Mariage

Dans l’appartement, c’est calme.

– On pourrait parler, non ?

Je comprends pas.

– De quoi ?

– De nous, de tes nuits, de ta soirée avec Sigrid, de Camille…

– Oh, là, là, que de questions !

– On commence par laquelle ?

– Et si je cherchais du boulot ?

– Tu vas te concentrer deux secondes sur ce que je dis ?

– Mais… Je sais pas quoi te répondre moi…

– C’est bien ça qui me désole !

– Je sais pas faire… Les choses arrivent et puis voilà… Tu veux que je dise quoi dessus ? Je sais pas moi…

– Chez Sigrid, l’autre soir quand on l’a raccompagnée, c’est très moderne chez elle, mais l’ensemble est harmonieux.

– Fallait, elle était un peu bourrée… Et alors ?

– Alors, j’ai vu l’endroit… L’endroit où tu t’éclates avec elle…

– Je t’avais dit que tu allais gamberger, des films dans ta tête….

– De fait, je gamberge, comme tu dis…

– Tu te fais du mal !

– Peut-être, mais je mesure un peu, je vous imagine dans ce décor toutes les deux…

– C’est malin !

– J’ai envie que tu te poses, Maxime.

– Ça fait trente-cinq ans que tu en as envie.

– Et j’en suis toujours au même point, sinon je serai pas encore dans tes pattes.

– Je me poserai quand je serai trop vieille pour faire autrement.

– On est pas rendu…

– Tu me traites souvent de vieille, ça va venir vite…

– Là, tu y vas doucement, mais sûr qu’il y a encore du chemin !

– Tant mieux, je suis pas encore grabataire.

– Arrête !

– C’est toi !

Mon portable qui dormait tranquillement dans le salon, se réveille.

– La revoilà !

– Qui ?

– Je sais pas, mais c’est forcément une de tes conquêtes en tout cas.

Je vais chercher l’engin. C’est Sigrid qui apparaît à l’écran. Votre amie est adorable, vraiment. Clémentine me fixe. Je lui lis le message.

– Sympa !

– Elle est très sympa…

Faut que je lui réponde. Pour Sigrid, je me lâche. Clémentine est adorable, en effet, d’ailleurs je l’adore.

– Tu lui as répondu ?

Je lui tends l’appareil avec le texto affiché. Elle plisse les yeux pour lire et son sourire monte sur son visage. Elle me rend le téléphone. Je jette le portable au bout du canapé. Clèm vient s’asseoir par terre entre mes jambes. Un coude sur mes genoux, elle pose la tête dessus. Ma main glisse dans ses cheveux. La sienne monte et descend le long de mon tibia. Elle se redresse d’un coup et vient s’allonger sur le canapé, la tête sur mes cuisses. Ses yeux me regardent, partent et reviennent. Ils finissent sur mon visage.

– Tu penses à quoi ?

– A ce que tu écris à Sigrid.

– Ah…

Elle est toute mignonne, là, avec son plus beau sourire, à regarder dans le vague. Elle est adorable, c’est vrai, Sigrid a raison, Clémentine est vraiment une femme adorable. En plus, elle est bien gaulée avec une belle petite gueule. Je devrais être entièrement focalisée sur elle, elle le mérite carrément ! Mais j’y arrive pas…

– Et si on organisait un week-end avec les gens qu’on connait.

C’est quoi cette idée débile ?

– Des gens qu’on connait d’où ?

– De partout.

– On peut pas mélanger tout le monde, tu imagines… Et on les mettrait où les gens en question ?

– On loue une grande baraque et on invite tout le monde.

– Et il y aurait qui dans tes gens ?

– Déjà nous deux, puis Camille, Sigrid, Léa, Jade et Hanna pourquoi pas, et puis Tess et Léonore… Pétra aussi.

– Ah non, pas Pétra, elle va tout nous niquer !

– Bon, pas elle… On serait déjà une petite dizaine.

– Et on ferait quoi avec toutes ces nanas ?

– Des grandes bouffes, et puis chacun ferait ce qu’il veut.

– C’est un peu débile ton truc, non ?

– Ah… Je trouve que ça pourrait être marrant.

– Pour qui ? Et puis, c’est quoi l’idée de fond ?

– Nous deux, je veux que nous deux, ce soit au grand jour.

– Faudrait déjà que ce soit au petit jour avant d’être au grand !

– Maxime, tu dis n’importe quoi.

– Non, pourquoi ?

– Tu écris à Sigrid que tu m’adores et deux secondes après, tu me dis que l’histoire existe presque pas.

– Je dis rien du tout ! Mais tu me barbouilles la tête avec tes idées aussi. Moi, j’ai pas besoin de prouver un truc à qui que ce soit. Pour notre histoire, je m’en fous des autres, j’ai pas besoin d’eux. Cela dit, si tu arrives à me faire revenir Tess.

– Chiche ?

– Là, Clèm, tu prends de gros risques.

– Heu…

Elle se calme, son corps bouge plus sur le canapé, ses yeux se ferment.

Elle me réveille avec un doigt qui glisse sur ma joue.

– Coucou.

Elle m’affiche un tel sourire, qu’est-ce qu’elle a encore au fond de sa tête ?

– Ton imagination te rend radieuse !

– Maxime, je trouve qu’on devrait lancer le truc.

– Ton week-end là ?

– Oui…

– Et on leur propose quoi aux nanas ? Un petit week-end en amoureux à dix ? Un barbecue sur la plage à mi-saison ? Tu veux qu’on leur dise quoi ?

– Je vais y penser… Mais tu serais d’accord toi ?

– Avant que tu arrives à rassembler tout le monde le même week-end, j’ai le temps de me faire à l’idée, ou de l’oublier.

– Tu m’aides pas beaucoup.

– C’est quand même drôle, c’est moi qui ai toujours besoin de voir du monde, c’est pour ça que je vais bosser de temps en temps d’ailleurs, et c’est toi qui imagines ce week-end entre filles.

– Comme ça, tu en verras du monde.

– C’est pas pour moi que tu fais ça, c’est pour que tout le monde nous voit ensemble, alors arrête.

– Je me dis que peut-être, si elles nous voient justement, elles arrêteraient de te courir après.

– Et si c’était moi qui leurs courais après ?

– Tu fais chier. Pas moyen que tu sois sérieuse l’espace d’un instant.

– Fais pas la gueule… C’est quand même toi qui me proposes de me mettre en face de Tess ou de Sigrid tout un week-end. Tu veux que je fasse comment pour les gérer ?

– Bon, on laisse mûrir.

– Voilà, on fait rien…

D’avoir parlé de Tess avec Clémentine me remet son image au fond des yeux. Tu fais quoi ? Tu es toujours en Finlande ? C’est sympa ton boulot ? Toutes mes questions et pas de réponse. Mais comme je lui pose pas à elle, ça peut durer un certain temps ! Avec Tess, j’ai jamais communiqué par texto. C’était pas notre mode de fonctionnement… En plus, elle avait pas de portable. Je peux pas tout changer. Mais quand même, des nouvelles, ce serait sympa. Je crois plutôt que ça pourrait me faire mal d’avoir ses mots et de pas pouvoir la serrer dans mes bras. Je sais pas ce qui est le mieux finalement. Mais Tess, quand même…

On se fait un resto ce soir. Que des vieux autour de nous qui nous matent tout le temps. L’envie de sauter sur Clèm me prend, histoire qu’ils aient vraiment quelque chose à regarder.

– Bouge pas, j’arrive.

– Comment ça ?

– C’est juste pour donner du spectacle aux couples de vieux, ils nous quittent pas des yeux.

– Pff…

– Tu voulais un week-end marrant, ça pourrait en être un.

– Tu es con…

– Allez, chiche, je te saute dessus.

– Garde ton énergie pour tout à l’heure.

– Mais… Il y aura plus personne à choquer. Tu voulais leurs montrer aux gens.

– Pas à ceux-là… Je m’en fous d’eux.

– Pour une fois que j’étais au taquet, tant pis !

– Viens, on s’en va.

On se lève et on se retrouve sur le trottoir. Elle se plante devant moi, me barre la route. Ses bras entourent mes épaules, on bouge plus. Elle me regarde intensément, je bats des paupières. Mes mains autour de sa taille, glissent dans son dos et le caressent. Elles s’enfilent dans les poches arrière de son jean. La forme de mes fesses dans ses mains.

Quelques rues à traverser et on pénètre dans le hall de l’immeuble. C’est de nouveau le calme intégral.

La couette et je tapote de la main le drap.

– Viens, viens là, juste à côté de moi.

– Tu es toujours au taquet ?

– Ben non !

– Tu me désespères…

– Fais ce que tu veux, je m’abandonne.

– J’aime pas quand tu es bourrée.

– Juste un peu fatiguée…

– C’est pareil, non ?

Comment lui dire ? Elle a qu’à faire ce qu’elle veut de moi. Je suivrai si je peux.

– Viens contre moi, je t’attends.

Elle se rapproche, toute collée à ma peau. Je sens ses formes faire corps avec moi. Ses membres s’emmêlent aux miens, ses mains passent, m’effleurent, glissent sur sa peau. Je me laisse parcourir.

Les jours passent… Comme je travaille pas, on se promène dans les rues ou on coince une bulle dans le canapé. On papote pas mal aussi.

– Si on se mariait ?

– Mais Clèm, tu es timbrée, ça sert à rien…

– Si ! Ce serait l’occasion d’inviter toutes les copines, on pourrait faire un truc grandiose, le fameux week-end.

– Tu es complètement malade.

Quelle idée ! Décidément elle les enchaîne…

Je la serre dans les bras.

– Clémentine, on a pas besoin de formaliser un truc, on est bien comme ça, non ?

– Rien que pour moi… Toi rien qu’à moi.

– Là, tu touches un point tellement sensible, ça m’étonne de toi… Je serai jamais à personne… Pourquoi tu veux ça ?

– Je veux pas finir toute seule. Toi, vieillissant à mes côtés, ce serait le plus beau cadeau…

– Il y a besoin de rien pour ça, ça me paraît évident qu’on vieillira ensemble.

– Mais tu seras sage un jour ?

– Ah ça… Mais c’est pas en t’épousant que je le deviendrai, sage !

– Tu es vraiment irrécupérable.

J’ai rien à répondre. Ses mots sont tellement vrais. Que faire ?

Je repense à sa demande de mariage. Elle est sérieuse ? Je sais pas, peut-être que finalement, c’est juste de la provocation. Moi, me marier, pff ! Que d’idées loufoques dans sa cervelle… Qu’elle m’en parle plus !

La chaleur moite de ces derniers jours nous poisse. On passe un temps fou sous la douche.

Sous la couette… Elle me sert contre elle. Je me blottie dans le creux de son bras. Ma main glisse sur son ventre. Tout est calme, on s’endort.

Ce soir, je sens Clèm un peu différente.

– Qu’est-ce qui t’arrive ?

– De quoi ?

– Je sais pas, tu es toute…

– Quoi ?

– Toute bizarre, je sais pas…

– Ah non, rien, j’ai rien.

Je vois bien quand même… Il y a un truc. Enfin… Le téléphone de Clèm s’agite sur la table.

– Allo ?

Je file aux toilettes. De retour dans le salon, je la vois qui me fixe.

– Je te rappelle.

Elle raccroche.

– Tu pouvais continuer, c’est pas gênant.

– Non, non, j’avais fini de toute façon.

Bon, soit. On part dîner. Le plat du jour et un dessert.

On rentre sous les plumes.

Elle glisse un doigt sur ma joue pour me réveiller.

– Ton café est servi.

– Il est quelle heure ?

– Six heures.

– Ça va pas non !

Je comprends pas, juste que je dois me lever à une heure ingrate. Je fume et vide ma tasse.

– Allez, en route !

– On va où ?

– On va, c’est tout.

– Mes affaires ?

– Tout est prêt, allez, viens.

Je la suis. On se retrouve dans la bagnole. Je somnole à moitié. Le périf et l’autoroute. Les kilomètres et la station-service.

– Café ?

– Ah oui, café !

A la machine, on choisit notre breuvage. Les pièces qui tombent et le liquide qui s’écoule dans le gobelet. On va les boire dehors qu’on puisse fumer en même temps.

– Tu pourras conduire après ?

– Si je savais où aller, oui…

– Je t’indiquerai la route.

– Alors je peux.

Je roule pendant qu’elle dit rien. Je lui pose pas de questions, d’une manière générale, j’aime ses surprises. Je reste sur l’autoroute.

– Là, tu sors à la prochaine.

– Mais c’est la côte d’Opale.

– Oui…

– C’est pas vraiment un scoop.

– C’est après.

– Ah…

Je roule sur la route qui devient de plus en plus petite.

– Là, c’est le petit chemin à gauche.

– Mais tu m’emmènes où ?

– Vas-y, c’est par là.

Je continue.

– Stop, arrête-toi là.

– Mais il y a rien.

– Arrête-toi !

Je stoppe la bagnole. Elle ouvre la portière.

– Tu fais demi-tour. Tu vas au bled, sur la plage et tu reviens que quand je t’appelle, ok ?

– Et toi ?

– Je continue à pied, c’est au bout du chemin, pas très loin.

– Mais ?

– Va, je t’appelle.

Je fais comme elle dit. Demi-tour à l’entrée d’un champ, la direction du bled et la plage. Je marche en regardant les vagues. C’est paisible, personne, je croise personne. Je me pose les fesses dans le sable sec et je regarde. Il y a rien à regarder, juste la flotte qui s’agite doucement devant mes yeux. Depuis combien de temps j’ai larguée Clémentine dans le petit chemin ? Il y a quoi au bout ? Qu’est-ce qu’elle a encore inventé ? Je me remets sur pieds et avance le long des vaguelettes. Leur petit bruit… Je les longe et me repose plus haut, encore dans le sable sec. Les jambes repliées, les bras qui les entourent, je pose le menton sur les genoux. Ça cogite dans ma tête. Une bruinasse tombe sur moi. Je décide de retourner à la voiture. J’ouvre la portière côté passager, côté mer, je me pose avec juste les pieds dehors, sur le bitume. Je regarde encore cette étendue d’eau à perte de vue. Un petit vent se lève quand mon portable me siffle. Je glisse l’écran, c’est Clèm. Tu es où ? Ben je suis là, à attendre. Sur le parking, face à la mer, aux pieds des hôtels. Le son se fait entendre une nouvelle fois. Tu peux venir. Ah, quand même ! Je change de côté et me colle au volant. Je suis venue par quelle rue ? Je sais plus, galère ! Je roule et je reconnais que dalle. Il est où, le début du chemin ? L’entrée, je la trouve pas. Je suis perdue.

Bon, c’est où ? Je suis paumée. Elle revient très vite en me filant une adresse, j’ai qu’à demander, tout le monde connait.

– Vous êtes carrément du mauvais côté. Faut aller à l’autre bout et là-bas, vous demanderez.

Je traverse le bled, les rues, une impasse. Merde ! Fait chier ce jeu de piste pourri. Je suis à la sortie du bled et là, évidemment pas un péquin qui traine pour m’indiquer la route. Je me gare sur le côté et puis je me dis que je vais bien trouver toute seule. Je redémarre, j’avance sur la route et là, d’un coup, je reconnais. C’est par là qu’on est passées tout à l’heure. Je prends le petit chemin, je roule, je roule et un portail ouvert devant moi. Je suppose que c’est là. Je rentre la bagnole dans la cour, Clémentine vient m’accueillir.

– Tu as retrouvé ta route finalement.

– Tu parles d’un jeu de piste…

– Viens.

Elle me prend la main et m’entraine dans les gravillons. Ça tourne et après les arbres, je découvre une maison énorme.

– C’est quoi cet endroit ?

Je me mets à bafouiller.

– Non… Tu as pas…

– J’ai loué cette baraque.

– Tu crains pas qu’on se perde dans les pièces ?

– Je crois pas, non.

Elle pousse la grosse porte et je découvre une pièce très vaste avec une cheminée énorme. Le feu crépite déjà dedans, il fait bon.

– Pose-toi dans le canapé, j’arrive.

Elle s’éclipse. Le canapé est face à la cheminée, c’est parfait. J’entends des pas derrière moi.

– Coucou Maxime.

Je reconnais pas la voix de Clémentine, je me retourne pas, La silhouette de Camille s’avance jusque dans mon regard.

– Ben qu’est-ce que tu fais là, toi ?

Puis encore des pas qui viennent par derrière, plein de pas et des voix qui me saluent.

Je me retourne et me lève. C’est quoi toutes ces copines qui sont là ? J’écarte les bras qui forment un triangle avec mon corps.

– Mais…

Ça fait qu’un tour dans ma tête, elle a réussi à le prévoir, son fameux week-end entre copines ! Clèm réapparaît très souriante et les copines en cœur me balancent juste deux mots.

– Bon anniversaire !

– C’est pas mon… On est le… Ah ben si, c’est mon… Quelle surprise !

Je me fends des bisous à tout le monde. Il y a Camille donc, Léa, Jade et Hanna. Et je vois derrière, Sigrid et, non mais je rêve ! Tess ! Je les étreints plus ou moins fort, les unes après les autres. Avec Sigrid, les bisous sont plus compliqués. Avec Tess, alors là, l’embrassade est carrément chaude ! Je me retrouve les bras ballants.

– Pour une surprise, c’est une surprise !

– Je t’avais dit…

– Tu es chiée toi, quand tu as une idée derrière la tête… Mais ça me fait carrément plaisir.

Elles ont toutes un petit paquet dans les mains et commencent à me le tendre.

– Pour le dessert, j’ouvrirais au dessert. J’imagine que Clémentine a aussi prévu un gâteau.

– Tout est prévu, oui… Mais les bougies, c’est ce soir.

– Je suis sans mots. Je sais pas quoi… On est là jusqu’à quand ?

– Demain. Allez, champagne !

Clémentine dérape dans la cuisine avec les filles. Il reste dans le salon, juste Sigrid, Tess et moi.

– Clémentine m’avait demandé que je ne vous contacte pas, pour l’effet surprise qu’elle mettait en place.

– Et toi aussi ?

– Pareil, oui. Mais c’est marrant en même temps.

– Tu es revenue de Finlande exprès ?

– Rien que pour toi, oui.

– Et vous, vous travaillez pas ?

– J’ai confié le restaurant à mon vieil ami Thomas et à Corinne, la barmaid. Ils se débrouilleront très bien sans moi.

– Sacrée Clémentine !

Elles reviennent avec les bouteilles et les coupes. Elles posent tout sur la grande table basse. Clèm attrape une bouteille.

– Allez Camille, à toi l’honneur.

Les yeux sont tous tournés vers la môme, toute intimidée d’ouvrir le champagne. Elle se démerde très bien. Pof ! Glouglou, dans les verres. Une bouteille suffit pas, elle en chope une autre pour continuer le service. Chacune a sa coupe en main. Elles lèvent leur verre.

– A Maxime !

Je lève le mien.

– A vous toutes qui êtes venues !

On se pose comme on peut. Camille en tailleur sur le tapis, Sigrid et Tess dans le canapé avec Hanna. Jade et Clémentine dans des fauteuils. Léa se cale aussi par terre. Je chope un pouf. Que dire ? Beaucoup de monde et je suis pas habituée à mélanger les gens comme ça.

Alors on a un abîme de vingt à plus de cinquante ans. Des femmes avec qui j’ai fait des câlins, d’autres qui auraient bien voulu qu’on en fasse et une autre qui voulait surtout pas que ça se fasse.

L’heure tourne et les ventres gargouillent. Clémentine et Sigrid vont à la cuisine chercher des trucs. Elles reviennent avec une quantité de brochettes toutes prêtes sur un plateau.

– C’est une des œuvres du cuisinier du restaurant. Je pense qu’il y en aura suffisamment.

Clèm et Léa poussent les bûches sur le côté et installent la grille sur les braises. Elles disposent les brochettes, ça se met à embaumer toute la pièce.

– Jade, je te laisse préparer les pommes Grenaille ?

– Oui, je vais les faire.

Elle se lève, suivi de près par Hanna. On entend les bruits de la cuisine qui arrivent jusqu’à nous.

– Camille, tu nous ressers ?

Elle remplit les coupes vides et refait le niveau des autres. Encore une bouteille à ouvrir. Tess penche la tête sur le côté et me regarde avec un petit sourire particulier. Je comprends pas ce qu’il veut dire.

– Tu veux une petite musique ?

– Non ! Tu as ton violoncelle ?

– J’ai, si tu veux… Je peux !

– Ah mais carrément ! Par contre, pas celui de l’audition.

– Rassure-toi, je l’ai très vite oublié celui-là.

Elle rapproche une chaise, s’installe, vérifie l’accord et le son naît sous le frottement de l’archet. En entendant les premières notes, Jade et Hanna réapparaissent dans le salon. Ah là ! Elle nous joue celui que je lui avais fait répéter pour son examen. Je l’aime trop cette musique. Je connais les notes par cœur. Tous les regards sont sur Tess. Il est tellement beau, ce morceau, et elle, elle le joue tellement bien.

Le morceau finit, elle couche son instrument contre le mur du fond, l’archet posé sur la caisse, et revient s’asseoir avec nous.

– Un vrai régal !

Les simples mots de Sigrid font sourire Tess.

– Les patates !

– Ah, merde…

Jade s’éjecte du fauteuil et disparaît dans la cuisine. J’ai rien à faire, c’est parfait. Hanna se lève pour l’aider. Léa joue avec les mains dans les poils du tapis. Clèm regarde le feu.

– Les brochettes !

– T’inquiète pas, je m’en occupe.

Léa s’approche de la cheminée et les tourne une par une.

Ah, mais j’avais pas remarqué, Sigrid est en pantalon ! Je crois bien que c’est la première fois que je la vois en jeans. Du coup, je les regarde toutes, personne est en robe. Que des futals ! Clémentine circule, de la cheminée à la cuisine.

– Ça va être prêt, vous mettez le couvert ?

Je me lève, Camille me suit. On chope des assiettes dans le buffet et les couverts… Où sont les couverts ?

– Pour les couteaux et les fourchettes, on trouve pas.

Jade m’a entendu.

– Il y en a plein les tiroirs de la cuisine, attend.

Elle me rapporte la quantité nécessaire pour une table complète. On présente tout bien avec Camille. Et voilà ! On peut passer à table.

– On se pose comment ?

– N’importe où, c’est pas grave !

Clémentine arrive près de moi.

– C’est jamais grave avec toi.

– Non, jamais !

Elle sourit. On s’installe. Léa sort les brochettes du feu, les dépose sur le plateau et l’apporte. Jade arrive avec les pommes Grenaille dans un plat. Clémentine se lève et fait le service. Les assiettes passent de mains en mains, vides puis pleines.

On déguste, c’est tip top la viande cuite à la braise. Les petites patates sont excellentes aussi.

Je me lève de table en même temps que Clèm.

– Allez, une qui lave et deux qui essuient.

– Mais Max, il y a un lave-vaisselle !

– Ah…

– Il y a huit chambres aussi.

– Génial, on peut même se faire la gueule.

– Tu es con…

– Ben non, c’est plutôt pratique.

Les autres quittent aussi la table. Léa se propose de faire du café, j’en suis ravie.

– Bonne idée. Après, on fait sieste ou plage ?

– Plage !

– Sieste !

– Les avis sont partagés. On peut attendre un peu la sieste de celles qui veulent et après on file à la plage.

– Max et ses solutions… Petite la sieste alors !

Jade et Hanna sont pour la sieste.

– On s’installe où ?

– Tu l’as prévu comment, la répartition des chambres ?

– Là, j’ai rien prévu, je sais qu’il y en a huit, que chacune prenne celle qu’elle veut. Le proprio m’a dit qu’il y a des draps et des couvertures dans toutes les chambres, mais faut faire son lit.

– Bon, allez, on visite le premier.

Toutes se lèvent et prennent l’escalier. Clémentine ouvre les portes une à une et les chambres se présentent à nous. Elles se ressemblent beaucoup. Dans chaque pièce, un grand lit, une armoire et une petite table avec une chaise devant. Simple mais suffisant. Il y a juste la vue qui change. Soit c’est le jardin de derrière, soit c’est la cour de devant. Je suis pas compliquée pour ce genre de chose.

– Moi, je m’en fous complètement. Je prends n’importe laquelle.

On se cale comme ça vient. Léa rentre dans une pièce et regarde Camille. Celle-ci continue et va dans une autre. Chacune est casée, je prends la dernière au fond du couloir. Clèm me rejoint.

– Je fais pas de sieste.

– Moi non plus, je préfère le café.

Clémentine s’adresse à la cantonade.

– Le café est sûrement prêt en bas.

On redescend et des pas nous suivent dans le salon. Clémentine apporte les tasses, le sucre, les petites cuillères et le pot de café. Elle fait le service. Sigrid et Tess prennent une tasse. Camille arrive mais comme elle aime pas le café, elle nous regarde juste.

– Vous jouez depuis longtemps ?

– Depuis que je suis petite, alors ça fait un moment, oui.

Sigrid et Tess parlent de musique classique. Je me brûle avec mon café.

– On va se baigner ou pas ?

– Je pense pas Camille, la mer doit être bien froide…

– J’avais pris mon maillot.

– La prochaine fois. Désolée d’être née au printemps.

– Pourquoi ?

– Parce que Clémentine aurait organisé ce week-end en été si j’étais née en été.

On boit le café en attendant que Jade, Hanna et Léa terminent leur sieste. Peu de mots.

Des bruits dans l’escalier, les voilà. La plage !

Trois bagnoles et huit nanas.

On en prend que deux, ça suffit !

Jade, Hanna, Camille et Léa dans l’une, Clèm, Tess, Sigrid et moi dans l’autre. Elles nous suivent. Clémentine se trompe pas, elle connait vraiment bien le coin. Le parking devant les hôtels et c’est la plage. Le sable sous les pieds, les pas qui font des traces. L’horizon avec rien et le tout petit vent. Le soleil, très timide, à peine sur nous. Jade et Hanna marchent en regardant la mer, en montrant du doigt des trucs. Camille court jusqu’à la mer, se penche et y trempe la main. Léa va, d’une femme à l’autre. Sigrid et Tess reste avec nous, à marcher bien dans l’axe. Clémentine va vers Jade et Hanna. Je me retrouve, l’espace d’un instant, seule avec Sigrid et Tess. Sigrid semble plutôt à l’aise avec Tess, je suis contente.

– Etrange week-end, non ?

– Prévue par votre amie, certes, mais étrange tout de même, oui.

– Ah, moi je trouve ça            plutôt marrant, elle est rigolote ta copine. Elle a quand même réussi à me faire revenir.

– Et c’est une performance !

– C’en est une oui, surtout en ce moment.

– Tu avais des trucs de prévus ?

– Un concert, mais j’ai pu me démerder. Pour toi, je pouvais bien faire ça.

Sigrid revient dans la conversation.

– Pour vous, on peut faire des choses inhabituelles.

– Faut pas exagérer.

– Ah quand même !

Camille arrive près de nous.

– Elle est froide.

– Ben oui, c’est pas la saison.

– Ni l’endroit !

– Les plages grecques, tu verras ça un jour…

– J’espère bien.

– Moi aussi.

Là, c’est Sigrid qui lâche ces deux derniers mots. Elle peut y aller si elle veut, elle en a les moyens… C’est peut-être le temps qui lui manque. Tess se remet dedans.

– Ah, la Grèce, quel souvenir !

– Vous y êtes allée récemment ?

C’est moi qui réponds.

– Non, on y est allé, il y a… Pff… Je sais plus. Mais c’était un moment…

– Mémorable !

– Oui, c’est ça, mémorable.

Tous les discours se mêlent. Je retiens juste ce que dit Tess sur son souvenir mémorable de la Grèce et ce que dit Sigrid sur son envie d’y aller… Mais je l’emmènerai pas.

Jade et Hanna se rapproche avec Clémentine.

– Vous parliez de quoi ?

– De la Grèce.

– Ah, quels bons souvenirs !

– Pas tous…

– Non, mais les derniers…

Clémentine est calme, elle tente rien qui pourrait me faire criser.

– Vous êtes qui vous, par rapport à Maxime et Clémentine ?

 Jade est toute en indiscrétion. Hanna a        les yeux tout ronds. Sigrid se démonte pas.

– Je suis une très bonne amie de Maxime, je pense que c’est pour ça que je suis là. C’est son anniversaire, non ?

– Oui… Et vous ?

Jade continue avec Tess.

– Moi aussi, je suis tout ça pour elle.

– Ah…

– On rentre près du feu ?

– Le feu, il sera mort, faudra le refaire…

– Soit, on le refera ! Léa est parfaite pour ça.

On décide de retourner au gîte. Léa refera du feu puisqu’elle fait ça très bien.

De retour dans la grande maison, elle s’affaire devant la cheminée.

– Ah là, faut des journaux, des cagettes, des bûches…

– J’y vais.

Camille s’active et de dehors, lui ramène ce dont elle a besoin pour le feu. Léa met tout en place dans le foyer. Un briquet et c’est parti. Ça crépite doucement. Petit à petit, l’odeur envahie la pièce. On se cale dans le canapé et les fauteuils. Clémentine se plante devant moi, entre mes jambes, comme à son habitude. Je sens le regard de Sigrid, assise sur le canapé, qui tombe sur moi. Je touche pas Clémentine, ce serait pas cool, mais je me penche à son oreille.

– Va t’assoir dans le canapé.

Clèm me jette un coup d’œil. Pas très contente, elle va se poser dans les coussins. Mais je peux pas être câline avec elle devant Sigrid et Tess.

– Tu joues Tess ?

Elle se lève, va saisir son instrument, revient avec une chaise et se poser devant le feu. Le son de l’archet sur les cordes. Elle part dans un morceau qui me fait vibrer. C’est le temps passé avec elle qui me remonte dans les oreilles, puis dans la tête, puis dans le corps tout entier. Je la regarde, elle, qui me sourit. Ces notes, elle sait pourquoi elle les joue. Juste celles-là ! Ces notes-là, qui me rappellent, elle, tous nos instants et elle toute entière. Dans ses yeux, je vois qu’elle le sait ! Sigrid la quitte pas du regard, visiblement, elle aime ce que joue Tess. Jade et Hanna écoutent attentivement le bruit que fait la musique. Camille et Léa sont plutôt ailleurs. Clèm sent bien que cette musique veut dire quelque chose pour Tess et moi. Mais elle écoute, sereine.

Tess vire dans un air plutôt jazzy, ça donne des envies à Léa qui se lève, s’éloigne du tapis, de la cheminée, et se met à bouger dans le vide de la pièce, derrière le canapé. Sigrid bat la mesure avec son pied. Jade rejoint Léa et bouge aussi. Hanna les rattrape vite fait et fait comme elles-deux. Camille, assise en tailleur sur le tapis, regarde tantôt la cheminée, tantôt Clémentine ou Sigrid, tantôt Tess ou moi.

Un moment que Tess joue, elle s’arrête net, pose son instrument comme tout à l’heure, couché par terre, l’archet posé dessus et vient se rassoir près de Sigrid. Les filles stoppent leur pseudo-danse et reviennent se vautrer dans les coussins.

– Très agréable, vraiment.

Les petits mots de Sigrid ravissent Tess.

– Merci.

Il reste, dans le silence de la pièce, les crépitements des bûches dans la cheminée. Doux bruits qui occupent l’espace.

– On va préparer le dîner ?

Jade est prête à faire la bouffe pour tout le monde, c’est génial.

– On peut démarrer doucement.

Clémentine est plutôt dans l’envie de pas bouger.

– Je commence avec Hanna.

Elles ripent toutes les deux dans la cuisine.

– Je vous passe ma playlist si vous voulez.

C’est Léa qui se dirige vers un cube pourvu d’enceintes. Elle sort son téléphone et effectue des branchements. Voilà que le son nous atteint. C’est tranquille, pour l’instant. Qu’est-ce qu’elle nous réserve ? Je sais pas, Léa et ses idées branques. Pour l’instant, ça va, c’est cool.

– Si on dansait ?

Ah, la voilà avec ses lubies. Camille se lève, suivit de Clémentine. Il reste Tess, Sigrid et moi sur le canapé.

– On y va aussi ou juste on les regarde ?

– C’est particulier, mais je veux bien tenter avec vous.

– Alors on y va.

On se lève toutes les trois et on va bouger nos fesses en rythme. C’est le genre de musique où chacun fait ce qu’il veut dans son coin. Jade et Hanna sont toujours dans la cuisine. Nouveau morceau, nouveaux mouvements de fesses. Camille rigole toute seule, qu’est-ce qui lui passe par la tête ? Léa vient l’entourer d’un bras et Camille esquisse un mouvement d’éloignement. Léa insiste pas.

– Et si on dansait le sirtaki ?

– Je pense pas que Léa ait ça dans sa playlist.

– Ah, non, mais je peux me connecter et j’aurai.

– Vas-y, essaie de trouver, on va rigoler.

Un moment de silence, le temps qu’elle cherche. Elle finit par trouver.

– Voilà, vous êtes prêtes ?

– Envoie !

Sigrid se recule, je la chope par le bras.

– Allez, on s’en va pas, on ose.

– Mais je ne sais pas danser ça.

– C’est pas grave, c’est juste pour le fun.

– Ah…

Nous voilà toutes les six, accrochées par les bras à l’horizontal, a tenter de bouger les pieds comme les grecs nous l’avaient appris dans la boite de Parga. C’est un peu n’importe quoi, ça part dans tous les sens, mais ça nous fait rire. On se décale petit à petit sur le côté. La musique se termine. Jade et Hanna nous regarde, plantées dans l’encadrement de la porte. Léa va vers son téléphone.

– Un autre ou autre chose ?

– Comme tu veux.

Elle nous balance un truc très langoureux. Pourquoi je lui ai répondu comme elle veut ? Forcément, elle nous cale dans son trip. Un slow de merde.

– Mets un truc qui bouge, là on va s’endormir.

Elle change la musique et ça bouge carrément. Elle connait pas la demi-mesure ! On est dans le registre de, soit les fesses bougent trop vite, soit les rocks endiablés. Finalement, on se repose dans les sièges moelleux.

– Ben alors, un rock et vous avez peur !

– On a pas peur, juste on fatigue.

Clémentine lâche ces derniers mots tout tranquillement. Léa renvoie une playlist en demi-teinte. Le feu continue de nous réchauffer et les deux filles sont toujours dans la cuisine.

– Vous avez besoin d’aide ?

– Non, ça va, on se débrouille. Juste, la viande, on sait pas.

Clémentine se lève pour les conseiller. Elles trifouillent des trucs, les bruits de la cuisine nous rattrapent. Clèm revient. Elle se cale sur le pouf. L’odeur de la bouffe commence à nous chatouiller les papilles.

– Tout le monde aime l’ail ?

Personne réagit.

– Oui, apparemment, tu peux y aller.

L’odeur change. Mélangée à celle du feu… Humm !

La musique continue de défiler dans nos oreilles. Les choix de Léa sont pas forcément très top.

– Il y a des radios à thème dans ton truc ?

– Oui, on choisit ce qu’on veut entendre.

– C’est quoi les choix ?

– Alors, les radios… Années cinquante, années soixante, années soixante-dix, quatre-vingt, pop, country, rock, blues, rap, reggae, jazz, classique… Vous voulez quoi ?

– Du blues.

– C’est parti !

Les nouveaux sons des bluesmen arrivent dans la pièce. Ah, que c’est sympa cette musique !

– Faut remettre une bûche.

– Je vais en chercher.

– Merci Camille. Le proprio nous laisse son tas de bois à dispo ?

– C’est compris dans la location, oui, on prend ce qu’on veut.

– Ah, cool !

Jade apparaît dans le salon.

– Vous voulez dîner quand, parce que là, je sais pas si on continue ou si on arrête.

– Il est quelle heure ?

– Maxime, toujours dans le vent… Il est dix-neuf heures.

– C’est l’heure de l’apéro !

– Ça, tu t’en souviens…

– Je vais le préparer.

– Non, pas toi, tu vas pas dans la cuisine !

– Ah…

Sigrid s’extrait du canapé et file à la cuisine à ma place.

Elle revient avec les bras chargés pendant que Camille donne des coups de pieds dans la porte d’entrée. Léa va lui ouvrir alors qu’on débarrasse Sigrid de son chargement. L’apéro est posé sur la table basse, il y a plus qu’à ! On s’accorde toutes sur du rosé frais. Le champagne, on le fera au dessert. Sigrid remballe la bouteille et rapporte le cubi de rosé. Clémentine remplit les verres pendant que je coupe le saucisson. Tess me regarde faire et sourit. A quoi elle pense ? Je sais pas ce qu’elles ont concocté dans la cuisine, mais ça sent vachement bon.

Je remarque un décalage entre Léa-Camille, Jade-Hanna, Tess-Sigrid-Clémentine et moi. Comment va se dérouler cette soirée ? Toutes ces nanas qui se connaissent pas, qui ont pas grand-chose en commun.

On descend le rosé en grignotant du saucisson. Jade arrive avec des petits fours. C’est brûlant ! Mais ça sent trop bon.

– Si on faisait fondre le fromage dans la cheminée ?

Pour une fois que Léa a une bonne idée…

– C’est quoi le fromage ?

– Un Mont d’Or géant, dans une boite en bois.

– On le fera comme ça tout à l’heure.

Clémentine se réveille d’un coup.

– On aura pas assez de pain !

– Ben, pour le Mont d’Or fondu, c’est râpé… Sans pain… Et là, c’est trop tard, il y aura plus rien d’ouvert.

– Dommage… Le fromage fondu dans la cheminée, c’était une bonne idée.

– On le garde pour demain midi.

– Ben voilà ! Demain…

Hanna déboule devant nous.

– C’est prêt, on peut passer à table.

On se lève pour mettre le couvert. Comme je suis toujours interdite de cuisine, je peux faire que les assiettes.

On se place autour de la grande table. C’est une table, genre table de ferme, lourde, plateau en bois épais. Les chaises autour forment un ensemble assez rustique. C’est en opposition avec l’aménagement des chambres qui lui, est plutôt dans un style moderne en bois brut.

Je suis assise avec Sigrid à ma droite et Tess à ma gauche. Clémentine se place juste en face de moi avec Camille et Léa de chaque côté. Il reste les bouts de table pour Jade et Hanna. Elles arrivent avec les plats. Deux énormes épaules d’agneau mijotées pendant des heures.

– Vous avez préparé ça ici ?

– On est venue avec, elles ont cuit pendant six heures à l’appart avant de faire le voyage jusque-là.

– Waouh ! Mon plat préféré.

Clèm rigole.

– Etonnant, non ?

– Pff…

Jade découpe les morceaux. Hanna chope les assiettes et elles les remplissent. Elles servent également les petits lingots assaisonnés à l’ail et la sauce. De belles assiettes, bien garnies. Tout le monde est servi, elles s’assoient, on commence à manger. La viande fond sous le couteau, dans la bouche. Un régal !

On parle pas beaucoup pendant ce repas. Quelques banalités, les projets de vacances de chacune ou juste les envies quand il y a pas de perspectives.

Arrive le moment du dessert. Clèm ripe à la cuisine, suivie de Tess et de Sigrid. On les entend chuchoter des mots.

– Lumière !

Camille se lève pour éteindre. Elles viennent avec un gâteau dans les mains et toutes les bougies allumées. Non, va falloir que je souffle tout ça !

– La vache, il y en a combien ?

– Ben, comment te dire… Vingt-deux ?

– Arrête…

– Cinquante-cinq, comme toi !

– Oh, merde…

Je prends mon élan pour pas rater mon coup. Je les éteins presque toutes dans un même souffle. A bout d’énergie, les trois-quatre dernières, c’est fait ! Plus une seule bougie rebelle. Camille rallume les lumières. Et là… Clémentine me pose sous le nez un panier en osier, qui doit servir à transporter les bûches, avec tous les cadeaux dedans.

– Non…

Clèm rigole encore.

– Tu avais dit avec le gâteau, c’est maintenant.

Dans le panier c’est bien, je sais pas qui a fait quoi. C’est mieux comme ça.

J’en chope un que je déballe… Un chemisier cintré, finement rayé, gris et blanc.

Le deuxième… Une grande étole, dans un camaïeu de beiges.

Le troisième… Une mini-jupe droite, en toile, couleur sable.

Le quatrième… Une casquette de gavroche en velours noir.

Le cinquième… Une cravate fine, noire aussi.

Le sixième… Un coffret de l’intégrale de Fauré pour violoncelle.

Et le dernier… Le plus petit, dans le fond… Une enveloppe. J’ouvre, c’est une carte avec la photo d’une plage de rêve, les palmiers et le sable blanc. Je la retourne, un petit mot. Quand tu voudras bien prendre l’avion, je t’emmènerai là. J’adresse un clin d’œil à Clémentine.

– Ah là ! Vous m’avez carrément gâtée…

Je fais le tour de la table pour toutes les remercier, les embrasser.

Léa ramasse les papiers et les balance dans la cheminée. Jade vire les bougies dans un petit bol. Clèm me tend le couteau.

– A toi l’honneur !

Je me lève, pas raté ma coupe. De belles parts. Les assiettes me sont tendues par Tess. Je sers chacune pour partager ce gâteau au chocolat qui a l’air excellent.

– Ah, la crème !

Hanna file à la cuisine, on entend biper le micro-ondes. Elle revient avec un plat remplit de crème tiède. On se le fait tourner.

– En fait, vous aviez tout prévu avant.

– C’est Clémentine qui a tout organisé, tout dispatché entre nous…

Je la regarde, elle a les yeux brillants. Elle est bien. Elle l’a eu son week-end avec les copines. Elle se lève avec son verre à la main.

– Je voudrai toutes vous remercier pour ce que vous faites pour Maxime… Déjà pour le silence que vous avez su garder… Pour votre venue ici aussi, surtout… Voilà… Et puis, je voulais vous dire…

Elle s’arrête et me fixe. Je plisse les sourcils. Qu’est-ce qu’elle veut dire ? Non, pas son idée de mariage, elle va pas remettre ça sur la table ! Merde, je sais pas quoi, mais faut que je fasse quelque chose. Je lève mon verre à mon tour.

– Tu as sûrement tout dit… C’est vraiment très chouette ce week-end… De vous avoir là… Toutes ensembles autour de moi… C’est super… Quelle belle surprise !

Je la regarde.

– Il y a pas besoin de plus… C’est très sympa comme ça… Allez, assieds-toi…

Elle me fixe, un petit sourire se dessine sur son visage pendant qu’elle se pose sur la chaise. Je finis ma phrase.

– On mange le dessert.

Le bruit des cuillères qui cognent sur les assiettes. Les bouches pleines et juste les petits bruits qu’on entend.

– Le gâteau, c’est un vrai d’un pâtissier en plus.

– Ah, je sais pas, c’est Sigrid.

– Le chef du restaurant…

– Hum, faut le garder celui-là !

– J’espère bien qu’il ne souhaite pas partir.

– Ce serait dommage !

Il y a un vrai bordel sur la table. On se glisse jusqu’au salon, on rangera après.

Camille se réveille.

– Le champagne !

Clèm réagit très vite.

– Merde, un loupé.

– C’est pas grave, on va se le faire maintenant.

– C’est jamais grave avec toi…

– Ben non.

Léa est toute gaie.

– Encore une playlist ?

– Une radio.

Elle cherche sur le site de sa connexion musicale. Clémentine me regarde droit dans mes yeux.

– Pendant que Léa cherche et que Camille nous sert le champagne, tu vas essayer tes nouvelles fringues.

– Je peux pas tout mettre en même temps. Et puis la mini-jupe avec mes pompes, ça va pas le faire.

– Tu as tes ballerines dans le sac.

– Tout est prévu, vraiment.

Je m’éclipse au premier étage. Dans la chambre, je fouille dans le sac pour trouver les fameuses petites chaussures. Ah, les voilà, j’ai plus qu’à tout enfiler. La mini-jupe, le chemisier, l’étole. La cravate, je fais un nœud très bas. La casquette, ça va pas avec le reste. Je la prends à la main. Les ballerines et je redescends. Les regards sont rivés sur moi.

– Me regardez pas comme ça.

– On t’admire ma belle !

Sigrid se tourne direct vers Clémentine qui vient de lâcher ses deux petits mots doux. Elle revient sur moi. Mes yeux sur elle sont tendres, je lui souris. Je dois être ridicule, rien va avec rien. L’ensemble est pas un ensemble ! La mini-jupe dévoile mes jambes alors qu’elles sont toutes en pantalon. Je fais trois tours sur moi-même en tenant vaguement le pilier de la rampe. Les yeux sur mes cuisses me gênent. Clémentine ouvre la bouche.

– Ça te va super bien, c’est très élégant. Les tailles de la jupe et du chemisier sont pilepoil, c’est parfait.

– Oui, parfait, merci beaucoup, vraiment.

– Mais ça va pas ensemble.

– Bouh, je sais bien, je vais me changer.

Je remonte me remettre comme j’étais toute la journée. J’entends les voix venant du salon. Je comprends pas ce qui se dit, mais c’est calme. Mon futal et ma chemise de ce matin, mes chaussures et voilà. Je reviens au salon alors que la musique de Léa berce l’ambiance. Les coupes à la main, on trinque et on boit. Le feu s’essouffle, Camille va rechercher du bois. Il commence à se faire vraiment tard. Hanna se lève.

– Je pense que je vais aller me coucher…

– Ok, à tout à l’heure.

Jade reste donc en bas. Je vois les yeux de Tess qui clignotent.

– Tu as l’air bien claqué ma pauvre chérie…

– Je vais y aller oui. Je me suis levée à pas d’heure pour choper mon avion, je commence à fatiguer.

Elle se lève.

– Dort bien ma belle.

Je m’approche d’elle et lui dépose un bisou tout doux sur les lèvres. Elle m’envoie un sourire radieux et s’éclipse au premier. Notre échange de mots et cette scène m’attirent un regard particulier, autant de Sigrid que de Camille.

Jade se met sur pieds et commence à débarrasser la table. Quel merdier, faut l’aider. On lui file un coup de main.

– J’ai accès à la cuisine ?

– Maintenant, tu peux.

Les allers et venues, du salon au lave-vaisselle, tout ranger dedans. La pastille de produit dans le petit bac. Comment ça démarre cette machine ? On est trois à regarder l’engin. Sur quel bouton appuyer ? Clémentine et son esprit pratique se débrouille avec le tableau de commande et ça marche. On retourne auprès du feu. Jade reste debout.

– Je crois que je vais monter aussi.

– A demain.

La musique continue dans le fond de la pièce, le feu fait presque autant de bruit. Camille a les yeux qui clignotent, comme Léa. Elles montent également après avoir rapporté quelques bûches pour nous et que Léa nous ait expliqué comment éteindre son matériel sonore. On est plus que Clémentine, Sigrid et moi dans le salon. C’est très calme. J’ai soif.

– Encore du champagne ?

Clèm va le chercher à la cuisine. Je reste seule avec Sigrid.

– Comment osez-vous devant…

– Avec Tess, j’ai tous les droits !

– Ah…

Clémentine revient et commence le service.

– Ce soir, vous pouvez, vous ne conduisez pas.

– C’est gentil, merci. La dernière fois, je vous avoue que j’étais un peu…

– Flagada !

D’où je sors ce mot ?

– C’était très aimable à vous en tout cas, de m’avoir ramenée jusque chez moi. Parlons d’autre chose… La Grèce, vous y êtes allées souvent ?

– A une époque, on y allait très souvent. Trois jours de voiture et hop, on y était !

– Trois jours, quand même.

– C’est rien et c’est mieux que l’avion.

Clémentine revient dans la conversation.

– Quand tu voudras bien le prendre, l’avion en question, on ira au bout du monde.

– Oui, j’ai vu la carte, c’est où ?

– Sous les tropiques…

– C’est vraiment loin alors !

– En voiture, c’est pas possible.

– Mais pourquoi vous ne prenez pas l’avion ?

– J’ai peur.

– C’est une sensation étonnante pourtant. Le décollage et puis les trajets entre les couches de nuages.

– Le décollage, oui, mais les turbulences et surtout l’atterrissage…

– Moi j’aime ces émotions, lorsqu’on ne touche plus le sol.

– Maxime touche plus le sol toute seule, alors se faire coller dans les nuages par un autre, c’est compliqué pour elle.

– Quand je maitrise pas, j’ai peur. J’ai peur et comme je peux rien faire, je suis super mal dans un avion.

– Tess a pris l’avion pour vous, pour venir vous voir.

– Tess a pas peur en avion.

– Vous vous privez de beaux endroits.

– Ça me prive pas, je vais ailleurs.

Qu’est-ce qu’elles ont à bloquer sur mon incapacité à prendre un avion, on s’en fout !

– Clèm, tu me fileras des médocs pour que je dorme pendant tout le trajet et on ira les voir tes tropiques.

– C’est comme tu veux, on est obligé de rien. Si c’est pas là, on ira ailleurs.

– Oui, c’est pas grave.

Sigrid reste étonnée.

– Tout de même, ce n’est pas pareil…

Puis, elle passe sur autre chose.

– Vous repasseriez votre jupe, rien que pour nous ?

– Je peux.

Je regarde Clémentine.

– Dans le sac, tu trouveras un petit pull qui ira très bien avec.

– Décidément, tu as pensé à tout.

Je monte me changer. La jupette, le pull en question et les ballerines. Me voilà en femme, très femme. Je redescends et les trouve en grande discussion sur les voyages. Ceux que je ferai jamais. Je me plante devant elles-deux.

– Voilà !

Leurs yeux se collent sur mon corps. Clémentine sourit, Sigrid me regarde de haut en bas.

– Superbe, elle vous va à ravir.

– Tu trouves, toi aussi ?

– C’est pas faute de te le dire, que les jupes sont parfaites pour toi et tes jambes.

– Mmm…

– Vous devriez en mettre plus souvent.

– C’est pas toujours la saison…

– Même en hivers on peut être très femme.

– Je sais pas faire.

– Vous devriez apprendre, parce que vraiment…

– Que j’apprenne…

Je me pose dans un fauteuil. Les voilà parties sur les Fjords. C’est pas pour me tenir chaud, avec mes gambettes à l’air. Quelle idée débile ! Allez se peler les fesses là-haut… Enfin. Elles reviennent sur des destinations plus accessibles pour moi. La Grèce, la Croatie.

– C’est space la Croatie, les bords de mer sont tous pavés ou bétonnés, tu te rappelles ?

– Là où on était c’était comme ça, mais c’est peut-être pas partout pareil.

– Et l’Europe de l’est, vous y êtes déjà allé ?

– Vers chez vous ?

– Entre autre, mais il n’y a pas que mon pays et c’est très beau.

– Froid, c’est froid là-bas.

– Non, il y a de belles saisons.

– Mmm.

– Ben si Maxime, il y a aussi des étés dans l’est.

– Oui, mais non.

– Bon, ben ça, c’est dit ! Je crois comprendre qu’elle ira pas par là non plus.

– Je vais aller sous ma couette surtout. Tu as prévu une journée chargée demain ?

– Non, rien, le café déjà, et de la plage, ou autre chose, je sais pas…

– J’irai chercher du pain pour le petit déjeuner de ces dames.

– Ah, c’est gentil Sigrid, ça j’ai zappé. Il en faudra pour le fromage fondu aussi.

On couvre les braises avec les cendres, on cale bien la grille pare-feu et on monte. Sigrid ouvre sa porte. Je sens, dans son regard que c’est pas simple pour elle que j’aille me pieuter avec Clémentine. Tess a eu raison de monter avant nous, elle s’est épargnée cette image. Je dois dormir ailleurs peut-être ? Clèm sent le malaise de Sigrid.

– Vous avez tout ce qu’il vous faut ?

– Oui, merci Clémentine, vous êtes vraiment aux petits soins.

Elle pénètre dans sa chambre, on va jusqu’au bout du couloir regagner la nôtre. On se déshabille et vite, sous les plumes !

– C’est chaud pour elle de me voir aller dans la chambre avec toi.

– J’ai remarqué, oui.

– Peut-être faudrait qu’on…

– Qu’on quoi ?

– Je sais pas, mais qu’on dorme pas ensemble.

– Si on fait que dormir…

– Je le sais, tu le sais, mais elle, elle le sait pas.

– Je serai levée bien avant toi !

Au réveil, effectivement, Clémentine est plus là, à côté de moi. J’enfile trois frusques pour être décente. Ça sent le café jusque dans le couloir. L’escalier et je les vois assises autour de la table à avaler leur petit déjeuner. Il y a tout sur la table. Le pain, le beurre et les croissants. Ça fait combien de temps qu’elles sont là ?

– Waouh, des croissants !

– Une bonne idée de Sigrid.

Je mange pas d’habitude, le matin… Mais là, les croissants, je résiste pas.

– Camille et Léa sont pas là ?

– Elles dorment encore.

– Les ados…

Tess me regarde du coin de l’œil. Clémentine surveille mes humeurs déplorables du matin. Sigrid semble bien. Jade et Hanna papotent déjà.

– Clémentine, pour le déjeuner, tu veux qu’on prépare un truc ?

Elles sont au taquet toutes les deux.

– Je pensais aller chercher des filets de poisson sur le port. On pourrait le faire en papillote dans la braise avec… Avec je sais pas quoi d’ailleurs.

– Du riz au curry ?

– On a pas de curry.

Je suis penchée sur mon café. Les mots tournent autour de moi.

– On en prend ce matin avec le poisson. Il doit bien y avoir un magasin d’ouvert.

– On est dimanche…

– Peut-être au marché, s’il y en a un ?

J’allume ma troisième clope et commence à trouver un brin de sociabilité. Camille déboule dans la pièce.

– Café-croissants ?

– Je bois pas de café.

Clémentine se souviens.

– Un chocolat, tu veux ? Installe-toi, je vais le faire. Mais tu fais gaffe à ta chemise.

Elle sourit et se pose au milieu des miettes. Hanna, très maitresse de maison, passe une espèce de truc qui roule et ramasse les restes de croissants. La place est propre. Elle trempe son croissant dans son bol, ça goutte sur la table. Léa descend à son tour.

– Humm ! Ça sent le café dans toute la baraque…

Je prends mon café et ma clope pour me coller par terre, sur le tapis, près de la table basse et de la cheminée. Il reste à la grande table, Camille et Léa.

– Tu as bien dormi ?

– Oui, très bien…

– On aurait pu… Enfin… Comme avant… Je sais pas…

Je regarde Camille qui semble bien emmerdée avec les mots de Léa.

– Mais j’avais pas envie.

– Dommage !

Hanna débarque.

– C’est quoi qui est dommage ?

Je m’interpose.

– Le café de Léa, il est un peu froid.

Sigrid me regarde avec un sourire entendu. Tess est plongée dans une rêverie. Clémentine se lève et prend la tasse de Léa.

– Je vais te le réchauffer.

– Mais il est…

– Je te le réchauffe !

La gamine moufte pas.

– Allez, qui veut venir au marché ? Enfin, s’il y en a un !

– Moi, je marcherais bien sur la plage pendant que tu te fades les courses.

– Ah, c’est bien Maxime ça…

– Ben quoi ?

– Bon, une voiture courses, une voiture promenade.

Le petit déjeuner terminé et la table débarrassée, nous voilà devant la maison autour des bagnoles.

Dans celle de Clémentine, c’est direction les courses. Il y a Jade et Hanna puis Camille. Dans celle de Sigrid, il y a Tess et moi pour la plage. On laisse la troisième voiture au parking, pas besoin. Où est Léa ?

– Léa ?

– Je reste, je surveille le feu.

– Ah oui, merde, le feu !

– Mais allez-y, je suis bien là.

Nos pas dans le sable. Ceux de Sigrid, de Tess et les miens. Un moment dans le silence et puis les mots arrivent.

– Vous êtes en Finlande depuis longtemps ?

Je peux pas m’en empêcher.

– Depuis trop longtemps !

Tess est plus cool.

– Ça fait déjà un moment, en effet.

– Vous ne connaissiez pas les autres personnes de ce week-end, vous non plus ?

– Même Clémentine, je l’avais jamais vue, juste j’en ai entendue parler… Je connais que Maxime.

– Ah… Clémentine, je l’avais vue une fois déjà.

– Deux ! La fois à Paris où vous étiez bourrée et quand elle était…

– Oui, je sais, mais je voulais…

– Oublier ?

– Je ne sais pas…

– Il s’est passé quoi ?

– Un soir, j’étais ici avec Sigrid, dans ce même bled, assise à une terrasse, quand Clémentine a déboulé pour me récupérer.

– Elle nous a jamais fait un truc pareil !

– Avec toi, aux yeux de Clémentine, je peux tout, mais tu es bien la seule. C’est juste avec toi.

– Quel privilège !

– Faudrait peut-être pas que j’abuse non plus, mais oui… On peut le dire comme ça.

– Vous en connaissez la raison ? Cette tolérance qu’a Clémentine envers Tess ?

Je trouve Sigrid très à l’aise avec Tess.

– Je me doute un peu. Tess, quand ça a commencé, je connaissais même pas Clémentine. C’est peut-être ça, une espèce d’antériorité, je sais pas… Tu sais toi ?

– Comment veux-tu, c’est la première fois que je la croise.

– Mmm…

– En attendant, je la trouve très chouette cette nana.

– C’est une femme très attachante, en effet, et très attentionnée.

– Waouh ! Sigrid qui craque.

– Vous êtes infernale.

– C’est ce qui fait son charme !

Tess se lâche avec sa réplique.

– Sans doute, oui… Vous ne trouvez pas, Tess, que Clémentine est séduisante ?

– Si, vraiment adorable !

– Tout le monde la trouve adorable cette femme.

Un rocher, on se pose les fesses. Sigrid hésite, mais se lance.

– Je ne sais pas pour vous Tess, mais pour moi, cette nuit, c’était difficile…

– J’étais crevée, je me suis endormie avant tout le monde… Et tellement vite.

– Je me doute Sigrid. Je l’ai même dit à Clémentine… On a dormi chacune de notre côté, rassurez-vous.

– Ça ne me regarde pas, mais je préfère le savoir.

– Heureusement que moi je suis tombée direct, parce que de t’imaginer dans les bras d’une autre toute la nuit…

– Je lui ai même proposé qu’on fasse chambre à part.

– C’est gentil pour nous, mais finalement, c’est pas grave comme vous dites.

– C’est vraiment une idée bizarre qu’elle a eu d’organiser ce truc.

– Elle en a souvent, des idées comme ça, ta copine ?

– Si à chaque fois tu reviens, elle peut bien en avoir toutes les semaines !

– Arrête de dire des conneries. C’est à toi de venir maintenant.

– Et je viens avec Sigrid ?

– Chiche ?

– Non, pas chiche !

Ma réflexion les fait rigoler.

– L’avion, toujours pas ?

– Toujours pas, non. Mais c’est surtout le mélange des gens, j’ai un peu de mal.

– Ça se passe plutôt bien, vous ne trouvez pas ?

– Oui et ça a pas dû être simple pour Clémentine d’organiser ça.

– Je dois dire qu’elle s’y est bien prise. Nous proposer ce week-end, toutes ensembles, alors qu’on ne se connait pas… Votre amie a ce talent-là.

– Elle en a sûrement d’autre !

– De fait…

– C’est quand même dur de pas pouvoir te serrer dans mes bras comme je veux, mais en même temps, je suis contente de te savoir avec une nana comme elle.

– Elle prend soin de moi.

– Dans la préparation de ce moment et là, elle a pris même soin de tout le monde.

D’un coup, je me demande pour Tess…

– Au fait, tu es venue comment ?

– En stop !

– Non, sans déconner ?

– En avion déjà, puis Clémentine m’a payé le taxi, comme elle voulait que je vienne avec mon violoncelle… Encombrant dans les transports.

– Et vous repartez comment ?

– Là, il y a plus besoin de l’effet surprise, je sais pas…

Elle est pas plus inquiète que ça, je la retrouve bien.

– On verra… Il y a assez de voitures.

– Tant qu’à faire, j’aimerai autant éviter celle de Jade.

– Comme je te comprends…

– Je vous dépose à l’aéroport si vous le souhaitez ?

Je sens monter en moi, une pointe de jalousie. Sigrid et Tess dans la même voiture… Je peux pas tout avoir, rien que pour moi ! Déjà, elles sont là toutes les deux.

On voit, au loin, un petit groupe sur le parking qui nous fait des signes. Ça coupe court à notre discussion. On rapproche doucement nos pas.

Je marche au milieu d’elles deux et l’envie de les pendre dans mes bras, me saisit. Je les entoure aux épaules. Je dépose d’abord un bisou sur la joue de Sigrid et me colle à son oreille.

– Vous aussi, vous êtes adorable.

Ses fossettes se découvrent…

Et puis, c’est la joue de Tess. Mais comme elle tourne la tête, j’atterris sur ses lèvres. C’est pas grave !

– C’est toi qui reviendras.

Elle me sourit juste, mais avec son expression bien à nous deux.

– Ok, oui…

A force d’avancer dans le sable, on est près des autres. J’enfouis les mains dans mes poches.

– Les courses, c’est bon ?

– On a tout, nickel !

On reprend les bagnoles et retour à la grande maison. On s’approche de la porte d’entrée et on entend un son pourri qui vient de l’instrument de Tess. Elle plisse les yeux et ouvre. Léa se retrouve toute penaude avec l’archet dans une main et l’instrument dans l’autre.

– On touche pas, on demande.

– Alors, je peux ?

– Non !

Tess lui prend délicatement des mains et va le reposer là où il était.

– Je pensais que je…

– Tu as mal pensé.

– Excuse-moi.

– Mmm.

Personne s’interpose dans leur échange plutôt froid. Léa peut pas s’empêcher de faire des conneries. Tess, son instrument, c’est sacré, elle y tient énormément. Je le sais, j’étais là pour l’aider à le choisir. On pose les courses dans la cuisine, l’épisode est clôt.

– Bon, Léa, le feu, tu l’as un peu oublié.

– Ah merde ! Il y en a besoin pour la bouffe ?

– On fait des poissons en papillote et puis il y a le fromage d’hier, là, on a du pain.

– Ah ouais…

Elle remet deux bûches et ça s’enflamme direct. Au moins, elle a un vrai talent pour ça !

Jade prépare l’emballage des filets de poisson pendant qu’Hanna met l’eau à chauffer pour le riz. Elles sont décidément parfaites pour l’intendance ces deux-là.

– Une petite musique ?

Léa se remet dans l’axe de ce petit groupe de femmes.

– Tranquille alors. Un truc qui se danse pas.

Elle nous envoie le Köln Concert de Keith Jarrett. Super !

Voilà les papillotes pour que Léa les installe dans la cheminée.

– J’attends un peu, là, j’ai pas assez de braises.

– J’arrête pour le riz alors.

– Ce sera mieux, on sera synchrone.

– L’apéro quand même.

Sigrid se lève.

– Du rosé ?

– Parfait.

Nous voilà à picoler. On aura bu tout le week-end.

– Les trois qui conduisent devraient faire tout doux !

Les poissons sont sur la grille. Ça dégage une odeur plus forte qu’hier. Faudra ouvrir les fenêtres avant que le proprio se pointe.

On déjeune et faut tout ranger. Pendant que le lave-vaisselle fait son boulot, on ramasse chacune notre bazar dans les piaules. On défait les lits, on plie les draps et on ferme les sacs. On vide le lave-vaisselle et on range dans les placards.

Les sacs s’empilent dans l’entrée. Comment on va répartir les gens dans les bagnoles ?

Ça toque à la porte. Le proprio déboule.

– Tout s’est bien passé ?

– La maison est très agréable, oui.

– Je fais un tour à l’étage, je reviens.

Il monte, on est toutes dans le salon à planter. Le voilà qui revient.

– Les femmes, c’est plus simple que les hommes.

– Je vous le fais pas dire.

Pourquoi je lâche cette phrase ? Au moins, ça fait sourire les copines.

– Je voulais dire que les femmes me laissent une maison propre, ce n’est généralement pas le cas des hommes. Le pire, ce sont les enfants… Toujours quelque chose de cassé.

On sort dans les gravillons, près des voitures. Clémentine s’approche de l’homme et lui dit quelques mots qu’on entend pas.

– Vous avez toutes vos affaires ?

Le proprio retourne dans la maison, sans doute pour attendre qu’on sorte les voitures et tout fermer derrière nous.

Les embrassades, remerciements et autres petits mots gentils.

Camille et Léa monte avec Hanna et Jade.

Sigrid va déposer Tess à l’aéroport. Le violoncelle, posé sur la banquette arrière, les sacs rangés dans le coffre. Je fais de gros bisous à Sigrid, mes bras par-dessus ses épaules. A son oreille, je lui glisse des petits mots rien que pour elle.

– Votre week-end a été dépaysant cette fois ?

– Dépaysant, c’est le moins qu’on puisse dire, en effet. Avec des instants particuliers, mais tout s’est bien passé… Au calme, nous en reparlerons.

– Au calme, oui…

Je me tourne vers Tess. Là, je la serre carrément contre moi. Ma bouche s’approche de la sienne. Je sens tous les regards sur nous. Je m’en fous, je l’embrasse puis me cale, joue contre joue. J’entends une voiture démarrer, celle de Jade et Hanna sûrement.

– Ça a été ma belle ?

– Elle a de drôles d’idées ta copine…

– Je sais pas si c’est vraiment drôle.

– En tout cas, ça m’a fait bien plaisir de te voir.

Je la comprime une dernière fois et on se sépare. Elle monte dans la bagnole. Ça me fait tout drôle de voir Tess dans la petite voiture de Sigrid. Elle démarre. Je les regarde partir et vais dans celle de Clémentine.

Qu’est-ce qu’elles vont se raconter, Tess et Sigrid ? Trois heures de route… Et ma jalousie qui me reprend.

Clémentine conduit et tente de me ramener sur terre.

– Ça t’a plu ce week-end ?

– Comment tu as fait ?

– J’ai pris les numéros dans ton répertoire…

– Quand tu as une idée dans le crâne, toi !

Le silence et puis elle continue, hésitante.

– A un moment, j’ai failli leur dire… Tu sais, la proposition que je t’avais faite…. Le mariage…

– Tu as bien fait de te taire !

– Mais c’était l’occasion.

– C’était très bien comme ça, il y avait pas besoin d’en faire plus.

– Ça t’a plu, tu m’as pas dit.

– Tu étais parfaite, tout le monde était parfait, j’aurais pas oser les mettre toutes ensembles, mais ça a marché.

On roule encore dans le silence.

– J’ai une idée.

D’un coup, j’ai peur !

– Oh là ! C’est quoi encore ?

– Si on allait à l’aéroport aussi… Pour le départ de Tess…

Mon cœur se met à battre la chamade.

– Tu ferais ça ?

– Si ça te fait plaisir, oui.

– Ah, ben carrément !

Elle prend la direction de Roissy.

On se colle dans un parking et on va là où son avion est annoncé. On les trouve pas. Toute excitée, je vais à un guichet passer une annonce. Message personnel, Tess et Sigrid sont attendues à la porte 27, je répète Tess et Sigrid sont attendues à la porte 27. On se plante à la fameuse porte, je trépigne et on les voit arriver. Tess colle son violoncelle dans les bras de Sigrid et court vers moi. Je lui ouvre les miens, elle vient se coller tout contre. Ma main glisse dans ses cheveux pendant que nos lèvres chatouillent nos oreilles.

– Vraiment, merci d’être venue ma belle.

– C’était bien sympa ce petit break.

– Pas très intime…

– J’étais vraiment très contente de te voir. La prochaine fois…

– Oui ?

– Plus intime comme tu dis, peut-être, je sais pas.

– Tu penses revenir bientôt ?

– Ça dépend de comment on peut se croiser.

L’annonce de son vol passe dans les haut-parleurs. On se décolle un peu. Ses yeux dans les miens, sa petite lueur qui scintille, je vois qu’on a la même envie. Mais là, c’est compliqué de s’embrasser pour de vrai. On se pose juste un bisou, lèvres à lèvres fermées. Le regard de Sigrid ! Sur moi, sur Clémentine, sur Tess… Elle doit encore se demander comment je peux faire un tel geste devant Clémentine ! Et puis, on peut pas s’en empêcher, on s’embrasse vraiment. La voix de Clémentine derrière nous.

– Faut y aller les chéries…

On se rapproche toutes les quatre de la bonne porte. Les bises normales entre elles, un bisou sur les lèvres pour moi, les derniers sourires et son embarquement. On se retrouve à trois, à la regarder s’éloigner. Elle disparaît dans la foule. Tess s’envole encore !

On décide de prendre un café avant de partir nous aussi.

Clémentine regarde Sigrid.

– Tout s’est bien passé pour vous.

– A chaque fois que je vais à la mer avec Maxime, c’est…

– Inattendu !

– Oui, voilà, mais pas désagréable pour autant. J’ai même trouvé ce week-end assez paisible. Je n’ai pas bien compris qui étaient Jade et Hanna.

– Deux femmes que Maxime a rencontrées dans un boulot. Deux profs.

– Elles étaient…

– Parfaites pour l’intendance, mais le prochain week-end, si j’en prévois un autre, ce sera sans elles.

Elles rigolent toutes les deux.

– Par contre, votre amie Tess…

Je sors de mon silence.

– Oui ?

– Elle est tout à fait charmante.

– Humm !

– N’allez pas vous imaginer…

– J’imagine rien, elle est effectivement pleine de charmes, comme vous dites.

Sigrid qui craque sur Tess.

– Vous également, Clémentine.

– Ah, merci !

– En même temps, pour me supporter, faut être adorable.

– Oh, Maxime… Vous êtes tellement…

– Quoi ?

– Tu es autant chaleureuse, qu’insouciante, que câline. Tu es aussi adorable, qu’absente. Tu es surtout de très loin, d’ailleurs, et tu es tout ça à la fois… Bien compliquée au réveil quand même…

Faut que je dise des mots pour me défendre.

– Ah oui, mais là, j’ai des excuses…

– Bof ! Remarque, on t’aime quand même.

– Ben alors ?

– Alors rien.

On termine nos cafés. C’est le moment de retourner dans les voutures restées au parking. On se fait encore la bise.

– Vous venez dîner un de ces soirs ?

Clémentine est la seule à pouvoir prononcer des mots et faire des propositions.

– Volontiers !

Ah non, Sigrid aussi, elle peut encore…

Moi, non.

On prend les navettes pour regagner les parkings de l’aéroport.

Dans la voiture, je suis toujours silencieuse.

– Ça va ?

– Oui…

– Il y a un truc qui coince ?

– Ton idée était quand même compliquée pour Sigrid et Tess.

– Elles te l’ont dit ?

– Ce matin, sur la plage, on en a parlé.

– Et ?

– Heureusement que tu as rien dit au dîner, parce que là, tu aurais sans doute déclenché un raz de marée.

– Un tsunami tant que tu y es !

Et elle se marre.

– Je suis pas certaine que tu mesures la difficulté de ces deux femmes et la mienne, de se voir sans pouvoir se toucher. Finalement, ce que tu voulais leur montrer, aux gens, comme tu disais, tu as réussi. Sans les mots, elles t’ont sans doute entendue.

– Ben génial !

– Pas sûr…

Sur mes dires, Clémentine se tait un moment, puis elle revient.

– C’est quand même toi qui embrasses Tess, devant tout le monde, au moment de partir.

– Tu me la fous dans les bras, tu veux que je fasse comment ?

– Heureusement que tu as pas embrassé Sigrid aussi.

– L’état dans lequel ça l’aurait mis, la pauvre chérie !

On rigole ensemble en imaginant le mal être de Sigrid si j’avais fait ça… Ça me détend un peu. Mais Tess… Dans mes bras… Je peux pas faire autrement que de l’embrasser pour de vrai. Je sais que, comme moi, elle se fout des gens autour. Sigrid, elle s’en fout pas du tout. Elle serait devenue rouge comme une tomate. Tess, non… C’est presque normal pour nous deux. On a envie, on fait. Les autres peuvent bien regarder… Pff ! On s’en fout, c’est pas grave…

Mais où est Louise ?

.

Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-10-4

.

Vos commentaires : 

haut de page

retour à l’accueil