maxime ?

– Lui parler, juste lui parler.

Clèm continue avec le mec.

– Lui parler… Juste à elle ?

– Vous la connaissez ou pas ?

– J’en connais une… Mais je sais pas si c’est celle que vous cherchez.

– Une femme qui s’appelle Maxime, il doit pas y en avoir cinquante.

– Peut-être…

Le jeune mec gigote sur ses pieds, se frotte les paumes des mains comme s’il avait froid.

– Vous savez où je peux la trouver ?

Il sort son portable.

– Un numéro peut-être ?

– Oh, là, doucement. Je donne pas les numéros comme ça.

– Mais vous l’avez ?

– De quoi ?

– Ben, son numéro.

– Je crois pas, non.

– Ah…

Il semble déçu de la réponse et range son téléphone dans la poche arrière de son jean.

– On pourrait se poser dans un café ?

Il est bien entreprenant ce garçon.

– Pourquoi c’est moi que vous avez abordée sur le trottoir ?

– J’ai une photo, une photo qui a plus de trente ans, mais vous lui ressemblez beaucoup à la fille qui est dessus.

– Vous l’avez là, la photo ?

– Oui…

– Faites voir.

Le mec fouille dans la poche intérieure de son blouson et tend le papier cartonné à Clèm.

– Ça fait plusieurs fois que je vous croise dans le quartier et à chaque fois, je me dis que ce doit être vous qui êtes sur cette photo.

Je me penche par-dessus son épaule pour regarder. Ah, là, là, d’où il la sort cette photo ? C’est bien Clémentine dessus ! A côté, je sais aussi que c’est moi, mais mon visage, de trois quart arrière, est tellement tourné qu’il peut pas me reconnaître. Ça fait un bail ! On avait tout juste une vingtaine d’années… Vingt-cinq peut-être… C’était où déjà ? Je sais même plus… Mais qu’est-ce que Clèm fait gamine là-dessus ! Elle reprend sa discussion avec le mec.

– Vous étiez pas né à cette époque !

– Non…

– Pourquoi vous me rechercher ?

– A vrai dire, c’est l’autre que je cherche.

– Ah…

– Mais on la voit pas bien, je peux pas la reconnaître avec ça.

– Et vous avez pas d’autres photos ?

– J’ai retrouvé que celle-là.

Depuis le début, je me tais, mais là, j’ai une envie pressante.

– Café ?

– Oui, Ma…

Clémentine s’arrête net, on a eu chaud aux plumes ! On se pose l’une à côté de l’autre, à une table de quatre, et le petit mec s’installe en face de nous.

– Vous vous appelez comment ?

– Samuel.

De nouveau, le silence s’établit entre nous. Que lui dire à ce garçon ?

– Bon, Samuel, la photo, je la reconnais.

Il a les yeux qui pétillent.

– Et l’autre, à côté.

– Il y a si longtemps…

– Mais vous la connaissez la femme d’à côté ?

On lui ment ? Faudrait déjà savoir qui c’est ce mec ! On va pas étaler notre vie dans le vague.

– Je me reconnais très bien sur votre photo, c’est bien moi, effectivement.

– Et l’autre, c’est Maxime, non ?

– Faudrait déjà que je me souvienne… Des années je vous dis, ça date de mes vingt ou vingt-cinq ans peut-être…En tout cas, j’avais pas encore trente ans.

– S’il vous plaît, faites un effort.

– Pourquoi vous chercher cette femme ?

– C’est compliqué… Je peux pas le dire comme ça… Faudrait… Faudrait… Je sais pas… Mais c’est pas facile…

Allons bon ! Pourquoi je végète au fond d’une histoire si compliquée qui date de Mathusalem ?

– Faudrait déjà s’assurer que la Maxime que vous recherchez est bien celle que je connais.

– Comme c’est bien vous sur la photo, c’est forcément la même Maxime.

– A moins que j’en ai connu plusieurs.

– Ah ?

Le regard du mec se trouble. Clèm lui colle le doute mais elle le laisse pas mariner trop longtemps.

– Bon, admettons que j’en ai connu qu’une et que c’est la même que la vôtre…

– Oui…

– Qu’est-ce qui est si compliqué ?

Le mec baisse les yeux, regarde son café qu’il tourne sans cesse.

– L’histoire… Là d’où ça vient…

– De quoi ?

– Ben, tout ! Tout vient de là.

– De cette photo ?

– De cette époque surtout…

– Ah…

Je fouille dans ma mémoire. J’essaie de me souvenir de quand c’était réellement. Qu’est-ce qu’on faisait à en ce temps là… Je me rappelle plus… C’est chaud… Pourquoi il nous recolle notre passé dans la tronche ? Je sais même plus si à ce moment-là, c’était une partie de ma vie agréable ou pas. Et Clèm ? Elle sait ou elle a oublié ?

Le mec pose ses yeux, tantôt sur elle, tantôt sur moi, tantôt sur sa tasse de café vide. Pourquoi il recherche l’autre femme de la photo ? Maxime… Moi !

– Si vous m’en dites pas davantage, je peux pas faire grand-chose pour vous.

– Ça fait un moment que je vous ai reconnue, mais d’un autre côté, ça fait si peu de temps aussi… J’ai pas du tout pensé à la façon de vous aborder…

– A quoi me dire, non plus. Vous êtes perturbé par votre audace ?

– Un peu oui…

– Vous semblez effectivement troublé.

– Je suis ému surtout… J’ai l’impression que je vais enfin arriver à quelque chose que j’attends depuis si longtemps…

– Et ça vous inquiète ?

– Ça me fait un peu peur, oui…

– Ecoutez… Samuel, c’est ça ?

– Oui.

– Bon, Samuel, je vous propose que vous y pensiez de votre côté, moi j’essaie de me souvenir aussi et on se retrouve un autre jour. Vous voulez ?

– Je vous retrouve comment ?

– Comme tout à l’heure.

– Et pour Maxime, son numéro ?

– Je sais pas, je vais voir… La photo ?

– C’est la seule que j’ai… J’aimerai mieux… Mais si vous voulez…

– Gardez-la. On se donne du temps.

– Combien ?

Clèm sort son portable

– Donnez-moi votre numéro, c’est moi qui vous appellerai.

Elle pianote les chiffres de Samuel dans son répertoire. On se lève, ils se serrent la main.

– Je peux vous demander votre prénom ?

– Clémentine.

– Bon, ben, au revoir, Clémentine.

– Au revoir, Samuel.

Puis c’est à mon tour.

– Madame.

Je me contente juste de lui sourire. Il s’en va.

On se rassoie.

– Qu’est-ce qu’il a à focaliser sur moi, ce gamin ?

– Gamin, gamin…

– Il a une vingtaine d’années ce mec, pour moi, c’est un gamin.

Clémentine me sourit.

– Il a un souci avec sa photo, mais va savoir lequel ?

– C’est le nœud de son problème, Max, ça oui.

– Et ça a l’air chaud pour lui d’en parler.

– Mmm… Apparemment, c’est à toi qu’il voulait en parler.

– Pas à moi, non, à Maxime !

– Heu…

– Je te propose que ça, on lui dise pas.

– De quoi ?

– Que je suis Maxime.

– Faut pas qu’on se plante.

– Je change de prénom. Appelle-moi autrement.

– Et tu veux que je t’appelle comment ?

– Tu choisis ma Clèm chérie… Dis, la photo, tu t’en souviens ?

– Très vaguement…

– C’était où ?

– Je sais plus, mais il y avait quelqu’un d’autre.

– Ben évidemment ! Si on est toutes le deux sur la photo, il y a forcément une troisième personne pour la prendre.

– Mais c’est sans doute pas la seule photo de ce moment.

– Il dit qu’il en a qu’une.

– Qu’il en a retrouvé qu’une ! Il y en avait donc d’autres, Max.

On quitte le bistrot. Trois courses au passage et l’appartement.

– Max, tu avais, quelque part, un carton blindé de vieilles photos ?

– Heu… Oui…

– On fouille ?

– Si tu veux…

Je chope le carton en question, tout en haut de la penderie et le ramène dans le salon. On se pose les fesses par terre, coincées entre le canapé et la table basse et j’ouvre la boite.

– C’est trillé ?

– Que dalle, c’est tout en vrac.

Je pose un paquet devant nous. Clémentine en attrape une et me la colle sous le nez.

– C’est qui ?

– Pff… Je sais plus son nom.

Elle en tire une autre au hasard.

– Et là ?

– Attends, on va pas se faire tout mon passé.

– On fait comment ?

– Sur la photo du môme, tu avais un pull beige, moi un noir, et on avait les cheveux mi-longs, blonds et bouclés. On pourrait déjà en chercher une qui y ressemble.

– Avec les cheveux alors, parce que les fringues…

– Oui, les cheveux.

On en passe toute une série où j’ai les cheveux courts, ébouriffés. Clèm bloque sur une photo. Je me penche vers son épaule pour regarder.

– Elle est carrément mignonne cette petite nana.

– Ah, ça… Mais tu l’as pas connue celle-là.

– Dommage !

– Tu aurais tout fait pour me la piquer…

– C’est sûr… Cela dit, j’ai jamais réussi à t’en voler une !

Je lui montre un autre visage.

– Tiens, celle-là, tu l’as connue.

– Ah oui ! Attends… Elle me dit quelque chose… Attends… Elle s’appelait… Heu… Mélissa, Mélanie… Amélie… Non, Ophélie…

– Ophélie… Pff… J’ai jamais été avec une Ophélie.

– Aurélie… Ah, je sais plus… C’était O quelque chose, non ?

– On s’en fout.

Je retourne la photo. Louise…

– Ben tiens, c’est marqué derrière… Louise.

– Ah, rien à voir !

Je balance la photo dans le tas de celles qu’on a déjà regardées. On continue à tout retourner. Les souvenirs !

– Un coup à boire ?

– Yes !

Clémentine va chercher les verres. Elle revient.

– Tiens, regarde, tout ça, c’est une série où on est nous deux.

– Ah, donne, on va rigoler.

On se plonge dans le passé qu’on a en commun. C’est beaucoup plus drôle que mes aventures sans elle. On retrouve des gens qu’on avait totalement zappés.

– Ah, putain !

– Quoi ?

– Regarde…

Elle me passe la photo. On est les mêmes que sur celle que nous a montré le gamin, tout à l’heure. Les mêmes ! Habillées pareilles, coiffées pareilles, tout pareil !

– Nous y voilà…

– Ça nous dit pas qui est la personne qui tient l’appareil photo.

– Attends…

Je vois Clèm qui réfléchit. Elle appuie le dos sur le montant du canapé, la tête penchée en arrière sur les coussins. Ses yeux se ferment. J’attends un moment et bois une gorgée de rosé.

– Ça te revient ?

– Des vagues images, mais tellement vagues…

– On continue, on va peut-être finir par tomber sur la pièce du puzzle qui nous manque.

On passe des photos. J’ai pas souvenir d’avoir connu autant de gens.

– Ah, là…

Elle me prend la photo.

– Fait voir ? Ben tu as les cheveux courts, c’est pas…

– Non, mais là, la fille, c’était une drôle de nana.

J’arrache la photo des mains de Clèm.

– Donne-moi ça !

D’un coup, je retourne la photo.

– Pas de nom…

– Faut deviner. Allez Max, vas-y, cherche ! C’est tes copines, pas les miennes.

– Je sais plus, comment veux-tu… En même temps, je crois bien que celle-là avait un nom bizarre.

– Bizarre de quoi ?

– Etranger, qu’on entend jamais à Paris. Ça commençait par Dré quelque chose… Je sais plus.

On trifouille, on retourne tout. Les piles se cassent la figure sur la table du salon.

– Bon, attends, celles qui nous intéressent pas, on les re-balance direct dans la boite, ce sera plus simple. On fait des tas avec les autres.

On commence à s’organiser dans nos recherches. Les paquets se font en fonction de la longueur de nos cheveux.

– Ah, mais là, j’ai vers les trente-cinq ans, tu peux la bazarder.

– Je l’aime bien celle-là.

– Ah…

– Si, tu as une expression rigolote.

– Fais voir que je regarde bien.

Je mate la photo et instinctivement la retourne.

– Quatre-vingt-quatorze… Pff, ça date !

– Ta jeunesse, ma belle, toute ta jeunesse !

– Tu déconnes, j’avais plus de trente ans… Alors ma jeunesse…

– Je parle de l’intérieur, Max…

– Ah ! Alors j’ai encore vingt ans.

– Heu… J’irai pas jusque-là…

– Méchante !

– Bouh ! On fait une pose ?

– Quelle heure il est ?

– Vingt-trois heures trente.

– Ah, la vache !

– On laisse tout en plan, on continuera plus tard. Allez, au pieu, demain je bosse.

On ripe vite fait sous la couette, on a même oublié de manger, tant pis ! Une autre fois.

Clémentine part au boulot, je reste à l’appartement. Dans le salon, les piles de photos. J’y touche pas, juste je fouille dans le carton, voir ce qu’on y a laissé. La quantité de photos qu’on fait quand on est jeune, c’est fou ! Je les regarde… Des fois, je trouve un prénom derrière, des fois non. Et même quand il y a le prénom, je me souviens pas forcément de l’histoire.

En fin de matinée, je tombe sur plusieurs photos identifiées Louise. Je les mets de côté. Pourquoi ? Je sais pas, mais son nom revient et j’en fais un paquet. Un tas spécial Louise.

A force, avec tous les prénoms qui sont derrière, je fais de nouvelles piles sur le tapis. La fin d’après-midi arrive et j’en ai partout.

Clémentine glisse sa clé dans la serrure. Enfin.

– Tiens, regarde, j’ai fait plein de petits tas.

Elle se rapproche.

– Dis, j’y pense, le mec, il sait peut-être qui a pris la photo qu’il nous a montré ?

– Demande-lui…

– Je vais pas l’appeler !

– Mets-lui un texto.

– Pas con…

Elle bidouille sur le clavier de son portable.

– Regarde, j’ai mis ça. Savez-vous qui a pris la photo ?

– Allez, envoie.

Hop, c’est parti !

On va attendre qu’il revienne. Mais on attend pas longtemps.

– Tiens, le revoilà.

– Et il dit quoi ?

– Marie-Louisette.

– Nous voilà bien…

– Que faire ?

– Attends, cet après-midi, j’ai fait des piles avec les prénoms. Et Marie-Louisette, j’avais pas.

Elle retourne tout pour choper les prénoms. Bien installée dans le canapé, elle regarde toutes les photos.

– Ecoute Max, c’est pas possible que tout ça te dise rien. Il y a forcément des trucs qui doivent te revenir.

– Oh, dis, tu y es aussi sur la photo du môme… C’est d’ailleurs toi qu’on reconnait, pas moi !

Clémentine continue de trifouiller les photos et reste bloquée sur une, collée devant ses yeux.

– Qu’est-ce qu’elle est canon cette fille !

– Montre.

Elle tourne la photo vers moi.

– Agathe… Humm…

Elle, je la reconnais. Agathe, elle était sublime. Hyper bien gaulée, belle au possible. Une sacrée nana. Si elle a pas finie mannequin, c’est le monde à l’envers ! Mais j’ai jamais vraiment été avec elle, c’était juste une copine pour jouer.

– Dis donc, Max, tu t’es tapée des belles nanas quand même.

– Attends, c’est pas toutes des ex !

– Beau catalogue en tout cas…

– Allez, on se fait à manger au lieu de dire des conneries.

– C’est pas des conneries, elles sont souvent belles à regarder.

– A regarder, oui, mais je te dis, je les touchais pas toutes…

– Dommage pour toi…

– Allez, viens…

On se rapatrie dans la cuisine pour se préparer un petit dîner. Le téléphone de Clèm siffle pendant qu’elle tourne l’omelette.

– Tiens, je te relaie, et toi, tu lis.

Elle glisse les doigts sur l’écran.

– C’est encore le môme.

– Ah, il a oublié quelque chose ?

– Je sais pas…

– Ben regarde, il veut quoi ?

Elle glisse sur l’écran et le message apparaît. Elle lit pour elle.

– Ben alors, il veut quoi ?

– Il donne une précision.

Elle me tend le téléphone et me prend la spatule des mains. Je regarde les mots du môme. Marie-Louisette… Enfin, je veux dire Louise, c’est comme ça que Maxime l’appelait. Juste Louise. Je tombe sur le tabouret avec le téléphone de Clèm dans les mains. Merde, Louise ! J’ai fait un petit paquet avec des photos de Louise…

Faut que je me souvienne de cette fille, c’est elle qui intéresse le gamin.

– Alors, une Louise, tu as bien ça dans ta bibliothèque…

– Ben oui, j’ai fait une pile avec une Louise.

– Va chercher celle-là, on va y arriver.

Je vais au salon choper les photos de Louise. Il est petit le paquet…

– Tiens, j’ai pas grand-chose avec elle, regarde… Si ça te parle…

– Donne, ça va me revenir.

Louise, Louise… Je cherche aussi dans mes souvenirs. Elle me dit rien.

– Il y a que le môme pour nous rafraichir la mémoire… On vieillit, Max…

J’ai beau mater les photos de Louise, elle me parle pas vraiment. Clèm les passe une par une devant nous.

– Je vois pas…

– Clèm, fait un effort !

– Je suis crevée… On verra demain.

On va sous la douche et au plumard. Sous la couette, sa main me cherche. Je me rapproche de son corps.

– Viens, viens tout près.

Je me colle contre elle, elle écarte le bras pour me laisser passer et me resserrer.

– Tu te souviens pas de la Louise en question ?

– Chut…

– Oui, chut…

On s’endort.

J’en ai marre d’être envahie de tous ces paquets de photos. Allez, je les balance dans la boite. Ce soir, quand Clèm rentrera, le salon sera nickel ! Je garde juste les photos identifiées Louise, on sait jamais, si la mémoire me revient… Je les planque dans le petit présentoir qui sert pour le courrier. Là où on dépose celui qui doit partir, celui qui vient d’arriver et celui dont on sait pas quoi faire…

Clèm revient du taf de bonne heure.

– Ben ma petite Clèm, qu’est-ce qui t’arrive ?

– Plus envie…

– Mmm. Un bon resto, ça te dit ?

– Je suis embrouillée…

– Qu’est-ce qui te perturbe ?

– Le gamin, le gamin… Il veut nous voir…

– Te voir !

– Nous voir, toi aussi… Il a peut-être des doutes.

– Des doutes, il doit en avoir… Mais sur moi, ça m’étonnerait…. Tant que nous, on a pas compris, c’est pas la peine de le revoir.

– Emmène-moi…

– Je t’enlève même, si tu veux.

– Chiche, allez, enlève-moi.

Je la serre encore plus fort et la soulève du sol.

– Oh, là !

– Ben quoi ? Je t’enlève.

Le resto. Louise, faut qu’on arrive à s’en souvenir. Il s’est passé quoi avec cette nana ? Je sais même plus… J’ai même du mal à me souvenir de l’époque où on l’a connue.

On se pose dans le salon rangé. Sur le canapé, l’une à côté de l’autre, ma tête tombe sur son épaule. Elle me fait glisser jusque sur ses genoux. A cette hauteur, mes yeux tombent sur une photo qui est restée collée au tapis. Je la chope et me retourne sur le dos. Je regarde, je suis coiffée comme sur celle du môme. Même longueur, même coupe, mêmes ondulations. Je reste fixée sur cette image. Clèm, qui avait posé la tête en arrière, revient vers moi.

– Tu regardes quoi ?

– Une photo qui était restée par terre.

– Et ?

– Elle est troublante.

– Comment ça ?

– Je suis la même que sur celle du gamin.

– Fais voir.

Je la lui donne.

– Ah, là… De fait… C’est évidement à la même époque. C’est qui le mec en arrière-plan ?

– Heu…

Je me redresse et viens, la tête sur son épaule.

– Je sais que je l’ai connu, ce type, mais j’ai complètement oublié son prénom.

– Mais c’était le mec de qui ?

– Peut-être celui de Louise…

– Elle avait un mec ?

– Je sais pas… Je sais plus… Si je me souvenais de cette meuf, je me souviendrai aussi du reste.

Je réfléchis encore, cherche dans le fond de ma tête. Qu’est-ce qu’il me reste de cette période ? Clémentine cogite également.

– A le voir dans le fond, ce type, j’imagine bien une nana dans ses bras.

Je saute sur ses mots.

– Et, tu arrives à refaire l’histoire ?

Elle jette la photo dans la boite.

– Ça commence à me dire quelque chose… Tu te souviens pas, Max, quand on avait une trentaine d’années, on était partie dans une grande maison, à la campagne… Une très grande maison, avec des jeunes qu’on connaissait pas forcément. Tu te souviens ?

– Vaguement, ça me dit très vaguement quelque chose.

– Et ben, je me demande si la photo du môme et celle-là, elles viennent pas de cette maison, justement.

– Tu crois ?

– Peut-être, ils étaient tous plus jeunes que nous…

– On était déjà des vieilles ?

– Pour eux, on était des vieilles, sûrement. Mais on l’était pas plus que ça.

Je me repose la tête sur ses genoux, les pieds qui dépassent sur l’accoudoir. Elle pose une main sur mon ventre que j’entoure des deux miennes.

– On avait le recul qu’ils avaient pas encore.

– Mais dis-moi, Clèm, tu te souviens, finalement ?

– J’ai des images qui me remontent.

– Raconte.

– J’ai un sentiment qui me traverse, il me semble qu’on représentait quelque chose à leurs yeux. Le décalage était intéressant.

– On est resté longtemps dans cette maison ?

– Un peu, oui… Une semaine peut-être. Repasse-moi les autres photos que ça me ranime un brin les neurones.

Je me dépêche, fouille dans le présentoir à courrier pour les récupérer, toutes celles qui correspondent à ce moment précis, avec Louise, et que j’avais mises de côté. Plus je les regarde, plus ça me revient aussi. Cette semaine, avec tout plein de gens dans cette grande maison.

– Elle était complètement isolée cette maison, non ?

– En lisière de forêt, je crois…

– Ah, mais Clèm, c’était au tout début de notre rencontre, non ? On se connaissait à peine.

– Voilà, tu y es ! Et tu étais venue avec, heu… Comment elle s’appelait déjà ?

– J’étais accompagnée ? Ah, ça, je sais plus…

– Mais si ! Avec une petite nana, toute frêle. Attends, c’était une petite brune, bouclée avec des yeux super clairs…

– Pour moi, c’est très confus… Par contre pour toi…

– Mais si, Max ! Rappelle-toi, elle s’appelait Catherine ou Catèle ou…

Là, je percute.

– Ah oui ! Catheline !

– Voilà, Catheline, la belle Catheline.

– La belle, la belle…

– Attends, dans mon souvenir, elle est plutôt pas mal.

– Surtout toute petite.

– Elle tenait dans ta poche, Max !

– Tiens, regarde, c’est elle, non ? C’est vrai qu’elle était pas mal !

– Voilà, oui… Cette meuf, je la quittais pas des yeux.

– Ah, ben, tu flashais sur la belle petite crevette.

– Mais non, Max… Je la regardais tout le temps pour comprendre.

– Comprendre quoi ?

– Ce qui te charmait, toi, chez cette nana.

– Jalouse ?

– Je l’étais, oui !

– Tu l’es encore…

– Pff… Me cherche pas, tu veux ?

Elle fouille encore dans la boite magique qui renferme ma folle jeunesse.

– Ah, regarde, la série complète de ce moment-là.

Elle a dans les mains, un maximum de photos de cette fameuse semaine.

– Ah, non…

– Quoi ?

– Pendant que tu te trémoussais avec ta        crevette, j’étais à la colle avec Muriel.

– Muriel ?

– Tiens, c’est elle.

– Ah, là, mais oui ! Oh là, là, la gueule ! Ça nous rajeunit pas tout ça ! Clémentine et Muriel, le couple infernal…

– Heu, je voudrai pas dire mais Maxime et Catheline, c’était assez diabolique aussi.

– Mais attends, ça me revient, il y avait que nous qui étions comme ça. Les autres nanas étaient avec des mecs, non ?

– Ben tiens, on en revient à l’autre de toute à l’heure.

– Qui ?

– Le mec en fond, derrière toi… Elle est où cette photo ? Je suis sûre que c’était là aussi.

– Tu l’as balancée dans la boite.

Elle agite la surface des photos et tombe dessus.

– Regarde, l’arbre, là, c’est le même que sur cette photo-là.

– C’était bien là aussi donc.

– Ça nous dit pas ce que cherche le gamin !

– Faut qu’on reconstitue cette semaine, Clèm, on va trouver sans lui.

A force de se creuser les méninges, on revit cette partie de notre jeunesse. Avec des photos, on retrouve des noms, des évènements, des bouts d’histoire. Ça nous occupe plusieurs soirées quand même ! C’était notre époque pétards, picole et tous les débordements qui vont avec.

Clémentine étant assez douée pour reconstituer des passages de vie dans l’ordre, maintenant, on peut en parler un peu.

– Moi, j’étais venue en bagnole.

– Avec ta Muriel…

– Ah, mais c’est vrai, elle a pété un câble au retour.

– Ben, pourquoi ?

– A cause de toi.

– Mais qu’est-ce que j’avais fait ?

– Rien ! Mais comme j’ai passé des heures à mater Catheline, Muriel l’a mal pris.

– Catheline, tu t’en souviens bien, alors.

– Ben tu vois, je l’avais complètement zappée…

– Et le mec de la photo, tu le remets celui-là ?

– D’après tout ce qu’on a réussi à retrouver, je pense que, de fait, c’était le mec de Louise.

– Et Louise, tu crois qu’elle a quel rapport avec le môme ?

– Ben ça…

– On lui demande ?

– Attends, Max, on va pas se précipiter non plus. Il nous a lâché la grappe, on va pas aller le rechercher trop vite. Pour l’instant, on laisse courir.

– Il y avait que toi qui avais une caisse.

– C’était celle de mes parents, fallait que je la rendre impeccable… Avec la bande de zozos qu’on était, c’était compliqué.

– Et la fameuse Louise ?

– Ben écoute, je suis en train de me demander si la maison, c’était pas celle de sa famille ?

– Ah ! Mais je crois bien que tu as raison. Autant que je me souvienne, elle, elle savait toujours où se trouvaient les choses. Effectivement, ça pouvait donc être une maison qu’elle connaissait bien.

On finit par presque tout retrouver… Que presque ! On a pas forcément tous les détails, mais beaucoup de morceaux en tout cas. Le seul point noir, c’est le gamin ! Qu’est-ce qu’il a à voir avec cette semaine de débauche ?

On va se coucher tranquille. Ça fait drôle d’avoir tout ce bout de vie qui revient dans notre mémoire. On va en rêver ? Ça nous donnerait peut-être le fin mot de l’histoire.

Clémentine en partant au boulot, ce matin, me serre très fort dans ses bras. Pourquoi elle fait ça ?

Je range l’appartement, fais le ménage, les courses, et termine à la laverie. Deux machines complètes.

Le bruit de la porte et la voilà.

– Ben, tu as l’air contrarié !

– Non, ça va, ça va…

– Franchement, on dirait pas.

– Ah, mais tu as tout bien remis !

– C’était ma journée… L’aspirateur, les courses, le linge, tout !

– Waouh !

Elle sourit enfin. Quand elle sourit, son visage devient comme j’aime. Ses fossettes se creusent, ses yeux pétillent et ça lui va très bien.

– J’ai reçu un message.

– De ?

– Du gamin !

– Ah, non…

– J’ai eu la même réaction que toi, du coup, je l’ai même pas lu.

– Tu veux que je regarde ?

– Ben, si c’est pour nous bavasser, il fait chier…

– C’est peut-être aussi un peu son histoire à ce môme, va savoir… On sait toujours pas qui il est, finalement…

– Regarde si tu veux, mais tu me dis pas.

Là-dessus, elle me tend le téléphone. Je lis le texto. C’est possible pour vous qu’on prenne un verre ensemble, j’aimerais bien avec votre amie aussi. Bon, je fais quoi ? Je pensais, au départ, que ce gamin pourrait nous donner des infos, mais là, avec ce que j’ai reconstruit avec Clèm, je pense que c’est le contraire. Enfin, je sais pas… Surtout, je sais pas quoi faire. Elle m’a dit qu’elle voulait pas que je lui dise… Je lui dis pas ! Je repose l’appareil. Elle me regarde dans les yeux, j’affiche rien. Elle veut savoir, finalement ?

– Bon, Clèm, je fais quoi ?

Elle ferme les yeux, pose la main sur mon épaule. J’ai l’impression qu’il y a des bouts de cette semaine dont elle se souvient et qu’elle me les a pas racontés.

– Tu veux que je lui réponde, au gamin ? Ou on le laisse végéter…

Elle me serre l’épaule et vient poser ses fesses sur mes genoux. Ma main glisse dans le bas de son dos.

– Clèm… C’est quoi qui te prend la tête ?

Elle se penche, le visage caché dans mon cou.

– C’est pas forcément le môme…

– Ben c’est quoi ?

– J’avais revue Louise, après cette semaine de folie.

– Ah…

– C’est là que je lui ai donné la photo que le gamin nous a apporté.

– Elle était à toi ?

– Oui, je la connaissais cette photo. Elle me l’a demandé, je lui ai donné.

– Et alors ? C’est jamais qu’une photo…

– Pour elle, c’était important.

– Je comprends que dalle. Tu me dis pas tout sur cette semaine, Clèm, il me manque des bouts.

– J’ai un peu triché quand on a retrouvé tout ce qui concernait ce passage. J’ai fait semblant pour voir ce que toi, tu reconnaissais.

– Tu t’es foutue de ma gueule en somme !

– C’était pas l’idée de base, Max, excuse-moi.

– Bon, en même temps, ça m’a fait marrer de revoir tout ça. Ces nanas que j’avais complètement oubliées… Enfin, c’est pas grave !

– Non, c’est pas grave… Reste le môme, on lui dit quoi ?

– Faudrait déjà que tu saches ce qu’il dit, lui…

– Mmm… Dis-moi…

– Il veut prendre un verre et il dit avec nous deux.

– On fait quoi ?

– C’est comme tu veux, Clèm. Toi, tu as toutes les cartes en mains, pas moi.

– J’en ai pas beaucoup plus que toi, tu sais…

– Tu me raconteras quand même… On laisse passer la nuit, on verra demain ?

– Oui, voilà… Demain…

Le nez dans les cafés, je sens Clémentine au taquet ce matin. Elle se prépare et s’habille d’une manière très élégante.

– Je vais lui dire qu’on se voit ce soir, au même endroit que la dernière fois, ça te va ?

– Si tu veux, on fait comme tu veux…

– Bon, je lui envoie cette proposition et toi, pour le rancard de ce soir, tu t’habilles.

– Je vais pas y aller à poil !

– Non, je veux dire, tu fais un effort, tu te mets classe.

– Tu crois que c’est utile, vraiment ?

– Oui, Max, classe !

Elle part à son taf, je reste. Elle m’en a rien dit de plus.

Je bidouille sur mon ordi toute la journée, en caleçon, T-shirt et pieds nus. Clèm me bip d’un texto. On retrouve le gamin à dix-sept heures au bistrot. Ah, faut que je me prépare. Ok, j’y serai. Je vais sous la douche et m’habille comme elle a dit, classe !

Dix-sept heures pétantes, je suis sur le trottoir, devant la terrasse du bistrot. Je vois Clèm qui traverse la place, je l’attends. Le gamin arrive aussi. On pénètre l’abreuvoir et on s’installe au fond, sur une table de quatre.

– Vous vous appelez comment, déjà ?

– Samuel, mais vous pouvez me tutoyer.

– Ce sera plus simple, oui.

Je les regarde se faire les politesses d’entrée.

Je pense vraiment que Clèm a des souvenirs dont elle m’a pas parlé. Ce qu’elle m’a pas dit, elle va le sortir au môme ? Pff… J’en doute. Faudrait déjà savoir ce qu’il a dans le bide ! Elle attaque direct.

– Bon, tu voulais nous revoir.

– Oui, mais je suis un peu intimidé…

– Ecoute, je vais être assez directe.

– En même temps, je préfère…

– Tu nous as parlé d’une certaine Marie-Louisette que Maxime appelait Louise, c’est ça ?

– Oui…

– Tu vois, notre problème, c’est qu’on sait pas à qui on parle…

– Je suis… Je suis le fils de Marie-Louisette.

– Ah…

Elle marque un blanc.

– Et pourquoi tu cherches la femme qui s’appelle Maxime ?

– C’est là que tout se complique… Mais vous savez qui c’est cette femme ?

– Peut-être…

Le gamin se tourne vers moi, alors que j’ai encore rien dit.

– Excusez-moi, je peux vous demander votre prénom ?

Et merde ! On y a plus pensé à ça…. On devait me le changer et on a zappé. J’improvise.

– Mathilde.

– Ah…

Clémentine se tourne vers moi, je pose la main sur sa cuisse et presse un peu. C’est le premier qui m’est venu… Mathilde, Maxime, après tout, on s’en fout. C’est presque pareil !

– Depuis que je vous ai vu, la dernière fois, je pense que c’est peut-être vous, aussi, sur la photo.

– Ah… Ça nous dit pas pourquoi tu la cherches tant cette Maxime…

– Ma mère m’en parlait souvent… Enfin, Marie-Louisette, je veux dire…

– Oui, on avait compris… Et elle est où Marie-Louisette ?

– Elle est décédée l’année dernière.

– Ah, merde ! Pardon…

Un ange passe.

– Vous savez, sur la fin, elle souffrait beaucoup, c’était mieux pour elle que ça s’arrête.

– Mmm…

Je suis un peu plantée.

– Mais quand même, cette Maxime, c’est dommage que je la retrouve pas.

Clémentine se ragaillardit un peu.

– Et tu lui dirais quoi ?

– Je sais pas… Ma mère m’en parlait très souvent… Elle l’aimait très fort… Et si je la voyais…. Peut-être que ça m’aiderait… Je sais pas…

– Tu veux que ça t’aide à quoi ?

– Je sais pas… Je saurai sans doute pas quoi lui dire à cette femme… C’est compliqué pour moi… Mais si elle, elle me parlait de ma mère… Peut-être que je pourrai comprendre…

– Tu sais… Je l’ai effectivement connue ta mère… Mais c’était il y a bien longtemps… Sûrement avant que tu sois né… J’ai pas souvenir que Louise ait eu un enfant…. C’était donc avant…

– Justement… Elle me parlait d’un moment mémorable pour elle, où elle était partie dans la maison de son grand-père…

– C’était où ?

– Au-dessus de Pont de l’Arche, en Normandie.

– Voilà, c’est ça qui me manquait, le lieu…

– J’ai vu plein de photos de jeunes dans cette maison… De ma mère là-bas… Avec ses amis de l’époque… Et il y avait très souvent la fameuse Maxime, aussi… Elle regardait ces photos là avec insistance.

– Elles sont où les photos ?

– Je les ai plus… C’est tout un bout de sa vie qui est parti avec elle…

– Comment ça ?

– Elle m’avait dit qu’elle voulait être enterrée avec les photos dans une enveloppe… Je lui avais promis…. J’ai fait comme elle voulait… Et les photos sont parties avec elle.

– Mais celle de l’autre jour ?

– Je l’ai retrouvé après… C’était trop tard pour la déposer avec les autres… J’ai plus que celle-là.

– Je vais te dire, Samuel… Sur la photo que tu as, c’est Maxime qui est avec moi.

– Je la retrouverai jamais cette femme si vous m’aidez pas.

– Peut-être… Je sais pas… Peut-être que ça nous regarde pas… Mais si tu en disais un peu plus… Peut-être que je ferai ça pour toi.

Encore un silence avant que les mots du gamin reviennent.

– Comment vous dire ?

– Comme tu le sens… Simplement… Tu as quel âge ?

– Je viens d’avoir vingt-et-un ans.

– Et ton père ?

– Je le connais pas. Ma mère disait qu’elle avait pas voulu rester avec lui… Que c’était juste comme ça… Elle voulait un enfant, mais pas vivre avec un homme… J’ai compris, avec la manière dont elle m’en parlait, que lui, il sait même pas que j’existe.

– Tu portes pas son nom ?

– J’ai celui de ma mère… De lui, je sais juste le prénom.

– Et c’est ?

– Frédéric.

– Frédéric… Frédéric… Ah, mais oui ! Frédéric… Mac… Ma… Mathilde, le mec, c’est lui… C’était Frédéric !

Le gamin me regarde.

– Vous aussi vous y étiez dans la maison du grand-père ?

Faut pas que je me fasse griller.

– Ben oui, tu vois… On était toute une armée de potes là-bas.

– Elle parlait des gens, mais je me souviens pas de votre nom.

– Ah… Elle m’avait sans doute oubliée… Mais c’est pas grave…

– Quand même, sur les photos qu’elle me montrait, jamais il y avait une Mathilde.

Qu’est-ce que je peux lui répondre pour nous sauver la mise ?

– C’est que c’était moi qui les prenais, les photos, peut-être…

Clèm se tourne vers moi et sourit. J’ai bien esquivé ? Le gamin pipe pas.

– Ça te ferait souffrir de nous dire de quoi elle est décédée, ta mère ?

– C’était tellement pénible pour elle, à la fin que, vous savez, c’était mieux comme ça… Elle est morte d’une sclérose en plaque…. Ça a commencé par des paralysies… Et puis… C’est encore douloureux pour moi d’en parler… Ça fait tout juste un an… Vous comprenez…

Le gamin a les yeux très brillants.

– C’est bon Samuel, on en parle plus dans ce sens-là.

– Merci.

Il se frotte les yeux, les joues. Je caresse doucement la jambe de Clèm. Là, j’ai besoin de sentir qu’elle est tout près de moi. On laisse un peu de temps au môme, qu’il se ressaisisse.

– C’est bizarre quand même que les photos, ce soit que vous qui les ayez prises.

Là, faut un gros mytho, mais j’ai pas d’idée…

– Ma… Mathilde faisait des études de photo, alors c’était un peu normal que ce soit elle qui les ait toutes prises…

Beau mensonge… Je vais l’aider un peu.

– Et puis, tu sais, à l’époque, on avait pas de portables pour se flasher en deux secondes… Fallait du matos… Un vrai appareil.

Il nous regarde avec de grands yeux, j’ai l’impression de lui parler d’un autre monde… On était sur la même planète pourtant ! Je vais revenir dans le vif du sujet… J’ai envie de savoir aussi…

– Elle t’en parlait comment de Maxime ?

– Elle disait… Quand elle m’en parlait… Ces mots étaient toujours très tendres…

– Elle l’a connue pendant longtemps ?

– Ça, c’est aussi ce que je cherche à savoir…

– Louise… Je peux l’appeler Louise ?

– C’est comme ça que Maxime la surnommait… Mais ça me fait drôle de l’entendre… Chez nous, dans la famille, ils l’appelaient tous Marie-Lou…

Clémentine me rejoint dans l’échange avec le gamin.

– Tu sais, Samuel, autant que je me souvienne de cette époque, qui date tout de même de plus de vingt ans, je crois bien que tout le monde l’appelait Louise.

– C’est pas ce que disait maman… Elle, elle parlait que de Maxime…

– Pour t’en dire quoi d’autre ?

– Maxime… C’était pour elle la femme avec un grand F !

– Elle l’aimait un peu ?

– Vous rigolez… Passionnément…. Elle l’aimait passionnément.

– Et si tu la rencontrais, Maxime, tu lui dirais ça ?

– Oui ! Heu, non… Enfin, je sais pas… Peut-être… Mais j’aimerai bien que Maxime me raconte leur histoire… Si elles ont vécu longtemps ensemble ? Comment ma mère était à ce moment-là… Elle parlait de Maxime avec tellement de douceur…

– C’était comme une caresse…

– Oui, voilà… Comme une caresse… Je me dis que cette femme doit être particulièrement douce…

Oh, là… Faudrait que je le fasse redescendre sur terre mais j’ai pas les mots.

– Quand même, quand ma mère me racontait des bouts, ses yeux se mettaient à pétiller de bonheur, la musique de sa voix devenait toute calme… Souvent, elle me serrait dans ses bras. Je me blottissais contre elle et j’entendais les sons résonner à l’intérieur de son corps.

– L’histoire était ton câlin.

– Un peu comme ça, oui… Un gros câlin… Cette femme devait être très câline…

– Tu l’imagines comment ?

– Une voix douce, presque lente… Un regard clair, avec des yeux qui brilleraient au son de ses mots…

– Mais physiquement ?

– Je l’ai à peine vu sur les photos, et elle était très jeune… Maintenant, je sais pas, on peut tellement changer dans une vie… Maman, qui était plutôt ronde, à la fin de sa vie, elle était devenue si mince… J’avais tout le temps peur qu’elle se casse quelque chose, tellement elle était maigre… On voyait ses os, ses veines… Elle était devenue hyper fragile…

– Toutes tes questions, pourquoi tu les a pas posé à ta mère ?

– C’est elle qui me parlait de cette histoire… Je demandais pas… C’était juste quand elle voulait… Quand elle en avait besoin…

– C’était souvent ?

– Oui… Très souvent… Elle se passait les photos… Assise devant la table du salon… A la fin, dans son lit… Elle me demandait que je lui apporte…

– C’était aussi l’époque de ton père.

– Lui, je le connais que sur quelques photos… Je vous ai dit…

– Oui, Samuel, oui…

Clémentine assure un maximum la discussion. Il est émouvant ce gamin à parler de sa mère comme ça… A chercher à comprendre… Je fais une apparition.

– Savoir d’où tu viens ?

– Mais Ma…Mathilde !

– Vous avez raison, c’est ce que je cherche… Mon enfance… Ma toute petite enfance… Qui me chantait des chansons pour que je m’endorme, à part maman… Maxime peut-être ?

– Tu crois ?

– Ma mère disait que Maxime c’était une personne qu’elle avait tellement aimée… Elles ont vécu un moment ensemble…

Je regarde Clèm, interrogative. J’ai envie de partir…

– Samuel… Tu vas m’excuser… Tu sais, Clèm, mon rendez-vous !

Elle prend deux secondes pour percuter.

– Mais, oui… Oh, là, là… Et je t’avais promis de t’accompagner.

– On se reverra ?

– On s’envoie un texto, tu veux ?

– D’accord… Merci en tout cas…

On se lève et on dérape du bistrot.

– Allez, on se fait la bise ?

Sur le trottoir, on la lui fait, la fameuse bise. Samuel nous sourit et descend l’escalier du métro. On part dans l’autre sens.

– Clèm, faut que tu me dises, j’ai un grave trou, là… J’ai vraiment vécu avec cette femme ?

– Non, je le crois pas… Je pense que Louise est partie dans un souvenir de cette semaine qu’elle a arrangé à sa sauce.

– Pauvre gamin…

– Elle a dû se monter la tête toute seule, vivre avec toi dans ses rêves. Et, à force d’en rêver, elle y a cru.

– Comment lui dire, ça va le casser, le môme.

– Faut pas lui dire comme ça, c’est sûr !

– A l’écouter, je commençais à me demander si c’était pas moi qui avait fait un black-out sur cette histoire.

– Je pense que c’est Louise qui t’a complètement idéalisée après cette semaine d’excès.

– Pourquoi elle s’est focalisée sur moi ?

– Là-bas, tu rayonnais avec ta crevette. Tu étais toujours de bonne humeur, souriante, rigolote…

– J’ai bien changé.

– Pas tant que ça ! Quand tu veux, tu es encore comme ça… Avec un peu d’énergie en moins, certes…

– Mmm…

– C’est d’ailleurs là que tu m’as fait flasher aussi… Je comprends que Louise ait craqué sur toi…

– Au point de s’inventer un monde ?

– Une histoire au moins… Une belle histoire, qu’elle racontait à son fils, comme une vraie aventure…

– Et lui, il l’a cru.

– Comment veux-tu que ce soit autrement. Ta mère te raconte un bout de sa vie, tu la crois.

– D’autant qu’elle lui racontait en boucle apparemment, avec les photos pour en témoigner…

– Elle s’est créée un conte dont tu étais la fée.

– Faut pas exagérer !

– Visiblement, tu en étais l’égérie en tout cas. Dans l’histoire qu’elle racontait, elle pouvait bien te faire faire ce qu’elle voulait… Tu pouvais l’aimer aussi passionnément qu’elle t’aimait… Chanter des berceuses à son bébé pour l’endormir… Elle a fait de toi ce qu’elle a voulu dans son imaginaire.

– Jusqu’à ce que ça devienne vrai dans sa tête…

– Et dans celle de son gamin…

– Pas simple !

– Vaut mieux pas qu’il comprenne qui tu es.

– Ah, ben non ! Tu imagines l’embrouille !

– Allez, dodo ?

– Dodo !

Les cafés, les clopes, la douche, les fringues.

Elle part faire sa journée, je reste.

La semaine passe et on en parle plus.

Le week-end et on va voir la mer. Après quatre heures de route, on arrive sur les grandes plages. C’est paisible, il y a personne, c’est pas du tout la saison des petits braillards.

Alors qu’on marche dans le sable, le téléphone de Clèm siffle au fond d’une poche. Au moment où elle le sort, la pluie se pointe et nous glace le corps. Elle range vite fait le portable, sans regarder, et on se rapatrie dans le premier bistrot qu’on trouve d’ouvert.

– Mesdames ?

– Deux cafés, merci.

Je la fixe droit dans les yeux.

– Qu’est-ce qui t’arrive, Max ?

– Ton téléphone…

– Ah, oui, j’avais zappé.

Elle le sort et me le donne.

– Tiens, ça t’intéresse ?

– Ben, je sais pas…

– Lis, c’est un message.

Je tripote l’engin.

– Le gamin…

– Encore !

Je pose l’appareil sur la table, entre les deux tasses de café, sans lire les mots du môme. On regarde dehors la pluie tomber. Les flaques d’eau commencent à se former.

Le serveur arrive près de nous et regarde l’horizon.

– Martial, ça se lèvera ?

– Là… C’est comme ça pour trois jours !

Clèm penche la tête vers son épaule.

– On rentre ?

– Où, à Paris ?

– D’après Martial, il va faire dégueulasse tout le week-end.

– Ah, ben si Martial le dit, alors…

On récupère la caisse sur le parking, les kilomètres et on rentre à l’appartement.

Le nez sur les bavettes, je repense au gamin et lis ses mots. On peut se voir ? J’en informe Clémentine.

– On lui a pas répondu au môme de Louise.

– Non… Tu veux venir ou pas ?

– Pourquoi tu me demandes ça ?

– Comment tu t’appelais déjà ?

– Mathilde.

– Je m’y fais pas, j’ai peur qu’on s’embrouille…

– Alors déjeune avec lui, près de ton taf, l’heure sera limitée.

– Pas con…

– Quand il arrive, tu lui dis un truc dans le genre, j’ai qu’une heure de pause.

– Je vais faire ça…

Elle lui écrit une date de rancard. Et ça siffle direct du retour. D’accord, j’y serai.

– Ben voilà…

– Et c’est quand ?

– Demain, à midi et demi, là où on se retrouve des fois, tu sais ?

– Ah, oui, c’est sympa ce petit resto.

Elle part avec le rancard à l’heure du déjeuner. Je vais trépigner pendant sa pause. Qu’est-ce qu’elle va lui raconter ?

Je traine toute la matinée et vers les onze heures et demie, j’ai un coup de mou. Je m’allonge sur le pieu.

J’ouvre un œil, il est déjà quatorze heures passée. Un peu de ménage, il y a longtemps que l’aspirateur est pas sorti du placard. Je le passe partout dans le salon quand, sous le canapé, il se met à faire un bruit d’enfer. Je récupère le tuyau et trouve, collée au bout, un papier. C’est une photo… Encore ! On en a largué partout. Je la chope et la regarde. Louise, assise sur un tabouret. Je me laisse tomber dans le canapé, la photo dans les mains. Je suis derrière elle, penchée en avant, les bras croisés sur son torse, la tête sur son épaule. On est, Louise et moi, avec un grand sourire aux lèvres. C’est dans sa maison de famille ? Qu’est-ce que j’ai fait avec cette nana ? Je sais plus… Et si ce qu’elle raconte au gamin, c’était vrai ? C’est pas possible que j’ai oublié un bout de ma vie à ce point-là ! Non, ça peut être qu’une histoire qu’elle a rêvée trop fort. Un bébé, je m’en souviendrais quand même… J’aime tellement pas les bébés ! Je lâche la photo sur la table basse et range l’aspirateur.

Clémentine arrive.

– Hou ! Quelle journée !

– Fatiguée ?

– Un peu, oui…

Je pose pas de questions sur ce midi. Elle prend la photo que j’ai laissée sur la table.

– Ben voilà…

– Quoi ?

– Il m’en a parlé de cette photo aussi…

– Le gamin ?

– Oui, le gamin… Je te rappelle que j’ai déjeuné avec lui ce midi.

– Je sais… Mais j’attendais que ce soit toi qui viennes. C’était pas trop lourd ?

– Il reste bercé par cette histoire que lui racontait Louise. Mais il a de sérieux doutes quand même.

– Des doutes ?

– Sur toi… Il s’imagine que Mathilde et Maxime sont les mêmes.

– Ah, merde ! Tu as réussi à t’en sortir ?

– J’ai fait ce que j’ai pu… Mais je crois qu’on le reverra pas.

Son regard part dans le vague.

– Je peux faire un retour en arrière ?

Ses yeux reviennent sur moi.

– Vas-y…

– Quand tu l’as revue à l’époque, Louise, c’était pour quoi ?

– Elle voulait avoir toutes les photos qui avaient été prises là-bas… C’était sans doute pour bâtir sa légende.

– Mais pourquoi avec moi ?

– Peut-être à cause de cette photo-là, justement… Celle que tu viens de retrouver…

– Je l’entoure juste avec les bras.

– Quand tu as fait ça, je me souviens très bien. Ta crevette a fait un gros caprice. Alors, elles sont allées s’expliquer toutes les deux dans la cuisine. Le verbe était haut. La jalousie de Catheline était plutôt féroce pendant que Louise, à l’intérieur d’elle-même, commençait à amasser les pièces du son puzzle. Son espoir…

– Lequel ? Tu m’as pas tout dit, Clèm… Quel espoir ?

– Mais Max, tu as de la merde dans les yeux ! Celui de t’avoir pour elle, évidement.

– Pff… Elle m’a jamais eue…

– Ben non, à son grand dam, justement !

– Et le gamin, il a fini par abandonner l’idée de retrouver Maxime ?

– Faut dire que je l’ai un peu aidé.

– Tu lui as pas dit que c’était moi ?

– Je lui ai dit que Maxime était une femme toute de légèreté, qui évoluait dans les vibrations de l’air… Qu’elle rendait jamais de compte à personne… Que même si je lui parlais de lui, elle voudrait sans doute pas le rencontrer… Qu’elle souhaitait s’alourdir de rien… Je l’ai senti d’abord un peu vexé, puis il s’est étonné… Il pourrait être un poids pour cette femme ? Je lui ai dit que c’était pas dans ce sens-là que je le disais… Mais que j’étais vraiment pas sûre qu’elle veuille bien parler de cette époque… D’ailleurs, je pensais que c’était mieux pour lui… Qu’il reste avec l’histoire dont Louise l’avait bercé… Les images, la musique des sons, la douceur qu’elle lui faisait passer à travers ses mots… Qu’il reste avec ce moment câlin, comme il le ressent au fond de lui… Ce serait peut-être décevant pour lui de découvrir sa petite enfance selon Maxime. Je lui ai dit que c’était certainement Louise qui lui en avait le mieux parlé… Les mots d’une autre femme égaleraient jamais ceux qu’il a entendus tant de fois et qui semblaient si tendres… Il s’est mis à pleurer, j’étais emmerdée… J’ai laissé passer un peu de temps, il a séché ses larmes… Mais j’avais peur qu’il me demande les autres photos, celles que tu as. Là, il t’aurait reconnue… Et puis non, j’ai compris qu’il respectait le vœu de Louise, qu’elle parte avec son histoire… Il la vénérait… Ça m’a bien aidé… Alors, j’ai conclu en lui disant aussi que si Maxime lui en parlait avec peut-être moins d’amour dans les mots, ça risquait de lui assombrir le souvenir qu’il a de l’histoire et de sa mère… Il a compris que c’était sans doute mieux qu’il cherche plus à te croiser…

– Merci Clémentine.

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Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-07-4

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