Rassemblement

Début d’été, le soleil revient et Clémentine prépare ses affaires. Elle doit partir dans le sud pour un rassemblement familial. Ça la gave, tous les cousins qu’elle connait même pas… Mais faut qu’elle y aille, sinon sa mère serait contrariée ! Elle est dans la chambre, pliée sur son sac, quand son portable vibre sur la table du salon.

– Tu peux regarder, Max ?

Je me saisis du téléphone et découvre le nom qui va la faire criser.

– C’est ta mère !

– Ah, là, mais qu’est-ce qu’elle me veut ?

– Elle demande à qu’elle heure arrive ton train.

– Parce qu’elle va venir me chercher à la gare ?

– Tu vas pas y aller à pied, non plus !

– Je voulais prendre un taxi pour m’éviter son discours…

– Raté ! Je lui donne l’horaire ?

– Non ! Lui réponds pas… Je me débrouillerai.

– Comme tu veux…

Elle ferme la zipette et relève le nez de son gros sac.

– Je suis prête.

– Fais pas cette tête, c’est juste quelques jours !

– Quelques jours… Oui… Mais ça me gonfle déjà…

On passe un pull quand même, il est encore tôt, et on dégage de l’appartement.

L’attente du bus qui va nous emmener à la gare. C’est pas qu’elle soit loin ! Une quinzaine de minutes à pince, tout au plus, mais son sac est trop lourd.

Sur le parvis, on fume une dernière clope avant de chercher le quai.

– Aix, voie 12.

– Tu viens avec moi ?

– Je suis pas invitée…

– Qu’est-ce qu’ils ont besoin d’habiter si loin aussi.

– Ça t’évite de les croiser ici un jour sur deux !

Elle a vraiment une mine défaite.

– Allez, fais pas la gueule, tu vas voir tous tes cousins que tu as jamais vu.

– Mais je m’en fous de ces gens !

– Ils vont tellement te raconter de conneries, que tu auras plein de trucs à me dire. Allez, ça peut être marrant…

– Pff…

– Si tu t’emmerdes, tu m’appelles. Tu m’envoies des texto.

On est sur le quai, devant son wagon. Des gens nous bousculent pour passer. Je la sers dans mes bras. Un gros bisou, elle monte. Je ramasse le sac.

– Clèm, ton sac !

Elle se retourne, le regard étonné sur son bagage que je lui tends.

– Ça commence bien…

– Je mesure là ton envie !

Elle l’attrape et disparaît dans l’allée centrale. Je marche le long du wagon en la regardant chercher sa place. Elle se pose, je me stoppe. Elle pianote sur son portable et ça vibre dans ma poche. Un premier texto, elle s’emmerde déjà ? Plein de gros bisous ma belle. Elle est mignonne. Pour toi aussi… Courage ! L’annonce du départ du train, les portes se ferment. Elle s’en va, je reste sur le quai. Je me pose sur un banc et allume une cigarette. Des agents de la gare arrivent.

– Vous avez pas le droit de fumer ici, Madame.

– Je sais, oui, mais j’en avais trop besoin.

– Allez ! Allez fumer à l’extérieur.

Je jette ma clope sur les voies et quitte le quai.

Je traîne des pieds sur le parvis de la gare et finis par rejoindre les trottoirs qui me ramènent jusqu’à l’appartement.

Clémentine est plus là, qu’est-ce que je vais faire sans elle ?

Mon portable me réveille alors que je suis étalée sur le plumard. Bien arrivée… Tu fais quoi ? Je fais rien. Je pense très fort à toi. Je me lève, faut quand même que je me bouge un peu.

Dans le salon, j’allume l’ordinateur. J’arrive pas à écrire, j’ai pas d’idées. Alors, je mate des photos qu’on a prises ensemble. Des réminiscences de moments de vadrouille, juste Clèm et moi. Quand on roule sans savoir où on va. Nos dérives pour rejoindre une grande plage de sable, un nouveau soleil, des petites rues de villages typiques.

L’envie d’en décorer l’appartement me prend. Et si je créais un dossier pour stocker les photos que je vais coller aux murs ? Je pourrai glisser dedans toutes celles que je vais aller faire imprimer.

Je les regarde, une par une, et me raconte des histoires. Plein de souvenirs dans ma tête, et Clèm, comme si je l’avais là, à mes côtés. J’entends ses mots dans mes oreilles. La musique de sa voix me berce pendant que je clique pour voir la photo suivante. D’un coup, son visage, grand sourire, envahie tout l’écran. Vite suivante ! La voir sans qu’elle soit vraiment là, me fait mal.

J’arrive sur celle d’une magnifique plage où on avait dormi à même le sable, apaisées par le bruit des vagues. On se tenait par la main, allongées l’une à côté de l’autre, à regarder les étoiles. On s’était retournées, face à face, puis elle était venue se lover, son dos contre mon ventre. Je l’avais entourée de mes bras et on avait passé la nuit comme ça. Quel bonheur de la sentir tout contre moi. Son dos contre ma poitrine, ses fesses contre mon ventre, nos jambes emmêlées, mes mains sur son petit corps. Je clique en arrière pour revoir son visage plein écran et son sourire m’en décroche un. Je reste fixée dessus et remarque dans ses yeux, l’étincelle qu’elle a souvent. Celle qui lui donne un regard malicieux. Elle est rigolote finalement, cette photo, je la glisse, avec celle de la plage, dans le dossier à imprimer. Mais je l’ai prise où ? Je sais plus…

Je continue et tombe sur une autre que j’avais prise alors qu’elle venait de se casser la gueule dans les dunes. Elle s’était pris les pieds dans une bruyère. Elle avait du sable partout sur elle, ça nous avait bien fait rire. Celle-là aussi, je la prends.

Au fur et à mesure que je passe les photos, le dossier d’impression se remplit. Mes yeux clignotent, j’arrête de les faire défiler et vais me coucher. A peine allongée, mon portable siffle.

Clèm s’affiche. Ah, enfin des nouvelles ! Je savais pas que j’avais une famille aussi grande ! Que de cousins-cousines du côté de ma mère… Ça va toi ? Je t’embrasse très fort pour que tu passes une nuit avec toute ma douceur. Comme c’est gentil de penser à moi s’il y a tant de monde autour d’elle. Dans tous les gens qui t’entourent, tu vas bien trouver quelqu’un avec qui discuter un peu… Je vais dormir, je suis claquée. A très vite ma belle. Bisous.

Au réveil, je me repasse les photos que j’ai sélectionnées hier dans le dossier. Bon, elles sont vraiment sympas !

Je file au magasin trouver de jolis cadres en bois. Je sais pas quelle couleur choisir. J’en ai besoin d’au moins une vingtaine. Quand je vois les prix, ça va me coûter une blinde… De fait, c’est cher !

De retour devant l’ordinateur, je mets au format des cadres les photos que j’ai mises de côté. Je copie le dossier sur une clé et vais à la boutique spécialisée dans les tirages. Vache ! Presque aussi cher que les cadres !

Sur la table basse du salon, ciseaux en main, je m’affaire au découpage des impressions. Faut pas que je rate, ça me prends un temps !

Je les positionne dans les cadres… Trop beau !

Je fouille partout… Merde, j’ai pas de marteau pour planter les clous ! Le pakistanais d’en bas, chez qui je vais souvent, veut bien m’en prêter un.

Je tambourine les murs pour enfoncer les pointes. Voilà, il y en a un peu partout. Je vais mettre les cadres comment ? Je commence à en pendre aux clous. Non, celui-là, pas là ! Je le change de place. Je me recule, regarde, me tourne vers le mur d’en face. J’intervertis des cadres, les repositionne. Ah, je sais pas comment ce serait le plus joli. Clèm, elle, elle saurait !

Bon, je les mets comme ça me vient. Le visage de Clémentine se retrouve en plein milieu des autres photos, en face du canapé. Mon installation est terminée. Ça change la pièce, c’est impressionnant !

Je me pose et regarde son sourire, la petite lueur qu’elle a dans les yeux. Elle est vraiment chouette. Son expression me fait encore sourire. C’était quand déjà ? Impossible de me souvenir… Mais cette photo, je l’aime vraiment bien.

Je finis ma journée avec Clémentine dans les yeux.

J’ai pas de texto aujourd’hui, alors c’est moi qui commence. Tu m’as déjà oubliée ? Je t’ai en face de moi, avec ton regard farceur. A peine parti, mes yeux se mouillent. Elle fait quoi ? Elle me répond… Coucou douceur. Comment ça, tu m’as en face de toi ? Ah, faut que j’explique… Non, ce sera une surprise ! C’est parce que je pense tellement fort à toi que je te vois quand je ferme les yeux. Elle fait encore siffler mon portable. Je te sers dans mes bras pour qu’il y ait un grand soleil dans ta tête quand tu t’endors. Je sèche mes larmes et vais effectivement me coucher… Mais au fait, elle revient quand ?

Je me relève et retourne dans le salon. Toutes les photos accrochées aux murs… Je me lasse pas de les regarder. Elles me racontent tellement d’histoires, ces photos. Et puis Clèm, là, juste devant moi. Il y en a une, c’est la seule fois où on était allées à la montagne. Un paysage incroyable. Là-bas, je me souviens, on faisait de grandes promenades. Ce jour-là, alors qu’on marchait sous un cagnard de fou, d’un coup, le ciel s’est couvert et l’orage a éclaté. Ça changeait à une vitesse ! Celle d’à côté, c’est le grand beau, avec Clémentine en pied, toute petite dans un coin de la photo, qui regarde au loin. Elle a les bras relevés à faire de grands signes à l’horizon. Je retourne me coucher en emportant le cadre de Clèm qui sourit. Je le pose à côté du lit, m’allonge tournée vers elle, la regarde un moment puis ferme les yeux.

Six heures trente-huit, il est trop tôt. Je me retourne et tombe nez à nez avec la photo de Clémentine. Qu’est-ce qu’elle me manque !

Les vibrations de mon téléphone m’ouvrent les yeux. Je le chope et le tripote. Il m’affiche d’abord huit heures vingt-et-une puis Clèm. J’ai changé mon billet, je vais rentrer plus tôt avec Louise. On arrive ce soir à 19h36. Tu viens à la gare ? Elle va pas me ramener sa famille ? C’est qui Louise ? Les texto s’échangent très vite. C’est la copine de mon cousin Pascal qui vit en Australie. Ah, mais elle retourne pas en Australie avec lui ? On va en faire quoi de la Louise ? Elle repart pas avec son mec ? Je comprends rien à cette histoire. Ils se sont embrouillés. Nous voilà bien… Une Louise sur les bras.

Je passe la matinée à trainer sur les quais de Seine. Je reviens par le centre et les petites rues du Marais. En bas de l’immeuble, je m’avise que je devrais bien faire quelques courses. Je monte chercher le caddie, fais une vague liste et pars au Monoprix. Je prends ce que je trouve de sympa dans les rayons et fais la queue à la caisse. Tout est rangé dans les placards, le cubi de rosé dans le frigo. Je cale les trois cuisses de canard dans la cocotte et les laisse mijoter tout l’après-midi.

Dix-huit heures trente, je pars à la gare à pied. Sous le panneau d’affichage, je repère le quai de son train. J’ai un peu de temps, je me pose sur l’estrade et j’écoute un mec jouer du piano. Il se démerde bien, c’est chouette. Il entame un nouveau morceau. Un air un peu jazzy, ça chante, c’est rigolo. Lui aussi, quand il joue, il est rigolo. Il bouge, la musique est dans son corps. Il termine son jeu en faisant glisser l’ongle de son pouce sur toute la longueur du clavier. Ça me fait redresser la tête. Il se lève et s’en va. Je sors mon portable. Merde, le train de Clèm ! Je cours jusqu’à son quai, les gens passent déjà. Elle est sortie, elle ? J’attends, elle était peut-être dans les derniers wagons. Je tourne la tête partout, on sait jamais, si elle est derrière moi. Je la vois pas et tout le monde est passé. Merde, merde et merde ! Un texto, vite. Tu es où ? Elle répond pas… Ah si, voilà. Je suis sur le parvis et toi ? Faut que je me dépêche. Au bout du quai, j’arrive. Je cours presque. J’aime pas la rater. Je passe les portes et la vois au loin, son sac à ses pieds et une nana à côté d’elle. Presque une tête de plus. Je m’approche. Qu’est-ce que je fais, je l’embrasse comme d’habitude ? C’est elle qui m’ouvre les bras. On se colle des bisous, elle me lâche. Je pose les yeux sur Louise, elle est vraiment belle cette nana.

– Présentation !

Les mots de Clèm, qu’elle accompagne de ses gestes.

– Maxime… Et Louise, la copine de Pascal.

– L’ex copine…

– Ah…

On se fait la bise.

– On va prendre le bus, vu la taille de vos sacs…

– J’ai pas de ticket.

– C’est pas grave, on s’en fout… Tu passes comme ça.

L’attente avec les gens agglutinés sous l’abribus, il pleut un peu.

On monte dans une précipitation qui permet à Louise de se glisser dans l’allée centrale sans se faire repérer.

– On va s’assoir ?

– C’est pas long, tu sais…. Trois arrêts et on y est.

Le bus se stoppe juste en bas de l’immeuble. On traverse et c’est l’ascenseur. J’ouvre la porte et les laisse entrer.

Louise se retourne vers Clémentine.

– C’est sympa chez toi.

– C’est chez Max.

Elles entrent dans le salon.

– Ah, mais qu’est-ce que tu as fait ?

– Une déco… Ça te plaît pas ?

– Tous ces souvenirs… Mais si, ça me plaît !

Elle se promène le long des murs et regarde les photos une par une.

– Tiens, pourquoi tu as mis un clou sans tableau ?

C’est la place de sa trombine que j’ai posé à côté du pieu hier.

– Si, si, il y en a une, elle est dans la chambre, je vais la chercher.

Je reviens avec le cadre collé sur le ventre.

– Ferme les yeux.

Elle les cache avec les mains. Je raccroche le cadre et regarde Louise. Elle a les yeux fixés dessus et sourit.

– Vas-y, ouvre.

Clèm enlève les mains de son visage et se découvre sur la photo. Elle s’étonne.

– Pourquoi tu as mis celle-là ?

– Parce que je l’aime.

– La photo ou…

– Les deux sûrement.

Louise sourit toujours. Clèm reste bloquée devant son image, faut que je fasse diversion.

– Vous avez faim ?

Elle s’en décroche enfin.

– Ça sent tellement bon… J’imagine que tu as mijoté un truc.

– Moi, j’ai un peu soif.

Louise a raison ! Les verres et le cubi de rosé sur la table basse.

– Alors, tu vas le prendre quand ton avion, finalement ?

De quoi elle parle ?

– Quel avion ?

– Ben celui de Louise, faut qu’elle retourne en Australie.

– Il était vendredi, maintenant je sais plus… Pascal… Je sais pas ce que je veux…

Elles ont dû en parler pendant leur grand week-end. Il me manque des bouts. Je préfère m’éclipser dans la cuisine et vérifier mon confit. Il est parfait ! J’éteins le gaz. Je reviens avec les couverts dans une main, les assiettes dans l’autre. Clèm se lève.

– Attends, je vais t’aider… Donne-moi ça…

Elle me débarrasse de la vaisselle et pose tout sur la table. Louise se lève à son tour.

– Je vais mettre le couvert.

– Clèm, vient m’aider à la cuisine.

On quitte le salon pendant que Louise met le couvert.

– Elle dort là ?

– Je sais pas, sûrement, oui.

– On va faire comment ?

– Ben, comme d’habitude…

– Ah…

J’apporte le confit sur la table.

– Ah, merde ! Le dessous de plat…

Clémentine se dépêche, que je puisse atterrir.

– Allez, on se pose…

Entre deux coups de fourchettes, on peut discuter.

– C’est carrément bon, ton confit, Maxime.

– C’est une de ses nombreuses spécialités. Un vrai cordon bleu.

– Arrête Clèm, je marche à l’inspiration, c’est tout.

– Ben, elle bonne ton inspiration, tu rates rarement un plat !

– Je sais pas quoi faire…

Louise a une petite voix presque chevrotante.

– De quoi ?

– Pour l’Australie… Toutes mes affaires sont là-bas…

– Et c’est fini-fini ou fini-pas fini…

Je les laisse parler ensemble, juste j’écoute.

– J’aime Pascal, mais il me fait peur.

– Ben oui, tu disais ça avant de partir.

– Il lui arrive même d’être violent.

– Ah ? Avec des mots ou avec des gestes ?

– Les deux… Quand il a bu, il devient…

Elle se recule, le dos collé au mur et ferme les yeux. Je me tais toujours, Clèm me regarde et me fais des petites grimaces. Elle veut que je parle ? J’écarte les mains, je sais pas quoi lui dire, moi, je l’ai jamais vu le Pascal en question. Et puis là-bas, pendant leur grand rassemblement, pourquoi ils se sont crêpés le chignon ?

– Tiens, Clèm, tu rapportes les assiettes, on va les changer. Je vais chercher le dessert.

J’entends les bruits mais pas de mots. Clémentine arrive les mains chargées. Elle pose tout sur la paillasse de l’évier.

– Il s’est passé quoi là-bas ?

– Ils se sont embrouillés, mais je sais pas pourquoi.

– Oui, tu m’as dit, mais elle, elle t’en a pas parlé dans le train ?

– Elle a dormi tout du long.

– Pourquoi tu as changé ton billet ?

– Elle voulait partir, mais elle savait pas où crécher, comme elle avait l’air sympa…

– Tu as bien fait… Allez, on y retourne ! Prends les assiettes à dessert et des cuillères.

On arrive, elle a les yeux trempés et des larmes lui inondent les joues.

– Ben Louise…

– Vraiment… Je sais pas… Je sais pas quoi faire… Retourner avec lui… Ou rentrer chez moi…

Comme elle a un petit d’accent, je me demande…

– C’est où chez toi ?

– Dans le Nord, je suis de Dunkerque.

Elle pose la tête sur ses bras croisés devant elle.

– Mais là… Je voudrais dormir…

On l’entend à peine.

– Qu’est-ce que tu dis ?

Elle se relève vaguement.

– Je vais dormir où ?

– Ben là !

– Mais on va faire comment ?

– Tu t’installes sur les coussins, le canapé se déplie pas. Nous on va prendre la chambre.

– Vous allez dormir dans le même lit ?

– Oui, c’est pas un problème…

– C’est sympa…

– Tu veux te coucher maintenant ?

– Je suis claquée.

– Bon, on range… Que tu dormes pas dans ce bordel.

– Vous êtes vraiment chouettes.

On dégage tout, on pousse la table basse et on colle les coussins au sol.

– Ça fait presque un lit comme ça.

– C’est très bien… Mais ça vous dérange pas, vraiment ?

– De quoi ?

– De dormir ensemble ?

– On s’en fout, tu sais…

Extinction des feux, tout le monde à l’horizontal.

Clèm vient se caler contre moi. Je passe la main dans ses cheveux.

– Tu m’as manqué, tu sais…

– Toi aussi… Sers-moi fort.

Je la comprime contre moi.

– Je suis à mon maximum !

Elle éclate de rire.

– Chut… Tu vas réveiller Louise…

– Ah oui, merde… Tu en penses quoi de cette nana ?

– Rien… A part qu’elle est particulièrement mignonne… Rien…

– Elle est canon, c’est sûr !

– Mais elle est pas pour toi, ma petite Clèm chérie que j’aime de tout mon…

– Pour toi non plus…

– J’ai rien demandé !

– Moi non plus…

– Tu l’as tout de même ramenée jusqu’ici.

– Elle était dans la merde… En plein biz-biz avec son Pascal… J’allais pas la laisser…

– C’est bien comme ça…

On se tait un peu.

– Alors, les photos dans le salon, tu aimes ?

– C’est super… Tu les as bien choisis… Et puis, ça nous raconte des histoires… Nos histoires !

– Pendant que je les regardais à l’écran, j’avais tout qui remontait dans la tête.

– Ça me fait pareil quand je les mate… C’est vraiment une bonne idée.

Je relève la tête et tends l’oreille.

– Ah, merde !

– Quoi ?

– Tu entends pas ?

– Non…

– Elle ronfle. Je pensais pas que les aussi belles ronflaient.

– Pff… Et pourquoi non ?

– Je sais pas…

– Allez, Max… On dort ?

– Câlin…

Clèm se lève et prépare le café. Trois tasses sur la tablette de la cuisine, envahie des restes d’hier soir. On commence toutes les deux en attendant Louise. On a fini, elle est toujours dans le salon. On balance toute la vaisselle sale dans l’évier et je la fais tremper dans la mousse.

– Tu vas la réveiller !

– Je fais juste couler l’eau, que ça se prélave tout seul.

– Se prélave ? C’est un nouveau mot ?

– Vu la quantité de vaisselle, il est bien utile…

On se refait un café, elle dort toujours. On évolue sous des T-shirt raz des fesses entre la cuisine et la chambre, et la voilà !

– Bonjour, café ?

– Bonjour, oui merci.

– Bien dormi ?

– Et vous ? Vous vous êtes pas gêné l’une l’autre ?

– T’inquiète pas, on a l’habitude. Tiens prends le tabouret et cale-toi dans le coin.

Elle se pose. Vêtue d’une espèce de nuisette ridicule, elle reste trop belle quand même. Je me recule sur la chaise et tapote mon genou.

– Assieds-toi, Clèm.

Elle vient sur mes jambes, le regard de Louise… Quel avion elle va prendre ? Pour l’Australie ou pour l’Allemagne ? On va attendre un peu qu’elle ait toute sa tête. Là, il est trop tôt. Elle a vidé sa tasse.

– Un autre ?

Louise sourit, Clèm se lève de mes genoux et le lui prépare. Elle revient se poser. Ma main monte dans son dos, l’autre glisse sur sa jambe.

– Tu as froid ?

– Un peu, mais ça va…

Louise nous observe, son regard exprime autant de calme que de trouble. Elle doit se poser mille questions. Celles concernant son retour et d’autres, sur notre relation. D’un coup, elle se lève.

– Je vais m’habiller.

– Tu veux prendre une douche ?

– La serviette trempée dans le sac, ça va tout me mouiller…

– On t’en passe une.

Elle sourit encore. Clémentine lui sort un drap de bain, qu’elle se rince les neurones.

– Tiens.

– Merci.

Elle va s’enfermer dans la minuscule salle d’eau. Clèm revient sur mes genoux, alors que le tabouret est libre. Elle passe un bras autour de mes épaules et vient m’embrasser.

– Tu es adorable.

– Mais toi aussi ma…

J’ai pas le temps de finir ma phrase qu’elle est déjà sur ma bouche… La porte de la salle de bain s’ouvre avec Louise plein cadre devant nous.

– Ah ! Mais vous êtes… J’en étais sûre !

– De quoi ?

– Pouark, c’est dégueulasse…

– Ça fait du bien de te voir rire !

Je colle une main aux fesses de Clèm.

– Allez ! Pousse-toi, je vais m’habiller.

Dans la chambre, j’enfile le jean et la chemise que j’avais hier. C’est pas l’activité de ma journée passée qui a sali mes fringues. Je reviens dans la cuisine pour un autre café. Clèm se dresse sur ses pieds.

– A moi !

Elle quitte la pièce. Louise a les yeux dans le vague. La gaieté fugace de tout à l’heure, envolée…

– A quoi tu penses ?

– A ce que je vais faire, à vous deux…

– Et ?

– Et je sais pas…

– Tu sais pas quoi ?

– Déjà, là où je vais aller… Si je rentre et que je tombe sur Pascal, ça risque de redémarrer. Je vais craquer encore une fois.

– Et tu as pas envie…

– Pas forcément… Les moments où il est bourré, c’est vraiment dur.

Un mec violent, je sais pas ce que c’est en vrai. J’en entends parler partout, mais c’est un truc que j’ai pas vécu. Je regarde Louise… Elle est pensive, déjà partie peut-être… Clèm revient, elle reste plantée dans l’encadrement de la porte.

– Je vous coupe ?

– Non, non…

– Faudrait ranger le salon, qu’on puisse se poser tranquille.

– Vous avez besoin de moi ou je fais la vaisselle ?

Louise se lève.

– Je vais ranger.

On se regarde avec Clémentine. Bon, si elle range…

– Tu as déjà fait toute la bouffe, je vais faire la vaisselle.

C’est Clèm qui se colle les mains dans la mousse pendant que Louise s’active dans le salon. J’ai les bras croisés…

– Je comprends pas comment on peut aimer un mec qui te tape dessus…

– Ah ça !

– J’entends plein de truc là-dessus, mais je comprends vraiment pas pourquoi les femmes restent.

– Parce que si leur mec les frappe, elles se disent qu’il y a une raison… Et quelque part, elles se sentent coupables d’un truc.

– C’est débile !

– C’est comme ça… Et après, les mecs sont tout gentils, tellement gentils… Jusqu’à qu’ils arrivent à se faire pardonner.

– C’est vraiment débile…

– D’autant qu’avec leur entourage, c’est toujours la femme qui a un problème, eux, ça va très bien. Mais ils sont tellement jaloux aussi…

– Jaloux de quoi ?

– De leur meuf ! Dès qu’elles sortent le nez dehors… C’est sans doute ça qui s’est passé au rassemblement. Louise a dû poser les yeux sur quelqu’un ou rigoler avec un autre, je sais pas, mais c’est parti en vrille très vite.

– Et dans la cousinade, personne a rien fait ?

– Ils étaient un peu plus loin, sous les arbres. On a juste entendu des éclats de voix mais on comprenait pas les mots. Pascal a ramené Louise en la tirant par le bras et ils sont montés se coucher… Le lendemain, au petit déjeuner, elle est venue me demander si elle pouvait repartir avec moi… J’ai compris que c’était plutôt urgent… Du coup, un petit surf sur internet et j’ai changé mon billet… C’était pas pour me déplaire de partir plus tôt que prévu… Ma mère nous a conduites à la gare avant que Pascal émerge.

– Tu es partie vachement tôt…

– Pas de place dans les TGV, on a pris le train qui s’arrête partout et qui prend la journée pour remonter.

Louise apparaît dans la cuisine.

– Je vous dérange ?

– Pas du tout, non…

– La pièce est accessible.

– Laisse tremper la cocotte, elle se lavera bien toute seule…

On suit Louise au salon.

– Waouh, c’est tout nickel !

Je me pose dans le canapé, Louise dans un fauteuil et Clèm vient se caler près de moi. Mon bras s’étend sur le dossier, ma main jusqu’à toucher ses cheveux. Louise croise les jambes et cache les doigts d’une main entre ses cuisses, à hauteur des genoux. Son bras se plie sur l’accoudoir et sa paume reçoit sa tête. Mes yeux se promènent et s’arrêtent sur le portrait de Clèm, collé au mur, au-dessus de Louise.

– Je vous comprends pas…

De quoi elle parle ?

– Je comprends pas qu’avec tous les mecs qu’il y a sur terre…

– Tu tombes sur un violent !

– Max…

– Max a raison, j’ai pas de bol… Mais il est tellement adorable quand il est à jeun… M’enfin, c’est pas de moi que je parlais…

– On avait bien capté…

– Et je vous comprends vraiment pas.

– C’est parce que ça t’ai jamais arrivé…

– Ah, beurk !

– Dis pas de conneries, tu connais pas…

– Et je veux pas connaitre !

– Dommage…

– Max…

– Quoi ?

Elles me regardent et partent dans un fou rire.

– Qu’est-ce que j’ai dit ?

– Tu verrais ta tronche quand tu dis ça !

– Ben c’est ça, rigolez… Mais ça nous dit pas ce que fait Louise…

Elle s’arrête net, respire par à-coup pour reprendre son souffle.

– Maintenant que je suis partie, je sais pas si Pascal va rentrer comme prévu.

– C’était quand le prévu ?

– Vendredi.

– On est mardi.

– J’aurai le temps de faire un aller et retour si je partais tout de suite.

– Ça va être chaud, c’est loin l’Australie.

– Mais ça veut dire que…

– Que quoi ?

– Que je le quitte… Et ça…

– Faudrait d’abord que tu sois vraiment sûre de ce que tu veux.

– Après, ça veut dire aussi que je serai toute seule.

– Tu resteras pas seule très longtemps.

– Pourquoi tu dis ça, Max ?

– Belle comme tu es, un mec ou une nana va vite fait te coller le grappin dessus.

– Ah, pas une nana, quelle horreur !

– Un mec alors… Comme tu veux… Cela dit, une nana, c’est pas une horreur du tout.

– Quand même…

– Tu trouves que tu en es une, toi ?

– Non, mais…

– Ben alors…

– Alors j’ai du mal avec ce qui est pas dans les normes… J’ai reçu une éducation très stricte où ça se faisait pas….

– A partir du moment où tu le fais, ça se fait.

– Ben je le fais pas !

Je sens que ça coince quelque part…

– Bon, alors… Ton avion… Lequel tu choisis ?

– J’ai toutes mes affaires là-bas… Faut que je les récupère…

– Ben c’est simple, tu vas tout ramasser et tu reviens.

– Ici ?

– Si tu veux… Si on te dégoute pas trop, tu peux repasser faire une escale, oui…

Nous voilà parti à chercher sur internet la possibilité d’avancer son vol et de trouver un retour, le tout avant que Pascal arrive sur place dans le programme initialement prévu. Par chance, elle peut faire le trajet dans les temps.

– J’espère pour toi que lui, il aura pas modifié aussi son billet.

– Pingre comme il est, ça m’étonnerait.

– Ah parce que c’est un radin ? Raison de plus pour le planter.

– Max…

Pendant qu’on se chipouille pour de rire avec Clèm, Louise continue à passer les écrans.

– Voilà, je suis au dernier, je valide ?

– C’est toi qui vois…

– Mais ça veut dire que je repasse vendredi en fin de journée.

– Oui, pas de problème.

– Vous êtes vraiment sympa les filles. Allez, hop, c’est fait ! Vous avez une imprimante pour les billets ?

– Vas-y, envoie, je récupère.

La machine fait son petit bruit et j’apporte les feuilles à Louise.

– Tiens ma belle, voilà de quoi faire ton voyage.

– Ah non, Max, tu me…

– Rassure-toi, c’est juste une façon de parler… Je drague que les moches.

Clèm éclate de rire.

– Je suis moche, c’est ça ?

– Toi, je t’ai même pas draguée… Tu es tombée dans mes bras…

– Vous êtes drôles quand même toute les deux.

– On fait ce qu’on peut…

On rigole encore.

– Alors… A quelle heure l’avion ?

Elle regarde le billet.

– Douze heures dix.

– Faut qu’on s’active un peu.

– Je peux y aller toute seule… Par contre… Pour le retour… Ce serait chouette si vous étiez là.

– Faudra bien t’aider à porter les sacs, j’imagine que tu y vas pas pour revenir les mains dans les poches. On sera à l’aéroport… C’est à quelle heure l’arrivée ?

Louise tend son billet à Clèm qui note tous les détails. Qu’on zappe rien ! Elle ramasse son sac.

– Allez, j’y vais.

– Bon courage…

Elle part.

Quelques jours à la traine en attendant vendredi soir.

– Tu es prête ? On y va ?

– J’arrive.

On part avec rien dans les mains, direction Roissy. Le RER bondé, le terminal. On trouve la porte où elle doit arriver, celle où faut l’attendre.

– On se prendrait pas un petit verre ?

– Pourquoi petit ?

Dans le premier bistrot qu’on trouve, on entre et on s’installe.

– Bonjour, vous désirez ?

– Bonjour, deux rosés s’il vous plaît.

– Tavel ou Côte de Provence…

– Tavel.

– Bien, Mesdames.

Il nous les rapporte. On entend les annonces dans les haut-parleurs. Qu’est-ce qu’il y a comme avions ! Toutes les minutes un nouvel atterrissage. On boit tranquille quand on entend l’annonce de celui de Louise. On file à la porte d’arrivée.

Les gens commencent à sortir et la voilà. A travers une vitre, elle nous fait des signes vers la droite. La récupération de ses bagages sans doute. De fait, elle se plante juste devant un tapis roulant. Elle chope un gros sac et reste à attendre. Un second, encore plus gros, elle attend toujours. Un troisième… Hou, là, là… Ça va s’arrêter quand ? Elle s’emmêle les pieds dans les lanières. Elle est chargée comme un baudet quand elle arrive vers nous.

– Je suis contente de vous voir.

– Pose ton bazar… On t’avait dit qu’on viendrait t’attendre.

– Oui, je sais… Mais je suis vraiment contente de vous trouver là quand même.

– C’est gentil… Pas trop dur le départ ?

– On en parlera plus tard.

On ramasse un sac chacune, Louise deux, et on file dans les transports. Sa bouche sourit pendant que son regard est préoccupé. Elle affiche sur son visage, une réelle contradiction. Je pose pas de questions, Clèm non plus. Le retour à l’appartement se fait dans le silence.

– Allez, on pose tout dans un coin du salon…

– Et ça s’arrose !

– De quoi ?

– Ben, ton retour !

– Ah…

Clèm revient avec le cubi et les verres à pied. Elle les remplit, nous les donne et tchin, tchin !

– Là, j’ai rien fait mijoter.

– Mais c’est un scandale, Max ! Resto alors…

– J’ai plus de sous les filles.

– C’est pas grave… On y va quand même !

On l’emmène dans notre cantine préférée. Je sais pas par quoi commencer la discussion. Elle veut parler de son voyage ou pas ? Je dis rien.

– Les toilettes, c’est où ?

– Dans le couloir qui mène aux cuisines, la porte à droite.

Elle y va.

– Tu crois qu’elle veut parler ?

– Je sais pas, Clèm, je la connais moins bien que toi.

On laisse les cartes sur la table. On les connait par cœur, elles, par contre.

– Tout à l’heure, elle a dit qu’on parlerait plus tard. C’est quand le plus tard pour elle, tu crois ?

– Pff… Je sais pas… Le mieux, c’est qu’on la laisse venir…

La voilà qui revient.

– Excusez-moi…

Je lui tends une carte.

– Tiens, choisis… Clémentine occupe-toi du vin.

– Pourquoi moi ?

– Parce que tu aimes ça…

Louise, assise en face de nous, nous jette des petits regards par-dessus la carte. Ma main glisse sur la cuisse de Clèm, sous la table.

– Ça va ma belle, tu trouves ?

– Ils ont un petit rosé Corse ici, qui est super…

– Allez, va pour la Corse, il fait toujours beau là-bas, non ?

Louise pose la carte sur la table, son choix est fait. On commande.

– J’ai pris tout ce que j’ai pu.

– Il en reste encore beaucoup ?

– Des meubles, mais là, c’était pas possible.

– Tant que tu as tes trucs perso, le reste…

– Une nouvelle vie s’offre à toi !

– Ça me fait peur quand même…

Les assiettes arrivent, mes mains reviennent sur la table.

– Dites, les filles, je me demandais… Oh, et puis non…

– Quoi ?

– Non, rien… C’est une idée stupide…

– Vas-y, dis… On aime bien les idées débiles.

– Ben je me demandais…

Louise se recroqueville sur elle-même.

– Non, j’ose pas…

– Allez… Vas-y, dis… On va pas te manger.

Je coupe Clémentine.

– Quoique….

– Max…

– Qu’est-ce que j’ai dit encore ?

Louise se tortille davantage sur la banquette.

– Ben justement…

– Justement quoi ?

Une petite lueur s’allume dans ses yeux.

– Vous auriez pas une… Une copine…

– Une copine ?

– Une copine pour que…

Je percute.

– Tu veux tester l’aventure ?

– Je l’aurais pas dit comme ça… Mais peut-être… Oui…

– Réelle envie ou simple curiosité ?

– Curiosité sans doute… Je sais pas…

– Mais je croyais que tu trouvais ça dégueulasse ?

– Vous avez l’air si sereines toutes les deux, vous me tentez.

Je me ragaillardis sur la banquette.

– Laquelle de nous tu choisis ?

Clémentine pose direct une main sur ma cuisse.

– Mais Max, tu es infernale !

– Oh, je rigole…

– Mais non, pas vous, une autre… Une que je connais pas !

On se regarde avec Clèm. Une copine juste pour un essai, c’est chaud.

– Ben dis-moi, tu es au taquet tout d’un coup !

Louise a les yeux qui brillent.

– J’y ai pensé tout le voyage, j’avais le temps…

On se regarde encore Clèm et moi.

– Une copine kleenex… On a ça dans notre carnet d’adresse ?

Je réfléchis et plein d’anciennes copines passent en revue dans ma tête. Mais mon côté entremetteuse est plutôt limité, je trouve pas.

– Je vois que Samira.

– Mais oui, Clèm ! Samira !

– C’est qui ?

– Dans l’affaire, Louise, ce sera toi, le kleenex.

– Je veux pas être un kleenex !

– Tu veux juste satisfaire une curiosité, si c’est pas du jetable ça !

Mais Samira, elle est bien plus jeune que Louise…

– Tu as quel âge ?

– Trente-huit, pourquoi ?

– Samira doit en avoir dix ans de moins.

– Ben Max, ça gêne pas.

– Non, ça gêne pas… Mais c’est pas dit qu’on arrive à la choper. Elle fonctionne vraiment comme un électron libre cette nana.

– Ah ça !

– En même temps, je saurais pas faire…

Le ton sur lequel elle nous dit ça ! Entre dégoût et hésitation…

– T’inquiète… Samira, elle, elle sait…

– Le problème, c’est que je vais retourner dans le Nord aussi.

– Ah, ben faudrait savoir… On la recherche pas pour rien la nana.

Louise se recule, collée au dossier de la banquette. Ma tête se penche sur le côté et un sourire se dessine sur mes lèvres.

– Alors, tu veux vraiment tenter l’expérience ?

– Oui…

– C’est un bien petit oui… Fais comme tu le sens… Prends ton temps… On est pas dans l’urgence !

– Mais je vais repartir…

– Tu peux revenir aussi… Le Nord, c’est pas le bout du monde.

Elle se gratte la tête.

– Et avec vous…

– Quoi avec nous ?

– Ce serait pas… Enfin, je veux dire… Plus facile…

– Là, c’est pas possible !

Clèm est catégorique, bon, c’est donc pas possible…

– Excusez-moi, je retourne aux toilettes.

Louise quitte la table. Je regarde Clèm et me marre.

– Qu’est-ce qui te fait rire ?

– Toi !

– Moi ?

– Oui, toi…

J’imite sa voix.

– Là, c’est pas possible !

– Ben non, c’est pas possible.

– Tu as peur de quoi ?

– Mais putain, Max, tu tiens à rien ?

– Si, très fort à toi…

– Ben, on dirait pas !

Je passe un bras autour de ses épaules et vient lui poser un bisou.

– Avec toi, Clèm, rien qu’avec toi.

Louise revient et nous trouve enlacées.

– Vous respirez le bonheur toutes les deux.

Je lâche Clémentine.

– Ça te fait envie…

– Je vous regarde évoluer et je vous trouve tellement douces.

– Humm, Max… On inspire à cette chère Louise, une totale sérénité.

– Mais oui, c’est vrai ! Beaucoup de calme…

– Le velours féminin… Celui qui te fait horreur…

– Ben, à vous voir, je me pose des questions…

On choisit les desserts.

– Trois crèmes brûlées…

Louise est songeuse. Je me penche vers Clèm.

– Tu reprends un train quand ?

– Je sais pas… Je sais plus… Entre ce que je vous dis, là, et mes projets…

– C’est quoi tes projets ?

– Faut tout que je refasse… Que je reparte de zéro…

– Nouvelle vie… Nouvelles aventures…

– Qu’est-ce que tu racontes, Max ?

– Ben si… Tout va être nouveau pour elle.

– Je pense que je devrais commencer par me retrouver avant de tenter quelque chose.

– Mmm… Tu rentres te poser et quand tu seras prête, tu nous fais signe… Nous, de toute façon, on bouge pas.

– Elle voyage votre Samira ?

– Ah, là, je crois plutôt que ce sera à toi de revenir…

Il est super tard, on rentre et on installe les coussins par terre dans le salon pour Louise.

– Allez, dort bien.

– Merci !

On va dans la chambre, Clèm et moi, et c’est la couette.

– Tu vas ma belle ?

– Oui… Pourquoi ?

– Comme ça… Pour rien…

On se colle l’une contre l’autre, mes formes dans ses plis. Elle m’entoure des bras, me parcourt avec les mains et je me sens bien. Je me retourne vers elle.

– Clèm…

– Oui ?

– Tu vas ?

– Bien, oui… Je suis très bien.

On s’embrasse et ça toque à la porte. On se décolle, bien rangée dans l’axe.

– Oui ?

La porte s’ouvre sur Louise.

– On a oublié quelque chose ?

– Non… Je voulais juste…

– Nous voir ?

– Max…

– Je sais pas…

Elle est tellement hésitante, une main sur la poignée et l’autre bras ballant.

– Allez, retourne te coucher… Bonne nuit…

– Oui, bonne nuit.

Elle referme la porte. On l’entend marcher jusqu’au salon et se coucher sur les coussins. Plus de bruit. Elle doit être allongée dessus, à plus bouger. Je me rapproche de Clèm et la sers très fort contre mon corps.

– Tu m’étouffes !

Je relâche la pression.

– J’ai tellement envie… Juste ça… Toi tout contre moi…

Elle se blottit. Je la sens toute entière. Comme j’aime ! Pendant qu’on se câline, j’entends Louise qui tourne et se retourne dans son lit de fortune. La bouche de Clèm, je viens avec la mienne. Mes mains glissent sur elle alors qu’elle me dessine avec les siennes. Ça frappe encore à la porte. Là, on se pousse pas.

– Oui ?

Louise ouvre.

– Oh, pardon !

Elle referme.

– Ça fait deux fois quand même… Elle a peut-être envie de parler ?

– On y va ?

On se lève, s’enfile un T-shirt mi long et on sort de la piaule. Dans le petit couloir, on se regarde.

– Tu toques ?

Je toque.

– Oui, entre.

On sait pas à laquelle elle répond… Elle le sait, elle ? On entre toutes les deux. Le salon est en bordel, entre les meubles déplacés, les coussins par terre et tous ses bagages…. Il reste un fauteuil d’accessible. Clémentine s’y pose, je reste debout. C’est Clèm qui commence.

– Tu as envie de parler ?

– Je veux pas rester toute seule…

– Ça va être chaud, je vais pas dormir debout…

Clèm tapote ses genoux.

– Viens là.

Je m’approche d’elle.

– Non !

– Non, quoi ?

– Va pas sur les genoux de Clémentine…

Elle tape le bord d’un coussin.

– Pose-toi là.

Je regarde Clèm, je peux pas faire ça ! Mais elle, elle me sourit. Bon, je peux. Je descends les fesses sur le coussin.

– Alors, dis-nous…

– Je voudrais vraiment essayer.

– De ?

– Le velours des femmes, comme tu disais…

– Ok alors, on appelle Samira !

– Mais vous…

Clèm se redresse dans le fauteuil.

– Nous, non !

Bon, ben ça, c’est dit !

– Mais je peux regarder…

– Ça va pas, non !

– Juste regarder…

C’est vraiment une situation que j’aime pas. Je pose une main sur la sienne et lui parle très calmement.

– Demain, on appelle Samira, d’accord ?

– Je repars, demain…

– On l’appelle pour quand tu reviens. Tu sais, de toute façon, elle est pas forcément disponible dans la seconde.

– Mmm…

– Ça va aller ?

Elle se cale sur le dos, les yeux au plafond.

– Allez, dort… Pour l’instant, c’est ce que tu as de mieux à faire.

Je me tourne vers Clèm qui me fait un signe de la tête. On s’en va ? Je lui pose un bisou sur le front.

– A demain…

Je glisse la main dans ses cheveux et me lève du coussin. On disparaît du salon.

La chambre, le lit, et Clémentine dans mes bras pour adoucir mes rêves.

– Tu te rends compte de ce qu’elle nous demande ?

– Peut-être qu’avec son mec, elle montait des spectacles ? Genre petites scènes à trois ou plus… Ça, elle nous l’a pas dit.

– Ah oui ? Et tu penses que les baffes c’était le best of ?

Les cafés et les sacs de Louise. Quel merdier elle se trimballe ! On l’accompagne jusqu’à la gare.

Elle reviendra ? On fait quoi avec Samira… On l’appelle ?

Elle part avec tout son barda et ses idées à la con qui vont ralentir le train.

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Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-21-0

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