Juste les surfaces

Merde, le cadeau, j’ai oublié le cadeau ! Je peux pas arriver les mains vides. Je repars trouver un fleuriste, il doit bien y en avoir un dans le coin.

– C’est un bouquet pour quelle occasion ?

– Un anniversaire.

– De quelqu’un que vous aimez ?

– Faut pas exagérer… Donnez-moi un truc neutre et surtout, pas de roses, c’est pour une de mes élèves…

La nana me compose un assortiment assez léger, joli et qui sent bon. J’ai l’air con avec mon bouquet ! Je retourne me garer devant le pavillon. Tout est calme. Je sonne, Louise vient m’ouvrir.

– Vous êtes la première.

– Je suis trop tôt ?

– Non, c’est les autres qui sont en retard.

– Ah…

Elle me fait entrer, je lui colle le bouquet dans les mains et je découvre son intérieur, enfin, celui de ses parents. C’est un peu tarte, mais bon… Dans le salon, sur la grande table, sont disposés des plateaux avec plein de trucs à manger. C’est joliment présenté.

– C’est toi qui as fait tout ça ?

– C’est ma mère.

– Ils sont pas là tes parents ?

– Ils m’ont laissée la maison…

– Ah, sympa !

– Oui… Je vous sers quelque chose à boire ?

– On dit que ça fait venir les gens quand on commence l’apéro.

– J’ai du champagne si vous voulez.

– Va pour le champagne !

Elle se barre dans la cuisine et revient, la bouteille à la main. Elle a pas l’air de savoir s’en débrouiller.

– Tu veux que je fasse ?

– Douée comme je suis, je vais coller le bouchon au plafond et en foutre partout.

– Approche les coupes, je vais faire.

Je vire le papier, tourne le bout de ferraille, l’enlève et gigote le bouchon pour le débloquer. Je sens qu’il vient entre mes doigts, je m’approche des verres et pof ! Glouglou, dans les coupes. Déjà, j’en remplis deux.

– Je continue ?

– On les servira quand ils seront là.

Elle se pose sur le canapé et se triture les mains l’une contre l’autre.

– T’impatiente pas, ils vont arriver.

– Oui, mais ça va, ça va bien.

– Bon, tchin !

Je tape ma coupe contre la sienne.

– Ça se fait pas, on devrait les attendre, mais tant pis, j’ai trop soif.

Elle sourit et se vautre un peu sur son côté dans le canapé. Je suis posée dans un fauteuil en face et la regarde.

Elle transpire l’impatience quand même.

– Cool, détends-toi, je te sens bien crispée.

– Je vous assure, ça va… Tranquille…

Bon, si elle le dit, mais moi je la trouve pas dans son assiette ce soir.

– C’est ta majorité qui te fait cet effet-là ?

– Peut-être, et puis vous, là, chez moi.

– Si je te perturbe à ce point, je m’en vais. Je te laisse avec tes amis.

– Non, non… Partez pas…

L’heure tourne mais personne sonne à la porte. Je me lève pour grignoter des trucs, pas être pompette. Je ramène un plateau sur la table basse. Je prends celui où il y a le plus de choses que j’aime.

– Tu veux ?

– Oui, merci.

On se gave de carottes, concombre, chou-fleur et autres olives. Ma coupe est à moitié vide, elle attrape la bouteille.

– Je vous refais le niveau ?

– Je veux bien.

Tout plein de mousse. L’heure tourne encore et d’un coup, je sens le traquenard à plein nez.

– C’est qui les autres ?

– C’est…

– Il y en a au moins, des autres ?

– Heu… En fait… Non…

Elle me dit ça presque tout bas. Le non, je le devine plus que je l’entends. Je comprends d’un coup le sens de son texto qu’elle m’avait envoyé la semaine dernière. Alors qu’elle m’invitait à sa soirée, je lui proposais de venir accompagnée d’une autre prof du lycée. Je voulais pas me sentir trop seule dans son univers ! Elle m’avait retourné non, surtout pas, j’ai du mal avec elle, juste vous …

– Mais Louise, il y a quoi dans ta tête ?

– Je le voulais comme ça, ce soir.

– Tu te souviens de ce que je t’ai dit ?

– Oui…

– Alors ?

– Alors je suis ravie qu’il y ait que vous, et ça me va très bien comme ça. Vous êtes fâchée ?

– Tu m’as piégée… Mais si tu te tiens bien, ça ira. Et puis, tu vas leur dire quoi à tes parents, parce qu’on va pas bouffer tout ça à nous deux.

– Je sais pas.

– D’ailleurs, ils rentrent quand ?

– Demain après-midi, j’ai promis que la maison serait nickel mais la bouffe, j’y ai pas pensé.

– Bon, on verra tout à l’heure. En attendant, on peut discuter.

– Oui ?

Elle a vraiment pensé à rien !

– Tu imaginais ta soirée comment, toute seule avec moi ?

– J’en sais rien…

Elle a un petit sourire au bord des lèvres.

– Il peut tout arriver.

– Mais il arrivera rien Louise, rien. Je te l’ai déjà dit.

Je vois ses larmes monter dans ses yeux. Mais je vais faire quoi de cette môme toute la soirée si en plus elle pleure ? Galère ! Faut que je propose des trucs.

– Tu veux que je t’emmène quelque part ?

– Non, non, là… On reste là…

Sa voix est presque éteinte, elle renifle. Quelle misère !

– Bon, remets-toi dans l’axe, mouche-toi et bois un coup. Le champagne est très bon… Ils se sont pas foutu de ta gueule tes parents.

– Je l’ai piqué à la cave.

– Mais putain Louise ! Non seulement, il va te rester à bouffer pour une semaine et en plus tu leur tires leurs bouteilles.

– C’était pour vous faire plaisir…

Sa tonalité est de plus en plus compliquée à entendre. Ses yeux se remettent à larguer leurs larmes. J’ai en face de moi, une gamine complètement paumée, qui sait pas trop comment s’y prendre dans sa vie et qui me fait porter sa peine. Je grignote tout ce que je peux et vais choper le plateau de charcuteries. Sur la table basse, entre nous deux, qu’elle mange aussi. Faut que je trouve quelque chose de sympa à dire, pas lui niquer son anniversaire. Dix-huit ans, quand même, ça marque !

– Tu as un peu de musique ?

– Vous voulez, quoi ?

– Je pense que je suis davantage dans le registre de tes parents que dans le tien.

– Leurs CD sont dans l’armoire, là-bas… Choisissez-en un qui vous plaît.

Faut que je fasse tout ici. Je me lève, vais vers le placard en question, ouvre les portes et découvre un rayon impressionnant de disques. C’est parfaitement rangé, je trouve vite un Pink Floyd, ça passe bien. Allez, Wish You Were Here, c’est cool, ça va la détendre. Faut que je lui parle aussi.

– Bon, Louise, tu invites que moi pour ton anniversaire. Je pense que tu avais une idée dernière la tête quand tu as prévu ton coup… On va essayer de passer un moment sympa pour toi. Que tu gardes un bon souvenir de cet instant. Moi, j’avais pas du tout imaginé ça comme ça. Mais c’est pas grave, l’important c’est que tu sois bien et tant qu’à faire, que je sois bien aussi.

Je m’arrête un peu de parler, voir si elle réagit. Non, rien qui vient, mais elle pleure plus. Je lui tends une serviette en papier.

– Tu vas sécher tes larmes, sourire, à moi, à toi, que je passe pas ma soirée avec une ado toute tristounette.

Elle se met à sourire.

– Allez, on va s’en mettre plein la lampe puisque ta mère s’est décarcassée pour nous. On se fait la soirée au champagne, tu veux ?

– Chiche ?

– Ah moi oui, chiche !

Elle s’est un brin ragaillardie. La musique, le champagne, la bouffe et en plus, je lui parle tout calmement, même pas fâchée.

Elle commence à être plus à l’aise, à arrêter de se mordre les lèvres.

– Tu l’avais imaginée comment ta soirée avant de me connaitre ?

– J’y ai beaucoup pensé. Mais les copains du bahut, je les sentais pas, j’ai pas envie de les voir là, chez moi.

– Et une copine ?

– Ben là, c’est encore plus compliqué. Il y a un moment, j’avais pensé à Sophie.

– Tu m’avais dit, oui.

– Mais c’était pas la bonne.

– Non, ça c’est sûr. D’autant que si tu lui avais fait le même coup qu’à moi, je pense que tout le lycée aurait été au courant dans la semaine.

– La honte !

– De toute façon, tu as rien perdu avec cette nana. C’était vraiment pas ça… Et Emilie, de la colo, tu l’as jamais revue ?

– Jamais, elle habitait dans le sud je crois, mais je sais plus où.

– Loin de toute façon… Faut que tu te trouves une copine qui marche comme toi.

– Je sais pas comment faire.

– C’est compliqué, on en prend souvent plein la tronche pour pas un rond.

– C’est chiant non ?

– On va pas coller des étiquettes sur les gens non plus.

L’idée la fait marrer.

– En même temps, ce serait plus pratique.

– Tu vois, moi, ça me ferait penser à la guerre, quand on collait des étoiles jaunes. C’est pas trop glamour comme procédé.

– Vu comme ça…

– Le disque est fini, je peux en mettre un autre ?

– Oui, allez-y.

Je retourne vers l’armoire et trouve un Dire Straits. Ça bouge un peu plus. Le timbre de voix, tout à fait particulier, de Mark Knopfler… Je reviens dans mon fauteuil et chope une rondelle de saucisson. Ma coupe se vide doucement. La seule chose que fait Louise, c’est de remplir les coupes, avec trop plein de bulles, alors faut attendre pour boire. Comment elle tient l’alcool cette môme, manquerait plus qu’elle soit bourrée en plus !

– Vous voulez danser ?

C’est débile comme idée, mais au point où j’en suis, pourquoi pas !

– Le rock, tu connais ?

– Si vous me montrez…

Décidément, faut tout lui apprendre. Alors, je fais le garçon ou la fille ? Si elle sait pas le danser, le rock, faut que je fasse le garçon. Bon, c’est parti. Je me lève du fauteuil et lui tends la main. Elle vient vers moi.

– Tu te laisses mener, ça va tourner tout seul.

Nous voilà à gigoter dans le salon. Je la fais virer, par la droite, par la gauche. Je passe une main dans mon dos, qu’elle l’attrape pour faire la figure où tout se brouille et qu’elle se retrouve de dos. Je merde complètement le truc, ou c’est elle, et nos bras sont tout tordus, emmêlés. On se marre ensemble.

– On recommence. Tu attrapes ma main avec la main gauche, pas la droite.

On refait le mouvement et là, ça marche. Elle se retrouve, son dos face à moi, ses bras croisés devant que je tiens dans les mains. Je la balance, un coup à droite, un coup à gauche, je lâche une main et la fait tourner sur elle-même. Le morceau s’arrête.

– Hou… C’est chaud le rock.

– C’est marrant, moi j’aime bien le danser.

– On en refait un ?

On attend, plantées dans le salon, le nouveau morceau. Merde, c’est tellement lent, que pour le rock, c’est mort. On est dans le registre du slow. Je me dirige vers le fauteuil.

– On peut aussi le danser, ça.

Je lève mes sourcils, elle est à m’attendre au milieu de la pièce.

– On est sur le rock, on attend la prochaine.

Elle baisse les yeux et vient poser un bout de fesse sur le canapé.

– Au prochain rock, on le démarre comme des pros.

– Il y a un démarrage ?

– Oui, il y en a un. Une coupe ?

Elle commence à remplir nos verres. Le mien et c’est tout raté, plein de mousse. Je lui montre.

– Regarde, tu penches et tu fais couler sur le bord. Comme ça, il y a plus de champagne que de bulles.

– J’en apprends des choses ce soir.

Je rigole.

– Le passage à l’âge adulte se fait pas avec rien.

Je suis en train grignoter tranquille quand le morceau suivant arrive avec un rythme d’enfer.

– Allez, viens, je te montre.

On se lève et au milieu du salon je l’attrape par la taille et la colle sur mon côté droit.

– Tu poses la main gauche sur mon épaule droite et tu me donnes l’autre main. Tu poses le pied gauche contre le mien et tu mets l’autre en arrière. Ensemble, on rapproche le pied arrière vers l’autre, on l’éloigne devant en l’écartant un peu, tout ça en rythme et ça démarre. Ok ?

Elle fait tout comme je dis et c’est pas mal. Je la fais encore tourner dans tous les sens.

– Prête pour le truc de tout à l’heure ?

Je passe une main dans le dos, elle l’attrape et ça marche. Elle apprend vite. Je tente une nouvelle figure. Je la tiens par la main droite et je pars par la gauche. Raté ! Ça fait un nœud. On rigole encore.

– Bon, on recommence. Quand je fais ça, juste tu attends et quand je réapparais devant toi, hop, tu tournes. Allez !

On refait le mouvement, ça passe dans le rythme. La musique s’arrête. Je me pose, je commence à être crevée moi, j’ai plus vingt ans !

– Encore un slow.

– On va attendre…

– Ça nous reposerait.

– Le fauteuil aussi me repose. On se fait la prochaine.

Le morceau s’arrête, je me lève.

– Allez, vient qu’on démarre au début.

Elle se lève très vite et me rejoint. On se met en position, mon bras autour de sa taille, sa main sur mon épaule. La musique démarre tout doucement. Le rythme endiablé est où ? On attend un peu dans cette position et décidément, ça démarre pas. Je la connais cette musique, ça viendra pas sur cette chanson. Bon… Je ressers mon bras, elle se déplace et se retrouve face à moi.

– Le slow aussi, faut que je t’apprenne ?

– Ça je sais, mais on peut le danser quand même.

Elle passe une main par-dessus mon épaule. Je me retrouve avec la môme dans les bras. Je prends sa tête que je plaque sur mon épaule et on bouge nos pieds tout doucement. Qu’il est long ce slow ! Elle tente de redresser la tête, je la maintiens à cette place. A la fin de la chanson, je lâche la pression, elle vient face à mon visage, le regard tout doux. Elle tente de s’approcher, je plisse les yeux. Elle est toujours collée contre moi et un nouveau morceau commence. Ah, un vrai rythme. On peut continuer le cours de rock.

– Allez, en place !

Elle se met sur mon côté et c’est parti. On rigole à plusieurs reprises de l’échec de nos figures, quand elle part dans le mauvais sens ou quand je m’emmêle les bras dans les mouvements que je maîtrise pas vraiment. C’est déjà ça, ça nous fait rire. Le disque est terminé.

– Et maintenant, on s’écoute quoi ?

– Mes parents ont un CD de compilation des années soixante-dix avec plein de rocks.

– Du vrai rock n’roll ! Vas-y, mets-le.

Elle envoie le truc et là, c’est tous les vieux rocks de mon adolescence, avec le rythme bien comme il faut. Le truc d’avant, que j’entends en noir et blanc.

– Toute ma jeunesse !

– Belle époque non ?

– Tout est relatif…

On se fait les pas de danse, le rythme est nickel, la prise de sons comme on sait plus les faire aujourd’hui. J’imagine les pantalons noirs, serrés en bas, et les jupes colorées, qui volent à chaque pirouette. Ça me fait marrer dans ma tête. Et j’ai toujours cette gamine dans les mains. Quelle heure il peut bien être ? Je fatigue…

– On se pose cinq minutes ?

Retour sur le canapé et le fauteuil. Je matte mon portable sur la table basse. Onze heures.

– Les toilettes, c’est où ?

Elle m’emmène jusqu’à la porte, au fond du couloir. J’aurai pu trouver toute seule. Je m’enferme dans la petite pièce et sur le trône, je réfléchis. Onze heures… Ça commence à être tard pour moi, mais c’est tôt pour elle et son anniversaire. Je peux pas encore partir. Je vais rester jusqu’à minuit, après hop ! Je me tire. Je reviens dans le salon, elle est au milieu.

– Vous venez ?

– Mais quelle santé, mes dix-huit ans à moi sont bien loin…

Je m’approche et c’est la fin du rock. Je penche la tête pour attendre la suivante. Nights in White Satin des Moody Blues. Ah, carrément ! Plus langoureux, c’est pas possible. Elle se colle direct contre moi. Bon, un slow, encore. Je la reçois dans une passivité affligeante. Je bouge mes pieds dans les siens, sur ce rythme des plus lents. Le refrain arrive, elle le chantonne, la tête coincée dans mon cou. Qu’elle reste là. Non, elle veut visiblement pas stagner à cette place. Elle relève la tête face à mon visage et fredonne les mots de la chanson. Elle me sourit en même temps et d’un coup me plaque un bisou sur les lèvres. Mais c’est pas possible cette gosse !

– Arrête ou je pars direct.

– Non, restez…

– Alors, tiens-toi bien et recommence pas, ok ?

Que c’est compliqué ! Je suis prise entre deux trucs. Si je pars maintenant, son anniversaire est un brin avorté. Si je reste, je risque qu’elle dérive doucement. Et encore, si c’est doucement je peux la freiner, mais si elle part d’un seul coup, waouh ! J’ai encore envie de pisser. Je rejoins les chiottes et reste. Au moins, là, elle vient pas et peux pas me faire un coup foireux. Mais je peux pas passer le reste de la soirée dans cette petite pièce. Je reviens, elle est plus dans le salon. Elle est passée où ? Je me pose dans le fauteuil que j’occupe depuis le début et j’attends. Rien…. Elle revient pas. Qu’est-ce qu’elle fout ? J’entends des pas dans l’escalier. La voilà. Je reste scotcher, les yeux rivés sur elle. Elle s’est changée. Une minijupe et un T-shirt hyper court. Elle, que j’ai toujours vu en jeans cachée sous des pulls trop grands, comment ça la change ! Je suis perturbée.

– Fallait me dire qu’il y avait un dress-code.

– Un quoi ?

– Un dress-code, un thème particulier pour s’habiller à ta soirée.

– Ah mais non, je voulais juste me mettre en femme.

– Ben, tu es pas très femme…

Son visage se ferme un peu.

– Ah, je suis quoi ?

Désolée de la contredire mais là…

– Ado, très ado. Mais pour le rock, ça peut le faire.

Elle sourit.

– Alors on y va ?

J’en peux plus !

– Allez…

Je me lève et c’est reparti. Encore un vieux rock. Je la fais tourner et sa jupette se lève régulièrement. D’un coup, elle rigole.

– Tu penses à quoi ?

– Je suis contente.

La musique se termine, c’est la fin du CD, on s’arrête aussi de danser. Mon verre et quelques bulles dans mon ventre. J’appuie sur l’écran de mon portable, minuit moins le quart.

– Contente de quoi, de ta soirée, de toi ?

– De ma soirée. Je suis contente d’être là, juste avec vous. Vous êtes avec moi comme si on était des copines.

– J’essaie que ce soit un bon souvenir pour toi… Et pour moi…

– Vous êtes vraiment sympa d’être resté ce soir.

– J’allais pas te planter un soir comme celui-là ! Bien que tu l’aurais mérité…

– Comment ça ?

– Après l’entourloupe que tu m’as faite, j’aurai pu partir direct et t’abandonner là, au milieu de tes tranches de saucisson.

– Vous êtes cool.

– Tu me concoctes un coup d’ado, je réagis en femme. Mais là, je vais pas tarder…

– Ah non !

– Je vais pas dormir ici, de toute façon…

– Dommage.

– Recommence pas Louise.

Elle remonte les jambes, les entoure aves les bras et se retrouve presque en boule, la culotte à l’air, sur le canapé.

– Je peux vous posez une question ?

– Vas-y, on verra si je réponds…

– Vous avez déjà… En tant que femme… Vous avez déjà été… Vous avez fait, avec une…

Je passe les jambes par-dessus l’accoudoir et m’installe de travers. Je tourne la tête vers elle.

– Que tu as du mal à dire les choses !

Mais je pense comprendre la suite de sa question, et comme elle dit plus rien…

– Si j’ai déjà craqué sur une fille comme toi, avec autant de décalage ?

– Oui…

– Alors non, plus jeune que moi, certes, mais plus vieille que toi.

– Quel âge ?

– Quelle importance…

– Si, je voudrais savoir.

– Et ben tu sauras pas…

– C’est pour me rendre compte.

– Te rendre compte de quoi ?

– De ce qui est possible, je sais pas moi, de…

– Tout est possible, quand on veut vraiment, il y a plus rien autour. L’âge, le sexe, la couleur, ça a aucune importance…

– Ben alors, pourquoi nous, vous dites que c’est pas possible ?

– Parce que j’ai pas envie. Si j’avais envie de toi, que tu ais ton âge ou un autre, je m’en foutrais complètement, mais il se trouve que là, j’ai pas envie.

– Et je peux faire quoi…

– Pour me donner envie ? Rien, tu peux rien faire.

– Je suis moche, c’est ça, je suis conne, c’est quoi qui va pas ?

– Je vais pas te brosser un tableau.

– Ben si…

– Bon, ok… Tu es sensible, attachante, particulièrement mignonne et tu as un petit corps tout glamour que tu bouges bien. Ça te va comme ça ?

– Ben alors…

– Alors ? C’est pas parce que j’ai un brin de fraîcheur qui se donne à moi, que je vais lui sauter dessus.

– C’est trop injuste !

– Tu vois, j’aime bien parler avec toi… Tu réfléchis, tu dis pas de conneries, tu écoutes ce que je te dis… Tu entends pas toujours, mais tu écoutes.

– Comment ça, j’entends pas toujours ?

– Ça fait plusieurs fois que je te dis que nous deux, c’est pas possible et tu imprimes pas, tu continues sur ta lancée. Alors tu te prends des râteaux. Mais tu les cherches les gamelles avec moi. Après tout ce que je t’ai dit là-dessus, tu devrais avoir compris.

– Mais je me dis aussi que, peut-être, je vais y arriver…

– Tu as une fragilité attendrissante c’est certain. Mais pour moi, tu me rappelles plutôt ma fille, tu comprends ? Je me vois pas initier ma fille. Tu imagines la confusion que ça peut créer dans ma tête.

– Ben vous, vous me faites pas penser à ma mère, mais alors carrément pas du tout.

– Je me doute bien, sinon, tu aurais pas ce comportement là avec moi… Je parlais aussi de partir…

Ses yeux tout écarquillés, elle se tripote les mains et ouvre la bouche mais c’est moi qui la recale dans la réalité du moment.

– Bon, pour la bouffe, les jus de machin, on fait comment ? Ta mère va se douter de quelque chose s’il en reste autant.

– Les jus, on peut les vider dans l’évier.

– Et le buffet, on va pas le larguer dans la poubelle !

– Heu… Je vous l’emballe et vous partez avec ?

– J’ai à bouffer pour une semaine avec tout ça.

Je m’avachie dans le fauteuil.

– Vous êtes fatiguée ?

– Ça commence, oui…

– On danse encore ?

– Je peux plus là, le rock, c’est plus possible.

Elle se lève et mets un nouveau CD. Un truc des plus alangui. Compliqué ! Et elle, elle est encore en forme.

– Allez, une dernière.

Bon, va pour une dernière. Je la rejoins sur notre piste de danse improvisée et on s’enlace pour ce slow de merde. Elle se trémousse sur moi, me colle les mains dans le dos. Juste, ça va pas le faire ! Louise stop ! Et puis, je me laisse emporter par sa danse. Je passe sur elle, un peu comme je veux. Elle répond ! Faut que ça s’arrête tout de suite… Mais la musique continue et on est là, dans cette danse… A se frotter l’une contre l’autre. Je sens ses gestes naissants contre mes vêtements, je peux pas m’en empêcher, mes mains. Je la sens bien, elle présente son visage face au mien. Mais non, ça doit s’arrêter ! Le morceau dure, encore et encore. Elle est là, juste en face, et moi, avec son sourire et les vapeurs du champagne dans ma tronche. Je craque ! Je viens la caresser, ma joue contre la sienne. Quelle connerie ! Et pourtant… Je suis, avec elle, là, dans les bras. Louise, dégage ! Tout ça, c’est dans ma tête, mais pas dans mes gestes. Je la resserre contre mon corps, le sien, complètement frêle. Mes mains dans son dos découvrent sa peau sous son T-shirt trop court. On est toujours visage contre visage, à se frôler la peau. Mon discours a plus de valeur. Louise… Arrête, je suis plus capable de rien ! Elle le sent peut-être, en profite même… C’est doux et fragile à la fois. Comment stopper ça ? Ce moment suave qui l’emmène dans le monde des gestes de grandes. On se lâche, elle me regarde et attend visiblement que je dise quelque chose.

– Juste ça, c’est tout…

Voilà, c’est dit, on doit s’arrêter là. Pas aller plus loin. Je sais pas si elle mesure ma difficulté à être, à ce moment. Je crois que non. Elle mesure rien, elle est juste là, dans mes bras.

– Louise.

– Oui ?

– Je vais y aller.

– Pourquoi ?

– Avant de déraper.

– J’attends que ça…

– Mais réveille-toi.

– J’ai pas envie de me réveiller… Vous, là, c’est parfait.

Comment elle a grandi dans cette soirée !

– Ressers-moi une coupe de champagne, s’il te plait.

Elle le fait, comme je le lui ai appris, en penchant le verre. Pas de mousse, juste le liquide qui va m’envahir l’intérieur. Je le descends très doucement. Ça doit être ma quatrième coupe, je suis déjà bien avancée. En même temps, ça m’aide dans ce genre de situation. Je sais pas si elle le voit. Ça commence à faire beaucoup. Je me retourne vers elle. Elle sourit, elle. Moi, je suis crevée. Et d’un coup, un truc qui me passe dans la tête et qui sort aussi dehors.

– Si tu continues comme ça, tu vas l’avoir ton putain de cadeau d’anniversaire !

Elle répond pas. Je pense qu’elle commence à capter, à mesurer là où elle m’emmène avec son champagne et ses danses.

– Ça va, Madame ?

– Ça va, oui…

C’est elle qui va prendre soin de moi maintenant. C’est le monde à l’envers !

– Une musique douce ?

– Oui, mais pas de slow, j’en peux plus des slows.

– Je suis entêtée…

– C’est le moins qu’on puisse dire… Mais tu es tellement obstinée, que tu risques d’avoir ce que tu veux.

Pourquoi je dis ça, c’est débile, elle a qu’à continuer, je lui ouvre la porte. Avec ma grosse fatigue, je suis pas trop en état de conduire ! Je peux pas partir maintenant, c’est pas prudent.

– Je vous fais visiter le premier ?

– C’est en haut de l’escalier ça.

Elle me prend par la main et m’entraine jusqu’à l’étage. Je suis dans une galère !

– Là, c’est la chambre de mes parents.

On avance.

– La, c’est la mienne.

J’ouvre les yeux et je découvre une chambre d’adolescente avec les posters aux murs et un nounours par terre à côté de son lit.

– Tu en es encore aux peluches ?

Comment je suis claquée ! Elle voit bien que j’ai du mal.

– Vous voulez vous allonger ?

– Je suis fatiguée.

Elle se démonte pas.

– Vous dormez là si vous voulez.

Comment je fais ? Si je dors là, il va se passer quoi ? Je sais pas, je sais plus… Ses parents, elle m’a dit quoi ? Demain après-midi, c’est ça ? Oui, je crois… Je tombe dans tous les panneaux qu’elle me tend… Au secours ! On redescend et je vais me reposer un peu dans un fauteuil du salon, ça va sûrement me faire du bien. Je m’empiffre de tout ce que je trouve sur les plateaux. Que je retrouve des forces. J’ai décidément plus vingt ans !

– On parle encore !

Je tourne la tête vers elle.

– Je t’écoute Louise.

Elle se redresse un peu dans l’axe du canapé.

– Vous en pensez quoi de ces relations ?

– Lesquelles ?

– Les relations au féminin.

– Je pense qu’on est libre d’aimer qui on veut et que peu importe que ce soit un homme ou une femme. Ce que je trouve beau dans une relation, c’est l’harmonie qui s’en dégage. Ceux qui la composent, c’est pas l’important, c’est ce que ça révèle qui est beau. Alors homme et femme, jeune, vieux ou vieille, qu’elle importance ! La délicatesse des déplacements corporels, ça, ça m’intéresse. L’enveloppe que ça crée, la chaleur qui en ressort… Tu vois ?

– J’aime bien parler avec vous.

– C’est quoi que tu aimes ?

– Vos mots, le calme avec lequel vous les dites, je sais pas… Vous avez l’air tellement tranquille.

– Quelle erreur !

– Ah bon ! Ben pourtant…

– Tu sais, on montre aux autres ce qu’on a envie qu’ils voient et on cache le reste.

– Des fois, il y a des trucs, c’est pas possible de les cacher.

– Alors c’est que, quelque part, on a envie que les autres le sachent, ou qu’ils nous en parlent.

– C’est toujours comme ça ?

– Rien est jamais définitif, seulement, je dis ça, parce que c’est comme ça que moi, je le vis.

– Trop fort !

– Pas forcément…

– Quand même !

– C’est pas une question de force, mais plutôt d’expérience de la légèreté.

– Oh là… Je suis perdue, moi, je sais pas c’est quoi.

– Te mets pas à parler banlieue, ça te va pas du tout et ça t’excusera pas de te perdre dans mon discours.

– Mmm… Je peux encore vous poser une question ?

– Vas-y…

– Vous vivez avec quelqu’un ?

– Ça te servirait à quoi de le savoir ?

– Je sais pas… Mais j’aimerais bien le savoir quand même.

– Alors je vais te dire. Je vis avec une personne. Une personne avec qui c’est suave, tout doux. Moi, on me décrit comme étant une hédoniste. Je suis heureuse dans le chaotique, l’aléatoire, le pas certain. Et c’est ma légèreté qui me transporte.

– Hou, là, là, vous allez loin.

– Juste je réponds à la question qui te brûle les lèvres, celle de savoir aussi un peu qui je suis.

– C’est quelqu’un ou quelqu’une la personne avec qui vous êtes ?

– C’est mon autre. Mon autre qui vient jusqu’à moi, dans mon monde, parce que ma porte lui est ouverte et que donc, mon monde lui est accessible.

– C’est quoi son prénom ?

– Quelle importance…

Elle a les yeux dans le vague et revient avec ses préoccupations.

– Vous… Vous savez toucher… Une femme… Vous m’avez dit…

– Je t’ai dit que j’avais déjà craqué sur une femme, je t’en ai pas dit davantage.

Elle sourit à rien, attend sans doute que je continue, elle doit pas avoir les mots.

– Bon… Oui… J’ai déjà touché une femme.

– En colo aussi ?

– J’ai jamais été en colo.

– Ah…

– Je t’ai dit une femme, pas une fille. C’est pas du tout pareil, avec une fille, c’est comme tu l’as vécu. Avec une femme c’est… C’est particulièrement sensuel.

– La chance… Des trucs que je connais pas.

– Tu les connaîtras les trucs, comme tu dis. Un jour, tu croiseras la personne qui sera complice de ton jeu.

– Mon jeu ?

– Tout ça reste un jeu. Le jeu que tu veux jouer avec l’autre.

– Mais c’est pas un jeu !

– Si, c’en est un. Le jeu du corps-à-corps. Le corps de la femme qui rencontre celui d’une autre. Qui appréhende ses surfaces pour le découvrir, le révéler. Les gestes, les tiens, les siens, qui vont vous emporter là d’où vous aurez du mal à revenir.

– Ça donne envie comment vous dites.

– Faut la bonne personne pour t’accompagner là.

– C’est pas au lycée que je vais la trouver, celle-là.

– Non, je crois pas…

J’en profite pour lui faire une petite piqure de rappel.

– Et c’est certainement pas Sophie…

– Je comprends que non, ça peut pas être elle.

– C’est un grand pas que tu fais là. Excuse-moi du terme, mais Sophie, c’est rien qu’une pétasse !

– Faut que j’arrête avec elle.

– C’est prudent pour toi, oui.

– Mais vous et les femmes… Enfin… Je veux dire… Vous avez… Vous en avez connu beaucoup ? Heu… Dans le sens où on en parle ?

– Je vais pas te raconter ma vie, j’ai plus de cinquante ans, imagine le roman !

– Oui, mais quand même… C’était une fois comme ça… Une vraie histoire… Ou plusieurs… Ou…

– C’est pas important. Là, il s’agit de toi, pas de moi. J’ai dit ça juste pour que tu entendes bien que je sais de quoi je parle.

Elle est toujours resserrée sur le canapé pendant que je m’enfonce dans le fauteuil.

– Je t’ai déjà parlé de la légèreté ?

– Un peu, très peu.

– Le corps-à-corps féminin est un jeu où les deux corps se croisent voluptueusement dans la délicatesse de leurs gestes. Les mots, à peine… Les surfaces, juste effleurées… Et les peaux tissent l’enveloppe que les deux femmes se partagent…

– Waouh…

– Tout ça, c’est l’expérience de la légèreté, mon expérience de ma légèreté. Tu vois ?

– J’entends mais non, je vois pas vraiment.

– Un jour tu connaitras cet élan de douceur qui te portera, te transportera, te…

Je la sens s’agiter sur le canapé et son regard sur moi change. Un peu pétillant, trop chaleureux. Je prends une rondelle de saucisson qui traine encore sur le plateau.

– Louise.

– Oui ?

Son oui est trop doux, faut que je la remette dans l’axe.

– Je peux pas t’apprendre toute la douceur de ces gestes, toute la sensualité des mouvements qui se créent. Je peux pas te…

– Mais pourquoi ?

– Parce que… Parce que…

J’ai pas les mots. Je sais pas lui dire. J’ai peur de lui faire mal. Je reviens calmement avec mon plus beau sourire, elle me reçoit avec la même tendresse. Pas de bruit, juste la petite musique dans le fond du salon.

– Je vais partir.

– Déjà ?

– Déjà, déjà, il doit être bien tard maintenant.

Elle me fait une belle moue d’adolescente. Faut vraiment que j’y aille… Une gamine !

Louise met une musique toute douce et pendant que je me repose, elle s’affaire, sans trop de bruit, à emballer la nourriture que sa mère avait présentée sur les plateaux. D’avoir eu cette discussion avec elle m’a remis les pendules à l’heure. Je suis fatiguée, mais pas bourrée.

J’écoute les sons des enceintes, la laisse faire et au bout d’un moment, je réagis.

– Waouh, tu as presque tout rangé ?

– Oui, pour mes parents… Je vous ai préparé un tas de trucs à remporter et j’ai vidé dans l’évier presque dix bouteilles de jus de fruits.

Je m’approche, l’aider un peu. Je prends les verres et vais dans la cuisine. Je les passe sous l’eau avant de les mettre sur l’égouttoir.

– Vous faites quoi ?

– Tu crois que les verres se sèchent sur une table du salon, toi ?

– Ah oui…

Les paquets en papier d’alu, et les verres qui s’égouttent, tout va bien. Elle me calle la bouffe dans un sac, j’ai plus qu’à partir avec. Sa musique qui continue. C’est cool cet air. Je suis au milieu de la pièce, les bras ballants. Elle vient en face de moi.

– Un dernier ?

– Louise…

– S’il vous plait…

– Alors le dernier des derniers !

Elle se colle dans mes bras que je lui ouvre pour la recevoir. Elle pose direct la tête dans le creux de mon épaule mais nos pieds bougent pas, plus la force. Elle relève la tête et présente son visage face au mien. Mais quelle santé elle a, cette gamine ! Je la prends, une main sur chaque joue, et la regarde droit dans les yeux. Où je pars, là ? C’est encore un truc débile, mais voilà, elle va finir par me faire vraiment craquer. Je m’approche de sa bouche et glisse ma joue contre la sienne avec toute ma tendresse, ma douceur. Mes mains parcourent son corps, la peau de son dos, et remonte sous son T-shirt qui ressemble à rien. Elle se colle carrément sur moi, je la sens entière contre mes formes. Mes mains passent, se promènent sur son dos. Je la touche, la frôle. Je suis con, faut que j’arrête ! Je glisse encore. Sa peau toute lisse ! Je la serre un peu, notre effleurement, léger, sans écraser, juste de la découverte de l’autre. C’est tout doux. Elle continue, très timidement, à se balader sur moi, sur mes vêtements. J’éloigne mon visage et la regarde.

– On va où là ?

– Où vous voulez…

Elle se démonte pas la môme. Je suis embarquée dans un truc, duquel j’ai du mal à m’échapper. Mais ça, elle le sait pas. Je la ressers sur moi. Mes mains descendent jusqu’à ses cuisses. Je l’atteins comme je veux. C’est ce qu’elle désire. Ma liberté contre son corps… Je m’aventure pas trop quand même, je la découvre doucement, glisse et repars. Elle continue d’être gauche, sur moi. Je l’aide pas, qu’elle se débrouille. Je suis emportée par son petit corps tout glamour. La douceur de sa peau, son abandon à mes gestes. Elle se laisse faire, je vais comme je veux, mais juste sur elle. Son cadeau d’anniversaire ? J’imagine qu’elle est trempée. J’entends un démarrage de rythme plus rapide. Je lui prends la main, qu’elle s’éloigne, qu’on le danse ce rythme.

– On se le fait, ce…

J’attaque et d’un coup, je m’emmêle les pieds, fatiguée. Je perds l’équilibre et bascule en arrière. C’est le fauteuil qui me reçoit ! Louise, elle, a pas lâché ma main et bascule avec moi. Epuisée, je m’abandonne, elle m’accompagne et je la retrouve assise sur mes genoux, ses jambes grandes ouvertes, à cheval autour des miennes.

– Rock !

Le mot nous fait pouffer de rire ! Je la regarde, elle, enfant, posée là. J’ai des gestes de grande, mes mains sur ses cuisses. Ses bras hésitent autour de mes épaules. Elle sait pas quoi faire. Mais qu’elle fasse rien, c’est pas grave et c’est mieux comme ça. C’est son anniversaire, pas le mien. Je remonte le long de ses cuisses, sous sa jupette et j’atteins sa culotte. Sa culotte qui m’empêche d’aller plus loin, sa culotte qui est peut-être là, exprès pour que j’y aille pas, ou bien sa culotte dont elle avait pas imaginé la gêne qu’elle procurerait. Je m’en fous, visiblement je la détends autant que je l’impressionne. Avec lenteur, je la fixe, elle ferme les yeux. Je vais doucement, elle est écartelée sur moi. C’est facile mais sa culote me retient et c’est tant mieux.

– Tu es pas prête, c’est trop tôt.

– Mais… Je veux connaitre…

Elle s’agite un peu sur moi. Elle sait pas quoi faire du haut de son corps. Mon autre bras vient la prendre et rapprocher son visage du mien. Je la parcours, peau contre peau. Je caresse sa surface. Les mouvements de son petit corps frêle sur moi m’indiquent que je suis là pour elle. Et je le sais bien. Je prolonge mes gestes, elle s’accroche de plus en plus à moi. Je l’écarte un peu de moi mais la maintiens dans mes bras. Je bouge les mains sur elle, je la malaxe là où je la sens. Je reviens, les mains autour de son visage, je l’entoure et rapproche ma bouche pour lui souffler à l’oreille.

– T’impatiente pas ! Un jour une femme, une autre femme que moi, viendra vers toi, sensuelle, très sensuelle.

– Ce sera comment ?

– La sensualité est, à mon sens, celle de l’instant. Les personnes, nous, on est dans la douceur des gestes glissants.

– J’ai un peu de mal à comprendre.

– C’est pas grave, plus tard tu comprendras.

Elle tremble. Je sens mes genoux s’enfoncer dans chacune de ses fesses. Mes mains sont posées sur ses cuisses, ses bras sur mes épaules. Elle a décroisé les doigts qu’elle avait noués derrière mon cou. Plus rien bouge.

– Un dernier toast ?

– Mais vous m’avez pas…

– Mon cadeau… Toute ma douceur, pour ton anniversaire.

– Et s’il y avait eu des gens ?

– Tu te serais contentée des fleurs.

– Quelle chance, finalement j’ai bien fait…

Il est sans doute carrément tard maintenant. Tous mes petits paquets sont prêts. J’ai plus qu’à.

– Là, je vais vraiment y aller.

– Et si je…

– Je suis claquée. Tu me fais un doggy bag ?

Elle quitte mes genoux avec une belle moue collée sur le visage et va s’affairer dans la cuisine. Elle revient avec un sac qui tient la route, remplit des petits paquets emballés d’aluminium. Elle me tend le truc.

– Tu en as laissé un peu quand même, pour faire vrai ?

– J’ai gardé quelques trucs dans la cuisine et deux bouteilles entamées.

– Bon, ok, ça ira pour ta mère. Pour ton père, j’espère que la disparition du champagne de sa cave va pas trop le froisser.

– Je sais même pas s’il va s’en apercevoir.

– A ta place, je lui dirai, ça évitera le retour graveleux quand il va trouver le cadavre.

– C’est sûrement prudent.

– Allez, j’y vais.

– Merci pour le cadeau !

Elle me dit ça avec un air particulier, très doux. Le sac par terre, je la prends une dernière fois dans les bras et la sers contre moi. Une main dans ses cheveux et l’autre sur son dos nu. Elle m’entoure la taille et se blottie dans mon cou. On se décolle. Je lui pose un petit bisou tout léger, mes lèvres fermées sur les siennes.

– Tu vois Louise, je te demande pas d’oublier mes gestes, mais de m’oublier moi.

– Pourquoi ?

– Parce que ce sera jamais possible.

J’ai quasiment rien fait avec la môme. Juste le frottement des surfaces. Un truc à peine plus osé que sous sa tente en colo, mais ça suffit largement.

A un feu rouge, juste avant les portes de Paris, mon portable me siffle. Je découvre un message de Louise. Déjà ?

Ce que j’éprouve, ce qui me reste… C’est vos mains sur ma peau, c’est votre visage contre le mien, c’est votre regard souriant dans mes yeux et c’est la douceur de votre voix.

Le feu passe au vert, je démarre et m’arrête en double file un peu plus loin. Je continue ma lecture.

Une soirée comme j’avais pas imaginée, qui ressemble à rien de ce que je connais. Je ressens en moi quelque chose de bizarre, un vide et en même temps, comme un truc qui me remplit. Je sais pas dire, c’est nouveau comme impression.

Je sais pas si j’aime, si je peux espérer ou si je dois abandonner. Abandonner l’idée ou mon désir. Si vous pouviez me donner un coup de pouce… J’ose vous embrasser, et vous dire à bientôt.

Je me fais klaxonner, j’allume mes warnings pour qu’on me foute la paix. Je lui répondre avant d’oublier.

Soirée où les mouvements se mêlent, les regards se croisent, les glissements de peau se quittent pour mieux se trouver. Moment délicat par la légèreté de tous ces frôlements. Instant de tendresse où le verbe reste inutile. Réminiscence d’une certaine effervescence intérieure, d’une volupté presque sensuelle. Tu peux oser… Je t’embrasse également.

 .

Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-12-8

.

Vos commentaires : 

haut de page

retour à l’accueil