Voyages

Je suis chez Clémentine et elle m’appelle en tout début d’après-midi.

– Tu pourras mettre un couvert de plus ce soir.

– Oui, pour qui ?

– Je ramène une copine.

– Ah…

Je me fends d’un repas mijoté et d’un gâteau au chocolat. Je sais pas qui c’est la nana, mais bon… Si Clèm me le demande, je le fais.

L’heure avance et le dîner est prêt. Qu’est-ce qu’elles foutent ? Jamais Clèm traîne comme ça ! J’attends, j’attends… Je l’attends…

Le salon… Du canapé au fauteuil, du fauteuil au canapé. Un bouquin, je vais lire un bouquin. J’en parcours les lignes mais je comprends rien de ce que je lis…

Mon gâteau, c’est le moment de le sortir du four.

– Merde, trop cuit !

Voilà qu’à attendre, je parle toute seule… Je me brûle les paluches, aie, aie, aie !

C’est long le temps qui passe pas. Et Clèm toujours pas arrivée. C’est qui l’invitée ? Je la connais ? Sûrement pas, sinon elle m’aurait dit son prénom au lieu de me dire une copine. En attendant, je peux imaginer ce que je veux…

C’est une fille qu’elle a connue il y a longtemps et qu’elle a croisé ce midi dans la rue ?

C’est une fille avec qui elle déjeune tous les jours au boulot et elle me l’a pas raconté ?

C’est une fille…

Je sais pas… Faut que j’arrête de me torturer les neurones. C’est juste une fille !

Mon gâteau refroidit tout doux, sur la fenêtre… Un peu cramé mais tant pis…

Toujours pas rentrée. Des idées noires dans ma tête…

Elle va me planter pour l’autre si ça se trouve !

Ah, la clé dans la serrure. Clèm, enfin !

– Coucou Max.

Je me lève du canapé.

– Entre !

La fille franchit le pas de la porte.

– Bonsoir.

– Max, je te présente Louise.

– Bonsoir Louise.

La femme se tourne vers Clèm.

– Je pensais qu’on serait…

Elle laisse sa phrase en suspens, mais je devine la fin. Qu’on serait que toutes les deux… Ben c’est raté, j’existe moi aussi !

Elle a une voix très douce. Ses mots sont presque tout bas. C’est chantant aussi… Un petit accent du sud ? Je la regarde de haut en bas. Elancée, bien foutue. Ah, elle sourit… Waouh, fondant le sourire ! Bon, faut que je me calme. D’où elle la sort celle-là ? Je vais bien finir par le savoir… Clémentine prend les choses en main.

– Posez-vous dans le salon, j’arrive.

Mais pas pour longtemps, elle disparaît déjà. Je regarde la nana et lui souris comme je peux.

– Ton prénom, j’ai pas bien compris…

– Maxime.

– Ah, c’est drôle, c’est rare pour une femme, Maxime.

– Je suis tellement habituée à l’entendre que pour moi, ça a rien d’exceptionnel.

– Quand même, c’est pas fréquent.

– C’est là que commence mon originalité !

– Peut-être…

Comment ça, peut-être. C’est qui cette nana pour me dire ça ? En tout cas, elle est super canon, ça, c’est indéniable. Clémentine réapparaît, elle s’est changée et apporte à boire.

– Ça sent trop bon dans la cuisine.

– J’ai préparé une épaule de cinq heures et un dessert.

– Hum…

– L’agneau, ça me rappelle quand j’étais au Moyen-Orient.

– Pour quoi faire le Moyen-Orient ?

– Je travaille pour une boite qui édite des guides alors je vais sur le terrain.

– Ah… Ils sont pas déjà tous édités les guides ?

– Ça dépend comment tu voyages. Pour les hôtels ou les sites touristiques, il y a les gros éditeurs et surtout internet. Mais pour les villages oubliés, les petits endroits du fin fond des montagnes, il y a beaucoup moins de monde. Alors moi, je suis là !

– Mmm…

– J’irai bien aux toilettes, c’est où ?

– A gauche, au bout du couloir.

La copine se lève et dérape pour se soulager.

– Tu la connais d’où cette nana ?

– Au bureau, elle est venue passer la journée chez nous.

– Tu es pas dans l’édition de guides touristiques !

– Elle venait chercher des photos, Ils avaient fait un reportage, il y a longtemps, sur un coin perdu d’Afrique Centrale.

– Et c’est dans ton bureau qu’elle a échoué.

– Je l’ai juste croisée dans les couloirs et à l’heure où je pars déjeuner, elle attendait, en fumant sa clope sur le trottoir. Alors on a discuté un peu.

– Ah…

La voilà qui revient dans le salon. Elle se pose dans un fauteuil, les jambes croisées. Elle nous affiche sa plus belle banane. Craquante !

– Vous voyagez, vous ?

– On va pas très loin, Max déteste prendre l’avion.

– De fait, ça limite !

J’essaie de rester zen.

– Ça dépend de ce qu’on cherche… Clèm non plus est pas fan de l’avion.

– De fait, ça m’arrange bien que tu aies peur dans les nuages.

Je me sens moins isolée dans mon incapacité.

– Alors, vous voyagez où ?

– On va en Grèce, on monte en Norvège, on descend en Espagne, ça dépend des envies du moment.

– Et du temps dont dispose Clèm.

La fille me regarde.

– Tu travailles dans quoi, toi ?

Mais quelle question !

– Je bouche les trous…

– Comment ça ?

– Je fais de l’intérim.

– Ah, la galère ! Tu as pas de boulot fixe ?

– Ben non, mais j’en veux pas ! Là, c’est juste quand j’en ai envie. C’est le côté pratique de l’affaire.

– Vu comme ça…

Clémentine nous refait le niveau.

– On mange quand vous voulez, c’est prêt de toute façon.

– Tu as faim, Louise ?

– Ça vient doucement, oui.

On reste vautrées dans le canapé et les fauteuils. Un moment et plus de mots. Louise bouge sur son siège.

– Je peux enlever mes chaussures ?

C’est tout ? Que les chaussures ?

– Si tu veux, oui.

La voilà qui se penche et son décolleté nous laisse entrevoir la naissance de ses seins. D’une main, elle ôte ses escarpins. Ses pieds nus se posent et les doigts s’écartent en caressant le tapis.

– Moi, j’ai besoin de partir loin… A l’autre bout de la planète…

– Avec Max, je pars loin aussi.

– La Grèce, c’est pas le bout du monde !

– Non, mais nous, on part loin avec rien.

– Mmm… Mais les gens… En Asie, ils sont pas les mêmes qu’en Afrique noire ou qu’en Amérique du sud.

– On passe à table, ça va être froid à force, mon truc.

On quitte la partie salon pour se retrouver debout, verres à la main, autour de la table.

– Tiens, Louise, pose-toi là.

– Merci… Quand même les voyages dans des endroits perdus, dans des petits villages inconnus de tous…

– Et ben, qu’on les laisse tranquille ces gens dans leurs petits villages.

– Tu sais, Maxime, le tourisme, ça les aide à vivre. D’ailleurs, ils sont généralement très accueillants.

– Mmm…

– Ben si… Quand ils voient des étrangers arriver, ils sont prêts à donner beaucoup, à partager, à faire connaitre leur…

– Ça m’étonnerait qu’un troupeau de touristes les mettent en transe.

– Ça leur rapporte un peu d’argent aussi, ils sont contents.

– J’en suis pas si sûre que toi ! Je crois plutôt qu’on va les emmerder dans leur vie tranquille.

– Tiens, par exemple, dans la Cordillère des Andes où j’étais le mois dernier… Je suis arrivée dans un village de montagne où une famille m’a proposé de me fabriquer un poncho. Les femmes ont mis à peine la journée et m’en demandaient un prix dérisoire. Je leur en ai proposé ce que je l’aurais payé ici, elles étaient toutes contentes et moi, j’ai gagné un poncho authentique.

– Belle action !

– Max, arrête…

– L’avion permet d’aller dans des pays insolites.

– Pff… Et arrivée à l’aéroport, tu fais quoi ?

– Je loue un quatre-quatre et je file dans les campagnes, le plus loin possible des grandes villes.

– Tout est très bien organisé par ta boite…

Elle me gave avec ses voyages, faut que je la ramène sur terre.

– Et en France, tu vis comment ?

– J’ai un deux pièces rue de la Folie-Méricourt. Mais j’y vis seule… C’est impossible d’avoir une vie de famille avec mon boulot.

– Ah ! C’est un choix…

Je lui dis ça en la fixant droit dans les yeux. Clèm me balance un coup de pieds sous la table. Je pose les yeux sur elle et elle, elle se tourne vers l’autre pour lui afficher son plus beau sourire. C’est quoi le plan ? Je la regarde aussi, avaler son morceau de viande, elle est vraiment ravissante. Je l’imagine toute seule, dans ces bleds, au fin fond de la brousse et ça me fait frissonner.

– Tu as pas peur des fois ?

Clémentine lit dans mes pensées ?

– Peur de quoi ?

– Je sais pas… De te retrouver seule, dans des lieux où plus rien ressemble à rien… Il pourrait t’arriver… Je sais pas…

– Ah, mais je suis pas seule, je voyage avec Jeff !

– Jeff ?

– Le photographe… Avec lui, je suis tranquille, c’est une véritable armoire à glace et il nous est jamais rien arrivé… Je croise les doigts ! Ça fait des années qu’on parcourt le monde ensemble.

– Pourquoi vous vivez pas tous les deux ?

– Max…

Ma tête gamberge sur ce qu’elle vient de nous apprendre.

– Moi qui te voyais en grande voyageuse solitaire, errante dans les contrées les plus retirées, presque effacées de la carte… Ça casse le mythe.

– C’est comme ça que j’ai commencé, comme tu le dis, seule… Mais très vite, j’ai travaillé avec Jeff, c’est vrai que par moment, c’est bien rassurant.

– Dans certains coins, j’imagine qu’un mec, c’est indispensable.

– De fait !

– Dessert ?

Clémentine ramasse les assiettes, je prends le plat et on se retrouve toutes les deux dans la cuisine.

– Il est où ton gâteau ?

– Heu… Je l’ai mis… Heu…

– Ben Max, tu pers la boule ? C’est Louise qui te fait tourner la tête ?

– Arrête, elle est super canon, c’est clair, mais tu t’en es aperçue toute seule. Clèm et ses petits yeux qui pétillent !

– Pff… Tu as pas vu les tiens…

Je me retourne sur moi-même, la cuisine est vraiment pas grande, où j’ai bien pu larguer le gâteau ?

– Ah, sur la fenêtre !

Retour au salon.

– Un gâteau au chocolat, j’adore…

– Ça tombe bien, il y a que ça.

Décidément, elle aime tout cette nana.

– J’ai tellement l’habitude de manger des plats avec des goûts particuliers que de dîner bien franchouillard, ça me fait vraiment très plaisir.

Entre deux plats épicés, elle doit se le faire, le Jeff, c’est sûr ! Histoire de se calmer… Ça me démange, je peux pas m’en empêcher.

– Comment tu fais pour te balader partout avec un mec sans que… Vous avez jamais eu envie…

Clèm me coupe direct.

– Mais, de quoi tu te mêles ?

– Ça me passait par la tête, c’est tout. Je demande juste…

– Jeff sait que c’est pas…

– Quoi ?

– Rien…

Elle se tait et promène son regard sur Clèm, sur moi.

– Et vous ?

– Quoi nous ?

– Vous êtes… Enfin…

– Ben non ! On vit pas ensemble si c’est ça qui te travaille.

Elle baisse les yeux et revient très vite.

– Mais vous bouger tout le temps ensemble, non ?

Clèm se soutient la tête avec la paume, je croise les bras.

– Pas forcément… Mais pour les déplacements géographiques, oui, on y va ensemble.

– Comment ça, les déplacements géographiques ?

– On peut bouger en restant là.

Elle s’étrangle avec une bouchée de gâteau. Je remplis son verre, qu’elle fasse descendre sans s’étouffer.

– Je… comprends… pas… là…

Elle va quand même pas vomir dans son assiette.

– Bois un coup, ça va faire passer.

Elle chope son verre entre deux expectorations. Elle se calme enfin.

– Vous déconnez les filles !

– Ben non…

– Bouger, c’est partir ailleurs.

– Nous, tu sais, on part ailleurs sur place.

– J’avoue, Maxime, que là, j’ai un peu de mal à te suivre.

– Parce que toi, faut la distance réelle pour te sentir loin. Nous, la distance intérieure, ça nous suffit.

– Oh, là… on part dans le philosophique.

– Rien du tout, c’est pas philosophique, c’est juste de l’expérience.

– Moi, faut que je prenne un avion pour… Faut que je parte avec Jeff… Là, je sais qu’on va être totalement dépaysé… Je pense que lui, c’est pareil… Loin, ça veut dire des heures de vols, des heures de quatre-quatre dans la poussière, des heures…

– Moi, juste je ferme les yeux.

Elle ouvre grand les siens et nous lâche son plus beau sourire.

– Café ?

– Volontiers, je reprendrais bien du gâteau aussi.

Je lui en coupe une part.

– Et vous voyagez où quand vous faites du surplace ?

Je sais pas comment le dire. Clémentine se lève et disparaît. C’est pour le café ou pour échapper à la question ? Je regarde Louise et cherche mes mots dans ses yeux. Je trouve rien à lui répondre. J’entends les bruits de vaisselle et je me perds dans la profondeur de son regard.

– En fait, tu dis que vous voyagez, mais non, vous restez là.

– Je crois pas, juste, je sais pas quels mots mettre.

Clèm revient avec les tasses.

– Le café coule… Les mots de quoi ?

– Les mots pour dire… Pour lui dire nos voyages…

– Mais c’est chaud, comment tu veux raconter ?

– Je sais pas justement, c’est Louise qui me demande.

– Je pense que ça peut pas se dire, juste, on le vit.

– Voilà !

– Mais, les filles, vous vivez rien, là, en France. Rien d’autre qu’une petite vie de françaises. Vous pouvez pas imaginer le décalage que les peuples que je croise me procurent.

– Max est suffisamment décalée comme ça.

– Tu t’es pas regardée !

– Oh, là…

– T’inquiète pas Louise, pour nous, être décalée, c’est un compliment.

On prend le café autour de la table basse. Clèm est assise dans un fauteuil, Louise dans un autre et moi, posée sur le canapé, les jambes en tailleur. Il fait nuit depuis longtemps.

– Je vais y aller, les voyages, on en reparlera… Mais là, faut vraiment que j’y aille.

– Allez Louise, je te ramène au métro ?

– Mais je vais trouver…

– C’est sur mon chemin.

On se lève et je me retrouve nez à nez avec Clèm dans le couloir… Juste les sourires et la douceur des regards.

– On parle pas des mêmes…

– De ?

– Voyages…

Les yeux dans les yeux, les bouches ouvertes à rire.

L’échange de numéros de portable, les bisous, je pars avec Louise.

Ma journée à rien faire d’autre que le planton à la laverie pour les lessives en retard. J’ai même pas envie de chercher du taf ! Juste Clémentine qui va venir après son taf avec les nouvelles du jour.

En plus, il pleut ! Mes pas évitent les flaques en tirant le caddie plein de linges propres, pliés, prêt à être ranger. Mon portable et un texto. On peut se revoir ? C’est pas signé, je connais pas le numéro, je réponds pas.

Mon chemin, l’appartement et la penderie…

Le début de soirée et Clèm avec ses petits bruits sur le palier. Je lui ouvre, vite, dans ses bras !

– Waouh ! Mais qu’est-ce qui t’arrive ?

– Rien… Juste toi, là, qui viens…

Clèm se décolle légèrement.

– Ça va, Max ?

– Oui, oui…

On se vautre sur le canapé. En chaussettes, jambes repliées, mes mains qui me grattent les genoux.

– Tu as un truc Max.

– Non, rien, tranquille…

– Allez, je te connais, te fous pas de moi.

– J’ai juste une question…

– Vas-y.

– Le numéro que tu as refilé à Louise, c’est le tien ou le mien ?

C’est elle qui se tortillent les mains maintenant.

– Heu, ben, le tien… Tu sais bien… Je donne jamais le mien… Ça gêne ?

– Ah non… C’était pour savoir.

Ce soir, on descend dîner dehors. J’ai rien préparé.

– J’étais en retard pour le boulot ce matin.

– Ah ? Tu as mal dormi, ma douce ?

– Je pensais…

– A quoi ?

– Aux voyages…

– Ta copine, elle dit qu’on voyage pas.

– Elle a pas compris.

– On avait pas les mots aussi… Faut peut-être qu’on les trouve, les bons mots.

Fatiguées, on se colle sous la douche et c’est la couette.

Dans ses bras, je me blottie. Elle me caresse le dos. Ma main reste statique sur son ventre. Ses jambes viennent s’emmêler aux miennes. Le jeu démarre… On se connait tellement…

Au réveil, devant les cafés, elle s’agite.

– Les mots, on a pas cherché les mots.

– C’est pas grave… A qui raconter nos voyages ? On s’en fout…

– Ben à Louise par exemple.

– Ah au fait, j’ai reçu un texto pour toi.

– Comment ça, pour moi ?

– A donner mon numéro à la place du tien, c’est normal que ce soit moi qui reçoive tes messages.

– Qui t’a envoyé quelque chose ?

– Louise je pense, elle veut te revoir.

– Ah… Je reviens ce soir et on en reparle ?

– Comme tu veux, c’est pas à moi qu’elle écrit de toute façon… Tu fais ce que tu veux, mais tu me dis.

– Je bouge pas… Je vais au taf et on voit ensemble.

Clèm part bosser, je reste.

Faut que je me secoue un peu ! Allez, des agences d’intérim, après tout, ça me ferait du bien de voir du monde.

Je crapahute sur les boulevards, les affiches sur les vitrines mais rien de bien transcendant… Je poursuis mon chemin.

Quand j’arrive, Clèm est déjà là. Elle avait pris les clés ce matin ?

– Tu as quitté super tôt aujourd’hui…

– Des heures à récupérer, j’avais oublié de te dire. Tu étais passée où ?

– Les agences, j’ai cherché du taf, mais rien, que dalle.

– On s’en fout en même temps…

– Envie de voir des gens quand même…

Elle me serre dans ses bras.

– Je vais m’occuper de toi.

– Et Louise, tu lui as répondu ?

– Non… Pas envie.

– C’est une femme comme tu les aimes pourtant.

– Toi aussi, Max, tu les aimes comme ça.

Elle me comprime sur elle. Je suis bloquée, enveloppée dans ses bras, coincée contre son corps.

– Allez, on réfléchit et tu lui envoies un truc.

– Tu veux que je lui propose quoi ?

– Je sais pas, Clèm… C’est ta copine, pas la mienne.

– Elle est sympa, non ?

– Craquante, oui.

– Je lui dis quoi ?

– Ben ça, qu’elle nous fait craquer.

– Mais tu es con…

– Alors, je sais pas, qu’elle vienne bouffer un soir ? Je sais pas…

– Je vais répondre avec ton portable, tu veux bien ? Elle disait quoi en fait ?

Je tripote mon téléphone et lui colle le message sous le nez.

– Vas-y, réponds.

– Demain soir, ça te va ?

– On fait chez toi ! Si tu rentres tôt, oui, ça me va.

– Dix-sept heures, c’est bon ?

– Propose-lui la soirée, on verra bien ce qu’elle a dans le ventre.

– C’est peut-être elle qui va voir… Et pas nous.

– Je sais pas, on s’en fout un peu, non ?

La sieste et je file chez Clèm. L’attente… Préparer à manger ? Pas envie… Clèm rentre comme elle a dit.

– J’ai rien prévu pour dîner.

– Ah ?

– On achètera du tout fait.

On s’est un peu assoupies, mais là, il est temps.

On descend chercher un gros poulet déjà passé à la rôtissoire et les patates qui vont avec.

– On prend un dessert ? Ta copine aime les gâteaux au chocolat.

– Ça ira comme ça, non ?

– Comme tu veux.

Chez le boucher turc, on achète la bouffe.

– Il me reste du sucre à la vanille ?

– Ah, je sais pas…

– Chope quand même un gros pot de yaourt grec.

On revient, les bras chargés.

Le temps de tout installer et dans le placard, pas de sucre vanille.

– Je descends chercher le sucre, tu en as pas.

Mon portable s’agite dans ma poche. C’est Louise qui demande les codes de l’immeuble. Je me dépêche et arrive en bas de l’immeuble alors qu’elle plante en attendant la réponse que je lui ai pas donnée.

– Salut !

– Ah, tiens, salut !

– On arrive en même temps, c’est génial.

Je fais les codes, on monte jusque chez Clèm. Je sonne, elle nous ouvre.

– Déjà ?

J’écarte les bras.

– Il est presque huit heures.

– Ah… Bonsoir Louise.

– Bonsoir.

Louise entre, avec son sourire à nous faire fondre toutes les deux et tend à Clèm une boite en carton.

– Tiens, pour le dessert….

– Ah, merci, sympa.

Clémentine me colle la boite dans les pattes. Bon, je file à la cuisine.

Dans le salon, elles se sont installées chacune à un bout du canapé. En face, je me laisse tomber dans un fauteuil. J’ai vue sur les deux. Le sourire de Louise, que je savoure au fur et à mesure de ses expressions, et celui de Clèm, que je connais bien. Qu’est-ce qu’elles ont à sourire comme ça ? La main de Louise se promène à ses côtés sur les coussins du canapé, Clémentine a les siennes coincées entre ses cuisses. Qu’elle les bouge pas !

– Alors, vos voyages, tu as les mots aujourd’hui, Maxime ? Je suis revenue pour ça…

Mais je les ai pas ! Clèm tourne la tête vers moi d’un coup. Les mots… Ben, non, toujours pas ! Qu’est-ce qu’elle me fait ? Louise regarde Clémentine avec tendresse, trop de tendresse ! C’est pas possible, faut que je trouve quelque chose pour faire diversion.

– Le poulet, pour l’instant, j’ai qu’un poulet à t’offrir !

Louise nous lâche un sourire incroyable.

– Je vais le chercher…

Clèm me dit ça, toute détachée, les yeux dans le vague, le visage radieux, juste pour elle. Que faire ? Faut que je reprenne ma place !

– Tu m’aides à mettre le couvert ?

Louise commence un mouvement pour se lever. Je saute sur mes pieds et file à la cuisine chercher la vaisselle. Non mais !

– Fais gaffe à pas te brûler !

– T’inquiète… Ça va ma belle ?

– Mmm…

Elle est à me regarder avec autant de douceur que de calme, insouciante…

Le salon et la table. Je pose les assiettes et les couverts. Louise se lève.

– Je peux t’aider ?

– Tiens, vas-y, je reviens.

Je la laisse tout installer. La cuisine et Clèm.

– J’apporte le poulet, tu prends les patates ?

Clémentine va avec son poulet brûlant. Un plat, faut que je trouve un plat… Je fouille dans les placards pour en choper un assez grand et qui passe au micro-ondes. Hop tout dedans ! Le salon. Elles sont toutes les deux courbées, à présenter la table.

– J’ai mis les pommes de terre à réchauffer.

– On va commencer. Qui coupe la bête ?

– Je veux bien.

Clèm passe le grand couteau à Louise, qu’elle le fasse si elle sait.

De fait, elle se démerde pas trop mal. Elle présente bien les morceaux, il y a plus qu’à !

– Je vous sers ? Maxime, ton assiette, tu veux quoi ?

– N’importe, mais pas du blanc.

Elle me pose une cuisse.

– Clémentine ?

– Pareil, sauf si tu veux la deuxième patte…

– Moi, je préfère le blanc.

La distribution est terminée et le micro-ondes bip la fin des patates.

– Ah, la suite…

Je me lève pour les rapporter. J’arrive, elles rigolent.

– Qu’est-ce qui vous fait marrer comme ça ?

– C’est Louise qui me racontait une arrivée à Bucarest. Elle avait pas pris son billet en même temps que Jeff… Ils étaient pas dans le même avion et du coup, ils sont pas arrivés au même aéroport.

– Et Jeff et moi, on a décidé, chacun de notre côté, d’aller retrouver l’autre… Ce qui fait qu’on s’est croisé et qu’on s’attendait bêtement dans l’aéroport de l’autre.

– Ben, pas de téléphone ?

– Il avait plus de batterie… La Galère…

– C’est pas grave en même temps.

– C’est jamais grave avec Max…

– Sauf qu’on parle pas le roumain.

– Pff… Vous pouvez pas parler toutes les langues non plus.

– C’est sûr qu’avec vos voyages à vous, il y a pas besoin de parler grand-chose…

– Visiblement, tu bloques sur notre façon de voyager.

– Je la comprends pas, Maxime. Tu dis que vous voyagez sur place… J’avoue que ça me perturbe, quand je vois comment moi je voyage…

– Tes voyages, c’est juste parce que tu as besoin d’un avion et d’un décalage horaire pour comprendre que tu es partie. Avec Clèm, j’ai juste besoin de la sentir près de moi et je suis loin, très loin !

– Clèm, toi aussi, tu penses comme ça ?

– Moi, je regarde Max et je suis déjà ailleurs, oui.

– Ah, les filles, vous êtes complètement space !

– Du yaourt grec ?

– J’ai apporté un gâteau !

– Ah oui, c’est vrai…

Je me lève pour le sortir de sa boite. Un fraisier, ah merde, j’aime pas les trucs avec des fruits et de la crème… Bon, tant pis. Hop sur une grande assiette, je reviens avec le gâteau et les assiettes à dessert.

– Tu aurais pu débarrasser, Clèm, j’atterrie où ?

Elle s’affaire avec une légère moue. Je l’aide. Louise reste en place et nous regarde nous activer. Un aller à la cuisine et Clémentine me bloque le passage. Mes yeux la fixent.

– Ça va ?

– Elle est… Je sais pas dire… Elle te fait rien, toi ?

– Clèm… Je te vois venir…

– Elle est délicate, non ?

– Elle te fait du gringue toute la soirée et toi, tu craques…

– Max, elle est plutôt pour toi, cette nana.

Pourquoi elle me dit ça ?

– Pff…

On retourne au salon. Louise nous attend en pianotant sur son portable.

– Excusez-moi, j’envoie juste un petit message.

Je regarde Clèm. Le téléphone de Louise se met à siffler.

– Déjà la réponse ?

– Non, c’est l’accusé de réception…

Je lui tends le couteau.

– Tiens, moi c’est trucs là, je sais pas faire.

Elle le coupe avec beaucoup d’attention quand son bigo se remet à siffler.

– Là, c’est la réponse, excusez-moi encore.

Elle pose le couteau et chope l’engin. Elle lit le texto et d’un coup, pouffe de rire.

– Oh, excusez-moi, vraiment.

– Arrête de t’excuser, ça gêne pas.

Elle nous regarde et éclate encore de rire. Je sens Clèm qui se tend un brin à mes côtés.

– Bon, quand tu auras fini de te foutre de notre gueule…

– Je me moque pas, c’est juste Jeff…

– C’est un comique ?

– Pas forcément, mais là, il réagit sur votre façon de voyager.

– Ah… Et ça donne quoi ?

– Ben…

– Vas-y, qu’on rigole aussi !

– Il dit… Il dit que si vous vous promenez dans le fin fond du dix-neuvième, vous vous sentez en Afrique noire.

Clémentine est un peu vexée.

– Je vois pas ce qu’il y a de drôle.

Je me mêle de recaler Louise.

– Ben non, tu as rien compris… On décolle de là… Du tapis. Pas besoin d’aller dans un quartier ou dans un autre.

– Non, je comprends pas et je suis pas la seule… Jeff non plus.

Elle m’énerve.

– Jeff, il nous connait pas… Et toi, si peu… C’est normal que vous compreniez que dalle.

– Quand même, on a jamais entendu ça.

Clèm revient dans l’échange.

– Ça s’entend pas, ça se vit… Nous on le vit…

– Tu lui racontes tout à ton Jeff ?

– Quand ça parle de voyages, oui, je lui raconte…

– Dans nos déplacements, il pourrait pas prendre de photos, ça, c’est sûr.

– Ah, déplacements ou voyages ?

– Quelle importance… Dans les deux cas, on bouge…

Elle s’empiffre avec le fraisier. La bouche pleine, elle peut plus rien dire. Elle a de la crème autour des lèvres et finit par arriver à respirer.

– Ben Max, tu manges pas ?

– Moi, c’est trucs là…

– Dis-moi ton gâteau préféré… Pour la prochaine fois.

– Tu sais, je suis pas très gâteau.

La main de Clèm me rejoint sous la table. Enfin ! Mais ses yeux restent collés sur le visage de Louise. Je pose une main sur la sienne et la serre. Son regard se tourne vers moi, elle me sourit.

– Comment vous faites ?

– De quoi…

– Vos voyages… J’aimerai bien tester… Voir la différence…

– Il y en a une, c’est certain… Après, faut voir ce que tu aimes.

– J’aime quand je suis dans les airs, le décollage de l’avion… La sensation, c’est génial… J’adore…

– Ah, mais dans nos déplacements, tu retrouveras pas cette sensation-là. C’est pas les mêmes voyages…

– C’est quoi les sensations ?

Je regarde Clémentine qui se tourne vers moi et me sourit encore.

– Les sensations… C’est le temps qui s’arrête.

– Heu…

– Le temps qui compte plus… Il passe plus à la même vitesse pour nous et pour toi.

– C’est compliqué votre truc.

– Très simple au contraire. Je te dis, juste on ferme les yeux et on se retrouve sous d’autres latitudes.

– Pff… Je vous crois pas… Vous dites ça… Mais je vous crois pas…

– Ferme tes yeux !

On la regarde faire, on se tourne l’une vers l’autre. Même les yeux fermés, elle arrive à être charmante. Sur son visage se dessine un petit sourire.

– A quoi tu penses ?

Elle bouge.

– Non, garde les yeux fermés.

– Je pense… Je pense à… Je sais pas…

– C’est le début de ton voyage.

Elle croise les bras, penche la tête sur le côté, en arrière, puis la redresse.

– Arrête de gigoter, juste comme ça, les yeux fermés et les images qui défilent sous tes paupières, des nouvelles, les odeurs que tu connais pas encore, les bruits, les frissons. Tu ressens quoi ?

– Je vois les paysages de la Cordillère des Andes… Les visages des gens que j’y ai croisés…

– Bon, ça va pas !

– Ben Max…

– Non, faut pas qu’elle retrouve ce qu’elle a déjà vu… Faut que ce soit autre chose… Un monde qu’elle connait pas…. Un monde…

Elle ouvre les yeux.

– C’est foutu si tu les rouvres.

– Vous me faites marcher, les filles…

Clèm s’exclame.

– Mais pas du tout !

J’en rajoute une couche.

– Tu sais pas décoller sans avoir réservé une place dans un avion, c’est désespérant.

– Vous vous foutez de moi…

– Il te manque…

– Le touché peut-être…

Ah, merci Clèm ! Le touché, mais oui.

– L’art des surfaces.

– Vous me parlez d’autre chose, là.

– Non, c’est juste le même secret.

– Secret ? Je vous suis pas.

– Tu es perdue… Tu t’es perdue.

– C’est vous qui m’avez perdue. Moi je sais très bien où je suis.

– Ah, oui ? Et tu es où ?

– A Paris !

– Bon, c’est tout raté !

Sur ma phrase, elle sourit plus, son visage se durcit.

– Faudrait que vous m’emmeniez.

– Ça va être compliqué…

– Ben pourquoi ?

– Parce que… Parce que…

– Parce qu’il est tard !

– Tu es fatigué, Max ?

– Ça vient doucement…

– Je vais y aller. Mais vous me promettez qu’on ira.

– Ensemble ?

– Oui, ensemble… Toi, moi… Et Clèm…

– Ah…

Sur ce, on se lève.

– A bientôt ?

– A une autre fois…

– Tu restes là, Maxime ?

– Ce soir, oui, j’ai envie…

Elle quitte l’appartement. Clèm se tourne vers moi et passe les bras autour de mes épaules.

– Max, tu lui as dit tout à l’heure… L’art des surfaces…

– Quand l’enveloppe se crée, oui. Mais là, elle a décroché.

– On arrivera pas à l’emmener là ?

– Je crois pas, non. Nos voyages seront jamais les siens. C’est juste à nous deux.

Elle a son sourire qui vient lui envahir tout le visage.

– Douche ?

– Et couette.

Le boulot de Clèm et mon errance sur les trottoirs pour croiser les boites d’intérim. Je lis les affiches collées sur les vitrines, des fois j’entre demander une info… Mais rien, je vois rien qui m’intéresse. J’ai pas vraiment envie non plus, ça m’aide pas.

Les jours s’enchaînent et je finis par choper une offre qui me plait bien. Je m’adresse à la nana de l’accueil pour l’annonce. Elle regarde mon CV, me propose de remplir un dossier. Je réponds à toutes les questions et lui rends.

– Bien, merci, on vous recontacte.

– Ah…

Je quitte l’agence et me plante à une terrasse de bistrot.

– Un café, merci.

Je jette le sucre dedans et le tourne, le tourne et le tourne encore… Le regard dans le vague, je vais encore rentrer bredouille. Clèm me demande où j’en suis à chaque fois qu’on est ensemble et j’ai rien à lui répondre de positif. C’est pas que ça la gêne, dans notre histoire, mais c’est juste pour moi. Moi qui voulais voir un peu des gens.

– Max ?

Qui m’appelle ? Je lève les yeux…

– Qu’est-ce que tu fais là, toi ?

– Je viens de terminer un article pour les photos de Jeff. C’était là, juste derrière.

– Café ?

– Oui, café.

Elle pose ses fesses sur la chaise à côté de moi. On regarde toutes les deux les gens passer.

– Tu me parles de tes voyages avec Clémentine.

– Non.

– Pourquoi ? J’aimerais… Enfin… Oui, j’aimerais…

– Tu aimerais quoi ?

Elle pose un bras sur le dossier de ma chaise. Je bouge pas. Sa tête se penche en avant, se tourne vers moi et son visage s’éclaircit de son plus beau sourire. Comment je vais résister… Clèm ? Aide-moi !

– Alors, tu dis pas…

– Hein ?

– Tu aimerais quoi ?

– Ah… J’aimerais… J’ai envie… Enfin… Tes voyages…

– Mes voyages, c’est avec Clémentine.

– Qu’avec elle ?

– Essentiellement, oui…

Son pouce me touche l’épaule.

– Essentiellement ? Alors, c’est pas toujours…

– Je sais pas… De toute façon, mes voyages seront sans doute jamais les mêmes que les tiens.

– Pourquoi tu dis ça ? Là, on fait pas les mêmes, ça j’ai compris.

– Mais tu as pas compris non plus ceux que je fais avec Clèm.

– Ceux-là, non, je les vois pas… Mais j’aimerais bien les découvrir.

Ses doigts glissent sur ma nuque. C’est pas possible, faut qu’elle arrête ! Je me penche en avant pour me décoller du dossier de la chaise. Je tends les jambes et croise les pieds. Mes mains se calent entre mes cuisses resserrées.

– Tu m’emmèneras ?

Je tourne la tête vers elle, sa demande, que dire…

– Moi ? Et pourquoi tu demandes pas à Clèm ?

Je sais plus comment faire, je sors mon portable pour voir l’heure.

– Ah, la vache… Faut que je décarre.

– Déjà ?

– Oui, déjà…

C’est pas vrai, j’ai rien à faire… Mais je veux juste que ça s’arrête.

– Tu me files ton numéro ?

– Clèm t’avait donné le mien.

– Ah…

Elle se rend pas compte… On peut pas l’emmener avec nous. Nos jeux… Nos voyages comme elle dit… C’est rien qu’à nous deux… C’est Clèm et moi… Juste Clèm et moi… Elle… Mais non !

D’un coup, je me lève, fouille dans le fond d’une poche et en sors quelques pièces pour le café. Je les lâche sur la table.

– On se revoit ?

– On t’emmènera pas.

– J’y arriverai…

Ça veut dire quoi, ça ? Comment ça, elle y arrivera ? Je rentre chez Clèm, elle est pas là. Je me pose dans le salon, le canapé, je m’assoupis.

Un doigt glisse sur ma joue. Clémentine !

– Ça fait longtemps que tu es là ?

– Une demi-heure peut-être, je sais pas.

– Je t’ai pas entendue.

– Dure journée ?

– Non, pas forcément… Une agence qui me recontactera…

– Tu sais, tu es pas obligée de chercher du taf.

– Je sais, Clèm, je sais…

Quand même, voir du monde, sortir un peu… Le genre femme entretenue, c’est pas trop mon truc… En même temps, je fais si peu d’efforts pour que ce soit autrement… Faut que ça change tout ça. Un boulot, que je trouve un boulot…

– Ah, tu sais quoi ?

– Non !

– En sortant de l’agence d’intérim, je m’arrête à une terrasse prendre un café et tu devineras jamais qui vient s’asseoir à ma table…

– Ben, dis-moi…

– Louise !

– Oh ?

– Oui !

Clémentine me sourit.

– Louise… Vous avez parlé un peu ?

– Ben oui, face aux cafés, bien obligé.

– Et alors ?

– Elle aimerait qu’on l’emmène dans nos jeux.

– Elle rêve ! Enfin, toi, je sais pas… Mais moi, elle rêve.

– Allez, Clèm ! Elle te fait bien flasher quand même.

– Oui c’est sûr, mais je sais pas pourquoi, je la vois plutôt dans tes bras que dans les miens.

 – Tu vois jamais quand les femmes te draguent. C’est toujours moi qui dois te le faire remarquer.

– Mmm… Elle est trop pour moi cette nana.

– Elle est juste canon, mais pas trop…

– Ah, quand même, Max… Craquante, certes, mais bon…

– On fond autant l’une que l’autre sur cette femme.

– On l’oublie…

– Ou on se la fait…

– Tu es con, Max !

– Ben quoi ?

– On va pas se la faire toutes les deux !

– Et pourquoi pas ?

– Pff…

On part dans un fou rire à nous imaginer toutes les deux, avec Louise au milieu… C’est juste pas possible !

Les cafés et Clèm est encore en retard ce matin.

– Vu l’heure qu’il est, je rentrerai plus tard ce soir pour rattraper.

J’ai rien à répondre, on a trainé au pieu, voilà le résultat.

Je vais glander chez moi, dans les rues, et en fin d’après-midi, je reviens m’échouer sur son canapé.

Ça cogne à la porte. Je regarde par l’œilleton. Clèm.

– Ben, qu’est-ce qui t’arrive ?

Je la regarde avec tous ses paquets pendus au bout des bras.

– Comment tu es chargée, donne.

Je la débarrasse de ses sacs plastiques.

– Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? C’est lourd !

– Des affaires que j’ai amassées au bureau depuis tant d’années.

– Ben, pourquoi tu le vide ?

– Je sais pas, envie de changer.

– De boulot ?

– Pourquoi pas…

– Waouh, Clèm en pleine mutation !

– Rigole…

– Ben oui, depuis le temps que tu traines là-bas, ton idée, ça me fait drôle.

– C’est pas forcément la mienne.

– Ah, merde ! Tu te fais lourder ?

– Pas encore, mais je sens le vent tourner.

Pendant qu’on transbahute tout dans le salon, mon portable siffle sur la table basse.

– Ben qui c’est ?

– C’est pas moi.

– Pff…

Je chope l’engin et regarde.

– Un texto de Louise.

– Elle dit quoi ?

– Je sais pas, c’est pas le moment, on est en plein déménagement.

– Exagère pas, juste quatre sacs.

– On en fait quoi ?

– Je sais pas, sous le canapé… On verra plus tard.

On les glisse donc sous le canapé.

– Il s’est passé un truc ?

– Non, juste je sens que ça va merder bientôt. Je me prépare.

– Ça se fête !

– Heu, Max… Si j’ai plus de boulot, ça va quand même être un peu compliqué.

– On se débrouillera, t’inquiète.

– Je m’inquiète pas, juste faudra qu’on fasse attention.

– Mmm…

Clémentine paie pas de loyer, vu que l’appartement est à elle… C’est déjà ça, elle aura que la bouffe.

– Demain, je trouve un taf.

– C’est pas tout de suite maintenant !

– Tu seras tranquille comme ça… Et puis ça te donnera de la liberté.

– De la liberté pour quoi ?

– Pour dire oui ou non… Si tu sais que derrière je peux faire roue de secours, ce sera plus facile pour toi.

– Faudrait déjà que tu trouves.

– Demain, j’aurai un boulot.

– Si tu le dis !

On se vautre sur le canapé. Sa tête vient se poser sur mes genoux pendant que ses jambes s’allongent à dépasser l’accoudoir. Ma main glisse dans ses cheveux, elle ferme les yeux. Demain, faut vraiment que je trouve… Maintenant que je lui ai dit… Qu’elle soit zen. Ma paume parcourt son ventre sous son pull pendant que ma tête se pose en arrière. Je ferme aussi les yeux. On reste comme ça un long moment. Pas de bruit, tout est calme.

Mon portable siffle à nouveau, elle se redresse.

– C’est encore elle ?

– Je sais pas, regarde.

Clèm chope le téléphone et lit pour nous deux. Suite à notre petite pause-café, as-tu réfléchi à ma proposition ?

– Ben Max, elle t’a fait des propositions ?

– Non, juste celle que je t’ai dit, qu’elle voulait qu’on l’emmène…

– Oui, mais là… Pff…

– Comme tu dis…

– Faut quand même que tu lui répondes un truc.

– Je sais pas quoi lui mettre… On peut juste l’inviter encore un soir, mais c’est tout… Je sais pas… Tu as envie, toi ?

– On peut, ça nous engage à rien…

– Juste à la mater.

– Pétasse !

– Oh, Clèm, toi aussi tu la mates.

– Pas faux…

– Bon, on lui met quoi ?

– Ben ça, un dîner…

Je rédige mon message. Tu peux passer un de ces soirs si le cœur t’en dit. Tu me dis juste celui que tu choisis qu’on prépare une bouffe. Hop, c’est parti !

Rancard est pris pour demain. On sera samedi, Clèm travaille pas ce jour-là, on sera deux à préparer.

– Qu’est-ce qu’on va lui faire ?

– A bouffer ou tu es partie sur une autre idée ?

Ça nous fait rire. Une autre idée, pff !

– Tu serais même pas cap, Clèm.

– Cap de quoi ?

– De la faire basculer…

– Ben non… Parce que toi, tu serais cap ?

– Heu… En fait, non…

– Ben alors…

J’ai rien à répondre. Je serai cap de rien avec cette nana.

– Mais quand même, elle est particulièrement glamour.

– Ah, Max qui se réveille ! Ben oui, elle est très glamour, comme tu dis. Mais voilà, on sait pas faire.

– Ou on veut pas…

On est toutes les deux assises dans le même fauteuil. Clèm sur mes genoux en mode « gamine qui fait un câlin ». Mon bras l’entoure à la taille et ma main repose sur sa cuisse. Elle, un bras autour de mes épaules, a sa tête calée dans mon cou. Je sens son souffle sur ma peau. C’est tout chaud, très doux.

Ça sonne, c’est elle.

– Bonsoir Louise.

– Bonsoir les filles.

Les bises et on se pose dans le salon.

– J’ai vu Jeff hier.

– Ah, et… Il va bien ce garçon ?

– Oui, pourquoi il irait pas ? On a bossé toute la journée ensemble. C’était tranquille.

Je regarde Clèm qui me sourit bizarrement. A quoi elle pense ? Encore une idée derrière la tête ? Ça me fait pouffer de rire.

– Ben, à quoi tu penses, Max, pour rire comme ça ? J’ai dit une connerie ?

Louise nous suit pas du tout, faut que je me rattrape.

– Non, non, si Jeff va bien, c’est le principal.

Maintenant, c’est Clémentine qui, sur ma phrase stupide, éclate de rire.

– Quelle ambiance de fou chez vous, les filles ! Je peux rire aussi ?

Comment lui dire puisqu’on est capable de rien. Pourtant, à la voir toute souriante comme elle est, quel gâchis ! Enfin… Soyons raisonnables… On est pas cap, on est pas cap ! En plus, cap de quoi ? Je sais même pas… Clèm a toujours pas dit un mot.

– C’est juste un souvenir de ce qu’on se racontait l’autre soir… C’est pas important.

– Ok, mais si c’est drôle…

– A raconter, ce sera pas drôle du tout. Allez, on oublie et on passe à table.

On s’installe pour dîner, Clémentine apporte le plat tout préparé qu’on s’est contentées de réchauffer. On mange en racontant des banalités. Louise est bavarde, ça va. Clèm est plutôt éteinte, je fais ce que je peux.

La fin du repas arrive et Clèm sort de son mutisme.

– Je vous prépare un cocktail ?

– Ah, oui, super !

Je réponds plus vite que Louise qui, sur ce coup-là, est restée sans voix. Clémentine disparaît dans la cuisine nous préparer les fameux cocktails.

– Tu y as repensé ?

– De quoi tu me parles, Louise ?

– De ma proposition…

– Je t’ai dit, on t’emmènera pas.

– Moi, je t’ai dit que j’y arriverai.

– Et tu arriveras à quoi ?

Sur ma question Clémentine revient avec trois verres qu’elle pose sur la table basse.

– Mesdames sont servies.

– Waouh !

Je me lève pour rejoindre un fauteuil. Clèm prend l’autre et Louise se colle dans le canapé. Elle vire ses chaussures et monte ses jambes sur son côté. Son coude sur l’accoudoir, sa main retient sa tête penchée. Clèm croise les jambes et moi, en chaussettes, je replie les miennes en tailleur sur le coussin du fauteuil. Je lève mon verre.

– A la nôtre !

Louise prend le sien.

– A mon succès !

Clémentine prend également le sien.

– Quel succès ? Tu as réussi un truc de particulier ?

– Pour l’instant non, mais je vais le réussir !

– Ah…

Je comprends de quoi elle parle mais Clèm non. Je crois bien que je lui ai pas dit la dernière phrase de Louise… Celle qu’elle m’a encore balancé tout à l’heure… Celle où elle croit qu’elle va arriver à quelque chose avec nous. J’envoie plein de coups d’œil à Clémentine mais comment lui faire comprendre juste avec des regards ?

– Excusez-moi, je peux utiliser vos toilettes ?

– Tu sais où c’est, va.

Louise quitte la pièce et j’en profite.

– Quand je lui ai dit qu’on l’emmènerait pas, elle m’a dit qu’elle y arriverait.

– Qu’elle arriverait à quoi ?

– Ça, je sais pas…

– Bon, on la laisse venir… On verra bien…

Louise revient et se vautre littéralement dans le canapé. Ses jambes sont complètement dévoilées par sa robe qui remonte sur le haut de ses cuisses. Ça a pas l’air de la perturbée outre mesure. Elle semble bien détendue… Bien étendue surtout !

On descend nos cocktails. Les verres sont presque vides. Je sais pas si Clèm pense à la même chose que moi, mais de la voir là, comme ça, étalée sur le canapé, sans aucune retenue…

– Je te remplis ton verre, Max ?

– J’en prendrais bien un autre aussi, c’est vraiment excellent.

Clèm part à la cuisine nous refaire le niveau.

– Alors ?

Louise me dit ce mot sur un ton suave. Elle glisse un pied le long de son tibia. Je fais la conne ?

– Alors quoi ?

– Max… Arrête…

– Arrêter quoi, j’ai rien fait.

– Ben justement…

Clémentine arrive.

– Justement quoi ?

– Ben tu vois, ma belle, c’est ce que je me demande aussi. Justement quoi ?

Louise se resserre sur le canapé. C’est mon « ma belle » qui lui fait cet effet ou que je fasse semblant de pas savoir de quoi elle parle ? En fait, je m’en fous !

Après le second cocktail, je commence à avoir ma tête qui part. Clémentine, qui me connait bien, vient direct se caler, assise par terre, adossée à mes jambes. Ma main glisse dans sa nuque. Louise se redresse face à nous. Je vois plus le visage de Clèm. Dommage ! Mais je l’ai entre les mains. Louise semble gênée par mes gestes… Ou troublée, je sais pas… Ses yeux suivent mes mouvements, je continue. Comment est Clèm ? Elle sourit ? Mes mains glissent jusqu’à ses joues. Oui, elle sourit ! Elle penche la tête en arrière et me voit la regarder. Je descends jusqu’à lui coller un bisou sur le front. Louise se jette en arrière sur le canapé et se retrouve allongée. Elle porte les mains sur son visage, l’entoure, le cache même, mais je la sens rigoler. Son ventre bouge au rythme de ses petits rires silencieux. Je m’avance au bord du fauteuil, écarte les jambes et plaque Clémentine en arrière. Je viens poser le menton dans le creux de son épaule. Louise se tourne de côté, replie les jambes.

– Je fatigue.

– Ben Clèm, il est quelle heure ?

– Je sais pas, onze heures et quelques sûrement.

– Tu crois ? Ah quand même…

Louise s’appuie sur les coudes.

– On fait quoi ?

– Rien, on fait rien…

– Je me disais que là, on était…

– On est quoi, Louise ?

Elle se rejette en arrière et passe ses pieds par-dessus l’accoudoir. Ses bras viennent se poser sous sa tête qu’elle tourne vers nous. Sa robe remonte encore avec le mouvement de ses bras jusqu’à nous laisser voir la naissance de ses ardeurs. Mais, où est son slip ? Elle s’en est débarrassée tout à l’heure aux toilettes ?

– On était… Enfin, on est… Je me sens prête.

– Oh là !

– Calme-toi, Max… Elle dit ça… Mais voilà…

– Non, je le dit vraiment… Je suis prête.

– Prête à quoi ?

– Avec vous… Là…

– Mais ça va pas non…

Clèm lui sort ça sur un ton !

– Mais Max, je croyais… Enfin… J’avais cru comprendre…

– Rien, tu as rien compris…

Louise plisse les yeux et son visage se tend.

– Dis-donc, ma cocotte. Si je veux, je vous prends toutes les deux.

Clémentine se redresse un peu.

– Je voudrais bien voir ça !

– Chiche, allez, toutes les deux en même temps…

On est mal barrées. Louise qui se déchaîne… Déjà qu’elle a plus de culotte ! Je me penche vers Clèm et lui passe les mains sous les bras pour la relever. On est debout pendant que Louise se tourne encore sur le canapé.

– Vous savez les filles… Vos voyages… C’est rien que du baratin.

– Ecoute Louise, si tu es venue pour nous casser, c’est pas la peine.

– Mais je vous dis, je vous prends toutes les deux, et là, vous allez voyager.

Clémentine vient se serrer tout contre moi. Mon bras l’entoure, la protège.

– T’inquiète pas ma belle, il va rien se passer.

Sur mes mots, Louise se lève d’un coup et vient se coller à nous deux. Qu’est-ce que je pourrais bien faire pour qu’elle se pousse… J’embrasse Clèm pour de vrai ? Je lui colle une main aux fesses ?  Je sais pas… Je veux pas trop la provoquer, l’autre. Elle est toujours collée à nous et je sens dans mon dos sa main qui passe. Dans un même mouvement, Clèm et moi, on descend sur le tapis, nos fesses au sol. Mes bras entourent les épaules de Clémentine. Louise, toujours debout, écarte les jambes et s’approche. Elle est complètement bourrée, c’est infernal… Louise m’empoigne les cheveux. Elle me tourne la tête vers elle et soulève sa robe. On a, dans l’instant, une vue imprenable sur sa toison. J’en profite.

– Ah non, ça va pas être possible !

Louise s’étonne et relâche un peu la pression sur ma tignasse.

– De quoi ?

Clémentine est prise d’un fou rire.

– On fait pas… Dans la… Fourrure…

Son rire l’étouffe, je comprends plus ce qu’elle dit.

Louise se recule, me lâche. Elle laisse retomber sa robe sur ses genoux, se pousse encore et glisse les pieds dans ses chaussures. Elle dégage aux toilettes, sans doute pour récupérer sa culotte. Vexée ?

Juste trois mots avant que la porte claque.

– On se reverra !

Je regarde Clèm.

– Elle a voulu dire quoi, là ?

– Pff…

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Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-09-8

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