Le blouson

Très tard… Trop tard… L’attente, toujours… Elle viendra ? Elle viendra pas ?

Je m’en vais. Les rues et mes pas sur les trottoirs… Une terrasse envahie de fumeurs… Il fait froid ! Pourtant, à cette saison… Enfin… J’avance et la nuit me couvre, m’enveloppe. J’ai peut-être pas attendu assez longtemps ? Tant pis ! Je continue… Les réverbères dévoilent la saleté du boulevard sous mes pieds. Où est Clémentine ? Pas venue, rancard raté !

– Une petite pièce ?

J’ai pas, juste mes poches vides, enfin, presque vides…

Je trace mon chemin. Je vais finir par arriver. Des gens bavassent dehors, plantés autour des tables hautes, abrités sous les stores tirés. La bruinasse me glace le corps. Je marche plus vite. Froid, j’ai froid ! Dehors, mais surtout dedans. Pourquoi elle est pas venue ? Clèm… Pas là !

– J’ai besoin d’un euro, juste un euro.

Je relève le nez. Une gamine… Un pantalon troué et qu’un T-shirt sur elle, par ce temps ! Plutôt crade la môme. Les cheveux collés. Le regard vide. Mais surtout, l’expression triste.

– J’ai pas, non.

Son air… Tellement malheureux. Je sais bien que j’ai trois sous quelque part. Je fouille dans mes poches et la rattrape.

– Tiens.

– Merci.

Je continue d’avancer. Je l’ai jamais vue dans le quartier celle-là. Je me retourne, elle marche lentement derrière moi, un peu courbée en avant. Ses bras enserrent son ventre. Elle doit se cailler. Je m’arrête, face à elle.

– Tu as froid, non ?

Elle me sert une belle moue.

– Ça va, ça va…

Je vois bien que ça va pas ! Elle est transie. Je marche encore un peu et me stoppe pour de bon, devant l’entrée de l’immeuble. Le code, la grosse porte et elle, toujours derrière moi. Elle me regarde puis, quand mes yeux croisent les siens, elle fixe ses pieds. Je baisse les miens sur ses chaussures. Enfin, si on peut appeler ça des chaussures. La pauvre môme, elle repose sur rien.

– Tu veux te mettre au chaud ?

– La cage d’escalier… Beaucoup de monde passe ?

– Pas plus que ça, non.

– Je veux bien…

Elle me suit. Le second code et la chaleur de l’immeuble nous envahit jusqu’à faire de la buée sur mes lunettes. Le bouton de l’ascenseur, il arrive. J’ouvre, elle monte avec moi. Elle pue, c’est impressionnant ! Troisième étage, je sors et respire enfin.

– Je vais me planquer tout en haut.

– Viens, tu vas prendre une douche.

– Une douche ?

– Tu en as besoin.

Je sais pas si j’ai raison de l’emmener dans mon appartement. Je la connais pas … Elle entre avec moi.

– Tu as mangé aujourd’hui ?

– Pas depuis deux jours…

– La salle de bain est là, je te donne une serviette.

Je lui sors le nécessaire, qu’elle se lave. Des fringues propres aussi. Vue sa taille, elle rentrera sûrement dans les miens. Je pose le tout sur l’abattant des toilettes, face à la douche.

– Allez, va !

Pendant que l’eau coule, je lui prépare de quoi lui caler le ventre. Elle réapparaît, les cheveux trempés, habillée avec ses pelures.

– C’est pas la peine de te laver si tu remets des fringues crades.

– Mais…

– Va te changer.

Elle se renferme dans la minuscule salle d’eau. J’entends un gros bruit. Qu’est-ce qu’elle fout ? Juste le gros bruit et plus rien.

– Ça va ?

Elle me répond pas. Je toque.

– Hé, ça va ?

Toujours le silence derrière la porte. Je toque encore, rien. Je tambourine carrément, toujours pas de réaction. Je gigote la poignée, c’est fermé. Merde ! Dans le placard de la cuisine, je dégote un tournevis pour débloquer le verrou. La porte s’ouvre enfin. Je la trouve vautrée par terre, coincée entre le water et le bac à douche, la tête contre les tuyaux du lavabo. Elle a juste réussi à enfiler le jean. Je passe la main sur sa joue.

– Oh, oh, ça va ?

Elle ouvre les yeux. Je la prends sous les bras et l’extrais de la pièce. Elle est toute légère. Je la soutiens jusqu’au fauteuil du salon et l’abandonne là. Je reviens avec la chemise.

– Tiens, enfile-la.

Elle se bouge et couvre son torse. Je l’entends juste respirer lentement.

– Une cigarette ?

– Je veux bien, oui…

Je lui tends ma boite de roulées toutes prêtes que j’avais fait avant de sortir tout à l’heure. Elle en prend une. Le briquet et la fumée. Je m’éclipse à la cuisine, rapporter ce que je lui ai préparé à dîner. Je le pose sur la table avec un verre vide.

– Viens… Viens manger…

Elle se lève doucement et se pose sur la chaise, face à l’assiette.

– Vous mangez pas ?

– C’est déjà fait.

– Vous avez un peu de vin ?

– Du rosé, j’ai que du rosé.

– Ça ira bien.

Je me lève, prends son verre et en remplis aussi un pour moi. Elle a toujours le visage fermé. Un sourire, juste un sourire ? Même pas… Elle dévore mon frichti. Elle avait vraiment faim.

– Ça va, tu te réchauffes ?

Elle lève le nez de son assiette. Son regard fuit le mien, replonge dans la nourriture. Je fume ma clope pendant qu’elle, elle engloutit la bouffe. Je bois un peu de vin. Elle pousse avec son doigt ce qui reste au fond de l’assiette et avale la dernière bouchée.

– Encore ?

– Merci, ça va.

– Ça t’arrive souvent de te casser la gueule comme tout à l’heure ?

Elle répond pas… Elle sait peut-être pas ? La tête penchée en avant, le dos tassé.

– Je peux ?

– Vas-y, prends.

Elle rallume une clope. Il est carrément tard maintenant.

– Tu vas dormir dans le salon.

– Là ?

– Oui, là !

Elle regarde partout autour d’elle. La pièce, les fenêtres du bout.

– Pourquoi vous faites tout ça ?

– Pour rien… Tu avais froid, tu avais faim, je te donne ce que j’ai, c’est tout.

– C’est sympa… Pas beaucoup de monde ferait…

– Allez, on va dormir. Les coussins par terre, ça te va ?

– Ce sera toujours mieux que…

Elle se tait d’un coup.

– Que quoi ?

– C’est vraiment sympa…

J’installe les coussins par terre, ceux des deux fauteuils. Ça fait presque un matelas. Je lui ramène mon ancienne couette. Pas très chaude, elle fait des boules partout à l’intérieur, mais j’ai que ça.

– Attends, je te passe un T-shirt, tu seras mieux pour dormir.

– J’ai pas besoin.

Je lui donne quand même. Je quitte la pièce et ferme la porte. Dans ma chambre, sur mon lit, les yeux au plafond. Qui c’est, cette môme ? Je me déshabille et m’enfouis sous la couette. D’où elle sort ? Mes yeux se ferment très vite.

Mon café et du bruit dans le salon. Elle émerge sans doute. Elle se pointe, pieds nus, en culotte avec le T-shirt d’hier soir. Elle a des bleus sur les cuisses.

– Ben tu vois, tu en avais besoin finalement.

Elle répond pas, juste elle se regarde.

– Comment tu t’appelles ?

– Louise.

Ses cheveux relativement courts, tout ébouriffés sur sa tête, lui donne un air rigolo.

– Bonjour Louise… Café ?

– Bonjour, café, oui.

La Senseo, la dosette, et ça coule dans la tasse.

– Une clope ? Ça va bien avec…

On fume, le nez dans notre café. On dit rien. Louise… Quel âge elle peut bien avoir ? Je la regarde par intermittence. Elle est majeure au moins ? Ses yeux sont dans le vague. Elle a l’air si jeune… Une chance qu’on soit le week-end, je suis pas pressée ce matin. Mon téléphone me siffle depuis la chambre. Je vais le chercher. Clémentine ! Désolée pour hier soir, j’étais tellement… Tellement… Enfin… Je passe aujourd’hui. Ah oui, mais quand ? Parce que la gamine… J’en fais quoi ?

– Vous répondez pas ?

– Pour poser quels mots ?

– Je vais y aller…

– Et tu vas où ?

– C’est pas important, je vais, c’est tout.

– Tes fringues, un petit coup de laverie, non ?

– Ça coûte trop cher, j’ai pas assez de pièces pour ça.

– On va y aller quand même.

Je chope mon téléphone. Je vais à la laverie. Voilà, trois mots, juste pour dire à Clémentine que c’est pas la peine qu’elle débarque trop tôt.

Je descends avec la môme, ses frusques dans le sac des courses. Je fous tout dans une machine, mets les pièces à la banque de paiement et c’est le bistrot en attendant.

– Alors Louise, tu vas aller où ?

Elle plonge le nez dans son café. Son regard passe partout mais reste pas dans le mien. Elle se tord les mains sur la table.

– Je sais pas…

– Tu veux parler ?

Je vois bien, dans ses yeux, qu’elle a autant envie de dire que de rien me dévoiler d’elle.

– Je sais pas…

Elle sait pas… Elle sait pas où elle va, c’est sûr ! Mais quand même… D’où elle vient… Ça, elle le sait !

Elle dit toujours pas mais relève le visage vers le mien.

– Tu sais sourire ?

Elle me fait une vague grimace qui y ressemble. Je me marre. Elle repart les yeux dans rien et sourit au vide environnant.

– Ben voilà, tu sais sourire !

Elle revient vers moi et son regard dérape encore. Mon sourire à moi, elle le voit ? C’est l’heure de récupérer les fringues et de les balancer dans le sèche-linge.

– Là, faut rester, ça ferme pas.

– Pour ce qu’il y a dedans…

– C’est tes affaires, j’imagine que tu en as besoin.

Elle se pose les fesses sur un petit cube qui sert de tabouret. Je suis adossée aux machines vides. Je la regarde, elle se gratte les genoux à travers le jean. Elle arrête pas de gigoter sur son siège.

Le sèche-linge bipe la fin du cycle. On récupère les fringues, je les plis pour les caser dans le sac de courses.

– Tu remontes avec moi ?

– Je voudrais pas vous…

– Juste pour un café, ça te va ?

Elle me suit. Dans l’ascenseur, elle sent bon. L’appartement et le salon. Les coussins par terre, on réinstalle tout sur les fauteuils et on se pose dedans.

Sur la table basse, j’apporte deux tasses, du sucre, du lait et les petites cuillères. Grand silence dans la pièce. Elle tient pas en place, s’agite sur le siège.

– Je vais y aller.

– Tu as un chez toi ?

– Non… La rue ? Je sais pas… Je suis partie…

– Partie d’où ?

– Ben de chez moi… De chez mes parents…

– Tu as quel âge ?

– Vingt-deux.

– Menteuse !

– Dix-huit.

– Tu es sûre ?

– Oui, dix-huit ans…. Depuis cet hiver… A mon anniversaire, mes parents avaient invité la famille… Ils voulaient pas que je fasse une fête avec mes potes.

Elle parle enfin…

– Et avec tes potes, tu as rien fait ?

– Non, je suis partie.

– Tu vis dehors depuis ce jour-là ?

– A peu près, oui…

On boit le jus de la Senseo. La mousse que ça fait, elle en a sur les lèvres. On dit plus rien. Le silence nous observe, nous et nos tasses. Je lui jette des coups d’œil réguliers entre deux lapées.

– Je vais me changer.

– Reste comme ça.

– Mais…

– Prends le sac avec tes fringues.

Elle se redresse un peu dans le fauteuil.

– Tu as des projets pour aujourd’hui ?

– Faut que je trouve un boulot.

– Raison de plus alors, garde le jean et la chemise…

Elle me regarde droit dans les yeux… Enfin ! Mais ça dure pas… Ses yeux repartent déjà. Le néant de sa vie peut-être… Que faire ? Une môme, c’est une môme !

Ça gratouille à ma porte. C’est Clémentine sûrement. Il y a qu’elle pour me signaler de cette manière sa présence derrière la porte. Je vais lui ouvrir.

– Salut toi.

– Salut.

Elle me suit dans le salon.

– Je te présente Louise. Louise, Clémentine.

Mes gestes accompagnent mes mots.

– Bonjour.

– Bonjour. Je m’en vais.

Clémentine se cale dans le fauteuil où j’étais.

– Attends un peu…

Je refais un café et viens me poser par terre.

– Tu aurais pas un boulot pour Louise ?

Clémentine se tourne vers Louise.

– Tu cherches dans quoi ?

– Je sais pas… N’importe quoi…

– Tu sais faire quoi ?

– Tout, rien… Je peux faire… Oui, tout… N’importe quoi.

– C’est pas simple… Comme ça, là… Je vois pas.

– C’est pas grave, déjà vous avez été bien sympa avec moi.

La gamine se lève, moi aussi. Je mets ses frusques dans un autre sac qui ferme avec une glissière et lui tends. Elle esquisse un sourire et elle se penche vers moi, sans doute par réflex. Je m’approche et lui fais la bise. Elle sort sur le palier.

– Maintenant, tu sais où me trouver.

– Je sais pas si je…

– Comme tu veux, mais tu sais où je suis. Maxime.

– Hein ?

– Je m’appelle Maxime.

– Ah…

Elle me sourit. Mais là, elle me sourit vraiment. Elle se tourne pour descendre par l’escalier. Je referme la porte d’entrée.

– Qui c’est cette gamine ?

– Je sais pas… Je l’ai trouvée dehors… Hier soir… Sur le trottoir…

– Et tu ramasses tout ce qui traîne ?

– Elle était en T-shirt, frigorifiée, il pleuviotait à moitié, j’allais pas la laisser dehors par ce temps pourri.

– Elle est partie avec tes fringues.

– C’est pas grave… Elle a rien à elle, cette môme. En plus, si elle veut du taf, vaut mieux qu’elle ait des trucs corrects à se mettre sur le poil.

– Pas faux…

On décide d’aller bouffer au resto. On a nos petites habitudes. Le trottoir, la place, le fameux resto.

– Pourquoi tu es pas venue hier ?

– Comme je t’ai dit, j’étais tellement…

– Et tu t’es arrêtée là… Tellement… Mais tellement quoi ?

– Tellement… Fatiguée…

– Arrête tes conneries ! Tu étais pas fatiguée.

– Maxime, j’étais tellement… Je sais même plus… J’ai… Pff ?

– Quoi ? Tu as quoi ?

Le silence, le serveur nous apporte les assiettes.

– Tu avais bu, fumer ? Les deux ?

– J’ai peur…

– Peur ?

– En fait, c’est ça, j’ai peur, tellement peur…

– De quoi ? De qui ?

– De…

Elle attrape sa fourchette, son couteau et s’enfourne une bouchée.

– Pourquoi tu viens pas quand tu as peur ? Ce serait le moment, non ?

– Oui…

Je pense à la gamine pendant que je suis là, au chaud, à bouffer. Elle fait quoi ? Elle a une assiette devant elle ? Sûrement que non, elle a rien. Juste le trottoir et la grisaille parisienne comme horizon. Le métro peut-être ? Et encore, faut un ticket qu’elle doit pas avoir non plus.

– A quoi tu penses ?

– A la môme… Elle doit encore être dehors pendant qu’on se goinfre au resto…

– Elle reviendra pas.

– Tu crois ?

– J’en suis sûre.

Les derniers mots de Clémentine m’attristent. Elle va devenir quoi cette gamine, toute seule dans les rues ?

– Tu m’as pas dit, tu as peur comment ?

– Je sais pas Maxime, j’ai peur c’est tout.

– Quand on a peur, on a peur de quelque chose, non ?

– J’ai peur de… De… Je sais pas de quoi ?

– De toi !

Elle ferme les yeux, assise là, en face de moi. J’ai dit les bons mots ? Je sais pas… De quoi d’autre elle pourrait bien avoir peur ?

– Elle va dormir dehors la gamine ?

Ah, tiens ! Ça l’intéresse ou elle a envie de changer de sujet ?

– Sûrement, oui…

– Elle a pas de bol quand même.

Elle se recroqueville sur elle-même. Les mains coincées entre ses cuisses remontées à côté d’elle, sur la banquette. Elle se courbe le dos et penche la tête en avant, vers les genoux.

– Je crois vraiment pas que ce soit une question de chance.

Elle tourne la tête pour me faire une grimace.

– On s’en va ?

Sur le trottoir, Clémentine s’arrête net.

– On va aux puces ?

– Je me suis couchée tard, je suis claquée.

– La môme, tu la chopée où ?

– Là, au bout de cette rue. Je revenais, elle m’a taxée un euro et m’a suivie.

– Elle a quel âge ?

– Elle dit dix-huit ans. Mais je suis sûre de rien.

– Elle doit les avoir…

– Je sais pas… Je vais me faire une sieste.

– Je viens avec toi !

Clémentine dans l’ascenseur… Le palier, ma porte.

On se jette toutes habillées sur le lit. Pas deux minutes pour que mes yeux se ferment.

Je sens une main qui me pousse.

– Tu ronfles…

Je me tourne sur le côté et me rendors.

Je me réveille, Clémentine est plus là. Je me lève avec fainéantise. Au salon, je la trouve dans un fauteuil, à lire un bouquin qui trainait sur la table basse.

– C’est de l’hibernation, dis-moi !

– Il a aucun intérêt ce livre.

– De fait, c’est très chiant… Tu bosses demain ?

– Ben oui, j’ai encore au moins deux semaines avec ce boulot.

– Après, tu as autre chose ?

– Non, je verrais bien à ce moment-là.

– Si tu préfères, je peux te faire entrer dans ma boite. Tu auras un contrat, un vrai !

– Je m’en fous… Je veux pas être coincée. Là, je peux arrêter si j’en ai envie, ça gêne personne.

– Comme tu veux…

Ah ! Clémentine qui me propose encore du taf… Mais l’intérim, ça me va très bien. Dans sa boite, c’est tranquille aussi, mais faut y aller tous les jours. Elle peut pas faire des breaks quand elle veut. Elle a quand même une dizaine de jours en plus des congés normaux, mais c’est tout… Une dizaine. C’est déjà pas mal, c’est vrai, mais moi, j’en pose autant que j’en veux, des jours. Alors oui, après j’ai pas les sous, mais bon… Je préfère comme ça quand même. Quand je veux, c’est parfait pour moi. Et puis l’argent, ça m’a jamais intéressé. Je préfère choisir le temps à rien faire. Tant que je peux payer mon loyer… J’ai pas besoin de beaucoup…

Je regarde par la fenêtre, il pleut encore. Je repense à la gamine, dehors, sous la flotte. Elle a de quoi s’abriter ? Elle a même pas de blouson ou de veste, ou de… Je sais pas quoi, mais un truc qui lui tiendrait chaud. Je chope un vêtement dans la penderie.

– Allez, viens Clèm, on va retrouver la môme pour lui filer un blouson.

– Mais tu es malade !

– Non, pourquoi ?

– Comment veux-tu qu’on la trouve cette gamine.

– Je sais pas, mais si on essaye pas…

Elle se lève doucement. On s’enfile une veste chacune, un parapluie pour elle et une casquette pour moi.

– Fait chier ce parapluie, tu as pas un…

– Un chapeau, si tu veux.

– Fais voir.

Mon chapeau en feutre noir, avec les grands bords.

– Il est chouette.

– S’il y a du vent, faudra que tu le tiennes pour pas qu’il s’envole.

– Ce sera toujours moins chiant que le parapluie.

– Ça prend pas de place surtout.

Nous voilà sur le trottoir, le blouson sous le bras.

– On va par où ?

– Je sais pas…

– On va là où tu l’as trouvée hier.

On marche jusqu’au carrefour. Personne, enfin si, mais pas elle. On continue par la droite. Je pense aux entrées d’immeubles.

– Regarde les portes cochères, elle s’est peut-être mise à l’abri.

– On va pas toutes se les faire…

– Ben si !

Au détour d’un nouveau carrefour, on tourne à gauche. Dans cette rue, il y a plein de petits passages sous les immeubles. C’est parfait quand il pleut. Ça doit bien faire une heure qu’on crapahute sous la flotte et on l’a toujours pas trouvée.

– Bon, on rentre ?

– Et la gamine…

– Un jour tu tomberas sur elle par hasard, mais là, je la vois pas.

Clémentine trifouille le blouson pendant qu’on rebrousse chemin. Elle se fait toutes les poches.

– Tiens, une clé !

– Ah, mais c’est celle que j’avais perdue.

– C’est la clé de quoi ?

– Ben de chez moi.

– Imagine deux secondes qu’on l’ait trouvée, la môme, tu lui filais le blouson avec la clé de ton appart.

Je la regarde avec un air désespéré. Elle rigole.

– Ma pauvre chérie, tu as quoi dans le crâne ?

– Bon, donne-moi cette clé… Il y a rien d’autre ?

– Non, rien.

Je l’enfouis dans le fond d’une poche. Elle me cale le blouson dans les bras, on rentre. En bas de l’immeuble, je regarde à droite, à gauche, elle est pas là. On monte.

Un petit dîner. Une fois tout rangé dans la cuisine, je pense que Clémentine va partir, mais elle se bloque devant la porte d’entrée.

– Je peux dormir avec toi ?

– Tu vas pas bien ma belle, hein ?

– Pas trop, non.

– Allez, viens, reste là. On va dormir ensemble.

On s’installe dans le pieu et j’éteins la lumière. Sa chaleur, sous la couette vient jusqu’à moi. Elle se tourne en chien de fusil, je suis dans son dos à suivre ses formes. Ma main passe sur son corps et se stabilise sur son ventre. Je l’entends respirer et ferme les yeux.

Le réveil nous balance les petites infos pourries du matin. C’est l’heure d’émerger. J’appuie sur le bouton et file préparer les cafés. Au bout d’un petit moment, elle apparaît dans la cuisine.

– J’entends du piano.

– Du piano ?

– Oui, écoute.

Elle tend l’oreille.

– Ah oui !

– Il est débile, le mec qui joue… C’est pas une heure pour faire ses gammes.

– Il a mis la sourdine, on l’entend pas fort.

– Quand même… Complètement taré.

Mes deux cafés terminés, je me lève pour la douche Dans la chambre, je chope mon peignoir.

– Ah, mais c’est le réveil ! Je l’avais pas éteint.

– Pff… C’est toi, la tarée du matin !

– Oh, ça va…

Je file sous la douche, me mettre les idées en place. Un shampoing en prime et voilà.

– Tu te sèches les cheveux ou…

– Ça sert à rien, il pleut encore, non ?

– Je crois pas.

– Ça sèchera bien tout seul.

Clémentine se colle sous la douche. Elle ressort à poil et trempée.

– Ah merde, une serviette, attend.

Je cours dans la chambre lui en trouver une. Elle s’emmitoufle dedans. Un dernier café, le temps de sécher en douceur. On s’habille et c’est le rythme infernal qui commence. On va se séparer à l’entrée du métro, elle prend un bus de l’autre côté de la place.

– Tu reviens si tu veux.

– Ok, mais on court pas après la môme toute la soirée.

– Promis ! C’est con quand même, qu’on l’ait pas retrouvée.

– C’est con, oui. A ce soir, ma puce.

Elle dérape pendant que je descends l’escalier qui va m’emmener sur les quais puants.

Au taf, les toilettes sont toujours aussi crades.

– Ils pourraient faire un effort, c’est vraiment dégueulasse.

– De quoi ?

– Les chiottes !

– Ils ont personne pour nettoyer, la nana est partie sans crier gare.

– Ils ont qu’à en embaucher une autre.

– Apparemment, ils trouvent pas. Ça fait déjà deux femmes qu’ils essayent et visiblement, c’est pas ça.

– C’est pas compliqué de nettoyer des chiottes, merde !

J’allume mon ordinateur, j’ai pas envie de bosser. Le nez en l’air, je pense encore à la gamine. Elle est où ? Elle a disparue aussi vite qu’elle est arrivée dans le quartier. Le boss se pointe.

– Un problème Maxime ?

– Non, pourquoi ?

– Je vous entendais de mon bureau, râler après quelque chose.

– Ah oui, les toilettes, c’est vraiment insupportable.

– Oui, oui, je cherche quelqu’un de confiance. Il y a beaucoup de dossiers importants ici, on ne peut pas mettre n’importe qui dans nos murs.

– Evidement… Ça peut prendre un certain temps alors…

– Un certain temps, oui, peut-être.

Je me mets bien droite, devant mon écran… J’ai pas envie, non ! Mes yeux en l’air, et la collègue, juste à côté.

– Tu fais quoi ?

– Rien, je fais rien…

– Ben, tu devrais faire !

– Pas envie…

– C’est pas une question d’envie.

N’empêche, j’ai vraiment pas envie… Je fais quoi ? Je pense à plein de truc qui ont rien à voir avec le pourquoi je suis là… Ma tête dans les nuages et l’image de cette môme, perdue dans la ville, qui me remonte. On est tous au chaud et elle… A dormir dehors… A se peler les miches… Bouh ! Je vais partir de ce taf. Je me lève et chope mon blouson sur le dossier. Je le balance par-dessus mes épaules.

– Tu fais quoi ?

– Je m’en vais…

– Mais… Tu peux pas !

– C’est ce qu’on va voir…

J’enfile mon blouson et arrive en haut de l’escalier. Le boss sort de sa tanière.

– Maxime, vous allez où ?

– Je m’en vais…

– Et vous revenez quand ?

– Je reviens pas…

– Nous avons besoin… Enfin… Comment pouvez-vous ?

– J’en peux plus… Je m’en vais…

– Vous avez une raison ?

– Les toilettes, juste les toilettes…

Je dégage de cette taule et me retrouve sur le trottoir. J’avance, j’avance, mais je vais vers rien. Louise, tu as assez chaud ?

A force de marcher, je me retrouve en bas de chez moi. Je regarde partout, elle est toujours pas là… Je tape les codes et me retrouve au troisième, après une escale dans l’ascenseur. Elle est où ?

Ça gratte à ma porte. Clémentine ! Elle entre, je suis crevée. Pourtant, j’ai rien fait…. Juste je suis partie du boulot.

– J’attendais en bas, je t’ai pas vue arriver.

– Ça fait deux heures que je suis là.

– Deux heures ?

– J’ai quitté le taf. Les chiottes… Trop dégueulasse.

– Tu y retournes demain ?

– Ah non ! Pas demain, ni après… Jamais…

Clémentine semble pas comprendre. Moi non plus, mais c’est pas grave… Le boulot, c’est vraiment pas grave ! J’en trouverai un autre.

Je discute de rien avec Clèm.

Des gens crient dehors… Non, appellent… Non, c’est seulement une personne… Toujours la même voix. Clémentine réagit.

– On dirait que c’est toi qu’on appelle.

– Pff…

– Si, c’est toi qu’il crie, l’autre, dehors.

– Arrête de boire ! Ça te vaut rien… Et qui braillerait mon nom dans la rue, tu peux me le dire ?

– Je sais pas, mais on dirait quand même.

– Il y a pas un voisin qui sache comment je m’appelle, alors…

On continue à déblatérer des mots, juste pour rire, avachies dans les fauteuils. Elle revient avec d’autres, beaucoup trop sérieux.

– Pour le boulot, tu veux toujours pas venir à ma boite ?

– Mais j’y ferai quoi dans ta boite ?

– Je sais pas, tu pourrais faire…

On est interrompues par un cri plus fort. Là, je reconnais bien mon nom. Je vais jusqu’à la fenêtre, l’ouvre et me penche.

– Louise ? Mais qu’est-ce que tu fais là ?

– Maxime, j’ai besoin… J’ai…

Sa voix devient faible, presque inaudible, j’entends pas la fin. Je sais pas de quoi elle a besoin.

– Attends, je viens t’ouvrir.

Je referme la fenêtre.

– C’est Louise.

– Oui, j’ai entendu.

– Faut descendre lui ouvrir.

– Elle veut quoi ?

– J’ai pas compris, elle a besoin d’un truc, mais j’ai pas compris.

– Fais gaffe quand même, tu la connais pas cette môme.

– Tu restes avec moi ?

– Je dors là si tu veux. Allez, va la chercher. A nous deux, on devrait y arriver.

Je quitte l’appartement et en bas, je débloque les portes. Louise entre dans le hall. Elle a le sac serré contre elle, dans les bras, et toujours mes fringues sur le dos. Elle s’est pas changer depuis deux jours ! Dans l’ascenseur, son odeur commence à être limite. Clèm nous ouvre.

– Bonjour Louise.

– Bonjour heu…

– Clémentine.

– Ah oui…

– Pose-toi. Tu veux un verre ? C’est l’heure, non ?

Clèm jette un coup d’œil rapide à sa montre.

– Oui, de fait, je vais chercher ce qu’il faut.

Elle va à la cuisine. Je vois Louise. Son regard toujours fuyant, sombre aussi. Que de tristesse dans les yeux de cette gosse.

– On t’a cherchée dimanche soir…

– Ah…

– Un blouson… On avait un blouson pour toi.

– Un blouson ?

– Ben oui, pour avoir chaud.

– Ben justement…

– La fin de ta phrase, en bas, tout à l’heure, j’ai pas compris. Tu as besoin de quoi ?

– Je sais pas… Je sais plus…

Clémentine revient avec trois verres de rosé bien frais et des olives. Elle s’en débarrasse sur la table basse.

– Sers-toi Louise.

Elle se penche pour en attraper un. J’ai que deux fauteuils, Clèm se pose les fesses sur le tapis. La môme sourit toujours pas. Elle a déjà oublié qu’elle sait le faire ?

– Tu as mangé aujourd’hui ?

– Non…

– Et hier ?

– Je sais plus, je crois pas, non.

– Bon, on va préparer une touille de cowboy.

– De quoi ?

– De cowboy. Un mélange de haricots de toutes les couleurs et de viande hachée, revenue aux petits oignons. Tu aimes ?

– Sûrement, j’aime tout.

On descend doucement nos verres de rosé en picorant les olives.

– Allez, on va se faire la petite bouffe ?

Je me lève, Clémentine en fait autant.

– Pendant qu’on prépare, tu veux prendre une douche ?

Louise se décolle du fauteuil.

– Je voudrais pas…

– File dans la salle de bain, je te donne une serviette et des fringues propres.

– Ben non ?

– Celles-là, on les mettra à la laverie demain matin. J’ai aussi une lessive à faire, on fera un groupé.

Dans la chambre, je lui dégote de quoi s’habiller propre.

– Tiens, prends ça… Et tu te changes, hein ? Shampoing et tout et tout, ok ?

– Ok.

– Ça va aller ? Tu vas pas… Comme la dernière fois…

– C’est bon.

Elle s’enferme dans la pièce d’eau.

Je retrouve Clèm dans la cuisine qui a commencé à faire fondre les oignons. Ça sent trop bon. On entend l’eau de la douche couler sur la môme, j’effrite la viande hachée. Les oignons, c’est très long, elle a le temps de se laver la gamine. On balance la viande dans la poêle. Je vide les trois petites boites de haricots dans la passoire. Des rouges, des blancs et des flageolets. Ça fera de la couleur ! Les tomates pelées, je les démonte dans une assiette pendant que Clèm tourne le début de la préparation.

– L’ail ! On a oublié l’ail.

– Ah merde…

Je l’épluche et la broie dans le petit appareil génial que j’ai pour ça. Je la fais tremper dans de l’huile d’olive un moment, le temps que le reste soit presque prêt.

On jette le tout dans la poêle et on patouille la mixture. Des assiettes sur la table, des couverts et des verres, c’est prêt !

La gamine sort de la salle de bain, toute pimpante. On s’installe pour dîner. Elle s’empiffre. Elle a pas mangé depuis la dernière fois qu’elle est venue ici ? Je sais pas… Mais elle fait vraiment honneur à notre plat de cowboy. On parle pas, juste les yeux qui se posent sur l’une, sur l’autre. Clèm et la gamine ont fini leur assiette.

– Je te resserre ?

La môme la regarde, un petit sourire, tout petit. Elle lui tend la sienne, Clémentine la remplie. Elle continue de dévorer le dîner.

Le repas est fini quand Louise se lève brusquement et court à la salle de bain. On entend des bruits, sa toue, ses râles, elle vomie. Trop mangé d’un coup sans doute. Elle revient, les yeux humides.

– Ça va ?

– J’ai tout vomi !

– Tu manges pas assez souvent, là c’était trop d’un coup.

– J’ai un goût dégueulasse dans la bouche mais j’ai très faim.

– Tu vas faire doucement.

On lui remet de la touille dans son assiette. Elle recommence.

– Respire… Entre chaque bouchée… Respire.

Elle ralentie son rythme, prend son temps. Ça a l’air de passer. On la regarde, nous on a fini, alors, on boit du rosé…

– Tu vas bosser demain ?

– Non, j’ai dit que non, j’irai plus.

– Tu devrais emmener Louise chez le soldeur, lui trouver des frusques.

La gamine s’interpose dans la discussion.

– J’ai pas besoin…

– Oui, mais moi, les fringues que je te passe, j’en ai un peu besoin.

Louise plonge ses yeux dans son assiette. Mes vêtements me servent de temps en temps quand même. Et puis, elle est tellement mince, qu’elle nage dans mes futals.

– Demain, on ira demain.

Clèm commence à fatiguer. Elle se lève tôt pour aller bosser. La môme a terminé son assiette. On débarrasse.

– Tu vas dormir dans le salon.

– Je peux pas…

– Pourquoi ?

– Il y a pas assez de place, Clémentine… Je vais partir.

– Tu restes là, tu vas prendre les coussins, comme la dernière fois. Clèm dormira dans mon lit.

– Ah…

On installe les fameux coussins par terre. La couette et encore un T-shirt.

– Bonne nuit.

On s’éclipse dans la piaule. La gosse reste au salon.

Sous la couette, Clèm gigote un peu.

– Alors, demain tu l’emmènes trouver des fringues ?

– Chez le soldeur, c’est une bonne idée. Ça va pas me ruiner, elle pourra se changer et moi, récupérer mes affaires.

– Et le blouson ?

– Elle partira avec si elle veut, faut juste que je pense à le sortir.

– Fais le maintenant…

Je me relève et sors le blouson de la penderie.

– Tu vas t’en tirer pour combien chez le mec ?

– Je sais pas… Ça dépend de quoi elle a besoin… Cinquante balles peut-être…

– Je te filerai des thunes.

– Je peux me démerder, je dois les avoir.

– Mais tu as plus de boulot, je te rappelle…

Chacune de notre côté on se retourne l’une en face de l’autre. Dans ses bras, je cache la tête dans le creux de son épaule. Je passe les mains sur elle, ça glisse le long de ses plis, puis je me pose dans l’autre sens, elle aussi, et c’est juste les dos qui se touchent. Je ferme les yeux.

Le réveil, je me lève avec Clémentine, qu’elle prenne pas son café toute seule.

– Ça va aller avec la môme ?

– Je vais attendre qu’elle émerge de ses rêves.

On se fait un second café. La douche de Clèm, j’irai après.

Pendant qu’elle s’habille dans la chambre, je fais couler l’eau sur moi. Je suis encore en peignoir alors qu’elle est fin prête. Les bisous pour la bonne journée, elle part au boulot.

Je m’habille à mon tour, la môme fait du bruit dans le salon. J’arrive dans la cuisine, elle est là, posée sur le tabouret.

– Ben le café, tu t’es pas fait un café ?

– Je sais pas où sont les…

– Dans la porte du frigo. Après je t’emmène chez le soldeur. On va te trouver des fringues. C’est pas du neuf mais il a des trucs sympas. Faut fouiller et on trouve. C’est là que je prends les miens. Tu verras…

Elle met la dosette et ça coule dans la tasse. Pendant qu’elle se brûle les lèvres, je la regarde. Je l’imagine dormir dehors, emmitouflée dans le peu de frusques qu’elle a, coincée contre un angle de mur pour éviter la flotte. Elle va dans le salon pour se vêtir et revient, le sac à la main.

– Laisse-le là, tu le reprendras tout à l’heure.

Elle le pose par terre.

On file dans le métro. Le dix-neuvième, il y a la fameuse boutique de fringues. Il est énorme ce magasin, on devrait trouver.

Quelques stations, le changement, encore un métro et on y est. On sort des sous-sols et c’est juste là, en haut des marches. On pénètre et tous les portants s’offrent à nous.

– Bon, tu as besoin de quoi ?

– Je sais pas… Un pantalon…

– Faut que tu aies de quoi te changer, remplir une machine à laver. Au moins trois futals, quatre ou cinq hauts, deux pulls…

– Et je paie tout ça comment ?

– On s’en fout, cherche déjà.

Elle trifouille les cintres, je le fais aussi.

– Tiens regarde, c’est sympa ça. Tu fais du combien ?

– Trente-quatre, trente-six, je sais pas…

Je regarde l’étiquette, c’est pas du tout la bonne taille. Je continue de faire passer les cintres devant mes yeux.

A force d’arpenter le magasin, on en a plein les bras.

– Allez, séance d’essayage ! Où sont les cabines ?

Tout au fond de la boutique, on trouve les guitounes qui doivent servir à ça. Les rideaux tiennent sur des tuyaux de plomberie en cuivre. Elle se met dedans et commence à enfiler des fripes.

– Ah, ça c’est chouette. Mets-le de côté.

Elle referme le rideau et nouvelle tenue.

– Là, non, c’est beaucoup trop grand, il est mal coupé ce pantalon, c’est pas possible. Donne, on le vire. Le haut, par contre, ça va.

Elle me le passe par le côté du rideau et rouvre avec un nouvel ensemble.

– Ah yes ! Trop mignon. Tu aimes ?

– Oui, c’est…

– On garde. Allez, continue !

L’essayage terminé, on a deux tas, celui qu’on prend et celui qui va pas. On compte les vêtements qui vont bien.

– Deux pantalons, quatre hauts et deux pulls. Il manque au moins un jean et une chemise.

On cherche encore, le portant des jeans. Que de la marque. On peut espérer qu’ils soient bien coupés. C’est plus cher, mais bon…

– Tiens, celui-là, il est sympa, non ?

Je lui colle dans les bras et file vers les chemises.

– Chemises homme ou femme ?

– Je sais pas…

– Femme, tu es mince, ce sera plus joli sur toi.

Je fais glisser les cintres, elle en a plein les bras.

– Donne-moi tout ça, cherches-en que tu aimes.

Elle s’y colle et en extrait deux qui sont vraiment chouettes.

– Allez, essayage.

Retour dans le fond du magasin. Elles lui vont très bien.

– Je sais pas laquelle je préfère…

– Le jean est parfait, prends les deux chemises, on est pas à une près.

J’ai le gros tas dans les mains. On pose tout sur le bac des écharpes pour compter. J’ai aucune idée d’où ça m’emmène tout ça.

– Alors, ça fait trois pantalons, quatre petits hauts, deux chemises et deux pulls. Encore ?

– Non, ça va, déjà, je sais pas comment je vais me trimballer avec toutes ces fringues.

– Un gros sac, ou une valise à roulettes… De toute façon, il manque les sous-vêtements.

Passage par la caisse. On largue tout sur le comptoir. Le mec compte et pli très vaguement les vêtements.

– Deux pantalons à cinq euros, un à dix, quatre haut à trois, deux chemises à cinq, deux pulls à sept. Voilà, cinquante-six euros, s’il vous plaît.

– C’est trop…

– Vous en avez beaucoup, je vous fais le tout à cinquante.

– Ok, cinquante. Je paie par carte.

Il nous cale les affaires dans un grand sac plastique.

– Voilà.

– Merci, au revoir. Tiens Louise, prend le sac.

Elle s’exécute, on sort du magasin.

– Vous marchandez tout le temps ou c’est juste pour moi ?

– Tout le temps… Puisque ça passe, pourquoi je m’en priverais ?

On reprend le métro. Mon quartier. On passe devant un bazar avec plein de valises, bien rangées par taille, sur le trottoir.

– Ah, ben tiens, laquelle tu veux ?

– Je sais pas…

– Faut que le sac de fringues rentre dedans.

On chope une valise qu’on ouvre sur le trottoir, on pose le sac dedans et on essaye de la refermer.

– Trop petit ! Si les fringues étaient bien pliées aussi… Remarque, sales, ils le seront pas, pliés… Faut que ça rentre comme ça.

– Mais une valise, je vais me la faire tirer pendant que je dors.

– Ah oui, merde… Faut un sac… Ça te fera un oreiller et tu sentiras si quelqu’un veut te le piquer.

On cherche, on trouve pas.

– Vous avez des sacs de voyages ?

– Que des valises, mais celles-là sont des valises-cabine, dans l’avion, c’est pratique, vous la gardez avec vous.

– On en est pas à prendre l’avion, on veut juste mettre ce gros sac plastique dans un autre, qui serait pas en plastique.

Il a rien. On avance.

Si je lui paie un grand sac et les sous-vêtements, je vais être carrément hors budget. J’avais dit cinquante euros à Clémentine… Mais les sous-vêtements, quand même, c’est indispensable !

– Il reste les culottes, chaussettes et autres sous-tifs à trouver. On pose tout ça à l’appart et on y va.

Le sac plastique dans le salon.

– Un café et on y retourne ?

– Oui, un café, je veux bien.

– Allez pose-toi.

– Je vous rembourserai, un jour, je vous rembourserai. Je vais trouver un boulot et je pourrai vous rendre l’argent.

– Oui, quand tu pourras, il y a pas d’urgence !

– Ah ben si quand même…

On se retrouve à la grande surface de vêtements discounts, mais tout neufs. Pour les sous-vêtements, faut prendre du neuf…

– Je prends quoi ?

– Et ben… Sous-tifs, slips, chaussettes…

Sur le mur du fond, il y a des soutiens gorges et des culottes vendues séparément. C’est parfait.

– Tiens, regarde là, tu devrais trouver ton bonheur.

Elle trifouille et chope juste un sous-tif et une culotte.

– Vas chercher les chaussettes, je te rejoins.

Elle marche dans les rayons. J’en profite pour prendre deux autres sous-tifs et cinq culottes, qu’elle puisse faire tourner entre deux lessives. J’ai tout dans les mains et la retrouve le nez dans un bac à chaussettes.

– Alors, quelle taille ?

– Trente-cinq trente-huit, ça doit le faire.

– Des qui montent ou plutôt genre socquettes.

– Des très courtes, c’est mieux.

– Tiens là, vendues par cinq, c’est parfait. Noires ou assorties.

– Noires.

– Allez hop, à la caisse !

Je pose tout sur le comptoir.

– Ah, mais j’avais pas pris tout ça !

– Au prix où c’est… Deux quatre-vingt-dix-neuf…

La caissière prend le tas.

– Le troisième article est gratuit.

– Ah, super !

Elle bipe les vêtements. Et la somme totale s’affiche. Vingt euros quatre-vingt-quatorze. Je sors ma carte bancaire. Elle pousse tout sur le côté.

– Je peux avoir un sac ?

– C’est cinq centimes.

Je lui sors la petite pièce, on va en paumer la moitié en route sinon. On retourne à l’appart.

– Bon, allez, faut virer les étiquettes et aller laver les trucs de la solderie.

– Il y en a qui sentent le propre.

– Il y en a, oui, on va tous les laver quand même.

La matinée est bien avancée avec tout ce qu’on a fait. On ripe à la laverie, tout dans une machine et bistrot pour attendre.

– C’est pour déjeuner ?

– Ah non, juste boire un verre.

– Mettez-vous en terrasse, les tables sont dressées.

On se retrouve sous le store, les radiants dirigés sur nous.

– Qu’est-ce que je vous sers ?

– Un rosé, ça te tente ?

– Je préfère le rouge.

– Un ballon de rouge et un de rosé s’il vous plaît.

– Bien Mesdames.

Il s’en va. Louise est recroquevillée sur elle-même.

– Tu as froid ?

– Non, je suis…

– Tu es quoi ?

– Toute gênée, je suis…

– Gênée de quoi ?

– Ben vous m’achetez plein de trucs… Je sais pas… Comment je vais faire pour vous… Ça peut prendre du temps…

– Je t’ai dit, c’est pas grave… Ce sera quand tu pourras. Allez, détend-toi. Et puis sourit aussi… Tu sais sourire, je t’ai déjà vu faire…

Elle me lâche une belle banane !

– Ah, ben voilà… C’est mieux comme ça…

Le silence revient peser sur la table, entre nous.

– Tu te souviens de ce que tu voulais hier soir ?

– Quand ?

– Quand tu appelais, hier soir, sous mes fenêtres…

– J’avais froid, juste ça, j’avais froid.

– Quand on t’a cherchée, dimanche, avec Clèm, c’était pour te filer un blouson. Mais on t’a pas trouvée.

– J’étais… Je sais plus… Au foyer peut-être… Je sais pas…

– Tu as un foyer pour t’accueillir.

– Des fois, le soir, ils me ramassent sur le trottoir et me déposent devant.

– Tu peux y retourner, au foyer ?

– Oui, sûrement, mais j’aime pas.

– S’il y fait chaud, c’est déjà ça.

– J’aime pas, je vous dis !

– Ok, ok, c’est pas grave, le foyer…

Elle baisse les yeux sur la table, sur ses genoux.

– Allez, finis ton verre, c’est l’heure de la machine.

Son regard revient vers le mien qui la quitte pas. Elle esquisse un vague sourire, on se lève. Je rentre payer et on traverse la rue pour la laverie. C’est pas tout à fait fini. Encore sept minutes.

Elle regarde le hublot, le linge qui tourne à l’intérieur, le reste de mousse qui effleure le bas de la vitre. L’essorage, la machine s’emballe sans trop de bruit. Le compteur décompte les minutes restantes et clang ! La porte peut s’ouvrir. On chope une caisse pour transbahuter le linge dans un séchoir.

Assise sur le cube qui sert de tabouret, elle glisse les mains sur ses cuisses, de haut en bas, fait des va-et-vient. Je la regarde bouger. Sa tête est penchée en avant, ses cheveux, toujours hirsutes sur son crâne.

Voilà, ça bipe la fin du séchage. On récupère les affaires que je plie sur la table centrale. Tout dans le sac et l’appartement.

– Tu veux faire quoi cet après-midi ?

– Faut que je trouve un boulot.

– Tu as un C.V. ?

– Ah, ben non…

– Bon, d’abord faut un C.V. après tu pourras chercher. Sans C.V. c’est mort, c’est même pas la peine de demander.

Je ramène mon ordinateur portable dans le salon.

– On le remplit avec quoi ?

– Déjà, nom, adresse…

Elle me bafouille des mots.

– Faut que tu dises la vérité, un C.V., c’est sérieux, on met pas n’importe quoi dedans.

– Mais quelle adresse je donne, j’en ai pas depuis… Depuis…

– Je sais pas… Celle de tes parents… Celle du foyer… Je sais pas…

– La tienne ?

– Si je savais où te trouver tout le temps, oui, ça pourrait être la mienne… Mais quand tu es pas là, je sais pas où tu es, ni où te chercher…

– Ben, je dis quoi ?

– C’est toi qui vois…

– On le fera après.

– Après quoi ?

– Après… Je sais pas… Mais après…

– Bon, comme tu veux. Moi je dois passer à l’agence d’intérim pour mon taf. Ce serait aussi l’occasion pour toi.

– Ah… On le fait alors…

– Si tu veux. Donc, nom, adresse ?

– Anne-Louisa Barranco.

– Oh, ça vient d’où ?

– C’est breton…

– Mmm… On met quelle adresse ?

– Faut vraiment une adresse ?

– Dans un C.V… Oui ! Faut une adresse.

– La tienne, je veux mettre la tienne, c’est possible ?

– Alors tu restes dans le quartier, que je te retrouve si j’ai un truc pour toi. Je mets mon adresse ?

– Vas-y, j’en ai pas d’autre de toute façon.

– Au foyer, ils te garderaient pas ton courrier ?

– Me parle plus du foyer !

– Ok, ok… Alors, mon adresse… Bon, maintenant, va falloir que tu fasses un effort de mémoire. Tes études, ton parcours…

– Quel parcours ?

– Je sais pas, des boulots de vacances, des trucs comme ça, là où tu as bossé.

– J’ai jamais bossé nulle part.

– Bon, des stages alors ?

On remplit la feuille comme on peut, avec le peu qu’elle a déjà fait. Une môme de dix-huit ans, ça peut pas noircir une page d’expérience non plus !

Voilà, au moins, c’est bien présenté.

– Ça te va, j’imprime ?

– Allez, de toute façon, je trouverai que des boulots pourris.

– Au début, oui. Mais à force, tu trouveras des trucs plus sympas.

– J’en doute, mais bon…

– Si tu y crois pas, qui va y croire pour toi ?

– Personne…

– Ben voilà, personne ! Donc c’est à toi de croire en toi déjà, et après… Les autres… On verra… Allez, comme faut que je passe à l’agence pour moi, tu viens avec moi pour toi. Enfile tes nouvelles fringues, les plus jolies, faut qu’on se vende comme des bagnoles d’occasion mais quasi neuves.

Elle va se changer dans la chambre.

– Humm ! Super ! Allez, en route.

On marche le long du boulevard. Je peux pas me pointer à l’agence d’intérim avec elle… Si elle lâche des conneries… On sait jamais… Faut pas que je me fasse griller… J’ai besoin de travailler de temps en temps… On approche de mon agence. Il y en a une autre un peu plus loin.

– Tiens, tu vas dans l’autre là-bas, ils sont spécialistes des restos et autres bars. Moi je vais dans celle-là. On se retrouve après, dehors.

Louise continue sa route, je rentre et la nana me reconnait.

– Bonjour Madame heu…

– Bonjour. J’ai quitté mon boulot chez Pakdar.

– Votre mission était terminée ?

– Non, je suis partie avant la fin.

– Mais pourquoi ?

– Les toilettes… Les toilettes étaient vraiment trop sales.

– C’est une plaisanterie !

– Heu… Non… J’en pouvais plus… L’odeur… La crasse.

– Mais enfin… Les toilettes, ce n’est pas là que vous passiez vos journées. Vous aviez un bureau…

– Oui, mais j’y allais quand même de temps en temps.

– Pakdar est un très bon client, ça m’ennuie ! Que vous soyez partie comme ça, vraiment, c’est embêtant ! Juste pour cette raison…

– Vous avez autre chose ?

– Et bien voyez-vous, maintenant, j’hésite à vous…

– Pour une histoire de toilette ?

– Ça n’enlève rien à vos compétences, je vous l’accorde, mais tout de même… Comment vous faire confiance si un simple water vous fait interrompre votre mission.

Je sens que c’est plus l’ambiance… Je vais trouver une autre agence.

– Bon, c’est pas grave, je vais chercher ailleurs.

– C’est vraiment dommage, vous êtes… Enfin, jusqu’à présent… Vous étiez quelqu’un de confiance.

– Je pense que la qualité de mon travail a pas changé avec la puanteur de ces toilettes… Maintenant, c’est à vous de voir.

– De toute façon, dans l’immédiat, je n’ai rien pour votre profil.

– Bon, ben comme ça, c’est fait. Je vais chercher par moi-même. Je repasserai ou vous me rappeler ?

– Je vous rappellerai, oui.

Je quitte son bureau et me retrouve sur le trottoir. De quel côté je vais ? Louise est pas dehors… Toujours dans l’autre agence ? Je marche jusque-là et la vois, assise dos à la vitrine, face à une nana qui lui parle. Je continue pour attendre un peu plus loin.

Un long moment s’écoule et elle sort enfin.

– Louise ?

– Ah, vous êtes là…

– Alors ?

– Ben je sais pas… Je lui ai laissé mon papier.

– Ton C.V., c’est un C.V.

– Oui voilà… elle m’a dit de repasser, comme j’ai pas de téléphone.

– Ah oui, merde, un téléphone… Ben là, va falloir attendre un peu de trouver d’abord le taf.

– Je repasserai…

– Oui, c’est pas grave…

On marche et d’un coup, elle se précipite dans un hall d’immeuble.

– Tu fais quoi ? 

Je la rejoins.

– Mon père… Je crois que c’est mon père…

Je sors le bout de mon nez.

– Où ça ?

Elle me tire par le pull.

– Mais planquez-vous !

– M’enfin, il me connait pas…

Le mec avance vers nous. Elle ferme la porte.

– Pourquoi tu veux pas le voir ?

– Je veux pas que lui me voit.

Je comprends rien mais je reste avec elle dans le hall. On attend un certain temps, longtemps, et elle ouvre la porte.

– Anne-Louisa ? Il me semblait bien…

Je me décale et vois le mec, planté sur le trottoir, devant l’entrée de l’immeuble. Louise reste figée sur place.

– Bon, ben je vais vous laissez…

Elle me retient par le bras. C’est la première fois qu’elle me touche.

– Non, restez… Restez avec moi… S’il vous plaît…

Je regarde l’homme, toujours immobile, qui dit rien. Il a un air triste ! Comme quand j’ai croisé Louise la semaine dernière, congelée sur le trottoir. Ce même regard fuyant, les yeux sombres, l’expression cassante, fermée. On entend juste le bruit des voitures qui passent derrière lui. Je remarque que Louise est toujours accrochée à mon bras. Le mec, son père donc, lui tend une main qu’elle attrape pas. Ses lèvres se décollent enfin.

– Anne-Louisa, j’aimerai qu’on parle.

– Je vous laisse.

– Non, restez, j’ai besoin de vous… S’il vous plaît…

Pourquoi elle a besoin de moi pour s’entretenir avec son père ? Dans les yeux de la môme, je vois bien que c’est pas le moment que je m’échappe… Je reste et l’abandonne pas.

– On va se poser à une terrasse ?

Je commence à avancer vers le premier rade qui se trouve là. Louise est encore agrippée à moi. Je me retourne vers le mec qui marche derrière nous.

– Celui-là, ça vous va ?

– Très bien, oui…

On s’installe autour d’une table de quatre. Louise se colle à mes côtés, le type est en face. Le serveur arrive.

– Vous désirez ?

– Un café.

– Moi aussi.

– Trois.

Le mec va les préparer et revient avec les tasses empilées. Louise se jette sur le sien. Le sucre, à peine sorti du papier, direct dans la tasse. Elle tourne, elle tourne. Ça va vraiment être très bien mélangé ! Le type regarde sa gamine, moi, sa gamine. Il doit se demander d’où sa môme me connait. Louise a pas fait les présentations. Le père me fixe et ouvre la bouche.

– Qui êtes-vous ?

– Je suis…

– C’est mon amie !

Louise, en sortant ces mots, se tourne vers moi et me sourit. Ça y est, elle sourit !

– Si vous voulez parler à votre fille peut-être que vous préféreriez que je vous laisse.

– Peut-être, je ne sais pas… Vous connaissez Anne-Louisa depuis longtemps.

– Depuis…

Louise se ragaillardis sur sa chaise et me coupe encore la parole.

– Depuis une éternité, hein Max !

A quoi elle joue ? Ça représente quoi une éternité pour elle ?

– On peut le dire comme ça, si tu veux…

Le mec reprend la conversation, avec une voix… Aussi grave qu’hésitante.

– Anne-Louisa, ta mère… Enfin…

– Quoi maman ?

– Elle est…

Il se cache les yeux avec les mains. Il pleure ? Non, je pense pas, ses doigts glisse sur sa peau et dégage son regard. Louise se tasse sur sa chaise. Elle est quoi sa mère ? Décidément, de pas finir les phrases, c’est un problème récurrent dans cette famille. J’attends, je demande pas, ça me regarde pas. Je quitte le visage du père et mes yeux partent sur le trottoir, les gens qui passent, le bus. Il a autant de mal que la môme à dire les choses.

– Ta mère est malade.

– La grippe ?

– Non, c’est sérieux, une maladie grave. Elle demande après toi.

– Je reviendrai pas, vous m’avez niqué mon anniversaire, je reviendrai pas.

– C’est pour ça que tu es partie ? Pour une histoire d’anniversaire ?

– Non ! Et tu sais très bien pourquoi…

Louise baisse les yeux dans son café.

– Faut oublier Anne-Louisa, faut… Mais reviens… Pour ta mère, reviens.

– J’oublie que dalle, comment tu veux que je fasse ?

– Faut pardonner aussi…

– C’est mort !

Je suis toujours dans un profond silence. Je comprends pas leurs histoires. Qu’est-ce qu’ils lui ont fait, à cette gosse, pour qu’elle se tire de chez elle ? La môme semble bloquée sur sa dernière phrase. Et la mère, elle a quoi comme maladie ? C’est compliqué les autres. Mon portable siffle sur la table.

– Ah, excusez-moi.

– Je vous en prie…

Il est bien élevé ce garçon, tout de même. Je glisse l’écran, un message de Clémentine. Tu es où ? Je suis là, au bistrot. Je pianote mes mots. Je suis à une terrasse, celle juste à côté de ton coiffeur, sur le boulevard. Tu devineras jamais avec qui je bois un coup ! Hop, parti. Je repose l’appareil sur la table. Il siffle de nouveau.

– Ah, excusez-moi encore.

– Faites…

C’est encore Clèm, normal ! Avec ce que je lui ai envoyé, c’était fait exprès pour qu’elle revienne. Avec qui ?

– Je vous abandonne quelques minutes, un coup de fil urgent.

Je sors sur le trottoir et m’éloigne un peu, qu’ils m’entendent pas. Un peu plus loin, je me tourne vers Louise, la quitte pas des yeux. Elle me regarde également. C’est le moment qu’ils parlent tous les deux, qu’ils disent tout ce que j’ai pas à entendre. Sans détourner mon regard, j’appelle Clèm.

Oui, c’est Max… Avec Louise et… Non… Tu trouveras jamais… Avec son père… Oui, son père ! … On l’a croisé en sortant des agences d’intérim… Il l’a reconnue de loin… Ah, je sais pas… Dans pas trop longtemps… Oui… Tu m’attends ?… Ok, à toute… Bisous ma belle.

 Je raccroche et voit Louise, toujours les yeux rivés sur moi. Je me rapproche du bar et reviens m’assoir près d’eux. Le père me regarde droit dans les yeux.

– Depuis que vous êtes sortie téléphoner, Anne-Louisa est muette comme une carpe.

Je me tourne vers la môme et pose une main sur son épaule.

– Ben alors, des fois tu sais plus sourire, d’autres fois tu sais plus parler…

Elle a ses yeux qui partent à droite, à gauche, comme quand je l’ai rencontrée. Elle se déride enfin.

– Elle a quoi maman ?

– Un cancer… Un cancer de la peau.

La gamine met un bras sur la table, repousse la tasse de café et penche la tête jusqu’à ce qu’elle repose dans le creux de son coude. Je vois plus que son dos. Je glisse la main sur son pull, d’une épaule à l’autre.

– Louise, ça va ?

– Vous l’appelez Louise ?

– Je l’ai toujours appelée comme ça, oui. C’est gênant ?

– Non, c’est-à-dire que… Non…

Louise se redresse. J’ai envie de bouger. Son père fait pas beaucoup avancer le schmilblick.

– On y va ?

Le père se lève en premier.

– Anne-Louisa, tu reviens avec moi ?

– Mes affaires, j’ai pas mes affaires…

– Où sont-elles ?

– Chez Maxime.

Elle dit mon prénom avec une voix très calme.

Quelques mouvements et je remarque que la gosse moufte pas trop devant son père. Si autoritaire que ça ? Elle se lève pour nous suivre. J’avance, traverse le boulevard, longe la petite rue et j’arrive en bas de mon immeuble. Je me tourne vers lui.

– Vous l’attendez là, elle revient.

– Bon… Au revoir Madame.

– A toute à l’heure.

Je pénètre dans le hall avec Louise.

– Il y a un vrai problème !

Elle écarquille les yeux.

– Lequel ?

– Moi, je sais pas, mais toi, tu le sais. Tu veux faire quoi ?

– J’ai pas vraiment le choix…

– Pour ta mère quand même, juste pour ta mère.

– Juste pour elle, alors.

– Tu as des frères et sœurs ?

– Non, fille unique. La petite chérie qui a pas adhéré au cursus que le grand papa voulait qu’elle suive.

– Ah… Et il voulait quoi pour toi ?

– Notaire, que je reprenne son étude.

– Bouh ! Notaire…

– Comme vous dites ! Mais, je lui pardonnerai jamais !

– Ça me regarde pas, Louise…

Elle m’attrape la main.

– Une autre fois, peut-être que j’en parlerai une autre fois.

– Tu feras comme tu voudras…

On est dans l’appartement. Je circule partout, la chambre, le salon. Elle s’est coincée dans la cuisine.

– Pour les fringues, si je rentre avec lui, j’en ai plus besoin. A la maison, j’ai tout. Et puis…

– Et puis ?

– S’il apprend que c’est de l’occasion, il refusera que je les porte.

– Un peu snob le papachounet ! Qu’est-ce que ça peut faire ?

– Un bourge, c’est rien qu’un bourge !

Je réfléchis… Ma tête. Ce type a l’air vraiment pas sympathique du tout. Plutôt à faire chier l’entourage.

– Tu pourrais faire un truc pour lui coller la honte quand même.

– Ah oui ? Dites-moi quoi…

– Tu remets tes fringues toutes bousillés et tu marches collée à lui.

– Chiche ?

– C’est ton père…

– On les a lavés, dommage !

– Avec l’odeur, de fait, ça aurait été plus authentique.

– Dites, je pourrai revenir ?

– Tu sais où j’habite… Tu habites où, toi ?

– A Neuilly.

– Ah, quand même ! C’est drôle qu’on l’ait croisé ici.

– J’adore le onzième, je venais souvent m’y balader, ma grand-mère y habitait aussi, c’est sûrement pour ça qu’il trainait par là.

Je regarde par la fenêtre, il fait les cent pas sur le trottoir.

– Bon, tu te changes ou pas ?

– Je remets mes trucs tout pourris ! Je vous laisse les fringues, c’est votre taille, non ?

– Ça m’étonnerait… Tu sais quoi ? Je vais tout garder dans le sac et comme ça, si l’envie te reprend de t’échapper, tu viendras les récupérer. Que je te retrouve pas transie sur un bout de trottoir.

– Oui, si je décampe encore…

– Et ce jour-là, tu passeras dire bonjour, c’est obligé ! Allez, va te changer…

Elle s’éclipse, prend un peu de temps et revient.

– Une Louise certifiée conforme à l’origine !

Je lui ouvre les bras, elle met pas deux secondes pour se coller contre moi. C’est la première fois qu’on a une certaine proximité. Je lui caresse doucement le dos. Elle a des soubresauts.

– Tu pleures ?

– Ça me fait chier de rentrer…

– Tu pourras revenir, on prendra un pot ensemble, si tu veux.

– Vous pouvez me laisser votre numéro ?

– Ah oui, ce sera plus pratique !

Je chope un papier et griffonne les chiffres dessus.

– Tiens, tu me laisses le tiens, on sait jamais, pour l’agence…

– Mon père va me recaler vite fait dans ses projets.

– Va savoir, peut-être qu’il va comprendre…

– Il a jamais rien compris.

Elle remplit la feuille qui traine sur la table avec ses coordonnées.

– Tu es prête ? On y va ?

Elle reste sur place, les yeux par terre, le visage fermé.

– Au besoin, c’est pas vrai…

– De quoi ?

– Pour ma mère, elle a peut-être que dalle… C’est juste une ruse pour me faire revenir.

Je sens que ce doute la perturbe.

– Si vraiment ça va pas, tu reviens, ok ?

– Ok…

– Fais-moi un sourire, un vrai.

Elle me regarde et se lâche dans une belle expression.

– Allez, viens…

On descend. La grosse porte et le père sur le trottoir.

En voyant la môme, il la dévisage.

– Mais, tout à l’heure, tu étais habillée…

– Avec mes vêtements, elle portait les miens.

– Ah…

Louise est accrochée à moi. Elle regarde son père avec un air très chagrin.

– Comment tu m’as retrouvée ?

– Depuis que tu es partie, je fais tous les foyers d’accueil et autres centres humanitaires. Je leurs montre ta photo à chaque fois et ceux du onzième t’ont reconnue. J’en ai conclu que tu étais dans le coin.

Je m’interpose dans leur échange.

– Bien joué ! Allez Louise, un gros bisou ?

Je lui ouvre encore les bras et elle se blottie contre mon corps. J’attrape sa tête entre les mains, la fixe et lui fait deux bises.

– Ça va aller ?

– Oui…

Son oui est tellement timide que je sais pas si elle l’a prononcé pour de vrai ou si juste c’est moi qui avais trop envie de l’entendre.

– Monsieur…

– Madame… Merci pour Anne-Louisa.

Ah, quand même ! J’ai pas fait grand-chose, mais bon, c’est gentil d’y penser.

La môme s’accroche au bras de son père pour l’humilier un peu. Je les regarde s’éloigner et ça me fait sourire. Lui, marche en tentant de se décoller à chaque pas, pendant qu’elle se rapproche davantage. Il la pousse dans le magasin de l’angle qui vend des fringues trop chères pour moi. Même pas un petit quart d’heure et la gamine ressort toute neuve. Ils repartent, Louise marche trois pas derrière lui. De lui coller l’affiche, là, ça fonctionne plus ! Ils disparaissent dans l’entrée du parking souterrain.

J’aperçois Clémentine au loin…

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Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97940-01-2

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