J’ai rendez-vous avec la pluie

Elle déambule sur le trottoir qui descend doucement vers le quai. Ses pas légers, un brin de travers, lui donnent un petit air dansant. Son visage affiche la gaieté du moment précédent sa sortie dans la rue. Vêtue d’un slim, de ballerines et d’un pull un peu lâche, elle avance sans se soucier de ce qui se passe autour d’elle. Je suis là, adossée au mur, appuyée contre une descente de gouttière, les pieds croisés, les mains dans les poches. Ma gapette me couvre les yeux. Faut que je lève le nez pour voir sa tête. Allez, j’avance un pied ? Elle va se casser la gueule… Allez, chiche ! Je le fais. Elle trébuche, je la rattrape comme je peux. Nous voilà emmêlées pour qu’elle se redresse.

– Je suis désolée.

– Même pas mal !

Elle est debout face à moi. Ses yeux clairs me perforent. Je sais plus où poser les miens.

– Pour me faire pardonner, je vous offre un café ?

Elle frotte son slim tâché sur la jambe droite.

– D’accord.

Je me décolle du mur et avance vers le premier bistrot du coin. Elle me suit. On entre et on s’installe dans le fond, à une table de quatre.

– Café, donc ?

– Oui, merci.

Je commande et ils arrivent, accompagnés de deux verres d’eau.

– Je suis vraiment désolée…

– J’ai rien, arrêtez de vous inquiéter.

Bon, si elle le dit ! Quand même, moi je la vois, la tâche sur le haut de son tibia droit.

– Le genou, ça va, vous êtes sûre ?

– Je sens celui de droite, mais bon, c’est rien.

– Il a heurté le sol celui-là.

– Vous croyez ?

– Si j’en juge par la tâche… Oui !

Elle se penche et regarde.

– Ah, mais merde, j’ai rancard… Je peux pas y aller toute crade.

– C’est important ?

– Pour un film, oui, je cours les cachetons.

– Pff…

– Quoi ?

– Rien.

Son visage affiche une expression déçue, ou plutôt emmerdée. Je sais pas trop…

– Je vous accompagne, je dirais que c’est de ma faute.

– Je suis assez grande, c’est bon ! Je peux me démerder toute seule.

– C’était juste pour rendre service.

– Pour me rendre service, fallait pas me faire tomber.

– Je vous dis, je suis désolée.

– Mmm…

Elle finit son café et se lève.

– Bon, j’y vais. Adieu !

– Adieu…

Elle quitte les lieux d’un pas rapide. Elle va encore se casser la gueule !

Je traîne un long moment dans ce rade pourri. Le journal, abandonné sur la table d’à côté va faire mon affaire. Je parcours les pages, rien m’intéresse. Je me fous de tout. Du monde, de ses malheurs, de tout. Je tourne les pages et tombe sur les mots croisés impossible. Je m’y essaie. Les définitions… Grave ! Elles se rapportent à des trucs que je connais pas, des jeux de mots que j’ignore ou des définitions à la mords-moi le nœud. J’abandonne le canard, en vrac sur la table, là d’où il vient. Mon café est terminé depuis un moment déjà. Le mec me regarde de travers, je commande rien d’autre et ça l’énerve un brin. Deux heures de place assise, bien au chaud, pour un euros cinquante… C’est plus avantageux que le cinoche ! Je finis par déguerpir et lui libérer sa table de quatre.

L’envie de voir du monde me prend. Je téléphone à ma pote, qu’elle me rejoigne !

Je l’attends à La Clé du Bois, ce petit bistrot, plutôt sympa, mais surtout très calme. Je m’installe derrière la vitrine et regarde passer les gens. Ils évitent, avec plus ou moins d’adresse, les flaques d’eau laissées par la pluie. Et plouf ! Un gamin saute à pieds joins dans une grosse flaque. Sa mère lui en claque une direct. Le môme braille pendant qu’elle le tire par la main. Ils marchent tous les deux de travers. La porte s’ouvre dans un grand courant d’air. Ma copine ! Je lui fais signe. Elle vient s’asseoir en face de moi.

– Qu’est-ce qui te prend de me faire venir dans ce trou ?

– J’aime bien cet endroit.

– Ah…

On discute de tout et de rien. Surtout de rien. On regarde les gens, on se moque un peu et ça nous amuse. Elle a le regard brillant… On rit trop ? Je sais pas…

– Bon, comment tu as atterri là ?

– Cette fois, complètement par hasard, je me suis emplafonner une meuf.

– Tu as une façon très délicate de draguer, ma chérie !

– Je drague pas… Tu sais bien que j’en suis incapable…

– De toute façon, tu les reconnais même pas.

– Ben non !

On bavasse encore un moment et on quitte les lieux. Il pleut toujours. Quel temps de merde !

Elle me raccompagne jusque chez moi.

– Tu montes ?

Elle me suit. A l’appart, on vire nos pelures trempées qu’on laisse dégouliner dans l’entrée. On se pose dans le salon.

– C’est nickel chez toi, pour une fois…

– Mais… Heu…

– Avoue que c’est souvent le bordel !

Elle a raison…

– Et si on partait ?

– Où ça ?

– Je sais pas… Mais la pluie, j’en ai marre…

– Pour trouver le soleil en ce moment, faut aller loin !

– La côte… Si on va sur la côte… On va le trouver, le soleil.

Elle se gratte la tête.

– Ecoute Max, j’ai des jours possibles, mais pas avant la semaine prochaine.

– Ok, ok, on attend la semaine prochaine, mais on part… Promis ?

– Promis !

On est que mardi… La semaine prochaine, c’est dans longtemps… Comme j’ai rien à faire, je peux bien attendre un peu.

Je reçois un texto. Je passe te prendre en bas de chez toi demain à neuf heures. Ah, on va enfin partir ! Je range quelques affaires dans un sac. Tout est prêt dans l’entrée, je vais me coucher.

Le réveil, mes cafés et mes clopes. J’ai le temps, il est que sept heures. Mon rituel matinal me prend bien trois quarts d’heure à une heure. La douche, mes fringues sur le poil, je suis fin prête !

Je descends et me retourne sur toutes les voitures qui passent. C’est quand la sienne ? Il est moins cinq… Elle va arriver ! Une bagnole glisse le long du trottoir où j’attends, ma besace au bout d’un bras, mon parapluie ouvert au-dessus de ma tête. C’est elle ! Je jette mon sac dans le coffre et m’installe à sa droite. Elle démarre.

– On va où ?

– Ben, on a dit la plage !

– Tu as raison, c’est bien la saison pour aller bronzer…

– Mais… Heu… Avec les marées, le temps change sans arrêt.

Elle roule jusqu’à la première station-service de l’autoroute.

– Café ?

– Café.

On sort de la voiture et une bruinasse nous tombe dessus. Le parapluie, vite ! Au comptoir de la station, on boit notre jus. Pipi et c’est reparti !

– Tu veux conduire ?

– Pas plus que ça, non.

– Bon, je continue. Tu me dis quand je sors de l’autoroute.

Les kilomètres s’enchaînent. Trois heures qu’on roule.

– On sort là !

– Tu veux ?

– Oui.

Elle prend la bretelle pour quitter la quatre voies. Une demi-heure de petites routes et c’est la plage devant nos yeux. Elle se gare sur le grand parking, complètement désert en cette saison.

– Bon, ben il fait pas plus beau ici !

– On est en novembre…

– Je commence à avoir sérieusement faim… Une petite bouffe ?

On entre dans le premier resto ouvert. Une plâtrée de moules… La mer dans l’assiette !

Quand on sort du resto, le ciel est dégagé.

– Tu vois, je t’avais dit, le soleil vient avec la marée !

– Pourvu que ça dure…

– On range le pébroque ?

– Garde-le, c’est plus prudent.

Je le trimbale au bout de la main. On marche dans le sable. On peut pas s’asseoir, c’est encore tout mouillé. Les vagues sont petites. On remonte vers la dune et on se cale sur un rocher, séché par le vent.

– Alors… Pourquoi la mer ?

– Pour changer… Ça te plaît pas ?

– Ah, si… C’est très bien !

On se regarde, les yeux complices.

– Toi, tu es venue ici pour oublier quelque chose…

– Quoi ?

– C’est à toi de me le dire.

– Mais…

– Il y a une ombre dans ton regard…

– Pff…

– Arrête, Max, je le lis dans tes yeux.

Je suis coincée.

– J’ai froid.

– Dedans ?

– Oui…

– Qui t’a fait du mal ?

– Personne !

– Je te crois pas…

Elle sourit à tout, à la mer, à moi quand elle me regarde, au ciel quand elle lève la tête.

– Je suis fatiguée…

– De quoi ?

– De tout… Des gens… Du temps…

– De la vie, en somme ?

– Oui, c’est ça… De la vie.

– Faut que tu te réveilles, Max. Tu peux pas rester comme ça. J’aime pas quand tu vas pas.

Je sais pas quoi répondre.

– Tu as une copine en ce moment ?

– Non…

– Ben voilà, c’est ça aussi dont tu as besoin… D’une copine…

C’est vrai, elle a raison… Cette liaison délicate me manque. Elle me manque vraiment. C’est cette relation qui me tient debout, qui m’aide à respirer.

– Quand je suis seule, je me sens abandonnée.

– Et tu disparais dans tes trous noirs.

– Mais c’est tous les nœuds que j’ai à l’intérieur de moi. Ils se resserrent jusqu’à m’étouffer.

– Ouvre tes yeux, Max… Regarde autour de toi ! Il y a du monde.

– Je suis toute seule…

– Et qu’est-ce que je fais là, moi ?

– Toi, c’est pas pareil… Tu es toujours là !

– Comme d’autres… Là, autour de toi…

On balaye l’horizon des yeux. Son visage est nettement plus ouvert que le mien. Je sens mon expression fermée à double tour. Elle glisse une main sur ma jambe repliée.

– Tu as jamais supporté de te faire larguer… Heureusement que ça t’arrive pas souvent.

– J’ai mal…

– Je vois bien. Pense aux fois où c’est toi qui pars.

– Je m’en fous quand je pars.

– C’est juste pour que tu te rendes compte.

– Je m’en fous…

Sa main quitte ma jambe et son bras vient entourer mes épaules. Ma tête tombe dans le creux de son cou et des larmes montent dans mes yeux. Un soubresaut me secoue.

– Ah ben… Tu pleures ?

Ma tête roule contre elle. Elle la retient d’une main.

– Ben, ma puce…

Sa main s’emmêle dans mes cheveux. Dans son geste, je ressens toute la tendresse qu’elle a pour moi.

– Allez, Max… Un sourire.

Je frotte mes yeux, me tourne vers elle et me dessine une toute petite banane sur la tronche.

– Bof… Peux mieux faire !

Elle, elle est rayonnante, presque à rigoler ! Je refais une tentative.

– Ah, c’est déjà plus ressemblant.

– Je fais ce que je peux…

– Ben, tu peux peu ! Allez, viens, on bouge.

Elle se lève du rocher et me tend une main que j’attrape. On marche encore dans le sable. On s’éloigne de plus en plus du bled où on a garé la voiture. La plage est très grande. Nos bras, unis par nos mains, se balancent au rythme de nos pas.

– Regarde, comment ils doivent se cailler !

Je montre du doigt un bateau sur la ligne d’horizon.

– Ils ont l’habitude, Max… Ça tient chaud les habitudes, non ?

– Je sais pas…

– Tu sais jamais…

– Pff…

– Tu sais pourquoi elle t’a plantée, ta copine ?

– Parce que je suis insupportable sûrement.

– De fait, ça t’arrive… Mais tu sais être adorable aussi…

– Ah, ben tu vois que des fois, je sais…

Elle me lâche la main, se cale en face de moi et pose les bras autour de mes épaules. Elle croise les doigts derrière ma nuque.

– Tu sais, Max, je la connais pas ta copine. Je sais pas comment tu étais avec elle… Mais je me souviens de celles d’avant que tu as plantées d’un coup, juste parce que tu voulais pas te retourner. Tu sais être aussi cassante que charmante.

Et elle me colle un bisou…

– On continue ?

– De ?

– Marcher…

Et elle se remet dans l’axe du parcours. On s’éloigne encore du bled et le ciel se couvre.

– On a intérêt à faire demi-tour si on veut pas se faire rincer.

– Peut-être bien… En même temps, j’ai le pébroque.

On part dans l’autre sens, direction le bled et la voiture. Presque une heure quand même pour arriver sur l’esplanade du parking.

– Un café pour se réchauffer ?

On pénètre dans le premier bar face à la mer. A l’abri du vent et de la pluie, on vire les blousons sur le dossier des chaises. On se fait servir et elle me regarde d’une manière inhabituelle.

– Max…

– Mmm ?

– Il se passe quoi dans ta tête quand tu penses à ta copine ?

– Quelle question…

– J’essaie de comprendre pourquoi elle t’a lâchée.

– Je te dis… Sûrement parce que j’étais infernale.

– Il y a autre chose…

Je la regarde réfléchir. Elle imagine quoi ? Les conneries que suis capable de faire ? Les mots insolents que je peux balancer ?

– Et…

– Je cogite. Si tu racontais un peu aussi, ça m’aiderait. Je suis sûre qu’il s’est passé quelque chose que tu as même pas repéré.

– Mais…

– Des fois, tu es tellement dans tes trucs que tu te rends compte de rien.

– J’étais très attentionnée avec elle, très prévenante et tout et tout…

– Mmm…

– Si, si…

– Admettons !

– Mais je t’assure !

– Je sais que tu peux l’être… Que tu sais l’être… Mais quand même, je reste persuadée qu’il y a quelque chose que tu as pas vu…

– Quoi ?

– Ben, je sais pas justement…

– Ah…

– Allez, raconte !

– Comme ça, là ?

– Ben oui, là.

– Mais, je sais pas, tu veux que je te dise quoi ?

– Tout… Tout ce que tu peux dire…

– Ah, je sais pas raconter comme ça ! Pose-moi des questions.

– Quand tu étais avec elle, Ça se passait comment ?

– Tranquille… Je sais pas… Tranquille… C’était tout doux, très câlin…

– Jamais un mot plus haut que l’autre ?

– Non… Je m’en souviens pas en tout cas…

Elle se gratte la tête et se recule sur le dossier.

– Elle t’a dit quoi quand elle t’a plantée ?

– Rien justement…

– Attends ! Comment tu sais qu’elle t’a plantée, alors ?

– Elle me répond plus, c’est qu’elle veut plus me voir, non ?

– Tu l’as appelée ?

– Je lui ai envoyé des messages.

Elle croise les bras et pose les coudes sur la table.

– Comme quoi ?

– Attends, faut que je les retrouve…

Je chope mon portable et cherche la discussion.

– Tiens, voilà, celui-là par exemple… Je suis disponible ce soir.

– Alors tu l’as vue.

– Mais non, puisqu’elle m’a pas répondue !

– C’était quand ?

– Il y a une trois semaines, un peu plus…

– Et après ?

– Je lui en renvoie un autre il y a deux semaines… On peut se voir dans la soirée ?

– Et…

– Toujours rien, pas de réponse.

– Encore un autre message ?

– Non, c’est bon, je vais pas lui courir après non plus !

– Ben si, tu devrais…

– Et pourquoi ?

– Tu souffres, Max, tu es mal… Tu vas pas rester comme ça.

– Et ça changerait quoi que je la rattrape ?

– Tu saurais pourquoi elle répond pas…

– Pff…

– Au besoin elle t’a même pas plantée ! Elle est juste ailleurs pour un temps.

J’ai le regard désespéré, posé sur elle qui rayonne.

– On s’en va ?

– J’aimerais comprendre…

– A quoi ça servirait ?

– A ce que tu            ailles mieux, déjà.

– Mmm…

– Ben si Max, si tu savais, tu pourrais réagir au moins… Au lieu de rester comme ça… Là, tu sombres avec ce que tu imagines de la situation… Sans ses mots à elle…

Elle arbore un sourire.

– Au besoin, elle a juste paumé son portable !

– Arrête… Si elle l’avait perdu, elle en aurait déjà un autre.

– Peut-être, mais ton numéro serait perdu avec le téléphone.

– Je crois pas… Elle veut plus me voir et faut que je me rende à l’évidence…

– Il y a rien d’évident justement. Tu connais mon numéro ?

– De quoi ?

– De portable !

– Ben non ! Ça me sert à rien, tu es dans mon répertoire.

– Parce que tu l’as avec toi ton répertoire, mais si tu paumes ton téléphone… Tu fais comment pour m’appeler ?

– Pff…

– C’est juste une idée… Va savoir… Tes messages tombent dans le vide et elle, elle peut plus te joindre. Allez, appelle-la, tu verras si elle l’a toujours son téléphone.

– Et si elle décroche ?

– Ah, là, là… Tu as peur ?

– Un peu, oui…

– Donne-moi ton bigot, je vais faire…

Elle prend le portable, fouille dans mon répertoire.

– Bon, c’est laquelle ?

Je lui montre du doigt.

– Attend, faut que tu appelles avec le tien, pas avec mon numéro qui va s’afficher.

Elle compose le numéro sur son portable et le colle à son oreille. J’attends.

– Oui, bonjour… Je cherche à joindre, heu… Oui, c’est ça, merci…

Elle écarte l’appareil de son visage.

– Je fais quoi ?

– Raccroche, vite !

Elle appuie sur l’écran et pose le téléphone sur la table.

– Elle l’a pas perdu son portable !

– Non…

– Qui t’a répondu ?

– Je sais pas… Un mec…

– Un mec ?

Qu’est-ce qu’elle fout avec un mec ?

– Faut que tu fasses un effort de mémoire, Max… La dernière fois, il s’est passé quoi ?

– Rien, c’était comme les fois d’avant…

Je cherche dans ma tête.

– Hé, le mec ! C’est qui ?

– Je sais pas, moi.

– Ça doit être son frère, non ?

– Rêve, Max… Rêve !

Elle peut pas se foutre à la colle avec un mec… C’est pas possible ! On était encore ensemble il y a peu de temps… Je suis les yeux dans le vague quand elle me ramène à la réalité.

– Max, un petit effort… Quand tu la vois la dernière fois, c’est où ?

– Chez elle.

– Tu restes la soirée, la nuit entière ?

– La moitié de la nuit.

– Pourquoi pas entière ?

– Parce que le lendemain, je devrais me lever tôt.

– Et…

– On passe la soirée l’une contre l’autre.

– Vous parlez de quoi ?

– De pas grand-chose, je sais plus…

– Souviens-toi, c’est sans doute important…

Ça tourne dans ma tête… Qu’est-ce que j’ai bien pu lui raconter ? Et elle, elle m’a dit quoi ? Rien de définitif sûrement… Je sais plus.

– Ah si ! Oh et puis non…

– Quoi ?

– Non, rien…

– Mais dis-moi !

– A un moment… Alors que je la serrais dans mes bras…

– Ben quoi ?

– Elle m’a demandée si je l’aimais… Je suis plus trop sûre…

– Elle te la demandé ou pas ?

– Oui…

– Et tu as répondu ?

– Rien… Je lui ai pas répondu…

– Mais Max…

– J’ai pris sa tête entre mes mains, je lui ai souris et ai descendu son visage dans le creux de mon épaule.

– Et…

– Ma main glissait dans ses cheveux.

– Et ?

– Elle m’a redit à l’oreille, très timidement… Tu m’aimes ?

– Et après ?

– Je l’ai serrée plus fort dans les bras.

Un silence…

– Une envie… Quelques larmes… Tout s’en va… Une attente… De quoi ?… De rien… De personne… L’espace… Le vide…

– De quoi tu parles ?

– Chut… Ecoute les petites notes… Celles que j’entends dans le creux de mon oreille…

Un temps… Elle me fixe, attentive. Elle bouge pas d’un pouce.

– Dans mon ventre… Une tempête stérile…

– Arrête Max ! Là, j’ai peur.

– De quoi ?

– Pour toi, tu me fais peur…

– M’enfin…

– Tes mots, ça veut rien dire… Où tu pars dans ta tête ?

– Je la cherche… Partout, je la cherche… je l’attends, elle vient pas… Elle vient plus… Elle reviendra plus jamais…

– Mais tu déconnes !

– Elle est partie…

– Prends ton téléphone et appelle-la !

– Mais ça va pas, non !

– Ah, moi si, ça va très bien… Enfin… Jusqu’à ce que tu partes en live.

– C’est pas moi qui pars en live, c’est elle.

– Elle, elle est juste partie tout court, et encore, c’est même pas sûr… Elle est avec l’autre, là…

– Son frère ?

– Si tu veux, Max, son frère…

– C’est pas son frère, hein ?

– C’est toi qui as dit ça.

– Oui, mais non…

– On s’en fout en même temps.

– Ben, pas vraiment…

– Alors, si tu t’en fous pas, fais quelque chose.

– Comme quoi ?

– Tu vas la trouver, tu l’appelles, tu…

– C’est à elle de revenir !

– Ton arrogance me désespère…

– Mais… Heu…

– Prends sur toi, mets ta fierté dans ta poche, appelle-la.

– Je l’appellerai pas.

– Alors oublie-la !

– C’est mort.

– Alors, je sais pas… Mais fais quelque chose, reste pas comme ça !

– Pff…

– La fuite, Max toujours en fuite…

Je sais pas quoi lui répondre…

– Pour le coup, c’est toi qui pars…

– Non…

– Tu l’abandonnes carrément… Tu sais même pas ce qu’elle fait et tu lâches l’affaire sous prétexte qu’elle te répond plus.

– C’est un signe ?

– Pas forcément, non… Imagine que le mec, c’est réellement son frère…

– Qu’est-ce qu’elle irait pleurer chez son frangin ?

– Elle pleure peut-être pas… Peut-être qu’elle est juste partie en vacances…

– Là, c’est toi qui rêve ma belle !

– Je sais pas… Pourquoi tu lui as pas répondu à sa question… Quand elle te demande si tu l’aimes…

– Je sais pas dire ces mots là…

– Tu me les dis bien à moi.

– Toi, c’est pas pareil !

Elle recouvre ma main de la sienne.

– On y va ?

On se lève et on sort. Il pleut toujours.

– Le pébroque !

– Je l’ai oublié sur la table.

Je le récupère, l’ouvre et elle se sert contre moi pour s’abriter. On marche, les pas synchronisés par le rapprochement. La voiture, faut se décoller. Elle s’installe au volant, je fais le tour.

– On va où ?

Mais quelle question, j’en sais rien.

– Comme tu veux !

Elle démarre même pas et sort de la voiture. Je fais pareil et on se retrouve au pied d’un petit immeuble.

– Là, ça te va ?

Je lève le nez et voit l’enseigne de l’hôtel.

– Oui, je m’en fous en fait.

On pénètre dans le hall, elle réserve une chambre. C’est au deuxième, on monte par le petit escalier en colimaçon. La pièce est simple, la salle de bain aussi.

– On va se poser un peu.

– Et au sec !

– Au bistrot, on était déjà au sec.

J’entends le bruit de l’eau, elle fait couler un bain. Je regarde par la fenêtre. La mer est aussi grise que le ciel. L’horizon, à peine…

– C’est prêt ! Tu viens ?

On file dans la salle bain et à poil. Dans l’eau chaude, on s’installe, une tête à chaque bout de la baignoire et les jambes qui s’emmêlent. C’est calme, pas un mouvement d’eau, rien. Juste sa peau contre la mienne… Ses mains, posées sur mes genoux, sont immobiles. Alors que les miennes trainent à la surface de l’eau, mes yeux se ferment.

Des éclaboussures me réveillent.

– Ah, mais !

– Tu dormais…

– Ça gêne pas !

– Sauf que tu ronfles.

– Ah, merde…

Comment ça, je ronfle !

– C’est pour ça, tu crois ?

– De quoi…

– Qu’elle m’a plantée ?

– En même temps, si pendant que tu passes une soirée avec elle, tu te mets à ronfler ! C’est pas trop glamour…

– Patate ! Je ronfle pas dans ses bras…

– Va savoir… Quand tu dors, tu sais pas…

– De toute façon, tu disais qu’au besoin, elle m’avait pas plantée du tout.

– Si tu ronfles, si, elle t’a forcément plantée.

– Tu es pas gentille de me dire ça…

– Humm ! Fais pas la gueule… Allez, un sourire ?

J’ai pas envie d’en faire, mais il se fait malgré moi.

– Ah… Ben voilà !

– Faut dire que tu as le chic pour me faire craquer…

– Allez, on se savonne, on sort et tu lui envoies un texto qui la fasse fondre.

– Heu…

– Mais si, tu dois bien être capable de trouver des mots pour la troubler.

– Mmm…

On fait comme elle a dit. Enroulées dans les serviettes on glisse jusqu’au pieu.

– On a pas dîné !

– Et alors…

– Ben j’ai faim, moi !

– Ah… Et tu as envie de quoi ?

– D’une blanquette !

– Sûr qu’on va trouver une blanquette ici, Max… C’est plutôt le pays des fruits de mer ou des crêpes.

Elle ouvre la fenêtre.

– Merde, il pleut toujours…

– La marée, faut attendre le retour de marée…

– Et c’est quand ?

– Ah, ben ça…

– On va manger ou pas ?

– Pas envie.

– Ok, alors cherche des mots pour ta belle.

– Heu… Finalement, j’ai un petit creux.

– Trop tard, des mots pour ta Zouzette…

On se glisse sous la couette, les têtes calées sur les oreillers. Les yeux au plafond, je réfléchis. Quels mots je pourrais bien lui poser ?

– Faudrait déjà que je sache où elle est, non ?

– On s’en fout, Max, sois plus forte que l’autre ! Et peu importe qui c’est… Son frangin… Un vieux pote de lycée… Un mec de passage… On s’en fout… Trouve les bons mots !

Comment elle me met la pression ! J’en ai pas des mots pour ma Zouzette, comme elle l’appelle. Ma Zouzette… Non, mais je te jure ! Quand je pense à son élégance, l’appeler comme ça… Enfin…

Je la sens bouger à côté de moi. Je tourne la tête vers elle. Elle est toute souriante, les yeux pétillants de quand elle est contente. Elle plie un bras et appuie la tête dans le creux de la main. L’autre vient me dessiner le ventre.

– Alors… Des idées ?

– Pas vraiment, non…

– Bon, lui dire que tu l’aimes, tu en penses quoi ?

– J’en pense juste que c’est pas vrai.

– Menteuse !

– Je peux pas dire que je l’aime ou pas, elle m’émeut beaucoup. Elle laisse à l’intérieur de moi un trouble certain ! Je peux juste en dire des mots tendres, à l’image de ce que j’éprouve pour elle.

– Ben voilà, bon début… Toute la tendresse que tu as pour elle…

– Je vais pas lui écrire ma tendresse ?

– Et pourquoi pas !

– Ça fait con, non ?

– Je trouve pas… Ça dépend de comment tu lui dis.

– Je sais pas le dire.

– Tu sais pas dire je t’aime, tu sais pas dire les mots qu’une femme a envie d’entendre.

– Je te les dis à toi ! Là, je sais le faire…

– A moi, oui, mais c’est pas pour moi tes mots. Et là, tu sais pas dire ton émotion, tu sais pas dire tes troubles, C’est pas compliqué quand même. Raconte-lui le frisson.

– Hein ? Et tu lui dirais ça comment, toi ?

– C’est pas moi qu’elle fait fondre, c’est toi, Max !

– Faut que tu m’aides…

Elle écarte un bras et le passe sous ma tête. Elle me resserre contre elle, ma tête dans le creux de son épaule et c’est ma main qui vient se poser sur son ventre. Elle la recouvre de la sienne et suit mes mouvements.

– Tu saurais écrire les gestes ?

– Les gestes ?

– Oui, ceux qui reflètent ta ferveur justement, comme là.

– Les mots peuvent pas remplacer les gestes.

– Ben si, va falloir qu’on les trouve, ces mots. Qu’elle les lise, qu’elle les entende, qu’ils raisonnent en elle.

Un grand sourire se dessine sur mon visage.

– Et qu’elle revienne !

– Peut-être, oui, aussi…

Sa main s’emmêle dans mes cheveux.

– Qu’elle revienne vers toi…

Je me redresse et pose la tête sur son ventre. Je suis toute racrapotée, pliée en deux, sa main glisse sur mon dos. Elle se retourne et je tombe la joue contre le drap. Elle s’assoit à côté de moi, les jambes repliées.

– Max, dis-moi les gestes…

– Viens. Viens près de moi. Je sais les faire, mais je sais pas les dire.

Elle reste dans sa position.

– Faut que tu apprennes à les dire aussi…. Pour elle… Pour moi…

Je tourne la tête vers elle.

– Pour toi ?

– Oui, pour moi…

Ses doigts jouent dans ma tignasse.

– Je suis une femme comme les autres, tu sais. Et j’ai bien envie d’entendre les gestes. Tes gestes !

– Ah, là…

Elle se penche et me colle un bisou.

– Penses-y.

– Mmm…

– Si, si ! Penses-y très fort, ça va marcher, tu vas voir.

– Si tu le dis…

– Remets-toi dans l’axe.

Je me déplace et cale ma tête sur l’oreiller. Elle descend le long de mon corps et s’approche, entière. Je la sens partout.

– On va dormir… Mais demain, tu me réveilles avec tes mots !

– Waouh ! Et si je les ai pas ?

– Je dors toute la journée…

– Je te crois pas !

– Tu verras…

Elle peut pas dormir toute la journée, elle a tout le temps envie de bouger. Même si je lui dis rien, c’est sûr, elle se lèvera.

Dans la nuit, je me réveille, les mots qu’elle me demande, viennent et repartent aussitôt de ma tête. Lesquels je pourrais bien lui sortir dès le matin ? C’est chaud !

– Bonjour ma belle… Mes mots, juste pour te réveiller.

– Hein ?

– Chut… Ecoute… Je sens naître en moi le désir. Mon désir. Mon désir d’elle. D’elle et ses mouvements, d’elle et ses bruits. D’elle et ses sourires. D’elle et ses… J’écarte ses jambes, vient avec une main, les mains, le visage, la langue. Une vraie tornade ! Je la cherche, la sonde, la fouille, la trouve. Son bouillonnement m’emporte. Je suis frénétique, presque violente. Tremblements, vibrations. L’onde intérieure se crée, elle cède. Des cris rauques et elle se vide. Elle m’attrape par les cheveux, que je remonte vers elle. Je viens dans son regard, le visage trempé. Elle me saisit, me plaque sur le dos et vient sur moi. Elle descend la bouche sur la mienne. Ma main glisse jusqu’à ses cuisses qu’elle décale pour me recevoir. Elle est là. Son excitation à mon égard se retrouve en elle. J’ai pas grand-chose à faire. J’ôte la main et emmêle nos jambes. L’écrasement de nos sexes, l’un contre l’autre, nous enflamme. Nos bouches se mélangent. Notre élan se précipite, évolue, se développe, s’épanouit et libère les bruits de nos ventres. Ensemble ! A bout de souffle, je la regarde. Elle, haletante, elle, rayonnante ! Je me recroqueville sur le côté et l’attrape. On emmêle tellement nos corps. Notre empressement, on s’agite l’une envers l’autre. On se cherche, on se découvre à nouveau et on se trouve encore. Elle contre moi, moi près d’elle. Mélangées, l’une à l’autre. On respire par à-coup. Je la mange, elle me dévore. Elle me tient, je la comprime. Je l’embrasse, elle me reçoit. Elle me mordille, je la pousse. J’en peux plus, elle continue. Par la bouche, je la prends, entière et l’épuise. Elle revient sur moi, sa langue fougueuse m’anéantit. Encore envie de la dévorer. J’emprisonne sa vulve dans une main, masse ses lèvres, les écarte. Mes doigts entrent et se promènent. Je vais, regarde sa féminité, la parcours, l’ouvre encore avec les deux mains, l’ouvre tellement que ma bouche se pose juste là où je vais de nouveau la sublimer. Elle se liquéfie, pousse un cri d’un genre nouveau. Presque un hurlement. Et puis, c’est plein de bruits qui viennent dehors. Je m’interromps, la rejoindre, la regarder.

J’arrête de dire. Les yeux humides, fermés, tournés vers le plafond. Je la sens se redresser et sa main vient se poser sur mon corps inerte.

– Humm…

– Les mots de mes gestes.

– Oui… Tes gestes… Mais finalement…

J’ouvre les yeux.

– Quoi ?

– Ben les vrais gestes, c’est plus…

Je la vois venir et ça m’amuse.

– Trop tard, tu as choisi les mots.

– Les mots sont pour ta douce. Pour moi, tu pourrais…

Je souris à rien.

– Quoi ?

– Tu pourrais… Me les jouer ?

– Faudrait savoir !

– Mais… Heu…

– Tu m’as pas dit…

– De…

– Ben, si c’est les bons mots ?

– C’est tes mots, ma belle, ceux pour ta Zouzette.

– Je vais pas lui écrire un roman ?

– De fait… Faut simplifier…

– Je peux pas…

– Tu lui dis pas l’essentiel.

– Et c’est quoi, l’essentiel ?

– Si tu l’aimes, je sais pas…

– C’est pas des gestes ça.

– Non, mais ça fait du bien de l’entendre quand même.

– Ben non, je lui dis pas…

Elle descend et me colle un bisou sur le bout du nez.

– Tu changeras jamais…

Ça me fait sourire.

On se lève pour les cafés.

Autour de la tablette, je réfléchis.

– Tu crois qu’il sait la prendre, le mec ?

– Faudrait déjà que ce soit son mec !

– Admettons que oui.

– Tu ferais mieux d’imaginer que non.

– C’est compliqué… Il serait quoi, alors ?

– Une béquille… Je sais pas…

– Une béquille ?

– Oui, juste une béquille… Celle dont elle a besoin dans l’instant…

Mon regard part tellement dans le vague.

– Tu es où ?

– Hein ? Là… Je suis là…

– Pas vraiment, non.

– Je me demande qu’est-ce que je pourrais bien lui poser comme mots ?

– Ah, ça ! Avec ce que tu m’as dit pour me sortir de la nuit… Faut trier grave !

– C’était notre dernière nuit ensemble…

– Alors là, je comprends pas pourquoi elle est partie ?

– Je comprends pas non plus… J’ai besoin de toi.

– Vas-y, prends un papier, les mots me viennent.

Je me lève, fouille dans le sac et trouve feuille et crayon.

– Le jeu des corps… Ces corps qui se dessinent, se croquent, se mange, se vident. La frénésie des mouvements s’enflamme jusqu’à s’évaporer. Mais l’empreinte demeure au bout des doigts, crée le trouble et laisse les corps dans un certain émoi. Cette sérénité les protège, tout en les enivrant jusqu’à l’étourdissement.

– J’écris ça ?

– Si tu veux…

– Allez, je tente.

Je recopie les phrases dans un texto et j’envoie. On se resserre un café. Je la regarde par intermittence. Elle me sourit.

– Ça va aller !

– Je sais pas…

– T’inquiète pas.

Si elle le dit… Mais quand même… J’ai un doute.

On va se prendre une douche.

Au retour dans la chambre pour un ultime café froid, mon téléphone s’agite sur la tablette.

– Ben, tiens… Voilà, ta Zouzette….

Elle me regarde la tête penchée, le visage rayonnant. Je saisis le téléphone.

– C’est elle ?

Je débloque l’engin.

– Oui…

Je glisse les doigts sur l’écran et son message s’affiche. Où êtes-vous ? Ben je suis là, à l’hôtel ! Je regarde par la fenêtre, le ciel est dégagé.

– Qu’est-ce qu’elle dit ?

Je lui passe le portable qu’elle lise.

– C’est bref, mais ça a le mérite d’être clair !

– Tu trouves ?

– Ben, il me semble, oui…

– Ah…

.

Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-23-4

.

Vos commentaires : 

haut de page

retour à l’accueil