Arrangement

Un jour, Louise te dira qu’elle veut se lover au creux du monde que tu caches en tant de tendresse.

– Qu’est-ce que tu me chantes là ?

– Alors qu’elle rêve, tu vois la fumée qui monte derrière elle.

– Ah, là, tu es complètement flippée…

– Depuis très longtemps, tu as jamais été contrainte par quiconque, et elle le sait très bien.

– Mais pourquoi tu me dis ça ? Arrête !

Je me colle contre Clèm qui écarte les bras pour m’accueillir. Mes larmes coulent doucement sur son épaule.

– T’inquiète pas, elle reviendra.

Je la trouve bien optimiste.

– Je crois pas…

– Oui, Max, tu verras.

Elle me resserre et glisse la main dans mes cheveux. Sa douceur m’envahit. Je me laisse porter par ses gestes.

– Je sais, elle reviendra pas, j’en suis sûre.

Ma toute petite voix la fait s’agiter sur mon corps mou.

– Laisse faire le temps. Mais prends soin de toi.

Je me réveille dans ses bras. Je me suis endormie comme ça, on a pas bougé de la nuit ?

Faut aller bosser. Le rythme infernal des matins de semaine se met en branle. Une demi-heure de cafés-clopes, la douche, les fringues et les chaussures, l’ascenseur. La grosse porte de l’immeuble et merde, il pleut ! On remonte chercher les casquettes.

Le trottoir en silence jusqu’au métro. Les bisous et elle traverse la place pour choper son bus. Je descends sur le quai pour attendre.

Une journée de rien. Enfin l’heure de partir, je m’échappe très vite des bureaux.

A l’appartement, je prépare à dîner. Je me donne du mal pour faire un truc chouette. Clémentine va rentrer crevée sûrement. Des petites herbes, de l’ail et tout, je patouille ma mixture dans la poêle.

Des trucs à grignoter pour attendre sur la table basse du salon, les assiettes et les couverts sur l’autre. Tout est bien installé. J’entends la clé dans la serrure. Clèm !

– Waouh ! Ça sent super bon.

– Ah, je me suis fendue d’un truc pour que ce soit sympa…

– Humm. Il se passe quelque chose ?

– Non, rien, c’est juste comme ça, pour rien.

– Pour nous alors ?

– Oui, voilà, juste pour nous.

Elle vire sa pelure et j’apporte la bouteille de rosé.

– Ta journée ?

– Comme d’habitude… Faite de rien… Carrément de rien…

– Max…

Elle remplit les verres.

– On trinque ?

Sa tonalité est inhabituelle, mais elle a de drôles d’idées des fois !

– A quoi ?

– A toi, à moi, je sais pas, tout va bien, non ?

– Oui, si tu veux… On trinque.

Elle me regarde droit dans les yeux pendant qu’elle toque son verre contre le mien.

– Ah, là, tout un rituel !

– Ben Max, faut le faire sérieux…

– Sérieux ?

– Oui, bon… Je sais que c’est un mot que tu connais pas… Mais il existe !

Je la vois bien pensive, limite emmerdée ou contrariée peut-être, je sais pas pourquoi.

– Clèm, tu voulais souhaiter un truc ?

– En fait oui… Je pensais que toi aussi… Que c’était la raison de toute cette préparation…

– Ah non, j’ai fait ça pour rien, vraiment pour rien.

– Mais qu’est-ce que tu as dans le crâne, Max ?

– Ben non, rien…

– C’est bien ce qui me désespère !

Qu’est-ce qu’elle a à me choper comme ça ?

– Mais quoi ?

– Tu as une tête vide.

– Tu es pas cool ce soir… Moi j’ai fait tout ça pour toi, pour…

– Pour mon anniversaire.

– Ah putain merde ! C’est aujourd’hui ?

– On est le douze oui, le douze juin.

Je me trouve toute conne. Même pas foutue de me souvenir de sa date d’anniversaire.

– Je suis vraiment désolée…

– Pff… Tu changeras jamais.

Je cogite grave mais je trouve que dalle pour me rattraper.

– Demain, je te fais une surprise !

– Laisse tomber…

– Excuse-moi Clèm… Mais tu le sais que les dates, c’est pas mon truc.

– Rien est ton truc… Des fois, tu me fatigues.

– Clèm… Qu’est-ce que je peux faire ?

– Va chercher la bouffe, ce sera déjà ça.

Je la quitte pas des yeux. Mais comment j’ai pu oublier son anniversaire ?

Glaciale atmosphère ! Je la regarde souvent, le nez attiré par son assiette.

– C’est vraiment bon ton truc.

– Merci.

– Tu te rattrapes… Ta bouffe parle pour toi… Tu te rattrapes, juste un brin.

J’aime pas quand elle est mal. Une cervelle de poisson rouge qui tourne en rond la moitié du temps, quand c’est pas tout le temps. Quelle misère ! Demain, faut vraiment que je trouve un truc pour que ma Clèm me revienne comme avant.

– Ça va, Max ? Tu as pas l’air…

Malgré la froideur de la soirée, Clèm s’inquiète de mon état !

– Si, si, ça va.

– Tu tires une gueule.

– Non, je te jure, ça va.

– Ben, on dirait pas… C’est Louise, non ?

– Peut-être, oui…

– Pense à toi, Max. Pense à nous aussi…

– Elle me manque quand même.

– Je le vois bien… Mais fais attention.

– A quoi ?

– Au décor !

Elle… Je sais pas où elle est depuis le temps… Mais elle me manque vraiment, ça, c’est sûr !

Au taf, ce matin, je suis au taquet. Pas pour bosser, non ! Faut pas déconner… Pour trouver sur internet un truc chouette pour ma petite Clémentine préférée. Je pianote, je pianote. Quelle galère. Un voyage, ça lui ferait quoi ? Je cherche des destinations où on peut aller sans prendre l’avion mais que ce soit quand même un brin dépaysant. Je prends pas l’avion, j’ai peur dans les nuages. J’y vais assez souvent toute seule, j’ai pas besoin qu’on me force.

Londres, Amsterdam, Berlin, Barcelone ou Milan, il y a le TGV qui va là-bas. Allez, je choisis Barcelone. Je cherche les horaires, les hôtels. Voilà, super, je valide les heures, je confirme et je paye. J’imprime les billets de train, la réservation de l’hôtel avec piscine et tout. Une petite semaine, ça va être sympa.

Je repense, c’est avec Louise que je devais partir là-bas, à Barcelone… Avant qu’elle s’en aille loin… On avait prévu ce voyage mais on l’a pas fait… Elle partait bosser à l’étranger, fallait tout organiser et nos vacances sont passées à l’as !

Je reviens à l’appart et pour ma Clèm je prépare encore une bouffe, un peu plus insolite que d’habitude. Je l’entends sur le palier, elle arrive.

– Ah, mais ça sent encore super bon ! C’est l’anniversaire de qui ce soir ?

– Allez, c’est ma fête !

Elle se marre.

– Qu’est-ce que tu as, Max ?

– Rien, j’ai rien, je vais chercher la bouteille.

Aller-retour de la cuisine au salon…

– Tiens ouvre-la, j’ai un truc à finir.

Je repars et la laisse là. Elle ouvre le rosé. Et pof ! Glouglou dans les verres. Je reviens et m’assieds à ses côtés. Je lève mon verre.

– On trinque ?

Elle s’étonne mais sourit.

– A quoi tu veux ?

– A toi, à nous, à ça…

Je lui tends une enveloppe.

– C’est quoi ?

– Je sais pas…

– Max…

– Ouvre !

Elle démonte le rabat de l’enveloppe en extrait les papiers. Elle les tourne dans tous les sens.

– Waouh, tu as pas fait ça !

– Ben, si…

– Max… Tu es vraiment…

– Vraiment quoi ?

– Vraiment… Vraiment… Je sais pas quoi…

– Ben, dis pas… Ça te fait plaisir au moins ?

– Barcelone, c’est génial, j’y ai jamais été… Entendu parler, mais jamais été…

– Je suis pardonnée ?

– Humm… Tu es tout ! Adorable, pardonnée, trop mimi, tout à la fois.

Elle m’entoure l’épaule d’un bras et me colle un gros bisou sur la joue. Je bascule sur le dossier du canapé, elle me suit. On rigole. Elle est contente, alors moi aussi, trop contente.

– Tu es un peu ailleurs aussi…

– Mais, heu…

On se sourit toujours, les yeux pétillent.

– Au fait, tu as encore des jours à poser ou…

– T’inquiète pas, pour ton idée, je vais me démerder.

Bon, je saurai pas si elle en a encore ou pas… Si elle arrive à se débrouiller, après tout, on s’en fout.

Le dîner, la soirée, tout est gai ce soir. On raconte des conneries qui nous font rire. J’ai retrouvé la Clémentine que j’aime.

– Tu es rentrée sous la flotte ?

Pourquoi elle me parle de la météo ?

– Oui… Temps de merde…

– C’est vraiment une bonne idée Barcelone.

– Il y aura du soleil là-bas, au moins.

– Il y a intérêt, sinon on continue jusqu’en Afrique centrale.

– En Afrique, mais tu rêves des genoux ma pauvre chérie ! Le soleil sera là c’est sûr ! Dernière semaine de juin quand même, on court pas grand risque.

Alors qu’on fait les allers et retours pour débarrasser les deux tables, elle me barre le passage et me prend dans ses bras.

– Vraiment c’est une super idée.

– Je suis contente que ça te plaise, Clèm !

Et elle m’embrasse.

– Un petit cocktail ?

– Si tu as de quoi les faire…

– J’a i !

La journée de boulot. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir trouver à faire aujourd’hui ? Il y a peut-être des idées dans ma boite mail. Je me connecte. Ah, merde ! Un compte-rendu à faire pour hier. Je me le torche dare-dare, l’imprime et vite, chez le boss.

– C’était pour hier, Mademoiselle.

Vite, un mytho !

– Oui, c’était prêt, mais le driver de l’imprimante avait sauté sur mon ordi. Le temps que j’en trouve un nouveau et que je l’installe…

– Bon, bon…

Je lui file son papelard et dégage de son burlingue. Ouf ! Ça a marché. Je regarde encore ma boite mail, on sait jamais… Bon, plus rien d’urgent. Je peux me balader sur le net pour Barcelone. Il y a plein de choses à voir, mais on aime pas faire les visites. Je vais plutôt chercher les plages sympas. C’est top, on peut aller au bord de la mer en métro… Aller à la plage en métro, la serviette sur l’épaule, ça va être comique. Si je pouvais en trouver une où on bronze à poil, ce serait encore plus génial. Les marques de maillot, c’est trop moche. Mais en pleine ville, j’en doute. Je cherche quand même et là, je tombe sur la Platja de la Mar Bella, accessible en métro, et réservée aux nus-poil comme nous. En plus, avec un nom pareil, on peut supposer que la mer sera belle. Quel pied ! Sur le plan, je regarde le trajet par rapport à l’hôtel, ça va, c’est pas trop loin. Vraiment super !

Le téléphone interne me dérange, pas moyen de s’occuper des trucs qui comptent.

– Oui, tout de suite ? Oui, je peux… D’accord… Pour avant la pause déjeuner… Oui, bien sûr… Ce sera sur votre bureau d’ici… Oui, c’est ça… A tout à l’heure.

Je raccroche et ma collègue me pose mille questions.

– Il te demande encore un compte-rendu ?

– Il veut les statistiques de l’année dernière, pour sa réunion de cet après-midi.

– Avec les cadres dirigeants ?

– Je sais pas avec qui, je m’en fous. Il veut des stats, il aura des stats.

– Fais-lui des graphiques, il adore.

– Ah ok, merci !

Je me fade l’entrée des données de l’an dernier pour lui pondre quelques graphiques haut en couleurs.

Voilà, c’est fait ! J’imprime et lui apporte le boulot.

– Ah, oui, très bien… Comment je pourrai projeter ça lors de la réunion.

– Un diaporama, faut un diaporama pour la projection.

– Oui, bien sûr, vous sauriez le préparer ?

– Ben oui !

– Bon, alors je veux bien un tel rendu pour tout à l’heure. C’est possible pour vous ?

– Faut une petite heure, que ce soit joli. Juste une petite heure.

– Très bien, très bien, faites quelque chose d’agréable à regarder et de fidèle aux résultats.

– Les chiffres, c’est vos chiffres. Je vais pas les inventer.

– Oui, vous prenez les bons chiffres évidement, mais la présentation, faites en sorte qu’elle soit belle.

– Je vais faire ce que je peux.

Je ripe dans mon burlingue et raconte à la collègue qui végète sur le fauteuil.

– Il t’a demandé un diaporama ? J’hallucine ! Ça fait plusieurs fois qu’on lui en propose et qu’il en veut jamais. Qu’est-ce qui lui prend ?

– Pff… Je m’en fous. Il me le demande, je lui fais… Je vais pas chercher plus loin, tu sais…

– Un conseil, fais-le en douce. Sinon, Jessica va péter un câble. C’est une championne, il paraît… Et l’autre, il lui a toujours dit non !

– Ah, misère… La pauvre petite chérie ! Faire un diaporama, c’est pas non plus quelque chose d’extraordinaire, faut être réaliste.

– Quand même, fais discret.

Je me planque derrière mon écran et le tourne légèrement. L’autre, Jessica, elle le voit pas comme ça. Allez, un fond standard que je choisis dans ce qui existe. Je l’améliore un brin. Hop, j’ouvre le tableur et récupère les données et les graphiques de tout à l’heure. Facile, un BEP pourrait le faire ! Enfin… J’harmonise mes couleurs, autant celles du fond que celles des graphiques. Voilà, hop, c’est bâché ! Impression, sauvegarde, envoi en PJ par mail et le tout sur le bureau du boss.

– Voilà pour vous.

– Ah, merci… Et je le passe comment à la réunion.

– Vous l’avez en pièce jointe dans votre boite mail. Vous le récupérez et c’est tout. Après, il y a plus qu’à l’envoyer à l’écran dans la salle.

– Très bien, je vais essayer tout de suite. Merci Maxime.

Je retourne dans mon burlingue. Les trois collègues me matent.

– C’est quoi ce diaporama ?

– Quel diaporama ?

– Là, sur ton écran.

– Qu’est-ce que tu fous sur mon écran, d’abord ?

– C’est pour le chef ?

– Dégage de mon ordi !                  

– Il t’a demandé un diaporama ? Depuis que je suis dans cette boite je lui en propose, il veut jamais. Pourquoi il te le demande à toi ?

– Pff… Va lui poser la question.

Elle est furieuse et quitte la pièce en claquant la porte.

– Quelle grosse jalouse, c’est pas possible !

– Deux ans qu’elle essaie…

– Ben, elle est pas douée. Moi, j’ai rien essayé et l’autre est venu tout seul.

– La pauvre !

– La pauvre… La pauvre… Elle se démerde mal, c’est tout.

– Tu es pas cool.

– Elle va pas nous chier une caisse pour trois diapos miséreuses quand même.

– Elle est susceptible !

– Ah, là, là, vous me fatiguez avec vos conneries. Les rivalités, c’est vraiment pas mon truc. J’en ai rien à foutre de vos petites guéguerres à deux balles. Allez, tiens, puisque c’est comme ça, je me casse !

Je chope mon pull sur le dossier du fauteuil et dévale les escaliers. Enfin dehors ! Le bon air parisien… Je file sur les quais de Seine pour m’aérer un peu. Je traverse les quartiers en suivant la flotte.

Barcelone avec Louise ou avec Clèm, je sais plus où donner de la tête. Avec Clémentine, ça va être tranquille, c’est sûr… Mais avec Louise, ça aurait été cool aussi sûrement ! Tout se mélange, je sais pas avec laquelle je préfère. J’ai pas le choix de toute façon… C’est maintenant avec Clèm ou rien, puisque Louise s’obstine à pas revenir. Elle réapparaîtra un jour ?

Chez moi, je me pose. A peine assise que ça sonne à la porte. Je me relève.

– Ben, Clémentine, pourquoi tu sonnes ?

– J’ai oublié mes clés… Ou perdu…

– Cet après-midi, je me suis cassée du bureau.

– Partie pour de vrai ou tu y retournes demain ?

– Je sais pas, les gonzesses m’emmerdent. Faut faire attention à l’échauffement de chacune, elles me gonflent.

– De vraies greluches !

– Ben, c’est chiant un troupeau de grognasses…

– Ah, ça… Alors, tu y retournes demain ou non ?

– Pas envie…

– En même temps, si tu y vas pas, ça m’arrange.

– Pourquoi, tu as besoin de quelque chose ?

– De toi, oui…

– Pour ?

– Partir.

– Heu…

– Tu te rappelles, tu as pris des billets pour Barcelone.

– Ben oui !

– On arrive à la dernière semaine de juin.

– Quand, demain ?

– Ce week-end !

– Alors, c’est réglé, j’y retourne pas. J’avais même pas capté qu’on était déjà mercredi.

– Pff… Max et ses longs vols planés…

– Fous-toi de moi…

– Des fois c’est reposant… Mais pas toujours… Là, ça l’est !

Faut préparer un minimum d’affaires, car même si on prévoit de vivre à poil, il y a que les plages. Dans la ville faudra peut-être un peu se couvrir. Un pull chacune, T-shirt, mini jupes et tongs… Serviettes de plage… Voilà ! Il y aura plus qu’à rajouter les trousses de toilette.

Les cafés, les clopes, la douche et toute la routine d’un jeudi matin ordinaire. Elle part au taf, je reste à l’appartement.

Dans l’après-midi, je m’avise que je devrais bien faire les courses pour qu’on ait quelque chose à bouffer ce soir. Une liste sur un post-it, mes baskets et le caddie. C’est parti !

Je tire la grosse porte de l’immeuble et jette la poussette en avant sur le trottoir. J’avance vers le magasin. Au croisement, une forme avec un violoncelle sur son dos, attend le feu rouge.

Et si c’était Louise ? J’ose pas m’approcher pour voir son visage. Pour l’instant, je peux imaginer que c’est elle qui est revenue. Le petit bonhomme passe au vert, elle traverse. Je la suis avec mon chariot vide. La démarche, c’est la sienne, non ? Les mèches de cheveux qui volent au vent, c’est elle aussi, on dirait… De dos, ça lui ressemble bien en tout cas. Son téléphone sonne, je vais l’entendre parler, reconnaitre sa voix… Elle regarde et non, elle décroche pas, merde. On avance toujours et elle se stoppe à l’angle du trottoir. Je la vois pas de face, je m’arrête juste derrière, pas à côté, non, derrière. Je peux encore rêver que ce soit elle. Elle repart et s’immobilise d’un coup. Dans mon élan, je la percute. Enfin, son violoncelle ! Elle se retourne.

– Je suis désolée.

– Max ?

C’est bien elle.

– Louise…

– Ça alors, quelle surprise !

Je suis sans mots. Juste mon pauvre petit sourire et le sien en réponse. Son sourire, celui qui m’a tant fait craquer. Son sourire que j’ai pas oublié. Son sourire qui me réchauffait, qui me réconfortait, qui me…

– Tu as un peu de temps ?

– Je donne un cours dans cinq minutes. Après, j’ai du temps.

– C’est où ton cours ?

– Là, au cent-soixante-trois.

– Tu en as pour longtemps ?

– Une heure, mais après, on peut…

– On peut, oui, on peut…

– On se retrouve où ?

– Je viens t’attendre au bas du cent-soixante-trois.

– Dans une heure.

– Dans une heure…

Elle fait le code et disparait dans le hall de l’immeuble.

Louise… Je me disais bien aussi… J’étais sûre que c’était elle qui marchait devant moi. Mais faut que je fasse les courses… Je file au magasin et parcours les rayons à toute vitesse. La caisse, personne. Je rentre chez moi, range tout dans les placards. C’est dans un quart d’heure. J’appelle Clèm.

– Tu sais quoi ma Clèm chérie ?

– Ah là, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es bien excitée, toi !

– Tu devineras jamais…

– Ben dis-moi.

– Elle est là.

– Qui ?

– Louise, elle est revenue.

Grand silence dans mon téléphone !

– Ohé, Clèm, tu es là ?

– Oui, oui, je suis là…

– Tu reviens vite ce soir ?

– Ok, mais fais attention à toi.

– Pourquoi tu me dis ça ?

– Pour que tu fasses gaffe.

– A quoi ?

– A toi, Max, à moi, à Louise, à nous, à tout le monde.

– Oui, si tu veux, je capte que dalle mais bon, oui, ok, je vais faire attention.

On raccroche. Pourquoi Clèm me dit de faire gaffe à tout ?

Je descends attendre Louise à la sortie de son cours. J’allume une clope et la voilà. Elle se colle devant moi, avec son sourire aux lèvres.

– On s’est même pas fait la bise tout à l’heure.

Elle a raison, mais la surprise était telle qu’on est restées figées. Elle écarte les bras, je m’approche d’elle. L’accolade pleine de gros bisous.

– On va où ?

– Tu te rappelles, j’habite juste à quelques numéros.

– Tu es toujours dans le même appart ?

– Je l’aime bien, oui. Et toi, tu es où ?

– Nulle part…

– Oh !

– Je déconne, je suis en banlieue, Paris, trop cher, je pouvais pas.

– Bon, on va pas rester sur le trottoir.

– Je te suis.

On marche les quelques cent mètres pour rejoindre mon appart.

– Vas-y, débarrasse-toi de ton violoncelle, pose-toi dans le salon, j’apporte un coup à boire. Tu aimes toujours le rosé ?

– Le rosé, le rouge, tout.

– J’ai que du rosé.

– Ça m’ira très bien.

Je file à la cuisine chercher le matos. Elle est plantée debout près de la fenêtre.

– Assieds-toi, viens.

– Je regardais ton chez toi, ça me rappelle tellement de souvenirs.

– Ah, ça ! Des souvenirs, ici, on en a, c’est sûr !

Je débouche la bouteille. J’ai acheté des bulles aussi, mais on se les fera tout à l’heure, avec Clèm.

Elle se rapproche du fauteuil et pose ses petites fesses dedans. Elle est encore toute souriante. J’aime son sourire. Je remplis les verres.

– A ton retour !

– A toi !

Les verres se choquent légèrement, je souris aussi. Ça fait tellement longtemps… En même temps, si je réfléchis bien, je me rends compte que ça fait pas tant que ça, finalement.

– Alors, tout ce temps, tu l’as passé où ?

– Je suis pas restée, je suis revenue très vite. Je m’y faisais pas. Les gens étaient sympas, mais bon, les parisiens c’est autre chose.

– Et les parisiennes ?

– Humm, tu as pas changé, toi !

– De ce côté-là, non. Et toi ?

– Ça dépend, ça va, ça vient…

Le bruit de la clé dans la serrure. Louise prend un regard étonné.

– Tu attends quelqu’un ?

– C’est Clémentine… Des fois, elle habite ici.

Elle arrive dans le salon.

– Clèm, voici Louise. Louise, Clémentine.

Les bonjours, les bisous et Clèm se pose dans le canapé. J’imagine que dans sa tête, c’est aussi compliqué que dans la mienne. Louise, là, ça fait bizarre. Juste avant qu’on parte en plus…

– J’ai pris des bulles tout à l’heure, ça vous dit ?

Les sourires de chacune m’indiquent que oui, elles en ont autant envie que moi. Je vais chercher la bouteille. Pof, ouverte ! Je verse le liquide dans les coupes. Clèm est la première à lever la sienne.

– Allez, à ton retour, Louise !

– Tchin.

– Tchin !

Ça me fait plaisir, l’accueil que Clèm lui fait. On est, toutes les trois, à se regarder en silence, à se sourire aussi.

– Tu as pris à dîner ou on sort ?

– J’ai pris, mais faut préparer… Si vous préférez, on peut aller dehors.

On se tourne vers Louise.

– Tu choisis quoi ?

– C’est comme vous voulez, je suis pas compliquée.

– Ici, l’avantage c’est qu’on peut cloper, l’inconvénient majeur, faut faire la bouffe…

– Tu as prévu quoi ?

– Un rôti et des pommes de terre. On peut les faire sauter avec de l’ail.

– C’est du boulot !

– Pas tant que ça… A nous trois, la peluche et la coupe, ça va aller vite. Le rôti, lui, il se fait tout seul.

– Bon, on reste là, ça te va Louise ?

– Oui, oui, très bien.

On s’accorde donc sur le fait qu’on va se fader l’épluchage des patates. La cuisine est tellement petite que Clèm ramène le matos sur la table basse du salon. Elle épluche, je coupe. Louise nous regarde puis s’occupe des gousses d’ail. Les pommes de terre dans la casserole. Le four en préchauffe.

Louise se laisse tomber sur le dossier du fauteuil, le regard dans le vague.

– Tu vas ?

– Oui, oui, juste j’ai plein d’images aux fonds des yeux.

– De ?

– D’ici, tout qui me remonte en mémoire.

Le visage de Clèm se tend légèrement. Louise, j’ai vécu avec elle dans cet appartement, avant qu’elle parte à l’étranger. C’était il y a… Pff… Je sais plus, mais elle, elle le sait sûrement.

– Il s’ennuierait pas un peu ton violoncelle ?

– Ah ! Je te vois venir… Ok ! Pendant que vous préparez, je fais l’accompagnement.

Louise sort l’instrument de sa housse. Sortir aussi la pique, mettre une chaise, tendre l’archet… Et puis, tout d’un coup, le son envahit la pièce. Le visage de Clèm s’adoucit. L’élégie ! Pour nous, c’est des jours et des jours et même quelques nuits avant un concourt qu’elle avait finalement réussit. Louise me jette des regards intermittents. Le son s’éteint, Clémentine est radieuse.

– Vous voulez autre chose ?

– Je resterais bien sur celui-là. Le magnifique son de Gabriel !

On pouffe de rire.

– Ben Max, tu l’appelles par son petit nom ?

– C’est mon pote !

Louise range son instrument sur la tranche, près du mur. Elle détend l’archet et le pose dessus.

– Les patates !

– Ah, merde.

Je cours à la cuisine, les pique, c’est pile poil le moment de les refroidir. La poêle, l’huile d’olive et hop, ça va se faire tout doux. Le rôti, dans le four. Je reviens au salon.

– … de l’accompagner, oui.

Il me manque des bouts. Je me remets dans la conversation.

– Ce sera prêt dans une dizaine de minutes.

– Ah, ok… On se disait, avec Louise, que vous pourriez jouer le Nisi Dominus ensemble, par exemple.

– Oh, là, mais j’ai pas du tout le même niveau.

– On s’en fout, Max, c’est juste pour le fun.

– Je termine les patates d’abord, sinon, ça va être tout raté mon truc.

Je repars dans la cuisine. Bon, c’est parfait. J’arrête le gaz et éteins le four. Le rôti finira de cuire tout seul et restera chaud. Je passe par la chambre pour choper ma flûte traversière.

– On s’accorde ?

– Allez, je m’installe.

Louise récupère son violoncelle et me joue un « la ». Je souffle et règle ma flûte pour avoir le même qu’elle. Voilà, on est prêtes.

– Vas-y, commence, je fais la partie chantée.

Elle envoie les premières mesures, je l’écoute pour pas louper le démarrage. Mais ça va pas du tout, elle le joue comme c’est écrit à l’origine alors que moi, je l’ai transposé.

– Attends, là, je peux rien faire, moi je le joue en do majeur.

– Mais c’est écrit en ré dièse majeur.

– Je sais, mais dans cette tonalité, j’arrive pas à le jouer.

– Tu vires tous les dièses finalement.

– Ben oui, cinq dièses à la clé alors qu’on peut s’en passer… C’est beaucoup plus simple sans, et ça enlève rien au morceau.

– Sauf que tu peux le jouer avec personne.

– Si, avec toi, tu es capable de le transposer dans ta tête.

– Bon, je recommence sans les dièses.

Elle refait le début, trop forte, elle joue dans ma tonalité. J’attends le moment où ça va être à moi de me lancer. Clèm nous écoute très sérieusement.

C’est Louise qui fait la dernière mesure pendant que mon souffle s’éteint.

– Waouh ! Un concert pour moi toute seule.

– Ça t’a plu ?

– Encore !

On se regarde avec Louise. Que lui jouer ?

– Si tu as un morceau que tu as pas transposé pour te simplifier la vie…

– La sonate arpeggione, celle-là, je la joue comme c’est écrit. Enfin, presque…

Louise rigole.

– C’est quoi ce presque ?

– Ben, heu… Il y a des mesures, j’ai un peu arrangé pour que ça passe plus facilement.

– Max, la reine de la bidouille !

– Bon, on essaye ?

– C’est à toi de commencer Louise. Mais attend, là, j’ai besoin de la partoche.

Clèm se lève pour récupérer le pupitre et la partition dans la piaule. Elle nous l’installe dans le salon. Elle est vraiment à fond. Un concert privé, c’est top pour elle.

On joue la sonate en question. Les deux passages que j’ai arrangés, passent plutôt bien. Louise arrive à raccrocher les wagons sans perdre le rythme. Elle a un vrai talent cette nana pendant que moi, j’évolue dans la bricole. Quand c’est trop compliqué, je sabre un peu et joue d’autres notes. A la fin, Louise me regarde et sourit.

– Pas mal tes passages perso.

– Ça passe bien je trouve.

– De fait ! Pourquoi tu t’emmerderais avec des bouts que tu peux pas faire…

– Ben oui !

– Mes élèves ont pas intérêts à me faire ça.

– Parce qu’ils veulent devenir des pros, c’est pas mon cas. Moi, je joue juste pour me faire plaisir, le reste, je m’en fous.

Clémentine s’interpose.

– Tu te fous de tellement de choses…

On pose les instruments et je pousse le pupitre.

– On mange ?

– Faut rallumer deux minutes sous les patates pour mélanger l’ail, je l’ai pas encore mise.

– Je fais.

Clèm dérape dans la cuisine.

– Ça m’a fait plaisir de jouer avec toi.

– Merci Max. Moi aussi. Tu as bien progressé depuis qu’on s’est quittées.

– Pourtant, je joue pas très souvent.

– Tu es douée, tu as pas besoin de te donner beaucoup de mal. Cela dit, tu t’en donnerais, tu serais au top.

– Ça m’intéresse pas, juste je joue comme ça, pour le fun.

– Tu as pas changé de ce côté-là non plus. Tu fais toujours tout pour le fun.

Clèm revient avec la poêle. On se lève pour l’aider. Ramener le rôti, le vin, mettre le couvert. Qu’on puisse dîner. On s’installe à table.

– Depuis que je suis revenue, je fais plein de concert avec un quatuor.

– Tu vis de ça ?

– Des cours particuliers que je donne surtout.

On a fini de manger.

– Une Piňa Colada ?

– Tu sais les faire ?

Louise me sort ça sur un ton… Elle est autant ravie qu’étonnée.

– J’ai de quoi les préparer.

– Alors oui, volontiers.

Je file à la cuisine mélanger le rhum et le jus de fruit tout fait. Les trois verres en mains j’arrive au milieu de gros éclats de rires.

– Ben, les filles, qu’est-ce qui vous fait tant marrer ?

Elles reprennent leur souffle.

– Louise me racontait un de ses concerts.

– Et ?

– Le chef fait jouer toute l’intro à l’orchestre et arrive le solo de Louise. Elle regarde le mec droit dans les yeux, ça faisait déjà deux-trois minutes que les autres jouaient. C’est à Louise de démarrer. Le mec lui fait signe et paf ! La partition était pas la bonne. Elle avait préparé celle du second morceau.

– J’avais pas l’air con.

– Mais comment tu peux te planter à ce point-là ?

– Ça faisait un temps fou qu’on répétait les deux… J’ai pas fait gaffe, je sais pas… Sans doute que j’écoutais pas… Alors, imaginez le décalage au démarrage… Complètement faux. D’un coup, je me rends compte et ça me déclenche un fou rire. L’orchestre se met à rigoler aussi mais le chef, pas du tout. Avec sa baguette, il tapait sur son pupitre.

– Le bad !

– C’était un concert avec le philharmonique.

– Ah oui, quand même.

– On était tous mort de rire pendant que je cherchais la bonne partoche. Quelle rigolade ! Bref, l’orchestre a recommencé son intro.

Elle goûte la Piňa Colada.

– Humm, quel talent !

– Pff… C’est presque tout fait d’avance.

L’heure tourne et on fatigue.

– Je vais rentrer.

– Dans ta banlieue ?

– Ben oui.

Elle se lève et s’accroche vite fait à l’accoudoir du fauteuil. Je la vois tanguer.

– Ça me paraît compliqué, non ?

– Un peu, en effet.

Clèm en rajoute une couche.

– Le violoncelle sur ton dos va te faire basculer.

– C’est chaud !

– Reste là, tu as un impératif ?

Clèm a toujours une solution !

– Non… Juste les cours de demain à assurer.

On se regarde avec Clèm. Louise peut pas dormir là ? Ça va être compliqué pour nous trois. On a le lit et les coussins des fauteuils. Le canapé se déplie pas. D’un coup, Louise semble prendre conscience de quelque chose.

– On dormirait comment ?

Clémentine avance une idée fidèle à son sens pratique.

– Tu peux dormir dans le salon.

– Et vous ?

– Ben, dans la piaule.

– Ah, non !

Sa réaction est tellement vive ! Clémentine reste calme.

– Non quoi ?

– Je crois qu’il vaut mieux que je m’en aille.

Clèm se tourne vers moi.

– Qu’est-ce qu’elle nous fait ta copine ?

Je le sens bien mais je sais pas le dire.

– Ben… Heu…

Louise m’interrompt.

– Je peux pas… Je sais pas… Si je peux… Je vous laisse le violoncelle…

– Faudra que tu passes le reprendre demain matin.

Clèm se tourne vers moi, pour voir ma tronche sûrement. Je réagis à peine.

– Je crois que… Oui… Je vais faire ça… Moi toute seule, j’arriverai bien à rentrer… Mais avec lui… Je veux pas le bigner de partout.

– Louise, c’est comme tu veux…

– Mais je sais pas si je vais y arriver…

– C’est pas grave, tu fais comme tu veux, vraiment…

On rigole, c’est déjà ça. Je regarde Clèm, les bras ballants.

– On fait quoi ma belle ?

Les deux posent leurs yeux sur moi. Ma belle, c’est laquelle dans ma phrase ? Je sens le doute s’installer chez Clèm comme chez Louise. Faut que je me rattrape.

– Bon les chéries…

Ah, là ! J’arrange rien avec mes mots. Clémentine me fixe avec une intensité particulière pendant que Louise baisse les yeux et tombe sur le gros sac.

– Vous partez en vacances ?

– A Barcelone !

Clèm a le mérite d’être claire.

– Mais on devait…

Louise marque un temps d’arrêt. Ses yeux vont de Clèm à moi en passant par le sac bourré.

– Le plus simple, c’est que je rentre. Je repasse demain à la première heure pour choper mon instrument.

Ça l’a débourrée vite fait !

– C’est quoi, la première heure ?

– Vers huit-neuf heures.

– Ah !

– C’est trop tôt ?

– Je serai déjà partie au boulot.

– Ah… Max, tu seras là ?

Je lui lâche un grand sourire. Clèm me regarde de travers.

– Oui, je taffe plus de la semaine.

– Bon, ben, j’y vais. Je reviens demain matin.

Elle me fait la bise, et tout bas…

– Dommage qu’on dorme pas ensemble.

Je lui glisse un doigt sur la joue. Elles se font la bise, elle dérape, un peu brinquebalante tout de même.

– Ça va aller, tu es sûre ?

– Oui, t’inquiète pas.

On referme la porte d’entrée.

– Max, tu es infernale.

– Ben quoi ?

– Je l’ai entendue te parler à l’oreille.

– Bon, arrête Clèm, c’est pas le moment.

– Tu craques sans cesse, c’est fatigant à force.

On file dans la chambre. Sous la couette, je me blottie dans ses bras.

– Tu avais raison finalement.

– De quoi ?

– Tu m’avais dit qu’elle reviendrait.

– Ben tu vois…

– Je t’avais pas cru.

– Ça te fait quel effet ?

– Un peu comme elle… J’ai tout qui remonte…

– C’est chaud à l’intérieur de toi alors.

– Oui, c’est chaud, tu peux le dire !

– Pourquoi, tout à l’heure au téléphone, tu m’as demandé de rentrer vite ?

– Pour que tu m’aides à pas déraper.

– Sans moi, tu aurais fait quoi ?

– Je sais pas… Mais si j’avais glissé doucement…

– Tu tiens donc si peu à ce qui t’entoure ?

– Si, j’y tiens et je tiens à toi vraiment plein beaucoup.

– Mais tu es capable de m’oublier aussi vite que tu me dis ça.

– Clèm, je t’oublie pas…

– Mmm, j’aurais pas été là, je suis sûre que tu serais pas restée dans l’axe.

– Je sais pas… Avec Louise, c’était vraiment fort. On a vécu…

– Arrête ! J’ai bien compris. Je le savais déjà, mais là en plus, j’ai vu… Son regard sur toi, tous ses sourires pour toi. J’ai entendu la douce mélodie de sa voix. J’ai vu ses déplacements légers. Et toi…

– Quoi, moi ?

– Tu la mangeais un peu des yeux quand même.

– Tant que c’est qu’avec les yeux…

– Tu sais quoi, Max ? Un jour je t’abandonnerai.

– Tu déconnes ?

– Tu le mériterais pourtant, tu es insupportable.

– C’est pour ça que tu m’aimes !

– Pas que…

Un petit sourire se dessine sur mon visage.

– Ah, et quoi d’autre ?

– Parce que c’est toi, juste toi, là. Et que malgré tous tes côtés ingérables, tu es vraiment adorable.

Elle me resserre et vient m’embrasser.

– Humm…

– On dort ?

– Je peux rester près de toi ?

– Ben oui !

Elle me serre fort contre son corps. Je suis calée dans le creux de son épaule, entourée de ses bras. Ma main glisse sur son ventre puis finit par s’immobiliser.

– Tu me fais tellement craquer !

Je m’endors avec les derniers mots de Clèm dans les feuilles.

Le réveil et Clèm râle après lui.

– Fait chier celui-là !

– Tu taffes ce matin, non ?

– Oui, mais là, j’ai carrément pas envie.

– Arrive en retard, c’est pas grave. Pour une fois…

– Je partirai quand Louise sera passée.

– Tu as pas confiance ?

– Non.

Elle a peut-être bien raison.

– Elle passe à quelle heure ?

– Elle a rien dit… Je sais pas si elle a une heure précise.

– Si elle l’a dit, Max, mais tu as sans doute déjà oublié.

– Mais…

– Mais…

– Fous-toi de moi en plus.

– Tu me fais marrer. Complètement décalée, tu es trop, toi.

On entend du bruit sur le palier.

– Ben tiens, la voilà qui arrive déjà.

On est encore en slip devant nos énièmes cafés. Clèm se marre et va lui ouvrir. Louise vient jusqu’à la cuisine.

– Le club des deux slipardes.

– Des quoi ?

– Les nanas en culotte au réveil.

– Ah… Café Louise ?

– Oui, merci.

– Alors, bien rentrée ?

– J’ai roupillé comme une masse.

Clémentine me jette un regard pour me dire de pas en rajouter.

Après les cafés, c’est la douche de Clèm. Et puis, elle est prête. Je les accompagne jusqu’à la place. Clèm qui va aller choper son bus. Elle me jette un regard qui tue.

– Fais attention…

– Encore ?

– Oui, encore ! Fais gaffe à tout…

– Mmm…

– Demain on part, je te rappelle.

– Oui, je me souviens…

Elle me colle un gros bisou et fait la bise à Louise qui plante en haut de l’escalier du métro. Clèm s’éloigne, je me tourne vers Louise.

– Retour dans ta banlieue ?

– Non, j’ai pas le temps, j’y vais direct.

– Ok, ben, à une prochaine fois, maintenant que tu te souviens où j’habite…

– Je reviendrai.

– Quand tu veux…

– Il y a des jours où ta copine est pas là ?

– Elle te plait pas ?

– Si, mais toi toute seule, ce serait bien aussi.

– Ce serait différent…

– Sûr !

– Je sais pas…

– De quoi, si ce serait mieux ?

– Quand Clèm est pas là.

– Ah…

– Appelle-moi.

Elle descend ces foutus escaliers de métro. Je rentre en regardant mes pompes.

L’appart… Quel bordel !

Je range, les assiettes, les verres. Je me fade la vaisselle et je vais m’allonger.

C’est le doigt de Clémentine sur ma joue qui me réveille. Il est très tôt… Va falloir songer à se rapprocher de la gare pour choper le train.

 

Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-04-3

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