Cinquante et plus

Je me rends compte que je peux m’échapper sur un coup de tête, pendant plusieurs mois, dans un endroit complètement désert, en oubliant ma boite de Tampax. Quel bonheur ! Quoiqu’il parait que maintenant, avec les nouveaux modes de contraception, plein de nanas les ont plus, leurs règles. Décidément, tout fout le camp ! Mais je garde quand même ce premier avantage de la cinquantaine bien passée.

Allez, j’appelle Clémentine, ma copine de route.

– Dis ma belle, tu aurais pas envie de bouger par hasard ?

– Tu veux aller où ?

– Je sais pas, on va et puis on verra bien où ça nous mène.

– Tu me laisses deux jours, j’ai encore des congés à poser mais faut que je gère avec les collègues du taf.

Deux jours… Deux jours… Si elle en a besoin ! En l’attendant, je me balade dans Paris… Là, j’ai plus de boulot, pas de missions d’intérim, rien… Je peux faire comme je veux… Alors je fais rien, je végète toute la journée à regarder les gens, assise aux terrasses de bistrots… Deux jours, c’est pas trop long…

Je sors et plaf ! La pluie… Ras le bol de ce temps… Toujours prévoir un pébroque, une casquette, des chaussures adéquates… Du soleil, je veux du soleil…

Clèm, dépêche-toi !

Le temps passe et elle débarque chez moi, en baskets, les mains dans les poches.

– Tu es prête ?

– Ah, c’est maintenant ?

– Deux jours, je t’avais dit… Juste deux jours !

Je ramasse quelques fringues que je jette en vrac dans un sac.

– Et toi, tes affaires ?

– Dans le coffre.

On descend les trois étages et sa voiture est en bas, le long du trottoir. On claque les portières et elle démarre.

– On va où ?

– Je sais pas, comme tu veux.

Je regarde Clèm, concentrée sur la couleur obstinément rouge du feu tricolore. Mais je me demande quand même, combien de jours elle a pu avoir.

– L’endroit dépend du temps que tu as aussi.

– J’ai, j’ai… On verra bien où on va, mais j’en ai un peu, du temps.

– Bon, alors tout droit !

On avance vers rien… Le périphérique, l’autoroute et les voitures qui nous dépassent par le mauvais côté.

– Mets-toi sur la file de droite, là, on gave tout le monde.

Elle se rabat, on continue… Une station-service et le café machine. Trop chaud ! Pipi et on repart… Je prends le volant et vais encore tout droit… Je suis les pointillés, pas sortir de l’autoroute, on ira jusqu’au bout ! Deux-trois petites heures et nous voilà avec la mer, juste à quelques kilomètres de nous. On sort de la quatre-voies. Je lui repasse le volant, qu’elle termine.

Le parking et l’étendue d’eau devant nous, à perte de vue… L’horizon se confond avec la brume du ciel. C’est pas encore le soleil comme je voulais…

Les baskets dans la voiture et direct, les pieds nus dans le sable fin. Que c’est doux ! Marcher le long des vaguelettes qui déferlent à peine… Elles forment des rouleaux miniatures, le surf, là, c’est pas possible !

Ah, se pousser ! Une horde de chars à voile. Le bruit quand ils roulent à notre hauteur… La vitesse de glisse, sur cette immense plage, impressionnant ! Le troupeau est passé, enfin marcher comme on veut…

Toucher la mer, la main dedans, que c’est froid ! Pas pouvoir se baigner… Dommage… Bronzer, du soleil ? Un peu moins de vent aussi. Il fait doux quand même, on va pas se plaindre…

Un petit creux et on se rapatrie vers les restos locaux.

– Une chambre, faut qu’on se trouve une chambre.

Clèm est très pragmatique des fois. Une piaule, ben oui, mais bon, on est pas pressées !

– On cherchera tout à l’heure…

– Tu veux rester là où bouger ailleurs ?

– C’est bien là… Mais on fait comme tu veux, ça m’est égal…

Moi, je suis pas compliquée. Tout ce que je souhaite, c’est rester avec elle. Mais là ou plus loin, je m’en fous…

Après déjeuner, on retourne sur la plage… Le vent s’est calmé et le soleil pointe le bout de son nez… On se pose les fesses au pied d’une petite dune et hop ! On s’allonge, les corps bien étalés dans le sable… Elle s’endort… Je la regarde, elle, la mer, puis encore elle. Elle respire tout doucement… Appuyée sur un coude, la tête dans une main, je la dessine avec l’autre… Elle se laisse faire, paisible… Je suis bien… Avec elle, je suis toujours bien… Elle sait me rattraper au vol et me poser par terre pour me permettre de rester en contact avec le monde… Elle sait très bien le faire et elle reste avec moi… J’ai tellement besoin d’elle…

Elle ouvre un œil et c’est un sourire sur son visage… Ma main se stabilise sur son ventre…

– Tu as dormi, toi ?

– Je t’ai regardée… Je t’ai… Tu dormais si bien…

– Humm… Tu as envie de changer de bled ?

– Pas plus que ça…. La plage est aussi belle que toi…

– Et si on allait en face, sur l’île, je sais plus comment elle s’appelle, cette île.

– C’est… Heu… Je sais pas…

– On va se rancarder, tu veux ?

– Ce sera pour demain, là, c’est sûrement trop tard.

On remonte vers la civilisation, se chercher une piaule.

– Il te va, cet hôtel ?

– Celui-là ou un autre, c’est pareil, non ?

– Bon, celui-là !

On pénètre le hall.

– Mesdames, bonjour.

Mon état léthargique et Clèm prend les choses en main.

– Bonjour, vous avez une chambre ?

– Une chambre, oui… Vue sur l’arrière ou vue sur mer ? Sur mer, c’est plus cher. Il m’en reste des deux côtés.

– Face à la mer, avec un balcon, c’est possible ?

– J’ai, mais qu’avec un grand lit.

– C’est pas grave.

– Vous compter rester combien de temps ?

– Une nuit déjà, après, on verra.

– Alors, je peux vous proposer la huit, au deuxième étage.

– On peut la voir ?

– Tenez, l’escalier est au fond du couloir.

Il nous refile la clé, on va au second. La huit… La huit… Ah, la voilà ! Elle glisse la clé dans le trou et la porte lâche… Entre les quatre murs, c’est pas très grand… La salle de bain…

– Hé, c’est une douche !

Je suis accoudée à la balustrade du balcon…

– Tant pis, la vue est sympa.

– De toute façon, c’est juste pour une nuit si on va sur l’île.

– Faudrait lui demander au mec, il sait sûrement pour y aller.

– Bon, on garde la piaule ?

Juste, je lui souris, elle, elle gère.

– Attends-moi là, je reviens.

Elle quitte la chambre, je reste sur le balcon… Un moment… Mais elle en met un temps à revenir !

Ça frappe à la porte. Clémentine, chargée des deux sacs, avec des papiers dans les mains…

– Ah, ben, c’est quoi tout ce bazar ?

Je la débarrasse des affaires et les jette sur le lit.

– Tiens, c’est les horaires des bateaux pour l’île, l’île d’Alderney, Aurigny en français….

– Ah oui, c’est ça ! Aurigny… Mais c’est tout petit, je crois…

Je déteste prendre le bateau dans ce genre de mer… Ça va trop bouger, je le sens bien comme ça… Je vais encore vomir durant tout le trajet…

On mate le prospectus… Il y a quasiment rien comme traversées en ce moment, ça va pas du tout. Malade ok, mais pas coincée sur place… On ira pas !

Elle nous récupère de quoi faire un apéro sur le balcon. Comment elle a fait ? En tout cas, c’est sympa… On s’abreuve de ce petit rosé bien frais… La mer est vraiment très loin… Marée basse sans doute ! Une bruinasse tombe sur le balcon, on rentre dans la piaule… Je suis sur l’unique chaise, à boire mon verre, pendant qu’elle, assise sur le lit, trifouille dans le sac.

– Tu cherches quoi ?

– Je cherche… Je cherche… Ma trousse de toilette. Ah, la voilà !

– Merde, j’ai rien pris, moi…

– Tu as chopé tes affaires en deux secondes, sans réfléchir, Max.

– Réfléchir à quoi ?

– Je sais pas, à ce que tu voulais vraiment emmener.

– C’est pas grave… S’il me manque un truc, je le prendrais en ville.

– Ta brosse à dents, juste ça au moins.

– Ah oui, là, j’avoue, je l’ai mal joué !

– Tu as du bol, j’en ai pris deux.

– Ben tu vois, pas besoin de m’en faire !

– Parce que je suis là…

– Sans toi, je partirais pas !

– Humm, trop glamour !

Elle s’installe un peu, sort quelques affaires, je la regarde faire…

– Ils font resto ici ?

– Ben, tu as pas vu la salle ?

– Non.

– En entrant, on voyait que ça ! Une très grande salle avec des nappes et tout.

– Ah, j’ai rien vu…

– Ça m’étonne pas ! Alors, ici ou ailleurs ?

– Je sais pas Clèm, c’est comme tu préfères…

Elle appelle le réceptionniste. Je l’entends retenir une table pour deux, près de la fenêtre qui donne sur le quai.

– On descend quand on veut. Tu es prête ?

– Si je peux y aller comme ça, oui, je suis prête…

Un mec vient nous guider à notre table.

– Ici, cela vous convient ?

– C’est parfait, merci.

Il tire ma chaise pour que je me pose, puis celle de Clèm. Quel service, ça va nous coûter une blinde ! Il nous présente les cartes.

– Ce soir, le chef vous propose la coquille Saint Jacques gratinée, accompagnée de sa sauce champignons et de son soufflé de choux fleur.

– Merci… Nous allons regarder.

Je vois Clémentine par-dessus la carte qui lui cache le bas du visage. Ses yeux plissés m’indiquent qu’on est pas obligées de choisir la spécialité du chef. Le serveur nous abandonne à notre lecture. Elle abaisse la carte sur son assiette.

– Max, tu prends ce que tu veux.

Je parcours les lignes énonçant les plats.

– Waouh ! Une soupe à l’oignon, trop bien.

– Tu vas pas manger que ça ?

– Ben, je sais pas… Des moules… Ça te tente, toi ?

– Pourquoi pas ! Manger dans un endroit pareil avec les mains, c’est rigolo.

– Bon, Clèm, tu choisis quoi ?

– Je me ferai bien une soupe de poissons plutôt et après…

– La soupe de poissons, c’est fait avec tous les restes, non ?

– Vu comme ça, j’en ai plus envie… Bon, la soupe à l’oignon, tu as raison, ça doit être bien… Et puis… Une souris d’agneau.

Le mec revient.

– Vous avez choisi Mesdames ?

Clèm se lance.

– Alors, une soupe à l’oignon et une souris d’agneau.

– Et pour vous Madame ?

– Heu… Pareil.

– Très bien, vous désirez boire quelque chose ?

– Ah, oui…

– Je vous apporte la carte des vins.

Il dérape et revient avec la carte en question. Il la tend à Clèm. Je vois ses yeux descendre la liste.

– Rouge, rose, blanc ?

– Rose.

– Un Tavel, s’il vous plaît.

– Très bien.

Il repart avec les cartes sous le bras. La bouteille, il la débouche devant nous et sert le fond du verre de Clémentine. Elle l’approche des lèvres.

– Très bien, merci.

Il remplit mon verre et finit celui de Clèm. Mes yeux sur elle, puis dans le vague, et mon sourire…

– Tu souris à rien ?

– Hein ?

– Je sais pas, tu souris à la salle, ça va ?

– Je suis très bien, oui… Et toi ?

– Tranquille.

Les regards et les expressions des visages qui se reconnaissent… Cette femme m’emmène partout dès que j’ai besoin de prendre l’air… Avec elle j’ai bourlingué dans tous les endroits qu’on peut atteindre de Paris en quelques jours de voiture… Je prends pas l’avion !

– Je pensais…

– Oui ?

– Non, rien…

Sa tête se penche sur le côté.

– Max, il se passe quoi ?

– Je sais pas… Je sais plus…

Je me brûle les lèvres avec la soupe à l’oignon.

– Tu l’as revue ?

– Non…

Mes yeux se mouillent.

– Elle te manque ?

– Oui…

Son sourire face à mon regard trempé… Avec une main, elle enveloppe la mienne… Avec l’autre, elle glisse ses doigts doucement sur ma peau.

– J’aurais pas dû t’en parler.

– Trop tard…

– Excuse-moi.

– C’est pas grave… Tu es là, c’est bien…

– Excuse-moi, vraiment. Pourquoi je t’en ai parlé ?

– Parce que… Tu avais envie…

Ma voix est de plus en plus hachée, éteinte. Les mots de Clèm et j’arrive plus à avaler ma soupe.

– Mange un peu… Essaye… Tu te souviens de son dernier texto ?

– Très bien, oui. Elle disait… Vous m’avez anéantie… Ses derniers mots… Juste ça…

J’approche la cuillère de ma bouche et un sanglot éclate dedans. Ça éclabousse la nappe.

– Ah merde ! J’en fous partout.

Clèm me regarde, l’air tellement fautif.

– Ça va passer… Tu me la refous dans la tronche en plein repas, c’est chaud… Mais ça va aller, t’inquiète pas…

Je rapproche ma cuillère du bol et plaf ! A côté.

– Décidément, je vais pas y arriver avec cette soupe.

Je jette l’ustensile sur la nappe et abandonne. Désespérée en face de moi, Clémentine me reprend la main.

– C’est encore à vif dans ton cœur. Tu veux en parler ?

Elle me pose cette question très timidement.

– Je sais pas… Si je veux… Si j’en suis capable, surtout… Les instants avec elle, tu imagines même pas… C’était… C’est…

– Dis-moi, je peux entendre.

– Elle est tellement… Tellement…

– Tellement quoi ?

– Tellement elle… Elle m’envahit, elle m’emplie, elle me caresse de l’intérieur…

Clémentine se recule sur son dossier, ses yeux me quittent pas. Le serveur vient vers nous.

– Ah, Madame n’a pas terminé.

Clèm s’adresse à moi.

– Tu t’arrêtes là ?

Juste mon infime mouvement de tête.

– On a terminé, si. Vous pouvez débarrasser, merci.

Il ramasse les deux bols et les cuillères. La souris d’agneau, je vais pas pouvoir non plus… Il nous les apporte.

– Bon appétit Mesdames.

Je bouge pas d’un pouce. Clémentine se colle à la table.

– Faut que tu manges, Max.

– J’y arrive pas…

– Un peu, allez, mange un peu, ça a l’air super bon.

– J’ai plus faim.

– Ah, là… Je suis vraiment désolée.

– Peut-être que…

– Que ?

– D’en parler… Comme tu dis…

– Oui ?

– Ça m’aidera…

– Je pense que oui, ce serait sûrement plus facile pour toi.

Clémentine m’affiche son sourire particulièrement rassurant. Celui qui me fait fondre à chaque fois qu’elle me le sert. Je me racrapote sur la chaise, les mains coincée entre les jambes. Elle défonce sa souris d’agneau en petits morceaux, pose son couteau et me tend la main.

– Viens, donne.

Je place la mienne sur la sienne. Elle continue de manger, juste avec la fourchette. Elle pique un morceau et l’approche de mes lèvres. Je les ouvre et chope le bout de viande.

– Ça te fait envie ?

– Non, pas vraiment.

– C’est bon, non ?

– Oui, mais j’ai plus envie de rien…

– Ah, là, là… Je vois bien que je t’ai pourri ta soirée.

– C’est pas grave, Clèm.

Elle finit son assiette, la mienne est encore intacte.

– Tu veux ?

Elle secoue la tête.

– Merci, je vais exploser.

– De rire ?

Et c’est moi qui craque dans un fou rire aussi stupide que nerveux. Elle me fixe, trop sérieuse.

– Viens, on monte dans la piaule.

Elle se lève et me prend la main pour me décoller de la chaise. Je la suis dans la salle de resto, on passe devant l’accueil.

– Bonsoir Mesdames.

– Bonsoir.

On prend l’escalier et elle fouille dans sa poche pour choper la clé. A l’intérieur, la porte claquée derrière nous, je me retourne face à elle. Elle m’ouvre les bras, je me colle contre son corps, la tête sur son épaule et mes larmes coulent. Elle passe les mains dans mes cheveux.

– Douche, au lit et on discute sous les toiles, tu veux ?

Ma tête posée sur elle, mes bras la tiennent à la taille. Ses mains glissent dans mon dos. Mon corps fait des soubresauts. Ses deux mains m’entourent les joues et redressent mon visage.

– Une petite douche.

Elle a une voix tellement calme ! Je souris à peine.

Dans la salle de bain, elle fait couler l’eau, qu’elle chauffe pendant qu’on se déshabille. Le gel douche qu’elle tartine sur ma peau, mousse. Elle me lave, me frotte, je reste les bras ballants.

– Et voilà, toute propre. Les serviettes sont sur le lavabo.

Je quitte la douche et m’enroule dans un drap de bain. L’eau s’arrête, elle sort à son tour. On en fout plein le carrelage avec nos pieds trempés.

– Houps !

Ça glisse ! Elle me rattrape aux épaules et m’emmène au pieu. Elle découvre le lit, je me vautre dessus, le nez dans les oreillers. La main de Clèm glisse sur mon dos. Je me retourne, elle m’ouvre son bras, je viens me blottir contre son épaule.

– Laisse tes mots sortir.

– Tous ?

– Déjà ceux que tu peux dire… Mais tous aussi, si tu veux.

– C’est compliqué…

– Max, tu sais, tu es un funambule… tu reposes en équilibre sur un rien… Je pense que tu es capable de t’envoler juste parce que tu écartes les bras…

– Comment je peux faire avec Louise ?

– Tu te laisses porter par les instants, vos instants et que ceux-là… Le reste, ça t’intéresse pas…. Elle est comment, elle ?

– Délicate, sensuelle à souhait.

– Alors continue à être légère avec elle…

– Faudrait déjà qu’elle soit encore là.

Je ravale un sanglot.

– Tu sais où la trouver ?

– Oui…

– Pourquoi tu irais pas la voir ?

– Je sais pas… J’ose pas… Elle m’a dit un jour…

– Oui, dis-moi.

– Elle m’a dit que mes déplacements l’intriguent autant qu’ils la fascinent et qu’ils l’effrayent.

– Je pense que vous bougez pas à la même vitesse… Mais peut-être, je me trompe… Elle veut quoi avec toi ?

– Je suis pas sûre qu’elle le sache elle-même…

– Tu sais Max, tu es quelqu’un qui faut pas enfermer… On alourdit pas un funambule !

J’ai presque plus de sanglots dans mes mots.

– Et toi, tu sais ce que tu veux avec ta Louise ?

– La douceur… La délicatesse des gestes… L’envol des corps…

– Humm, la volupté à l’état pur !

– Tu sais… Cette sensualité qu’on atteint dans les jeux féminins… Elle disait…

– Quoi ?

– Qu’elle a besoin de nos moments où elle se sentait exister vraiment. Elle appelait ça, le temps du possible, je crois.

– C’est beau, non ?

Je ferme les yeux, recroquevillée contre Clèm. Sa main m’effleure la peau du dos dans un geste très lent.

– Peut-être, oui… Je la trouble, autant qu’elle, elle m’attendrit.

– Vous avez vraiment une belle histoire…

– Une belle histoire, comme tu dis, avec une très belle femme.

– Je l’ai jamais vue…

– Trop belle… Non, pas trop, très. Un sourire… Humm…

Elle me sert contre elle, presse la main sur mon dos. La mienne évolue sur son ventre, fait des ronds autour de son nombril.

– Tu craques sur tous les sourires.

– Mais le sien… Tu verrais, carrément fondant…

Ma jambe entoure la sienne, elle me ramène sur elle. Sur son corps, visages face à face, elle me sourit.

– Tu es indisciplinée, ma belle. Scandaleusement hédoniste.

– Pour te plaire…

– Mais est-ce que ça lui plait à ta Louise ?

– Elle dit que je la bouleverse, ou un truc dans le genre.

– Tu la perturbes sûrement… Mais ta légèreté te donne tellement raison…

– Tu crois qu’elle va revenir ?

– C’est toi, Max, qui va revenir. Elle t’attend sûrement.

Les mots de Clèm me rassurent autant qu’ils me questionnent. Je dois retourner la voir ? J’en suis pas si sûre. Peut-être… Elle me manque tellement… Je vais sans doute faire comme me dit Clèm… Aller voir Louise ! Mais là, je suis vraiment loin d’elle, tant en distance qu’en tout… Que faire ? Clèm, aide-moi !

– Et je fais comment ?

– Tu y vas, c’est tout simple. Ou tu l’appelles, ou tu lui demandes de venir, ou… Je sais pas moi, mais c’est pas si compliqué que ça !

– Mmm…

– Max et ses ambiguïtés.

– Mais, heu !

– Grandis dans ta tête. Tu en as envie déjà ?

– De ?

– De la revoir.

Je suis toujours en suspension sur son corps. Je me décale ? Je descends la tête dans le creux de son épaule et reste là. Ses mains parcourent mon dos dans un courant d’air.

– De la voir, de l’avoir. J’ai envie de tout avec elle.

– Menteuse !

Son mot, d’un ton très suave, tombe directement dans mon oreille. Je me rends compte que je veux pas forcément tout.

– Oui, mais bon, envie de beaucoup quand même.

– Et elle ?

Ses mains s’agitent sur ma peau. Mes coudes, autour de sa tête, m’aident à me redresser face à elle. Ses yeux grands ouverts dans les miens, je me roule sur le côté.

– Je sais pas…

Ce matin, c’est chaud. Clémentine semble nerveuse. Pourquoi ? Le café, les clopes et les mots d’hier soir dans le pieu. Je réfléchis… Qu’est-ce que j’ai dit ? Qu’est-ce qu’elle m’a dit ? Louise, tu fais quoi ? Te voir… Te voir… Oui, mais où ? Quand ? Et pourquoi ? Je sais pas… Je sais plus… Et là, je sens que je peux pas le demander à Clèm. Et pourtant… C’est bien la seule qui est capable de me parler de Louise avec les bons mots.

– Clèm ?

– Oui ?

– Rien… Non, rien…

– Max ! Dis-moi…

– Je sais pas… Tu vois… Louise… Enfin… Je sais pas…

– Tu en as besoin, de Louise. Besoin de cette histoire avec elle, Max ! Tu en as besoin… Vraiment…

– Tu me dis ça… Et nous ?

– Ça a rien à voir… Nous, c’est complètement autre chose… Ailleurs… Loin du monde… Loin de tellement de chose… Faut pas tout mélanger… Toi, moi… C’est… C’est un truc tellement spontané… Ça se fait tout seul… Avec des riens… Sans aucuns efforts…

– Je fais pas d’efforts avec Louise.

– Je dis pas que tu en fais, je dis juste que nous, c’est de l’abandon… De l’abandon de nous, de nos corps, de nos gestes, de nos mots aussi… Sur tout ce qu’on est capable de partager ensemble… Tes trucs, les miens, tout !

– Quelle liberté…

– Tu peux le dire ! En même temps, c’est aussi pour ça qu’on est toujours ensemble…

Je sais pas quoi lui répondre, là. Elle est tellement claire avec les choses… Moi, je mélange facilement tout, elle non !

– On met le nez dehors ?

On s’enfile un pull pour suivre son idée.

A peine sur l’esplanade, on se reçoit les fines gouttes de pluie. Quelle misère ! On se regarde… On fait quoi ?

– On remonte ?

Nous voilà à pousser la porte d’entrée de l’hôtel. L’escalier, le couloir du second et notre chambre, la huit.

Sur le balcon, on est abritées par celui du troisième qui fait surplomb nous protégeant de la bruinasse. C’est parfait. Pas de vent pour dévier les gouttelettes. Ça tombe tout droit, directement en bas.

Assises sur les chaises en plastique, on regarde la mer.

– Encore un café, ce serait sympa, non ?

– Carrément, oui !

On décide de redescendre pour se choper le café dans un troquet. Quelques pas le long de l’esplanade et on bifurque vers le centre. Là, on a davantage de choix. Un grand, avec les bruits qui vont avec. Les bruits de la ville, les voix des gens dans la salle, au comptoir.

– Deux cafés s’il vous plaît.

Le mec arrive avec les tasses et les verres d’eau. Le sucre, la cuillère et hop ! C’est fait, on tourne.

– Tu vas y aller ?

– Où ça ?

– Voir ta Louise… Quand on sera rentrées…

– Je sais pas…

Clémentine jette un coup d’œil rapide dans la salle.

– Tu sais, Max, si tu te bouges pas, il se passera rien.

Je la regarde, l’air égaré. Elle me prend la main.

– Tu devrais y aller. Quand on revient, tu y vas. Va la voir.

Sa voix est douce, je sens que mes yeux brillent.

– Tu peux pas rester comme ça.

– Mais, je sais pas…

– Tu sais pas quoi ?

– Si elle en a envie… Au besoin, Louise veut pas me voir…

Elle resserre ma main, ses doigts glissent sur ma paume.

– Tu viendrais avec moi ?

– Pour elle, tu as pas besoin de moi.

– Ben si !

Elle est toujours avec sa tendresse, à me regarder, ma main dans la sienne. Je suis immobile, juste en face, à recevoir ses caresses toutes légères.

On décide de rentrer. Mais de rentrer vraiment, jusqu’à Paris.

On quitte l’hôtel, nos affaires dans le coffre, et on se fait la route dans le silence.

En bas de chez moi, Clèm ouvre la bouche.

– Ça va aller ? Tu veux que je monte ?

Mon sourire, juste un tout petit sourire.

– Bon, ok, je me gare.

Elle continue dans les rues, trouver une place où la bagnole peut rester un moment sans gêner. C’est chaud, c’est pas du tout l’heure des places libres. On tourne, on tourne. Ah, enfin une pour nous. Faut un chausse-pied, elle est toute petite. Je sors de la caisse pour l’aider. Quelques centimètres devant, à peine plus derrière, mais ça y est, garée ! On se faufile pour récupérer les sacs dans le coffre et on se termine chez moi.

Clémentine s’active à préparer une petite bouffe. Quelle énergie ! Je suis à plus bouger, vautrée dans un fauteuil, les bras ballants par-dessus les accoudoirs.

– Tu viens manger.

– J’arrive.

Je m’extrais des coussins moelleux pour atterrir sur le bois d’une chaise. Elle apporte les assiettes déjà garnies et les fourchettes.

– Alors, tu as réfléchis ?

– A quoi ?

– A savoir si tu y vas, quand tu y vas ?

– Je veux pas y aller toute seule… Imagine, elle me jette…

– Et pourquoi elle ferait ça ?

– Je sais pas… Tu sais, je t’ai dit, on s’est mal séparée avec Louise.

– Tu m’as pas dit, je crois pas, non.

– Mais si, que je suis partie un peu vite… 

– C’est pas grave ça, Max.

– Mais je lui ai dit…

– Quoi, tu lui as dit quoi ?

– Je lui ai balancé un truc du genre, on se quitte ? Oui, c’est ça ! Je lui ai dit, maintenant on se quitte !

– Ah… Pas simple. Pourquoi tu as dit ça ?

– Je sais pas, tu me connais… Je jette des mots et après, je regrette.

Elle vient s’accroupir devant mes genoux. Sa tête se pose sur ma cuisse, pendant que son autre main circule le long de ma jambe. Elle me câline comme elle fait souvent. J’abandonne ma fourchette et me penche à son oreille.

– Clèm.

– Oui ?

– Tu viendrais avec moi ?

– Quoi, la voir ?

– Oui.

Elle redresse la tête, se recule un peu et me fixe droit dans les yeux.

– Tu veux y aller ce soir ?

– Déjà ?

– Oui, faut que tu te bouges.

– Je sais vraiment pas…

– Si c’est ce soir, je viens, sinon, je viens pas.

– Tu me fous la pression !

Rien que l’idée, ça me fait sourire… Puis les larmes montent dans mon regard.

– On se fait une super sieste, un petit resto et on y va, d’accord ?

Je lui serre une moue. Je suis autant contente de l’intention que paniquée par la pensée de la revoir. On va dans la chambre et dodo toutes habillées sur la couette.

Je sens son doigt passer sur ma joue. J’ouvre un œil, elle est là, souriante, assise à côté de moi, à me regarder. Je me tors sur la couette et me roule en boule sur le flan. Elle vient m’entourer, penchée sur moi, une main dans mes cheveux, l’autre m’explore doucement.

– Tu as faim ?

– Encore ?

– On a dormi vachement longtemps, il est dix-neuf heures passé.

– Ah, déjà ?

– Aller, on sort dîner et on y va.

– Où ça ?

Clémentine est très calme.

– Ben, voir ta Louise !

J’attrape son bras et cale sa main dans les plis de mon ventre. Je reste à la tenir contre moi. Voir Louise… Bonne ou mauvaise idée ? Pff, qu’est-ce que je risque ? Sa surprise, sa colère, son indifférence, son sourire, son mécontentement ? Je risque tout et pas grand chose, finalement. Je relâche la pression sur la main de Clèm et me retourne sur le dos.

Son sourire à elle, presque un rire muet. Mes bras se tendent vers son visage, elle descend contre moi. Sa respiration dans mon oreille et le chaud que ça me fait. Mes bras l’entourent, la serrent, la compriment sur mon corps. Un moment et on se lève.

– Un blouson ?

– Pas besoin, il fait pas froid.

Juste ses quelques mots pour me remettre dans l’air du temps. Il fait pas froid… Je passe par la salle de bain.

– La crème antirides, Max, c’est plus la peine !

– Je me lave les dents…

C’est vrai qu’à plus de cinquante ans, les rides, c’est aussi ce qui fait notre charme. Une belle peau burinée, c’est beau comme tout !

On prend l’ascenseur, les trottoirs et le métro. C’est direct. Une dizaine de station et on y est. L’escalier de sortie et le boulevard. A gauche et c’est sa rue. La rue de son resto. On s’arrête à celui de juste avant pour bouffer. Faut pas arriver trop tôt !

Le repas terminé, on ripe sur le trottoir, c’est le moment d’aller la croiser. Par la vitrine, je l’aperçois en plein boulot. J’attrape le bras de Clémentine.

– C’est elle !

– Qui, là ? La femme qui circule entre les tables ?

– Oui, là, avec des assiettes plein les mains.

– Et ben ! Tu parles d’une femme !

– Elle a pas fini…

– C’est mieux comme ça, non ? Tu entres ?

– Et je fais quoi ?

– Tu vas au bar, tu t’installes, je sais pas.

– Et toi ?

– Je t’attends dehors.

Je fixe Clèm dans les yeux. Pourquoi elle m’abandonne là ? Si près de Louise ?

– Tu me lâches en somme.

– Et tu veux que je fasse quoi… Que je vous regarde ?

– Si tu es avec moi… Elle sera peut-être…

– Peut-être quoi ?

– Peut-être… Je sais pas… Peut-être moins…

– De quoi tu as peur, Max, d’elle ?

– De moi, de sa réaction… De… Je sais pas…

– Allez, va. Tout ce que je peux faire, c’est te regarder de dehors.

– Tu m’attends ?

– Si tu traines trop, je reste pas.

– Et tu ferais quoi ?

– Soit je rentre dans son resto, soit je rentre à l’appart, je sais pas encore.

– C’est ridicule… Je suis ridicule… Même pas foutue d’y aller toute seule ! Bon, tu vas m’attendre à l’appart mais pas là. Tiens, les clés.

– Ah, je vais attendre chez toi ?

– Comme tu veux, mais si je reviens de travers, je serai bien contente de te trouver.

– Ok, je fais un tour et je me finis chez toi. A toute à l’heure ma belle, bonne chance !

Elle me colle un bisou et je pousse la porte d’entrée du resto. La tête haute, pendant que Louise est courbée sur une table à débarrasser, je traverse la salle jusqu’au bar. Elle me voit pas. Je m’approche du comptoir.

– Bonsoir, je peux prendre un verre ?

– Vous êtes dans un restaurant, pas dans un bar… En principe, je peux pas…

 La nana relève les yeux vers la salle et le bruit des pas de Louise vient jusqu’à nous.

– Ah !

Je croise son regard. Rien ! Les yeux vides, inexpressive. A peine ça, dans un filet de voix…

– Servez Madame !

La barmaid, paumée par l’intonation de sa chef, me lâche trois mots, à peine aimable.

– Vous désirez ?

– Un rosé, s’il vous plaît.

La fille me prépare un ballon. Je regarde le mur, derrière le bar dans le miroir et vois Louise s’éloigner.

Elle revient, les mains pleines. Je me retourne et lui esquisse un sourire. Elle vrille vers la cuisine pour en ressortir aussitôt, assiettes de desserts en main et filer vers la salle du sous-sol. Je suis accrochée à mon ballon.

– J’ai encore des tables !

Je l’avais pas entendue approcher.

– Faites…

J’ai toujours dis vous à cette femme. Malgré nos élans, c’est resté comme ça. C’est très délicat en même temps ce mot. Vous ! Elle circule partout, me jette des regards à chacun de ses passages. Au bout d’un grand nombre d’allers et venues, elle se stabilise en face de moi.

– Je ne vous espérais plus.

– Ah…

Puis, elle se tourne vers la nana du bar.

– Vous pouvez y aller, il reste une table en salle et une autre en bas, je ferai la fermeture.

– Vous êtes sûre que…

– Allez-y !

Des gens se lèvent pour partir. Des pas dans l’escalier venant du sous-sol. Les dernières personnes s’en vont. Le cuistot et son arpète quittent les lieux. Elle pose sa main sur le comptoir, juste à côté de moi. La porte de devant s’ouvre sur Clémentine. Elle nous rejoint au bar.

– Je peux encore prendre un verre ou c’est trop tard ?

– Nous allons fermer, que voulez-vous ?

– Comme Madame, un petit rosé, c’est possible ?

Louise fait le tour pour la servir. Je regarde Clèm et lève mes sourcils d’un petit coup rapide en guise de constat de l’ambiance fadasse. Mes yeux lui demandent aussi pourquoi elle est revenue. Juste, elle sourit.

– Bonsoir.

Je me fends d’une vague réponse.

– … Soir.

Louise pose le verre sur le comptoir et le remplit avec la bouteille entamée. Elle sort un second verre et se sert. J’ai toujours le mien dont je tourne le pied entre mes doigts. Voyant qu’il se dit rien, Clèm descend son verre assez vite. Elle lâche un billet de cinq euros sur le zinc et se dirige vers la porte latérale.

– A bientôt.

– Merci Madame, bonsoir.

La porte se referme toute seule derrière Clémentine.

– Vous la connaissez ?

– Non, pourquoi ?

– Ah, j’aurais cru.

– Je vais pas rester longtemps.

– Vous êtes venue pour quoi ?

– Je sais pas…

– Vous ne savez jamais.

Elle a tellement raison ! Là, je peux pas la contrecarrer. Elle se resserre encore un rosé.

Des bruits dehors, des cris, ceux d’une femme. On les entend encore, le son d’une poubelle qui se casse la gueule et ça cogne à plusieurs reprises dans la vitrine. On sort et on voit, à l’angle du resto, une silhouette adossée au carreau. On s’approche, la femme est courbée sur le côté. Je reconnais très vite Clémentine ! Louise se penche vers elle.

– Qu’avez-vous ?

– Merde ! Je viens de me faire tabasser. Merde, merde et merde !

– Venez, venez à l’intérieur, Il ne faut pas rester dehors.

Puis Louise se tourne vers moi.

– Aidez-moi ! Nous ne pouvons pas la laisser là…

On la soutient pour qu’elle marche droit. Clèm se serre le ventre, grimace, souffle, marche en boitant. On arrive dans le resto.

– Tenez-la, je reviens.

Elle me colle Clémentine dans les bras et part à la cuisine.

– Ça va ma belle, tu as mal où ?

Même pas le temps de me répondre que Louise revient avec une trousse à pharmacie, genre premiers secours. Elle déballe une compresse, la mouille avec un produit et la passe délicatement sur le visage souillé. Clèm reprend des couleurs. Je la regarde, elle a rien, tant mieux, c’était juste de la crasse.

– Où avez-vous mal ?

– Au ventre, mais ça va mieux, merci. Quelle bande de petits cons !

– Vous vous êtes fait agresser par qui ?

– Trois jeunes, des gamins.

– Ils vous ont volé quelque chose ?

– Mon portable que j’avais en main, ça c’est sûr, mais je crois que c’est tout, que mon portable. Ils m’ont bien bousculée quand même.

Par reflex, je sors mon téléphone pour l’appeler.

– Que faites-vous ?

– Je… Je… Je sais pas… Je fais rien…

Je le range dans la poche arrière de mon futal.

– Je vous sers un remontant, où avez-vous mal encore.

– Au genou et au ventre, un gros coup de poing qui m’a fait basculer…

Louise s’affaire derrière le bar.

– Buvez cet alcool, cela vous fera du bien. Voulez-vous que nous regardions votre genou.

– Le genou, je suis tombée dessus. Je dois juste avoir un bon bleu.

– Je vais vous mettre de la pommade à l’arnica, vous pouvez relever votre pantalon ?

Louise ouvre le tube et s’en verse sur les mains. Elle s’installe face à Clèm qui tire sur la jambe de son futal. Par chance, ça passe le genou.

– Ah, quand même…

Louise commence son massage.

Clèm approche les lèvres du verre et aspire une rasade.

– Hou, c’est fort !

– Il vous faut bien cela ! Maxime, vous vous resservez ?

– Oui, pourquoi pas… Et vous ?

– Je veux bien la même chose, un petit ballon.

Je passe derrière le bar et remarque d’un coup, que Louise est redevenue aimable avec moi. Je refais le niveau de Louise et le mien.

– Je vous remplis votre verre aussi Madame ?

Ça me fait drôle de l’appeler Madame… Enfin, on est en pleine scène comique !

Louise se relève, se lave les mains des restes de pommade et chope son verre.

– Allez, trinquons à cette mésaventure. Je m’appelle Louise, voici Maxime et vous, vous êtes ?

– Clémentine.

Louise cogne légèrement son verre contre les deux nôtres.

– A votre rétablissement Clémentine ! C’est assez rare dans le quartier, généralement, c’est plutôt calme ici.

Je regarde Clèm qui grimace en se caressant le ventre.

– Tout arrive ! Ça va mieux ?

– Ça va aller, merci. Vous fermiez peut-être ?

– Je discutais avec mon amie quand nous avons entendu le bruit.

Elle m’appelle son amie, je rêve !

– C’est très gentil d’être venues à mon secours.

– C’est la moindre des choses.

Que de politesse, je suis pas habituée. Avec Clèm, on fait plutôt dans le simple.

– Je vous empêche de discuter, je vais partir.

Clèm pose ses pieds par terre.

– Oh, la vache, mon genou.

– Encore mal ?

– Carrément, oui.

Elle fait trois pas dans le resto et a vraiment des difficultés à se déplacer.

– Vous habiter dans le quartier ?

– Dans le onzième.

– Ah, ben tiens, comme vous Maxime.

– Oui.

– Faites encore quelques pas pour voir.

Clèm se bouge et boite à chaque pas.

– J’ai la voiture au parking, voulez-vous que nous vous emmenions à l’hôpital ? Il vous faudrait peut-être passer une radio ?

– Ça devrait s’arranger tout seul.

– Vous êtes comme Maxime, pour elle, rien n’est jamais bien grave.

– Elle a raison, ça va se réparer tout ça. Faut pas trop que je m’appuie dessus… Avec de la pommade souvent, ça va le faire.

– Je vais vous ramener, vous ne pouvez pas rentrer dans cet état. Vous venez avec nous Maxime ?

– Vous me déposerez en même temps, c’est une idée.

La soirée va s’achever sur un cassage de gueule dans son quartier rupin. Louise ramasse les verres vides et les pose dans l’évier.

– Je descends chercher mon sac, vous m’attendez ?

– D’accord.

Clèm est très polie. Louise prend l’escalier.

– Tu vas ma belle ?

– Ça va, oui. Je suis vraiment désolée pour…

– C’est pas grave… Mais tu vas voir, elle conduit comme une folle !

– Ah merde !

Louise nous retrouve au rez-de-chaussée.

– Allons-y.

Elle ouvre la porte latérale.

– Après vous.

On se retrouve sur le trottoir, Louise tourne la clé dans les verrous. On marche lentement, que Clèm souffre pas trop. Au carrefour, là où elle s’est fait défoncer la tronche, Louise s’arrête.

– Attendez-moi là, je vais chercher la voiture. Les sous-sols ne seraient pas pratiques pour vous. Maxime, soutenez-la, restez avec…

– Clémentine.

– Oui… Je fais très vite.

Elle s’en va et nous plante là, contre la vitrine de son resto. Clèm a un bras par-dessus mes épaules, je lui passe le mien autour de la taille.

– Max, tu m’en veux ?

– C’est pas de ta faute, on prévoit pas quand on croise des petits cons.

Louise arrive à notre hauteur. Je m’avance avec Clèm accrochée à moi. Louise ouvre la portière.

J’aide Clémentine à s’asseoir. Elle a l’air d’avoir vraiment mal ! Les grimaces et les bruits qu’elle fait… Je contourne la voiture et entre par l’autre côté. J’ai la banquette arrière pour moi toute seule. Louise démarre.

– Roulez doucement, on a une blessée à bord.

Louise me jette un regard dans le rétroviseur.

– Vous avez peur en voiture, Clémentine ?

– Ah non, ça va.

– Il n’y a que vous qui ne supportez pas ma conduite, Maxime.

– Que moi ?

Ses yeux sont toujours dans le rétro.

– Regardez donc la route.

Enfin, Louise me lâche son plus beau sourire… Merci Clèm !

– Vous m’indiquez le chemin ?

– J’habite juste à côté de… De…

– De quoi ?

– Je vous montre la route.

Les informations de Clèm nous rapprochent gravement de chez moi.

– Voilà, c’est là.

Louise stoppe la bagnole.

– Vous êtes presque voisine. C’est votre quartier, ici, Maxime.

– De fait, je suis tout près de chez moi.

Clémentine ouvre sa portière.

– Je vous remercie, vraiment, c’est très gentil à vous.

– C’est normal.

Elle fait des efforts pour s’extraire, mais c’est compliqué.

– Je vais vous aider.

Louise sort, moi aussi. On l’attrape pour la tirer hors de la voiture. C’est très bas une Mini. Nous voilà toutes les trois sur le trottoir.

– A quel étage habitez-vous ?

– Il y a un ascenseur, rassurez-vous.

– Je vais l’aider peut-être ?

– Oui, cela me semble indispensable.

Ce sera surtout plus cool pour Clèm qui a vraiment du mal à se déplacer. Louise se rapproche de moi.

– Vous reviendrez n’est-ce pas ?

– Vous le voulez vraiment ?

– Revenez, nous avons besoin de discuter. Nous avons des choses à nous dire, vous ne pensez pas ?

– Des choses, oui, sûrement. Alors je vous préviendrai…

Elle me sourit, on se fait la bise, elles se serrent la main. Louise repart avec sa petite voiture. C’est une envie ou un besoin qu’on se parle, avec Louise ? Je soutiens Clèm jusqu’au pied de l’ascenseur. Son appart.

Elle se jette dans un fauteuil.

– Qu’est-ce que j’ai mal !

– Le massage de Louise était pas efficace, tu en veux un autre ?

– Ah, si parfait, mais j’en veux bien un autre quand même. J’ai de la pommade dans l’armoire de la salle de bain, plutôt vers le haut. Un gel de je sais plus quoi, pour les muscles.

– Ça sert à rien, c’est pas musculaire ton truc, c’est un coup.

Je vais pour choper le tube et je tombe sur un autre qui me semble bien mieux pour ce qu’elle a. Je reviens avec celui-là.

– Alors ?

– Alors quoi ?

– Ben, comment tu la trouves ?

– Humm ! Canon.

– Beau sourire en plus.

– Ah ça ! Ses yeux aussi, elle a un regard particulier.

– Charmeur.

– Oui, charmeur… Fascinant surtout. Belle femme en tout cas. Et en plus, sympa ! Tu crois qu’elle a repéré qu’on était copines ?

– Je crois pas, non… Son côté aide-soignante, je le connaissais pas. Le massage, tu m’as pas dit.

– Beaucoup de douceur dans le geste, mais elle insiste pas là où ça fait mal. Elle t’a dit de revenir ou je l’ai juste rêvé ?

– Elle l’a dit, oui… Bon, j’insiste, moi ?

– Oui, faut que ça rentre là où il y en a besoin. Vas-y carrément, hésite pas.

– Vire ton froc et viens t’allonger sur le pieu.

Je l’aide, c’est compliqué. Le bouton, la braguette. Je le tire par les pieds. Je l’emmène dans la chambre et décale la couette. Elle se laisse tomber dessus.

– Ah, la vache, mon ventre.

– Fais-moi voir ça.

Elle soulève son pull.

– Joli !

– De quoi ?

– L’hématome, très joli. Là aussi faut que je te tartine. Ou je te fais rentrer directement dans le tube et tu trempes toute la nuit.

– Arrête de dire des conneries, j’ai vraiment mal.

– Ça m’étonne pas, avec ce que je vois…

Je vide une noix de pommade dans le creux de ma main et plaf ! Je commence par le genou.

– Tu es vachement chaude dis-donc. Tu es sûre que la radio…

– Fait chier, on va pas se trainer jusqu’aux urgences. De toute façon, je peux plus marcher. Par contre, pour demain, chez le toubib, tu pourras m’accompagner ? Aie !

– Pardon, c’est là que tu as mal ?

– Là et là aussi. Et puis en dessous, oui, là… Aie ! Hou, là, là…

– Faut bien que je touche, sinon, la pommade…

– Vas-y, vas-y, mais j’ai mal quand même.

– Demain, je t’accompagnerai.

Mes mains suivent ses formes, glissent sur sa peau. J’essaie de faire les mouvements qui vont lui faire du bien.

Allez, le ventre !

– Là aussi c’est chaud. Une vraie bouillotte !

Mon téléphone vibre dans le salon.

– Message !

– J’en ai plein les mains, je peux pas.

– Vas le chercher je regarde si tu veux…

Je me relève avec les coudes, pas en foutre partout. Je chope le portable à travers ma manche et le laisse tomber sur le lit. Clèm le prend, fait mon code.

– Un message de Louise. Je lis ?

– Vas-y.

– Alors, elle écrit… Cette soirée a été particulièrement inattendue. J’aimerais vraiment que vous reveniez un autre jour, plus calme, plus… J’espère que vous avez pu accompagner la dame chez elle sans encombre. La pauvre, cela n’arrive jamais dans mon quartier. Ce n’est vraiment pas de chance ! Vous me dites quand vous êtes disponible et je m’organiserai. Voilà, c’est tout.

– Ah, ben, elle s’inquiète pour toi.

– C’est carrément sympa, oui. Tu veux que je lui réponde un truc.

– Je sais pas, redis-moi ce qu’elle met.

Elle me relit tout le message. Je réfléchis. Elle s’organisera à quoi ? Elle a des horaires pas faciles. Elle peut pas se barrer de son taf comme ça ! Je lui propose quoi ?

– Et ben, ça te fait cogiter grave !

– Je sais pas quand lui proposer en fait. Vas-y, met lui ça. J’ai raccompagné la dame jusque chez elle. Elle était bien amochée quand même. Après une bonne nuit, je pense que ça ira mieux pour elle. En ce qui nous concerne, soirée originale, en effet. Je vous recontacte dès que je suis en mesure de vous proposer un moment. A bientôt de toute façon. Allez, envoie.

Je continue de masser son ventre et la tapote aux hanches.

– Voilà ma belle, je vais me laver les mains.

– Merci.

Je me déshabille à mon tour et l’aide à passer son pull par-dessus sa tête, virer son slip et ses chaussettes. Enfin allongées !

– Allez, viens, si ça te fait pas trop mal de bouger un peu.

Elle se roule contre moi, la tête sur mon épaule et mon bras qui l’entoure. Je m’endors très vite.

Dans la nuit, je l’entends gémir quand elle se retourne. Elle souffre.

Le réveil et je fais les cafés, une fois n’est pas coutume ! Je reviens vers Clèm qui ronfle tranquille. Je la laisse là et appelle le toubib pour avoir les horaires des consultations. Il peut la prendre en fin de matinée, c’est parfait. Elle peut donc végéter dans les plumes, qu’elle dorme, c’est mieux.

Elle finit par émerger de son sommeil. Des bruits, elle grogne, marmonne des mots que je comprends pas. Elle arrive en boitant dans la cuisine.

– Comment tu vas ce matin ?

– J’ai encore mal.

– Je vois, tu clopines toujours. Et ton ventre ?

– Là, ça va mieux.

– Je t’emmène chez le médecin tout à l’heure.

– Ah…

– J’ai appelé, je t’ai pris un rancard en fin de matinée.

Elle se penche sur son café. On a le temps !

– La douche, tu as besoin d’aide ?

Elle sourit. La douche, ça va être difficile d’enjamber le bac. C’est pas que ce soit très haut, mais ça glisse facilement. Son café terminé, on y va. La salle de bain et les serviettes sont prêtes. Je la soutiens pour qu’elle arrive jusque dans le réceptacle et entre avec elle. Le shampoing, le gel douche, je la frotte doucement, pas lui faire mal. On sort.

– Je te remets de la pommade, tu veux ?

– Encore ?

– Ça va prendre plusieurs jours, tu sais…

– Et mon boulot, je fais comment ?

– Un arrêt, tu demandes un arrêt au mec tout à l’heure. Dans l’état où tu es, il peut pas te le refuser.

Elle s’installe sur le pieu et j’enduis son genou de pommade, son ventre aussi. Je masse. Mes gestes lui tirent des grimaces de temps en temps.

Le toubib lui donne la semaine de repos. Il s’étonne qu’elle ait pas porté plainte. Mais les flics, on a pas envie de gérer. Et puis, ça sert à rien, son portable, ils le retrouveront jamais.

Une semaine à rien faire. Faut qu’elle se rétablisse, qu’elle puisse marcher normalement. On fait tout doux. La journée s’écoule avec que dalle. Je descends juste faire quelques courses et prépare les bouffes. Elle, elle stagne dans le canapé.

– J’ai paumé tous mes contacts.

– Tes photos aussi.

– Fait chier !

– Plus de téléphone et c’est un bout de toi qui est perdu. On s’habitue vachement, finalement.

– C’est con la dépendance à la technologie.

– Ça rend service des fois, la technologie, comme tu dis.

J’assiste Clèm dans ses déplacements. Presque une petite vieille !

De jour en jour, elle va mieux, boite presque plus. L’hématome sur son ventre, par contre, elle l’a encore bien marqué. Tous les matins et tous les soirs, je la tartine. Que ça s’arrange !

– Alors, ta belle, tu vas y retourner quand ?

– Je sais pas…

– Louise est vraiment une femme très élégante.

– Mmm… Je lui ai dit que je reviendrai…

– Ce soir, tu pourrais y aller ce soir.

– Oh, là ! Comme tu y vas !

– Tu la retrouves ce soir. Préviens-la.

Je chope mon téléphone pour lui rédiger un petit texto. Ce soir, je suis disponible, vous l’êtes aussi ? Hop, c’est parti ! La réponse arrive très vite. Ce soir, oui, mais après vingt-deux heures. Bon, ben je vais y aller. Clémentine me précipite un peu et ça me gonfle. Je m’inquiète pour elle.

– Ça va aller, toi ?

– Une soirée, je peux bien me démerder toute seule pour une soirée.

La journée passe et je me prépare. Faut que je sois bien habillée pour elle. Pas en baskets. Un jean propre, une chemise repassée, des petites chaussures aux pieds. Et voilà, je suis prête !

Je fais un gros bisou à Clèm.

– M’oublie pas.

– Je reviens pas tard.

– Si tu démarres à vingt-deux heures…

– Je prendrai le dernier métro.

Clémentine dans mes bras, debout dans le couloir, je me recule un peu.

– Allez, j’y vais, va te poser.

– Tu reviens, hein ?

– Oui.

– Je t’attends.

Elle referme la porte derrière moi, je plante devant l’ascenseur.

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Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-02-9

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