Trois semaines

J’envoie un texto. Réminiscence de notre dernier moment ensemble… Et quelques gouttes roulent sur mes joues, lorsque j’apprends, complètement par hasard, que vous avez vendu pour aller travailler avec une amie… Sans doute est-ce un autre chemin pour vous deux… J’aurai au moins réussis ça pour vous ! Vous faire découvrir et apprécier cette douceur particulière qui appartient qu’aux femmes. Dites-moi si vous êtes déjà trop loin ?

Pas de réponse et trois semaines devant moi…

Trois semaines où je vais faire ce que je veux…

Malgré ma trouille légendaire de l’avion, c’est décidé, je m’envole. Besoin de partir un peu loin. Un billet, ma petite valise…

Les transports et l’aéroport. J’attends l’annonce de mon vol. Où est l’embarquement ?

Je fais la queue derrière une blonde décolorée qui tient sous son bras, un petit sac ridicule. Elle s’enregistre, c’est mon tour.

– Vos papiers et votre billet, s’il vous plaît.

Je donne tout à l’hôtesse. Elle me cherche dans sa liste de passagers.

– Ah, vous voilà… Des bagages ?

– Non, juste ma petite valise… Je peux la garder ?

– Faites voir ?

Je lui monte au-dessus du comptoir.

– C’est bon, vous pouvez la garder. Voilà, place 56, hublot… Bon voyage !

– Merci.

Je longe le couloir qui m’emmène à la porte de l’avion. J’aime pas l’avion… Je donne ma carte d’embarquement au steward qui me fait signe de passer. J’avance dans l’allée centrale à la recherche de ma place. Je cale ma valise dans le coffre à bagages, me pose sur le siège et bouge plus. Par le hublot, je vois le couloir que je viens d’emprunter. Tout est tenu par des nacelles à roulettes.

Les lumières clignotent, on doit attacher les ceintures de sécurité.

Le steward se plante au milieu de l’allée et nous explique comment mettre le gilet de sauvetage, utiliser le masque à oxygène… Je vais avoir besoin de tout ça ? Il me fait flipper, ce con !

On roule, je suis collée au dossier, les mains agrippées aux accoudoirs.

– Vous me faites mal !

Ah merde, je comprime le bras de ma voisine que j’ai même pas vu s’installer là !

– Excusez-moi, je suis tellement…

– Les décollages et les atterrissages, ça reste quelque chose de compliqué.

– Ah, vous aussi…

– On en est tous là, vous savez.

J’applique la tête en arrière et ferme les yeux. Le bruit des turbines et la sensation étrange qui l’accompagne finissent par s’estomper légèrement. On semble stabilisé dans le vide. Vraiment, j’aime pas. Je sens une main qui se pose sur la mienne.

– Vous pouvez vous détendre, le plus dur est fait.

J’ouvre les yeux et découvre une hôtesse de l’air, penchée par-dessus ma voisine de siège, qui tente de me rassurer avec son sourire.

– Il reste l’atterrissage !

– Tout se passera bien, vous verrez.

Bon, si elle le dit ! Mais j’ai peur quand même…

– Vous pouvez vous décrocher si vous le souhaitez.

Et pour quoi faire ? Je vais pas faire un jogging dans l’allée… Où elle veut que j’aille me promener ? Pff… Je reste figée sur mon siège. Un steward passe avec un chariot.

– Thé, café, chocolat, une boisson ?

Malgré mon état semi comateux, j’entends ma voisine réagir.

– Vous avez quoi comme boisson ?

– Alors… Coca-cola, Soda, eau minérale, Badoit, bière, vin et j’ai même du champagne.

La nana se tourne vers moi.

– Ça vous tente ?

– De quoi ?

– Le champagne…

– Ah ! Heu… Je sais pas…

– Donnez-nous du champagne.

– Deux petites bouteilles ?

– Oui, deux.

Le mec lui refile sa commande pendant que mes yeux clignotent. Elle paie, il se retourne et continue à annoncer la couleur de l’autre côté de l’allée.

Elle dévisse la capsule.

– Allez, nous allons trinquer.

– Et on trinque à quoi ?

– C’est votre premier vol, on dirait, non ?

– De fait, c’est le premier…

– Alors… Ça s’arrose !

Elle remplit les coupes en plastique et m’en tend une.

– A la vôtre.

Et elle cogne l’espèce de gobelet contre le mien.

– Oui, à la vôtre aussi.

Mon portable, qui aurait dû être en mode avion, se met à siffler. Je suis gênée mais je regarde quand même. Je ne peux vous parler dans l’instant mais je n’oublie pas. Tendrement. La réponse à mon texto. Ça veut dire quoi ? Ma jalousie est justifiée ? Elle est partie avec une autre pour de vrai ou juste pour travailler ? Elle va revenir vers moi ou pas ? Pleins de questions m’envahissent… Heureusement que je pars, finalement, ça va m’éviter de trop penser. Quoique… Ma voisine me sourit.

– Bonnes nouvelles ?

– Je crois que je viens de me faire planter… Je sais pas trop…

– Ah…

Elle pose son verre devant elle. Je sais pas quoi faire du mien. Je l’approche de sa tablette.

– Je peux ?

– Faites…

Je largue ma fausse coupe sous son nez. D’un coup, elle me la redonne.

– Allez, une gorgée.

Et elle rapproche encore son verre du mien. L’avion se met à descendre brusquement. Le haut-parleur se déclenche.

– Nous traversons une zone de turbulences, veuillez attacher votre ceinture et rester assis.

Le personnel circule pour vérifier que chacun s’est bien ficelé sur son fauteuil. A notre hauteur, le mec s’arrête.

– Gardez vos coupes à la main, elles risqueraient de basculer.

– Ça va durer longtemps ?

Il est déjà trois rangées plus loin et m’a pas entendu. La nana d’à côté me regarde.

– Vous inquiétez pas, c’est fréquent mais souvent assez bref.

Ah… Bref… Mais bref de combien de temps ? J’en peux plus de ces turbulences. Je me tourne vers elle.

– Je veux poser les pieds par terre.

Ma phrase, chargée de toute ma détresse, tombe directement dans son oreille.

– Calmez-vous… Je vous dis, les turbulences, c’est jamais très long.

– Ça me fait peur quand même.

Elle pose la main sur ma cuisse.

– On va arriver… Bientôt, ce sera juste un souvenir.

– Ben, quel souvenir de merde !

– J’ai vu pire, vous savez… Là, c’est plutôt tranquille.

– Ah oui, ben non !

La lampe clignote encore. Interdiction de se lever, on va commencer l’atterrissage. Malheur ! Je suis plaquée sur le dossier,

– Vous êtes très tendue.

J’ai même pas envie de sourire à sa remarque. De fait, je suis complètement raide sur le fauteuil. L’engin pique du nez, bascule sur le côté, se remet dans l’axe. Et c’est le bruit et le choc des pneus qui touchent la piste. L’avion freine longtemps et se met à rouler tout doucement pour regagner la place qui lui est réservée. Enfin, tout s’arrête. Le mouvement, les moteurs, tout ! Le haut-parleur nous demande de rester assis en attendant que la passerelle vienne se positionner contre la porte de l’avion.

On peut se lever, c’est pas trop tôt ! La nana d’à côté sort du fauteuil, c’est à mon tour. Je la suis direct. Elle se retourne.

– Vous aviez un bagage, non ?

– Ah oui, merde.

Mais comment elle sait ? J’ouvre le coffre et extrais ma petite valise que je traine derrière moi. On s’emmanche dans le couloir suspendu pour arriver dans une grande salle. L’annonce du numéro du tapis roulant pour les bagages envahit l’espace.

– Je vais récupérer ma valise, vous aviez autre chose en soute ?

– Ah non, j’ai que celle-là.

– Bon, bon… Et bien… A une autre fois, alors ?

– Oui, c’est ça… A une autre fois.

Je la regarde s’éloigner.

– Ah, au fait !

Elle se retourne.

– Oui ?

– Merci pour le champagne.

– Si ça vous a fait du bien, c’est déjà ça…

– Merci en tout cas.

Elle me sourit, se rapproche, me pose un bisou sur la joue et s’en va. Je me retrouve collée au sol avec ma petite valise dans les pattes. Un café, oui, un café ! Je cherche un bistrot. Il y en a à tous les coins d’allées. J’entre dans le premier et me pose.

Le serveur m’apporte une tasse et un verre d’eau. J’éclate la buchette de sucre dedans et tourne. Je vais aller où ? Les yeux dans rien, j’entends une voix que je connais.

– Ah, ben tiens…

Je lève le nez, c’est la nana de l’avion. Elle pose la main sur le dossier de la chaise en face de moi.

– Je peux ?

– Café ?

Elle tire la chaise et s’installe.

– Vous allez où, après le café ?

Merde, qu’est-ce que je réponds ?

– Après… Heu… Ben… Je sais pas encore…

– Vous êtes partie sur un coup de tête en somme.

– C’est à peu près ça, oui, un coup de tête…

Faut que je fasse un peu de social, elle a été sympa dans l’avion avec le champagne.

– Et vous ?

Elle se recule sur le dossier et penche légèrement la tête sur le côté.

– Je vais dans une location, à une vingtaine de kilomètres d’ici.

– Il y a la mer ?

– Juste devant. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai choisis celle-là.

– Ah…

Elle sourit toujours. Elle est marrante à être toujours contente. On a fini les cafés, elle sort son porte-monnaie.

– Ah ben non, c’est à mon tour !

Je cherche dans le fond de mes poches et éclate ma ferraille sur la table. Je fais glisser les pièces une par une et range ce qui est en trop.

– C’est bon, il y a le compte.

– Bon, ben allons-y.

– Où ça ?

– A la mer !

– Mais je vais pas à la mer.

– Comme vous voulez… Mais si ça vous tente…

Ah là, je fais quoi ? Je reste à végéter dans l’aéroport ou je vais à la mer avec elle ? Dilemme !

– Je sais pas quoi faire…

– Ecoutez, on va faire simple. Je vous laisse réfléchir. J’ai deux trois bricoles à faire ici. Je reviens dans une trentaine de minutes et vous me dites ce que vous faites. Ok ?

Même pas le temps de répondre qu’elle s’éclipse pour faire ses trucs. Je me repose les fesses sur la chaise du bistrot et reprends un café. Ça va m’aider à réfléchir. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir foutre avec cette nana ? Je sais même pas comment elle s’appelle. Je me brûle les lèvres, c’est con, j’ai du temps devant moi, faut pas que j’aille trop vite. Ça tourne dans ma tête. Le texto que j’ai reçu dans l’avion qui me dit rien, et la proposition de cette nana que je connais pas. Que faire ?

Je tripote les écrans de mon téléphone portable, vais sur les messages, et les relis.

– De bonnes nouvelles cette fois-ci ?

Je relève les yeux sur la nana de l’avion.

– Toujours pas, non…

– Alors ?

– Quoi ?

– Ben vous faites quoi… Vous venez ?

C’est le moment de choisir. En fait, si elle me gonfle, je pourrai toujours me casser, je risque pas grand-chose finalement.

– Je crois que je vais vous suivre.

– Bonne idée…

Elle claque les mains l’une contre l’autre.

– Allez, on y va ?

Je lâche sur la table les quelques pièces qu’il me reste. On quitte le bistrot, le hall et elle file vers le taxi de tête. Valises dans le coffre, on s’installe à l’arrière et elle donne un papier au chauffeur, l’adresse sans doute. Le mec démarre et nous mate dans son rétroviseur.

– Je te tutoie, non ?

– Oui, c’est plus simple.

Elle sourit, ses yeux sont pétillants.

– C’est ton mec qui t’a plantée ?

– Mmm.

– Ça fait pas trop mal ?

Elle va pas me poser mille questions ! C’est gentil m’enfin, j’ai pas forcément envie d’en parler.

– Allez, pose ta tête en arrière, ferme les yeux et tu seras déjà à la mer.

Je fais ce qu’elle dit.

– Tu entends le bruit des vagues ?

Je rouvre les yeux et la découvre, retournée face à moi, à me regarder avec une expression particulièrement gaie.

– Alors, tu as entendu la mer ?

– J’entends rien du tout.

– Tu es pas concentrée. Essaie encore.

Je referme les yeux mais j’ai beau faire tous les efforts du monde, j’entends que dalle.

– Pff… J’entends pas.

Elle se met à murmurer un chant tout doux qui me fait sourire.

– Et là, tu l’entends…

Je souris toujours, les yeux fermés. La voiture freine et le mec nous parle. Je comprends rien, juste qu’on est arrivées. Elle lui file une carte bancaire. On sort et le chauffeur nous pose nos bagages sur le trottoir. Il nous montre du doigt une petite maison.

– Viens, c’est là !

Je la suis avec ma petite valise pendant qu’elle en traîne une bien plus grosse. On s’arrête devant la porte et elle téléphone.

– On va attendre, la proprio nous rejoint.

On s’assoit sur les valises.

Le temps d’une clope et une femme plutôt âgée, vêtue de sombre, arrive en agitant un trousseau de clés au bout de son bras.

Elle nous salue et ouvre le portillon qui grince. Elle fait visiter la maison à la nana da l’avion. J’attends sur le perron. La femme lui laisse les clés et repart.

– Viens, entre.

Je la suis.

– Pose tes trucs là, on fait le tour.

La cuisine, le salon et l’étage. Deux chambres avec un grand lit dans chacune d’elles. Elle se retourne face à moi.

– On s’installe comment ?

– Je sais pas… Comme tu veux…

– Prends celle que tu préfères.

– C’est toi qui choisis… C’est quand même toi qui l’as louée, cette maison !

– Les deux chambres donnent sur la mer. Allez, prends celle-là, je m’installe dans l’autre.

Elle décide de la répartition des lieux, c’est parfait. Je descends chercher ma valise et la pousse dans un coin. J’entends du bruit de l’autre côté du mur. Moi, je déballe rien. Je sais pas pour combien de temps on est là, ni si je vais rester très longtemps avec cette meuf. Ça toque à la porte ouverte.

– J’ai un petit creux, pas toi ?

– Ça vient, oui…

– Allez, on sort, on va bien trouver un endroit pour grignoter.

On quitte l’étage pour s’enfiler le trottoir jusqu’au petit port. Quelques bateaux dansent sur le clapotis que crée la flotte.

– C’est mignon cet endroit, tu trouves pas ?

– Si, si, c’est vraiment très chouette.

On se sourit mais je sais pas trop quoi lui dire. On marche côte à côte, quand son bisou me percute la joue. Ça nous stoppe direct.

– Louise.

– Hein ?

– C’est moi ! Je sais, mon prénom est vieillot… D’autant que dans ma famille, ils m’appelaient tous Lili.

– Ah oui, quand même ! Moi, c’est Maxime.

– Maxime ?

– Ben oui… Maxime…

On regarde toujours les barcasses en mouvement.

– Allez, j’ai faim, on va manger.

Je me retourne vers elle qui fait demi-tour pour rejoindre les restos. On en trouve un pas trop cher.

La nuit est tombée quand on sort du resto.

– On va digérer sur la plage ?

– Ah oui, super !

Elle ôte baskets et chaussettes, j’en fais autant. Marcher pieds nus… Je suis surprise, le sable est encore tiède. On avance jusqu’aux premières vaguelettes. La mer est plutôt calme. Le nez en l’air, le ciel est tout dégagé. Je remonte un peu sur le sable bien sec et me pose les fesses. Les jambes repliées, les bras croisés autour, le dos arrondi, je la regarde s’avancer dans la mer. De l’eau à hauteur des mollets, elle fait demi-tour et vient s’asseoir près de moi.

– Qu’est-ce qu’il fait bon…

Par intermittence, mon regard va de l’horizon à son profil pour se fixer vers le ciel. Je me laisse tomber en arrière et reste bloquée sur les étoiles. Je tends le bras vers le haut.

– Ah, regarde !

Elle se tourne vers moi puis vers les lumières de la nuit. Mais le temps de son mouvement…

– Trop tard !

Elle revient les yeux sur moi et rigole.

– Tu as vu ta bonne étoile ?

– Ah, je sais pas si c’était la bonne, mais en tout cas, elle a filé vite fait.

– Alors, c’était sûrement la bonne.

– Pourquoi tu dis ça ?

– Parce que les bonnes choses sont souvent éphémères.

– Pas toujours…

– Généralement, si. Souviens-toi d’un moment extraordinaire de ta vie, un moment vraiment magnifique, presque magique.

Je réfléchis, me creuse la cervelle, mais je trouve pas d’exemples que je pourrais lui lâcher.

– Tu vois, c’est déjà dur d’en repérer un…

– Mais je peux pas dire comme ça…

– Madame est trop pudique.

– Non, mais je sais pas… Comme ça, là, sous les étoiles, tu me demandes un truc un peu…

– Un peu quoi ? Le dis pas, si tu veux, mais penses-y très fort. Tes yeux vont se mettre à briller comme ton étoile filante de tout à l’heure.

Ce que je sens dans mes yeux, surtout, c’est de l’eau qui monte. Pour briller, ils vont briller mes yeux. Ils vont même déborder. Elle me regarde toujours.

– Ça te fait pleurer ?

– Tout se mélange…

– Tu es pas prête.

Elle se met debout.

– On va se coucher ?

Je me lève à mon tour et on remonte de la plage en silence. Les clés dans sa poche, elle ouvre le portillon puis la porte de la maison. Elle me laisse passer devant elle. On grimpe l’escalier et devant la porte de ma pièce, elle me colle encore un bisou sur la joue.

– Dors bien.

– Toi aussi et merci.

– Merci de quoi ?

– De m’avoir proposé de venir ici.

Elle sourit et passe un doigt sur ma joue.

A poil, je me glisse sous le drap.

Au réveil, je descends. Elle est déjà debout, elle ? J’entends rien, pas un bruit. L’escalier de bois craque sous mes pas. En bas, personne… Elle dort encore. Je trouve de quoi me faire un café et vais le prendre dans la petite cour de derrière. Pendant que je le bois en fumant ma clope, j’entends le grincement du portillon. Elle me rejoint dans le patio avec un sac dans les mains.

– Bonjour, croissants ?

– Ah, là… Mais je croyais que tu dormais encore…

Elle pose le sachet de papier sur la table de jardin.

– Tu veux faire quoi aujourd’hui ?

– Attends… Excuse-moi, mais mes matins sont toujours très compliqués… J’ai du mal à enclencher avant deux cafés et deux clopes.

– Et tu en es où ?

– Au premier…

– Bon, je te laisse… Je reviens tout à l’heure…

Elle disparaît en abandonnant le sac devant moi. C’est trop gentil, mais je peux pas manger dès le matin. J’y touche pas et continue mon rituel de cafés-clopes. Il se passe bien une demi-heure avant qu’elle réapparaisse.

– Tu es pas très ambiante le matin…

– Excuse-moi, vraiment… Mais oui, c’est difficile le matin.

– Ben moi, je suis au taquet. J’irai bien faire une balade sur la côte.

– Je suis même pas habillée.

– Comme tu veux, moi, je pars dans dix minutes.

Comment elle me fout la pression au réveil… C’est bien mal me connaitre ! En même temps, si elle se barre toute la matinée, je fais quoi ? Je renonce à mes habitudes et saute dans mon slip.

– Voilà, je suis prête !

– Super, parce que si j’ai bien compris, tu as besoin de t’aérer les neurones.

On part marcher sur le chemin côtier. La mer à perte de vue, le sillage des bateaux qu’on devine à peine au loin. Ça fait au moins une heure qu’on crapahute quand d’un coup, elle s’arrête d’avancer.

– On se pose là, tu veux ?

Je m’accroupie dans les bruyères quand je vois, sur ma droite, une dalle de pierre. J’y vais direct.

– Tiens, viens là, c’est cool.

Elle se rapproche de moi et s’installe à mes côtés. On est à balayer l’horizon des yeux. Nos visages sourient à rien. C’est paisible. Elle parle pas et moi non plus. Juste, on regarde. Un petit vent repousse en arrière nos mèches de cheveux. Les siens, bouclés et roux, volent doucement autour de sa figure. Les miens, blonds et courts se redressent sur ma tête. Je ferme les yeux.

– Là, j’entends la mer…

Elle rigole.

– Quelle imagination !

– Fous-toi de moi…

– Tu es une drôle de nana…

Je tourne la tête vers elle qui a les yeux sur moi. Elle affiche un sourire mi radieux, mi complice.

– Je suis pas sûre d’être vraiment drôle.

– Si, quand même…

Elle repousse une mèche de cheveux qui lui barre la tronche.

– A part le matin, bien sûr.

On pouffe de rire. Mes matins…

– On continue ?

– On va jusqu’où ?

– Je sais pas, jusqu’à ce qu’on en ait marre de crapahuter.

On se lève de la dalle et, les mains dans les poches, on reprend le chemin côtier. Je marche derrière elle et je remarque un mini sac à dos, accroché à ses épaules. Elle fredonne un air que j’entends à peine. On tourne la tête sans arrêt pour mater l’horizon et voire aussi où on pose les pieds. Le soleil commence à taper, on marche toujours et elle chante encore. Cette fois, c’est elle qui repère un caillou où se poser. Une escale ! J’ai pas l’habitude de me balader comme ça. D’ailleurs, je me demande si je me serais promenée comme ça si j’étais toute seule. Sûrement que non ! Je suis plutôt du genre à rien faire… Elle, elle est nettement plus active que moi. Qu’est-ce qu’elle est venue faire ici ? Et moi ?

– Tu es en vacances ?

– En quelque sorte, oui.

Sa réponse m’avance pas beaucoup.

– En même temps, on est dimanche.

– Ah…

Et ça change quoi qu’on soit un dimanche ? Je demande pas… Elle ouvre son petit sac à dos et en sort le sac de croissants.

– C’est possible maintenant pour toi ?

Juste je lui souris. Elle déplie les bords et me le colle sur les genoux. Elle se lève et monte les bras écartés en l’air. Elle pousse un cri et brusquement, elle rabaisse les bras et se tourne vers moi.

– Ça fait un bien !

Ses mains s’agitent au bout de ses bras pendants, je comprends pas.

– Sûrement…

– Tu devrais essayer, ça libère.

– De quoi ?

– Des nœuds… Ceux que tu as à l’intérieur de toi… Ceux qui t’empêchent de respirer…

Comment elle sait que j’ai des nœuds partout ?

– C’est toi qui es une drôle de nana !

Elle me regarde toujours. Plantée devant moi, les jambes légèrement écartées. Ses yeux expriment un calme incroyable. Son sourire est tendre et ses mains retiennent ses cheveux relevés.

– Peut-être…

– Quoi ?

– Que je suis une drôle de nana…

Elle s’accroupie devant moi, pose les bras croisés sur mes jambes et appuie son menton dessus. Elle lève les yeux dans mon regard.

– Alors, Maxime… Tu veux toujours pas parler…

– Parler ?

– Ton départ, sur un coup de tête… C’est quoi ton coup de tête ?

– Ah, là, c’est compliqué.

– De se faire planter, ça arrive… Et ça a rien de compliqué.

– Pour moi, si, c’est compliqué.

Je sais pas si elle comprendrait mon histoire. Et puis, pourquoi l’emmerder avec mes états d’âme ? On est tranquille, posées sur ce caillou… Pourquoi revenir à la grisaille de la ville ?

Je fouille dans une poche et chope mon portable. Je pianote sur l’écran.

– Tiens, tu as qu’à lire ?

Elle attrape l’engin et parcourt le texto que j’ai envoyé avant de partir et la réponse que j’ai reçue dans l’avion. Elle me rend l’appareil.

– Bon, allez viens, on marche un peu.

Elle se redresse et me tend la main pour m’aider. Elle me lâche et on avance sur le chemin. Je suis encore derrière quand elle se retourne.

– Tu sais, Maxime, les histoires ont juste la couleur qu’on leurs donne nous-mêmes.

J’écoute, je réponds pas.

– Ton histoire est particulière mais ça dépend d’où tu viens.

– Je viens de nulle part…

Mes mots sont tout timides. Elle, elle me parle sur un ton d’une grande douceur.

– Tu as forcément un passé… Tout le monde vient de quelque part. On est tous, un jour, rattrapé par notre passé… Il marque notre vie, l’oriente…

J’attends la suite de ses mots. Mais mes yeux se mettent à briller jusqu’à se mouiller. Elle se rapproche de moi et applique les mains sur mes joues. Ses pouces dessinent le contour de mes yeux et sèchent les larmes qui s’écoulent.

– Tu devrais hurler.

C’est un truc que j’ai jamais fait et je sais pas faire… Hurler…

– Hurler quoi ?

– Ta détresse, je sais pas… Ta jalousie aussi, peut-être.

Je la fixe et mes yeux partent vers ses baskets. Elle redresse ma tête vers la sienne puis l’incline en avant pour me coller un bisou sur le front. Ses mains me tiennent toujours et son sourire envahie son visage. Cette image me fait du bien.

– Un sourire ?

Je lui sers un vague truc qui y ressemble. Elle me lâche le visage.

– Si tu sens que ça monte en toi, tu hésites pas, tu cries.

Elle se tourne et on avance. Je marmonne.

– Je sais pas faire…

Elle s’arrête net.

– Hein, qu’est-ce que tu dis ?

– J’ai jamais crié.

– Faut que tu vomisses ton fiel.

– Mon quoi ?

– Ton amertume.

– Je sais pas faire…

– Je t’apprendrai.

Dans le salon, assises dans les fauteuils, on descend nos cafés.

– Je te sens bien partie pour une petite sieste.

– Carrément !

De fait, la balade de ce matin m’a épuisée. Elle a une santé cette nana ! Son allure sportive, son corps sans bourrelets… Elle est sans doute habituée à marcher comme ça, pendant des heures, mais pas moi.

Je monte et tombe comme une grosse merde sur le pieu.

Ça toque.

– Oui ?

Elle ouvre et reste sur le pas de la porte.

– Tu as récupéré ?

– Doucement…

– Encore une balade ou farniente ?

– Tu es insatiable !

– J’aime marcher, ça vide la tête… Alors ?

– Alors, ça vide la tête, oui… Un peu…

– Faut que tu te lâches… Tu sais chanter ?

– Heu…

Elle avance dans la pièce et s’approche du lit.

– Je peux ?

Elle attend pas la réponse et descend ses fesses sur le bord.

– C’est tout coincé à l’intérieur, faut que tu évacues.

Elle a toujours son intonation rassurante, une voix chaude. Elle cale un coussin derrière elle et se pose le dos dessus. Elle monte ses jambes sur le lit. Je suis, moi, le nez au plafond. Je me retourne sur le côté, vers elle.

– Je suis désolée…

– De quoi ?

– D’être dans cet état… De peser peut-être…

– Pff… Que dalle…

Sa main dessine les reliefs du dessus de lit.

– Demain, je récupère une bagnole, faut que je circule… Tu viens avec moi ?

– Pour quoi faire ?

– Pour te bouger… Pour voir autre chose… Pour te changer les idées… Pour… Je sais pas… Comme tu veux, mais moi, demain, je roule.

– Tu rends la maison ?

– Non, tu peux rester si tu veux, de toute façon, je reviens dormir ici… Mais après le dîner…

– Ben, je sais pas…

– Comme tu veux. Je vais comater en bas. On se retrouve tout à l’heure ?

Elle décampe de la chambre et ferme la porte derrière elle. Qu’est-ce qu’elle va foutre toute la journée en bagnole ? Je me sens bien seule tout à coup…

Je me tourne et me retourne sur le lit. Une heure passe et j’arrive pas à dormir. Je me lève pour la rejoindre au rez-de-chaussée. Merde, elle est plus là ! Elle est passée où ? Je vois sur la porte d’entrée, la clé coincée dans la serrure. Je sors ? Allez, un peu de courage ! Je ferme derrière moi et vais à la plage.

Alors que je marche le long des vagues j’entends qu’on m’appelle.

– Maxime ?

Je tourne la tête, elle est là, assise dans le sable. Je m’approche d’elle.

– Un peu d’énergie finalement ?

– Mais…Heu…

Elle tapote le sable à côté d’elle.

– Pose-toi.

Je descends sur les fesses. Elle se penche vers moi et me cogne avec son épaule.

– Bien dormi ?

– J’ai pas réussi.

– Moi, j’ai dormi dix minutes et ça m’a fait un reset.

– Si peu, moi, j’y arrive pas… Si je m’endors, je pars pour deux heures.

– Ça aussi, faut que je t’apprenne…

– Ben, ça en fait des choses à m’apprendre.

– On a le temps, non ? On est pas pressé, si ?

– Ah non… J’ai un peu de temps… Mais toi ?

– J’en ai un peu aussi.

Je regarde le ciel tout bleu. Elle rigole.

– Tu verras pas ton étoile, là…

Elle fredonne un air très cool.

– Tu chantes tout le temps ?

– Souvent, oui…

Et elle reprend sa mélodie. J’écoute, elle est presque atonale. Puis elle s’arrête.

– Pourquoi tu lui écrirais pas un autre texto à ta petite douceur ?

Je suis étonnée de sa question…

– Parce qu’éventuellement, c’est plus ma petite douceur, comme tu dis… Je sais pas…

– Pour le savoir, faut que tu te tournes vers elle.

– Elle m’a dit qu’elle oubliait pas.

– Oui, mais tu peux juste rester dans un coin de sa tête… En même temps, tu dis qu’elle t’a plantée pour une autre… Mais tu en sais rien…

– Elle me contredit pas non plus, quand je lui dis ça…

– C’est vrai…

Elle pose la tête sur moi puis la redresse et me frotte l’autre épaule avec la main en me secouant légèrement.

– Wait and see…

– Mmm…

Elle a sans doute raison, faut que je sache attendre un peu.

– On va dîner ?

– Mais tu penses qu’à bouffer…

– J’ai faim, je mange.

On se rapatrie vers les restos du port. Je m’arrête devant une porte. Elle me fixe.

– Non, pas celui-là ! On y était déjà hier.

– Ça gêne ?

– Oui, un autre.

On entre dans celui d’après. Moi je m’en fous complètement, de toute façon, j’ai pas faim. Elle dévore des yeux la carte et annonce la couleur au serveur.

– Et toi ?

– Pareil…

On mange tout ce qu’on nous apporte. Le ventre bien rempli, on rentre. Devant le portillon, elle se stabilise.

– C’est toi qui dois avoir la clé.

– Ah oui, c’est vrai.

Je fouille dans mes poches et la trouve enfin. Je lui donne… Après tout, c’est sa maison !

– Demain, je démarre à huit heures, ça te va ?

– Hein ?

– Tu fais quoi demain, tu viens avec moi ?

– Mais je ferai quoi pendant que tu es dans tes trucs ?

– Si tu veux pas venir, tu viens pas, c’est comme tu veux… Mais c’est rancard à huit heures à l’agence de location. Allez, tu as la nuit pour y penser… Mais ça te ferait du bien, je pense…

On se fait la bise et c’est chacune dans une chambre.

Ça frappe.

– Oui ?

Elle ouvre. Je regarde mon portable.

– Il est pas huit heures…

– Si tu veux venir, faut le temps de tes cafés.

– Tu penses à tout…

– J’ai bien compris qu’avant, rien est jouable pour toi.

– J’arrive.

Elle descend après avoir refermé la porte. Je sors du lit et enfile un T-shirt trop grand. Les marches et la cuisine. Mon café est déjà servi sur la table… Je m’installe.

Elle arrive en se frottant la tête dans une serviette. Plus ébouriffée, c’est pas possible ! Elle est encore plus rigolote avec ses cheveux en pétard. Elle a, sur le visage, son expression qui l’égaie. C’est fou d’être au taquet de si bonne heure !

– Douche ?

– J’ai le temps ?

– Vas-y, je t’attends.

Je me lève et vais direct au premier, me laver.

Lorsque je réapparais, enfin prête, elle est presque la main sur la poignée de la porte.

– C’est bon ? On va chercher la caisse ?

Je me contente de la suivre dans les rues. On dirait qu’elle connait déjà. L’agence, je reste dehors et la laisse faire tous les papiers. Le tour de la bagnole, des petites croix sur le document, elle signe et s’installe au volant.

– Tu montes ?

J’ouvre la portière et me pose sur le siège passager.

– On va où ?

– Aujourd’hui, c’est une journée dans les terres… La mer, c’est demain.

Je sais pas ce qu’on va foutre dans les terres… Pourquoi aller dans la campagne quand la côte est si belle ? Je la regarde conduire… Elle est prudente, ça va… Moi qui ai peur en bagnole, là, c’est tranquille. J’ai à peine fini de penser ça qu’elle se fait klaxonner par un camion. Ah, là ! Elle se pousse sur la bande d’arrêt d’urgence. On va se foutre en l’air ! Et puis, quand le camion est passé, elle se remet dans l’axe de la route. Spéciale comme conduite.

Quelques deux heures et on arrive dans un bled.

– C’est encore loin ton truc ?

– C’est là que je devais aller.

Bon, soit ! Elle se gare et on continue à pied.

– Le Calypso, le Calypso… Je trouve pas…

– C’est quoi ton Calypso ?

– Un resto…

– On va encre manger ?

– Tu as pas faim ?

– Ben non…

– Bon, écoute, moi faut que je mange au Calypso…

– Ah…

– Toi, tu fais ce que tu veux !

– Waouh, cool…

– Excuse-moi, j’ai pas l’habitude de travailler à deux.

Je la regarde, l’air un brin désespéré. J’écarte les bras en trapèze.

– C’est toi qui m’as dit de venir !

– C’est bien que tu sois là… Je suis très contente… Maintenant, faut que tu comprennes… Mon boulot, faut que je le fasse bien…

– Pas de problème, j’attends dans la bagnole ou au bistrot.

– Non ! Réflexion faite, tu vas venir avec moi… Deux goûts, c’est mieux.

– Deux goûts de quoi ?

– De ce qu’ils servent à manger. Je suis payée pour tester.

– Ah, tu m’avais pas dit… C’est génial !

– Non, pas forcément génial…

– Tu travailles pour un guide ?

– On va le dire comme ça, oui…

On trouve enfin le fameux Calypso.

– Là, tu prends pas la même chose que moi, que je goûte les deux plats.

– Ok, ok…

Nous voilà à commander plein de trucs. Elle mange un bout de chaque. Elle me tend sa fourchette pleine.

– C’est plein de coriandre, non ?

Je goûte.

– On dirait, oui…

– Dommage.

– Tu aimes pas ?

– Ce que j’aime pas, c’est le manque de personnalité dans la conception des plats. Ils foutent de la coriandre partout, juste parce que c’est mode.

– C’est pas bon, la coriandre.

– Non, c’est dégueulasse… Il y en a dans le tien ?

– Moi je suis plutôt au curry, c’est sympa.

Elle enfonce le bout de sa fourchette dans mon assiette.

– Juste pour goûter…

Elle s’avale la bouchée.

– Alors ?

– Alors… c’est très bon… Un peu trop de curry quand même… En tout cas, c’est mieux que le mien…

Elle sort un petit calepin où elle note discrètement ses remarques.

– On va voir les desserts.

Les assiettes arrivent, pleines de couleurs. Trois petites feuilles dépassent de son entremet.

– Putain, mais faut qu’ils en foutent partout, de la coriandre.

– Encore là, ça va, tu peux la pousser.

Elle prend ses notes pendant que je m’enfile le dessert.

– Je t’en laisse ?

– S’il te plaît, oui, je veux bien…

Je m’arrête de manger.

– Tiens, c’est pour toi.

Elle chope mon assiette et se jette dessus.

– Ah, ben voilà… Un vrai dessert… tu as bien choisis…

– C’est plus de la chance qu’autre chose…

– Comme tu dis… De la chance… Et ben, tu en as…

– Ton taf, c’est de la chance aussi.

– Pas toujours… De fois, tu aurais préféré pas trouver l’adresse à tester…

– A ce point-là !

Elle me regarde et d’un coup, elle se met à sourire très fort.

– Ben quoi ?

– Rien… Je suis vraiment contente que tu sois là…

–  Ah…

J’ai les yeux qui vont et viennent. Le fond de la salle, elle, la vitrine, mon assiette… Je me fixe nulle part.

–  Après, on fait quoi ?

– On digère avant celui de ce soir.

– C’est ici ?

– Une petite heure de route, tout au plus… Sur le chemin du retour… On a le temps de se balader si tu veux…

– Encore !

– Faut faire descendre… sinon, imagine, je pèserais le double.

Pour le coup, c’est moi qui reste fixée sur elle. Ses mèches, rousses et frisées, lui retombent sans cesse sur le visage. Elle les repousse avec la main et penche la tête quand elle écrit ses commentaires dans son petit carnet. Le serveur, qui nous observe depuis un moment, nous apporte une espèce de digestif. Le verre ressemble à rien.

– Il a dû me repérer, non ?

– Je crois pas. Regarde, il en file à l’autre table.

Elle tourne la tête. De fait, tout le monde a son petit digestif. On approche nos lèvres.

– Ah, c’est fort putain…

– Bois-le, tu en as besoin. Un remontant, c’est toujours ça de gagné.

Je suis fatiguée de son taf… Comment peut-on bouffer autant, juste pour noter le prix des cartes, et deux-trois mots sur la qualité. Je regarde encore partout.

– Tu as repéré un truc bizarre ?

– Non, pourquoi ?

– Je sais pas… On sait jamais…

Elle me fait rire avec son petit carnet. Je vois, dedans, c’est écrit en tout petit. On quitte l’endroit. Un peu de marche dans le bled, la place principale, des petites rues typiques… Elle prend encore des notes.

– Hé, on a fini de manger…

– Le bled aussi, faut que je pose trois mots dessus. Tu en penses quoi ?

– C’est très mignon, calme… On est pas en saison non plus…

– Justement ! Bon, allez, assez taffé ! On se promène rien que pour nous maintenant.

Le nez en l’air, à regarder les façades des maisons, elle avance dans les petites rues. Je me pose sur un banc, elle continue. Au bout de la ruelle, elle se retourne.

– Ben, qu’est-ce que tu fous ?

– Rien, je te regarde bosser.

Elle explose de rire et revient sur ses pas. Elle se pose à côté de moi.

– Et j’ai l’air de quoi quand je bosse ?

– D’une nana qui…

– Qui quoi ?

– Qui rien…

On se fait l’autre resto prévu et on rentre à la petite maison. Il est super tard.

– Demain, c’est pareil ?

– Demain, c’est beaucoup plus près…

– On décolle pas à huit-heures alors.

– Tu as la matinée pour ton café, si tu veux.

On monte pour aller sous les plumes. Devant ma porte, elle me colle un bisou.

– Je me répète, mais je suis vraiment contente que tu sois là.

– Je déborde pourtant pas d’entrain.

– Ça me fait plaisir quand même.

On se sépare.

Je descends pas trop réveillée, avec juste un T-shirt. Mon café m’attend sur la table de la cuisine. Elle est pas là. Je me pose et allume ma clope. Je le finis et m’en sers un autre. J’allume ma seconde clope.

Je l’écrase dans le cendrier et j’entends des pas.

– Bienvenue dans le monde !

Elle me fait sourire, s’approche, déjà toute habillée, et me pose un bisou sur le front.

– Encore un café ?

– Ah, oui…

Elle s’affaire avec la cafetière et me sert une troisième tasse. Elle se pose comme une masse sur la chaise d’en face et soupire. L’expression de son visage est différente d’hier. Le regard est sombre.

– Qu’est-ce que tu as ?

– J’ai pas bien dormi, aujourd’hui, j’ai pas envie…

– De quoi ?

– De bosser… Je suis fatiguée de noter…

– Et ben, c’est moi qui vais écrire dans ton petit carnet. Tu veux ?

Mon idée la fait sourire. Je vais prendre une douche, m’habille et je redescends. Elle est dans un fauteuil, la tête penchée en arrière, les yeux au plafond. Je m’approche et m’accroupie devant ses jambes.

– Ça va ?

– Je pense à ton histoire…

– Ah…

Elle ramène son regard sur moi.

– Tu as eu des nouvelles ?

– Non…

– A te voir évoluer, j’imagine que c’était une belle histoire.

– Très belle… Avec une très belle femme.

– Elle te manque ?

– Oui…

Je tombe en arrière sur les fesses et me cogne contre la table basse. Elle tend les bras pour me rattraper.

– Tu t’es fait mal ?

– C’est l’histoire qui me fait mal… Son absence aussi.

– Un texto, juste un petit texto…

– Et pour lui dire quoi ?

– Ben ça… Qu’elle te manque !

– Je vais pas lui écrire ces mots-là ?

– Et pourquoi pas… Si elle te manque… Pourquoi tu lui dirais pas…

– Parce qu’elle est dans autre chose.

– C’est toi qui t’es mis ça dans la tête… Au besoin, même pas.

– Va savoir ?

– Si tu demandes pas, tu sauras pas… Et tu continueras à imaginer des trucs…

– De toute façon, je sais pas quoi lui mettre.

Elle repose la tête en arrière et parle presque tout bas.

– C’est dommage…

– Hein ?

– C’est dommage !

Je me relève et vais me caler derrière elle. Je pose une main de chaque côté du dossier et penche la tête dans son regard.

– Je sais pas…

En croisant les bras sur son torse, elle place les mains sur les miennes. Son sourire vient jusque dans ses yeux.

– Moi, je sais…

Comment ça, elle sait ? Je retire les mains du dossier et vais me vautrer dans l’autre fauteuil. Elle remonte les pieds et croise les jambes en tailleur sur le coussin. Ses mains s’accrochent à ses chevilles. On dit plus rien pendant un moment.

Elle lâche ses pieds qui retombent au sol.

– Prête ?

– Déjà ?

– Je te rappelle que c’est toi qui note aujourd’hui.

On enfile juste un petit pull et on s’installe dans la voiture. De fait, le resto est proche, on roule juste une petite demi-heure. On entre et on commande.

– Le carnet !

– Ah oui… Tu fais discret.

Elle le sort de son petit sac à dos qui la quitte jamais et me le file.

– Heu…

– Quoi ?

– Tu as le crayon qui va avec ou j’écris avec la fourchette ?

– Ah, merde, attends.

Elle fouille dans le fond de sa musette et le trouve.

– Bon, dis-moi un peu… Je note quoi ?

– Ce que tu trouves bon, ce qui l’est pas, les prix moyens de la carte, l’abondance des choix, la qualité du service, l’ambiance, le décor… Tout ça, tu vois ?

– Je fais un roman en quelque sorte…

– Tu prends des notes en vrac, on s’en fout, je rédigerai après.

On choisit et ils nous servent.

– Pendant que tu écris pas, on peut parler d’autre chose. Reste pas bloquée sur le petit carnet.

Mais je le chope, justement, le petit carnet. Posé à côté de mon assiette, j’écris tout petit, qu’elle voit pas de sa place. Je suis au resto avec Louise. Louise qui m’offre le champagne dans l’avion, alors que je suis tétanisée. Louise qui me fait penser à ma valise, alors que j’ai qu’une envie, quitter cet engin de malheur. Louise qui me retrouve au bistrot, alors que je végète, le nez dans mon café. Louise qui me propose de l’accompagner, alors que je sais pas où aller. Louise qui me donne un bisou de temps en temps, alors que je me sens complètement abandonnée.

– Ah là, mais tu en as des choses à dire, on a à peine commencé à manger.

– Oui, j’ai des idées… Après tu trieras…

– Avec tout ce que tu poses, je me doute bien que je vais devoir faire un sérieux tri.

Je prends une bouchée de mon assiette, pose la fourchette et reprends le crayon.

Louise qui me parle de ma bonne étoile, alors que je suis perdue à lui courir après.

– Hé, faut que tu gouttes mon plat aussi.

Elle m’approche la fourchette aux lèvres. J’ai plus qu’à m’avancer un peu. Je déglutis.

– Qu’est-ce que tu en penses ?

– Je note, tu verras ce soir.

– Quand tu écris, tu es vraiment pas bavarde.

– Je suis mono tâche…

Mes mots la font rire.

– Tu m’as l’air d’une mono tâche !

Je reprends le crayon. Louise qui me parle de mon histoire, alors qu’elle me manque tellement. Louise qui me dit qu’elle sait, alors que moi-même, je sais pas.

– Les desserts ?

– Oui, choisis pour moi, je note encore des trucs.

Louise tout sourire avec ses yeux pétillants. Louise avec ses mèches bouclées qui lui entourent le visage. Louise avec sa voix douce. Louise pleine de délicatesse. Louise et ses questions. Louise qui me tient chaud, alors que j’ai froid dedans. Louise…

– Arrête un peu d’écrire.

– Mais faut que tu te rappelles bien de l’endroit.

– Pose ce crayon et mange.

– Mais…

– Rends-moi ce carnet, je vais continuer.

– Non, je finis ce resto-là.

– Après, je reprends mon taf. Tu notes trop de choses.

On a fini nos desserts, c’est l’heure des cafés. Je referme le carnet avec son petit élastique.

– Voilà, mission accomplie !

– Vas-y, fais voir…

– Pas maintenant, tu regarderas ce soir, dans ta piaule.

Je fourre le carnet dans ma poche.

– Mais ?

– Ce soir…

J’aurais peut-être le temps de rajouter quelques trucs.

On s’apprête à se lever pour partir.

– Ah, attends, j’ai oublié de noter un truc.

Je ressors le carnet. Louise avec son regard clair, rassurant, très doux. Cette expression… Ses yeux qui demandent sans déranger. Ses petites taches de rousseur qui décorent le bout de son nez. Je referme le calepin et hop, dans la poche.

Elle me regarde… Non ! Dans ma poche… Ce soir… Elle lira ce soir… On quitte l’endroit.

– Tu veux te balader un peu ?

– Je sais pas…

– On va marcher !

– Je reprendrais bien un café, moi…

Mon portable gigote dans le fond de ma poche. Message… Notre rencontre a modifié le cours de ma vie… J’ai complètement conscience de vous avoir « abandonnée », je n’ai, en effet, pas réussi à vous parler… Je tente une expérience nouvelle pour moi. Je sais sur quoi elle est fondée et n’oublie, ni ce que je vous dois, ni vous. Par contre, ce que j’ignore, c’est ce qu’elle peut engendrer… Ou pas d’ailleurs… Très honnêtement, je ne sais pas où je vais… M’attendrez-vous ? En tous cas, je vous embrasse fort et pense à vous.

Me voilà bien… L’attendre… En même temps, j’ai que ça à faire de l’attendre !

– Des news ?

– En quelque sorte…

– Et ?

– J’avais raison…

– De…

– Elle tente quelque chose ailleurs.

– Ça t’attriste ?

– Oui…

– Laisse-la glisser doucement et passer son chemin… Après il te restera un sourire… Un souvenir… Plein de choses délicates…

– Tu parles comme si c’était fini pour toujours.

– Je sais pas, Maxime, je la connais pas, ni elle, ni ton histoire avec elle…. Ni toi non plus d’ailleurs, je te connais pas beaucoup…

J’ai juste envie de pleurer. Je la vois par intermittence, mais mon regard fuit le sien. L’une en face de l’autre, je me laisse tomber, la tête sur son épaule. Ses bras m’entourent.

– On se le prend, ce petit café ?

Les yeux plein de larmes, je me décolle et lui souris à peine. Elle m’affiche encore un visage radieux.

– Plus envie…

– Viens, on reprend la voiture et on va voir à la mer.

On roule et elle se gare au bout d’un chemin, entre les broussailles. On continue à pied. Au détour d’une petite dune, on découvre l’étendue de la plage. Des kilomètres et des kilomètres… Les baskets à la main, on avance pieds nus. C’est tout doux. Près des vaguelettes, c’est plus frais.

On se pose les fesses dans le sable.

– Tu vois, Maxime, ton histoire elle est comme ton étoile filante…

– Hein ?

– Elle apparaît puis disparaît.

– L’étoile filante, on la revoit jamais.

– Toutes les étoiles filantes se ressemblent. Si je comprends bien, à chaque fois que tu la voyais, c’était un peu comme une nouvelle étoile. Elle était là, et puis elle était plus là.

– Mmm….

Elle m’entoure les épaules d’un bras. Ma tête vient se poser sur elle. Elle me frotte légèrement le haut du bras.

– Tu veux faire quoi maintenant ?

– Je sais pas…

– On a un peu de temps avant le prochain dîner. C’est toi qui note encore ou je reprends les rennes ?

– Je finis la journée… Ce soir, c’est encore moi.

– Comme tu veux… Mais me fais pas un nouveau roman comme ce midi… Je vais pas m’en sortir…

– C’est juste pour que tu te souviennes.

– Rassure-toi, j’ai un peu de mémoire…

– Mais ça m’amuse… Et puis, je me sens utile.

– Rien que d’être là, tu es utile ! En plus, tu bosses à ma place…

– Oui, heu, ça…

– Ben si, tu écris tellement…

– Mmm… On rentre ?

– A la maison ?

– Oui, ce soir… C’est possible qu’on fasse pas de resto ?

– Ah, là… Et on va manger où ?

– Ben… On mange pas…

– Ah ça, non… Premier point de désaccord… Faut que je mange…

– Tu vas finir obèse.

– Pff…

On regarde la mer, j’ai toujours la tête sur son épaule et son bras autour de moi. Les jambes repliées devant, je suis bien calée. Je serai presque à m’endormir mais elle me secoue le bras avec la main.

– On se bouge ou on attend les étoiles.

– Me parle pas d’étoiles…

Le geste de sa main frôle en douceur mon avant-bras. Je la laisse faire, j’aime bien l’instant.

– Par-là, j’évoque juste le côté éphémère des choses.

– Je veux pas que l’histoire s’éteigne comme une étoile filante.

– Tu crois que tu peux la rattraper ?

– Qui ça, elle ou l’histoire ?

– Les deux !

– Je sais pas… Je sais plus… Je suis perdue…

Sa main pèse davantage sur moi. Elle glisse le long de mon bras, dans mon dos, sur mon omoplate et revient s’accrocher à mon épaule. Puis elle avance et son bras m’entoure complètement, mon cou dans le creux de son coude. Toute racrapoter contre elle, j’ai chaud. Ses mèches frisées viennent me caresser le visage. Je ferme les yeux.

Je la sens gigoter contre moi.

– Tu dors ?

– Non…

– On se bouge ?

– Non…

Elle rigole.

– Ben si…

J’ouvre les yeux, elle est toute souriante, le visage tourné vers moi.

– Pas envie…

Elle me secoue un peu.

– Allez, la journée est pas finie.

Quelques pas dans le sable, la petite dune et la bagnole.

La route, le bled, elle se gare sur la place du village.

– C’est tout petit ici, ça doit pas être bien loin.

– De quoi ?

– Ben, le resto !

Je suis tellement en mode farniente que j’ai du mal à concevoir qu’elle, elle est en plein taf…

– Il est trop tôt, non ?

– On se prend un apéro avant, tu veux ?

Je la suis dans les rues. Un bistrot pour le petit canon, avant d’attaquer le boulot. Un décor très vieillot.

– Tu veux que je note, là ?

– A ben oui, tu as raison.

Je sors le carnet. Louise est toujours aussi rayonnante. Comment elle fait ? Et je le range.

– Pour le coup, là, tu as pas grand-chose à dire.

– C’est juste un verre en même temps, on mange pas.

– Pas faux.

On termine nos boissons et on part à la recherche du resto qu’elle doit tester.

On s’installe et le mec nous pose un tableau sur une chaise au bout de la table. Faut choisir dessus mais rien est traduit.

– Je comprends que dalle.

– Moi non plus… On va faire au pif.

Le mec revient et elle montre du doigt les plats, un par un. Le mec sourit et repart avec son tableau. Le vin, c’est plus facile, c’est des mots qu’on connait.

Le service est parfait.

– C’est vachement bon dis-donc.

– Carrément, fais voir le tien.

Elle pique sa fourchette dans mon assiette, je fais l’inverse.

– Humm…

– Quand on arrive pas à lire, c’est meilleur on dirait.

– Vas-y, notes les noms avant qu’on oublie.

Je sors le calepin, tourne une page vide et note, pour une fois, les vraies informations.

– Pourquoi tu changes de page ?

– Heu… Parce que là, j’écris pas en français.

– C’est pas la peine, je pense que j’arriverai à reconnaitre.

Je reviens sur le page où j’en étais. Louise qui dégage une certaine chaleur. Louise et ses yeux qui rigolent tout le temps. Louise qui va me manquer quand on va se séparer. Louise qui va continuer sa route alors que je vais rentrer toute seule. Louise qui semble avoir besoin de personne. Louise qui a l’air d’avoir tellement de choses à partager. Louise qui demande rien. Louise…

– Mais faut que tu manges qu’est-ce que tu écris encore ?

– C’est pour toi que j’écris, pour toi…

– Tiens goûte-moi ça, c’est excellant !

Elle me colle sa fourchette entre les dents. Je lâche le carnet et le crayon.

– Trop bon !

– Tu vois, c’est marrant… Mais ça arrive souvent… Quand je vais dans les bleds éloignés des habitudes touristiques, et ben c’est là que je découvre les meilleures tables… Vas-y, note, c’est vraiment excellant.

Je reprends l’écriture. Louise qui sait transmettre son bien-être, ses petits bonheurs. Louise qui est contagieuse. Louise que je vais perdre bientôt. Louise que je reverrai sans doute plus jamais. Louise, tu sais quoi ? Tu vas très vite me manquer trop fort ! Je rabats l’élastique et le pose sur la table. Je vois sa main qui s’approche doucement.

– Non ! Ce soir…

– Tu es pas drôle.

– Je te l’accorde, en ce moment, je suis pas très drôle…

Et du coup, on se met à rire. Pendant que je frotte mes yeux, elle pique le carnet.

– Rends-moi ça.

– Si je veux…

– On va dire que tu veux !

Elle sourit très fort et me donne le calepin.

– Merci.

Hop, dans ma poche !

Quelques kilomètres et on arrive à la location.

On rentre dans la petite maison. Elle semble impatiente.

– On est ce soir, non ?

– Oui, pourquoi ?

– Je vais chercher mon ordinateur, je vais retaper tout de suite ce que tu as noté.

– Là, maintenant ?

– Ben oui, si j’arrive pas à te relire, vaut mieux que tu sois pas loin.

Elle file au premier chercher son matériel. Elle s’installe sur la table de la cuisine.

– Je vais au salon… Si tu comprends pas…

Je m’éclipse et me vautre dans un fauteuil. J’entends la petite musique de démarrage de sa machine, les clics de la souris et ses doigts sur le clavier. Les bruits s’arrêtent. Elle apparaît dans l’encadrement de la porte.

– Ce serait plus simple si tu me donnais tes notes.

– Heu… Oui…

Je sors le carnet de ma poche et lui tend.

Elle repart dans la cuisine. J’entends rien, juste les pages qu’elle tourne pour trouver la bonne sans doute. Il y a dans la maison un grand silence. J’espère qu’elle va pas se fâcher ! Ma tête tombe en arrière. Le plafond est décoré de moulures peintes d’un blanc jauni par les années. J’entends, elle tourne une page. Mes yeux se ferment. Ma tête turbine, mes neurones s’entrechoquent. Comment elle va la prendre, ma prose ? Mes mains sont coincées entre mes jambes croisées. Elle tourne encore une page. Je l’entends pas broncher, ses doigts courent pas sur le clavier. J’entends juste ma respiration. Et encore une page de tournée. J’aurais peut-être pas dû noircir son carnet avec mes mots. C’est son instrument de travail ! Et puis, je me dis que si elle loupe deux restos dans son périple, c’est pas bien grave. Juste que celui de ce soir était excellant. Faudra qu’elle y retourne ou elle se souvient suffisamment. Elle tourne une nouvelle page. Je suis toujours à végéter dans le fauteuil, les yeux fermés. Une main se pose sur ma jambe, je sursaute. J’ouvre les yeux et la trouve là, accroupie devant moi, avec le regard qui me balaye le visage. Je sais pas comment elle a lu ma prose…

– Tu vas ?

– Très bien, je suis très bien.

– Tu m’en veux pas ?

– De ?

– J’ai pas écrit ce que tu m’as demandé…

– C’est toi la drôle de nana, finalement.

Elle pose ses bras sur mes jambes. Son menton se cale dessus et sa tête se penche sur le côté. J’ose pas lui passer la main dans les cheveux. Oh et puis si, j’ose ! Et ça la fait parler.

– Tu vois, je suis pas comme toi, mais je me dis que ton histoire, elle devait vraiment être très belle… Elle a pas su saisir sa chance ta copine…

Je sais pas quoi dire. Je suis pas sûre que ce soit une chance d’être avec moi… Je sais pas…

– On monte se coucher ?

Elle se dresse sur les pieds et me tend les mains pour me sortir du fauteuil. Elle chope son ordinateur au passage et me suit dans l’escalier. Devant ma porte, elle passe la main dans mes cheveux et me colle un bisou sur le nez.

– Profite ! C’est ta dernière nuit ici…

– Tu es fâchée, alors ?

– Pas du tout, mais demain, je rends la maison.

– Ah…

Elle s’éloigne jusqu’à sa porte, se retourne pour me sourire, entre chez elle et disparaît. Je ferme ma porte

.

Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-22-7

.

Vos commentaires : 

haut de page

retour à l’accueil