Maison de pêcheur

Quelques jours de break et on décide de partir à la mer avec ma copine Clémentine. Réservation sur internet d’une petite maison de pêcheur en plein cœur de ville. Enfin, ville, c’est vite dit ! Si on trouve cinq ou six-cents habitants dans le bled, ce sera bien le diable.

Trois heures de route, on arrive et le propriétaire est pas là pour nous accueillir. C’est la voisine qui s’en charge. Bon, elle est sympa, la voisine. Elle nous montre la maison…

Il y a pas de cafetière. Bouh ! Le matin, c’est indispensable le café.

– Où est la cafetière ?

– Ah, je sais pas, dans un placard sans doute. Je vous laisse, j’ai mon travail qui m’attend.

La femme s’en va et nous abandonne à la conquête des placards. Il y a rien… Comment on peut louer une maison sans cafetière ? Faut prendre des dosettes de soluble ? Misère ! On avait pas prévu. Nous on avait apporté du café normal, en poudre, pour le caler dans un filtre.

Alors c’est direct les courses. Vite, un mini supermarché pour les trucs de base.

On revient les bras chargés. On pose tout sur la table de la salle et on file au premier avec les sacs. Faut ranger nos frusques dans la penderie. Il y a des cintres au moins ?

Dans la chambre, Clèm se laisse tomber sur le lit. Le couinement du sommier nous tire une grimace.

– On le vire et on fout le matelas par terre ?

– On sera mieux, tu as raison.

Nous voilà à tout pousser pour installer le matelas à même le sol. On s’active à quatre pattes, les draps, la couette… Ça y est, le lit est fait !

– On va dîner dehors ?

– On a acheté plein de trucs…

– On s’en fout, on mangera tout ça demain, là j’ai envie de sortir.

Quand Clèm a décidé quelque chose, je la suis.

Il fait frisquet, on pénètre dans un petit resto sur le port. Le mec vient nous voir et nous installe. A la table d’à côté, il y a une nana toute seule qui lit le journal. Elle nous regarde même pas arriver. On tire les chaises et on se pose. Les cartes et on choisit un plateau de fruits de mer.

– Ça va, tu es bien ?

– C’est mignon ce petit port.

Les bouches pleines, on parle plus. Le plateau se vide au fur et à mesure qu’on s’empiffre de crustacés. On voit le fond, j’en peux plus.

– Je suis gavée…

– Les fruits de mer, ça nourrit !

C’est la nana de la table d’à côté qui me dit ça. Elle a posé son journal et regarde nos assiettes pleines de déchets. Mes yeux dans ceux de Clèm, on se tourne vers elle.

– Oui, ça nourrit bien.

La réponse de Clémentine et on sourit à la femme qui continue.

– Moi, j’en peux plus de manger des fruits de mer.

– Nous, c’est pas souvent, alors on en profite.

– Vous venez de Paris ?

– Pourquoi ?

– Comme ça, vous faites pas trop locales.

On se regarde, Clèm et moi…

– On a tant l’air de touristes que ça ?

– L’accent surtout… Vous avez un accent bien parisien.

– Ah…

Je savais pas qu’il y avait un accent parisien.

– Vous êtes à l’hôtel ?

Elle est bien indiscrète cette femme !

– On a loué une petite maison.

– C’est mieux, vous serez tranquille.

Elle va pas nous lâcher ? Qu’elle parle à son journal ! Ma main glisse sur la table jusqu’à trouver celle de Clèm.

– On y va ?

La fille nous regarde nous lever.

– Bonsoir !

– Bonsoir…

On quitte les lieux et c’est quelques rues pour retrouver la maison en question. Celle où on va être tranquille, d’après la nana…

Clèm se met à poil pour la douche.

– Tu viens avec moi ?

Je me dessape et la suis encore. L’eau ruisselle sur nos corps tout blancs. Elle nous savonne. On s’enroule dans les serviettes qu’on a apportées. Au rez-de-chaussée, on se sert un petit verre de rosé. Il y a pas de jardin dans cette maison. Dehors, c’est la rue. Sur le canapé, Clèm pose la tête sur mes genoux. Ma main va se perdre dans ses cheveux.

– Tu as une idée pour demain ?

Pourquoi elle me demande ça, j’ai jamais d’idée !

– Non, pas plus que ça…

– Bon, on verra. Il y a peut-être des trucs à faire dans le coin ?

– De la plage… Elles sont superbes, les plages, ici.

Nos verres sont vides, on monte se pieuter. Je me glisse sous la couette, Clèm me rejoint. Je me blottie contre elle, que plus rien ne bouge.

J’ouvre un œil, elle est plus là.

– Clèm ?

Pas de réponses.

– Clèm !

Toujours rien.

Je me lève, enfile un T-shirt trop grand et descends. Elle est là, dans le canapé.

– Salut toi, bien dormi ?

– Bisou ma belle.

Elle se lève, se rapproche et me serre dans ses bras.

– Café ?

Clèm va me préparer une tasse.

– Je te préviens, c’est pas terrible… Enfin, il y a que ça…

– Ça m’ira très bien.

– Mets du sucre, ça aide.

On se pose autour de la table et j’éclate le petit sachet dans le liquide. Je tourne, je tourne. Elle ouvre le paquet en papier qui est devant moi.

– Croissants ?

– Ah, là ! C’est Byzance ce matin.

– Ils sont super bons, tout frais de ce matin.

– Tu es déjà sortie ?

– Après mon premier café…En même temps, ils sont pas venus tout seul…

Je plonge la main dans le sac et grignote un croissant. Mon café terminé, on peut se parler.

– Tu sais qui me les a vendus ?

– De quoi ?

– Ben, les croissants !

– Comment veux-tu que je le sache ?

– La meuf d’hier soir.

– Celle du resto ?

– Oui, c’est la boulangère.

– Le bled est petit !

– C’est sûr, on va croiser toujours les mêmes gens.

– En trois jours, on connaitra tout le monde.

– Probable. Elle m’a parlé de Marquenterre.

– C’est quoi ce truc ?

– Une réserve d’oiseaux.

– Pff…

– Tu t’intéresses à rien…

– Si, à toi !

– Humm, ben moi, j’irais bien.

– Bon, soit ! Si tu veux, on va les voir, tes oiseaux.

On s’habille pour aller à la fameuse réserve. Un peu de bagnole et on y est déjà. La taille du parking, impressionnant ! Par contre il est tout vide, tant mieux, il y aura pas grand monde. C’est pas la saison. On se pointe à l’entrée, Clèm prend des billets, on peut passer. On se promène, il y a des parcours, des pancartes partout, des explications sur les races d’oiseaux. On marche dans les chemins balisés. Clèm lit les indications. Moi, juste, je la suis. D’un coup, elle m’attrape la main et montre du doigt un coin du ciel.

– Regarde, le gros, là, il va venir se poser.

– Rêve ma belle, rêve !

Mais elle a raison, l’oiseau vient se poser derrière le grillage, juste devant nous.

– Enorme !

– Il est gros, c’est sûr.

– Mais non, je veux dire, énorme génial !

– Ah…

Je trouve rien de génial à ce que cet oiseau soit venu se caler juste devant nos yeux. Enfin…

D’un coup, un truc me frôle les cheveux.

– Ah !

– C’est juste un oiseau qui a raté son atterrissage !

– Sale bête !

– Mais il est tout jeune, regarde…

Je baisse les yeux. Le piaf, éclaté par terre, est minuscule.

– On fait quoi ? On le ramasse ?

Clémentine se plie en deux pour choper la boulle de plumes.

Elle le tient dans le creux de la main.

– Qu’est-ce que c’est léger.

– Fais voir ?

Elle me passe la bestiole.

– Trois grammes et demi, à peine…

Il bat des ailes et quitte ma main.

– Hop, parti !

On continue à avancer dans les allées. Une bruinasse nous tombe dessus.

– Ah, là… On rentre ?

– Dommage.

On rebrousse chemin et on arrive au parking. Il était temps, il pleut carrément, on s’abrite vite fait dans la bagnole. De retour devant notre maison, Clèm me dépose.

– Tu prépares un coup à boire, je vais me garer au bout de la rue, là, c’est interdit.

Je descends et me pointe devant la porte. Je fouille dans mes poches, où est la clé ? Merde, je l’ai pas ! Je me colle au plus prêt pour tenter de m’abriter en attendant Clémentine. Ça mouille quand même, le petit recoin est pas assez profond. Je vois Clèm passer l’angle de la rue, elle court sous la flotte.

– Ben, tu es pas rentrée ?

– J’ai pas les clés.

– Ah, merde ! Ma pauvre puce… C’est moi qui les ai.

Elle fouille dans son sac et les voilà ces putains de clés ! On entre enfin, complètement trempées. Nos semelles dégueulassent le lino. Je me frotte les mains l’une contre l’autre.

– Tu as froid ?

– Un peu, oui…

Elle s’approche de moi et me serre dans ses bras. Ses mains s’agitent dans mon dos pour me réchauffer.

– Allez, je te sers un verre et je prépare la salade de tomate.

– On a pas de pain pour saucer…

– La boulangerie est pas loin, tu veux bien y aller ?

– A droite ou à gauche ?

Elle fait des gestes.

– Heu, par là… elle est au premier carrefour. Prends le parapluie.

Je file à la boutique.

– Bonjour.

– Ah, tiens ! Bonjour.

C’est la nana du resto.

– Une baguette, s’il vous plaît.

– Je vous conseille la tradition, elle est carrément bonne ici.

– Va pour une tradition !

– Je m’appelle Louise.

– Ah…

– Et vous ?

M’enfin, de quoi elle se mêle ?

– Maxime.

– C’est pas un nom de fille.

– Ben si, c’est le mien.

– Ah…

Je paie la baguette et dérape sous la pluie. J’ouvre et ça sent bon.

– Qu’est-ce que tu as préparé, Clèm ?

– Une surprise !

Je la regarde s’affairer devant le bloc cuisine.

– Elle s’appelle Louise.

– Qui ?

– La boulangère.

– Ah, on s’en fout en même temps.

– Complètement, mais elle me la dit, alors je te le dis.

– Soit, va pour Louise ! Dis, ma belle, avec ce temps pourrit, la plage, c’est pas gagné !

– Va falloir trouver une autre idée… De toute façon, d’abord, je fais une sieste.

On déjeune la salade de tomate et la surprise de Clèm. La sieste !

On grimpe au premier, s’allonger sur le pieu.

– Viens près de moi.

Je me roule jusqu’à toucher mon corps avec le sien. Dans mon dos, elle suit mes formes, m’entoure, me comprime sur elle. Je suis calée dans ses plis, ses mains pour me retenir. Je pose les miennes sur les siennes, on bouge plus, je m’endors.

Ses ronflements me réveillent.

On renfile les blousons, il pleut pas, chance ! On marche au hasard des rues qui nous mènent doucement à la plage. Le sable est détrempé, on s’enfonce dedans. Vite, le bitume ! Les baskets dégueulasses, on arpente les trottoirs de la petite ville pour se retrouver sur le port. Les bistrots nous tendent les bras. Lequel choisir ? Peu importe, on prend le premier. Un café, un vrai ! Les yeux tourner vers l’extérieur, on regarde les quelques passants. Tiens, Louise ! Elle se tourne vers le rade et nous voit. Elle sourit, entre et nous rejoint.

– Je peux ?

Elle est bien directe !

– Installez-vous.

Elle pose ses fesses sur la chaise de bois, à côté de Clèm. Que lui dire à cette nana ? C’est elle qui démarre.

– Je suis bien seule ici.

Et alors…

– Nous, on est deux !

– Je vois… C’est chouette… J’aimerai bien avoir une copine avec qui je pourrais partir un peu.

– Vous connaissez personne ?

– On peut se dire tu, non ?

– On peut…

– Je connais tout le monde ici, ça fait tellement d’années que j’y habite ?

– Ben alors ?

– Alors, il y a pas grand monde d’intéressant. Tous occupés avec soit leur famille, soit leur pêche, soit…

– Soit leur boulot…

– Oui, leur boulot… Moi je suis boulangère… Ça me laisse mes soirées, je crains pas le mauvais temps ou la grosse mer.

– Pas de famille ?

– Si peu… Mon mec, enfin… Mon ex mec s’est tiré avec une pétasse de la ville…

– Pourquoi pétasse ? Elle est peut-être…

– Elle m’a piqué mon mec, c’est une pétasse !

– Si elle l’a pris, c’est qu’il était…

Clémentine pose très vite la main sur la mienne.

– Arrête Max !

Je suis stoppée dans mon élan, la bouche ouverte, les yeux sur Clèm. Qu’est-ce que j’ai dit ? C’est pourtant vrai ! Louise se penche vers moi.

– Tu dis quoi ?

– Rien… Elle dit rien…

Elle a le regard dans le vague. Elle doit imaginer la fin de ma phrase sûrement. Je suis sur Clémentine qui me sourit.

– On se bouge ?

– Vous allez où ?

– Je sais pas… On va… Je sais pas…

– Vous avez visitez Marquenterre ? C’est chouette.

– Ça, c’est déjà fait, Max a même adopté un oisillon.

– Arrête tes conneries, il m’est tombé dessus, c’est tout.

– Un peu plus haut, il y a les grandes plages de sable aussi.

– Oui, merci, on connait le coin.

– Ah… Ce soir, vous dînez au même resto qu’hier ?

– On sait pas encore.

– Moi, j’y serai.

On la laisse, le nez dans son café. Elle sera au resto ce soir. Mais nous, on sera où ?

On prend la bagnole pour la plage juste au-dessus. Une plage de plusieurs kilomètres de sable. Trop beau. Personne, l’espace rien que pour nous. On marche le long de la mer. Des vaguelettes se jettent à nos pieds. Ça fait un tout petit bruit. Le ciel s’est dégagé, il pleuvra pas tout de suite. On avance et nos baskets s’enfoncent dans le sable mouillé.

– Tu la trouves comment cette nana ?

– Qui ça, Louise ?

– Oui…

– Je sais pas… Essentiellement, je la trouve pas.

– Ah, Max, toujours des avis bien précis.

– Ben, qu’est-ce que tu veux que je t’en dise ? Elle est banale, je sais pas, simplement normale.

– Moi, je trouve qu’elle a un truc de pas normal justement.

– Et quoi ?

– Je sais pas, la musique de sa voix peut-être…

– Tu l’entends comment sa voix ?

– Ben, je sais pas… Elle est pas placée.

– Elle est haut perchée surtout.

– Ça dépend, des fois elle est pas si haute que ça, et des fois, elle part dans les aigus.

– Pff… On s’en fout, non ?

– Je sais pas…

– Ben Clèm… Qu’est-ce que tu me fais ?

– C’est bizarre quand même qu’elle s’accroche à nous comme ça, non ?

– Peut-être que juste, elle s’ennuie.

– Peut-être…

Le ciel se couvre, il serait temps de faire demi-tour. La bagnole et la maison. Un thé chaud et trois gaufrettes. Vautrées dans le canapé, on s’assoupit.

La nuit est tombée. Déjà ! Alors, on sort ou pas ? Clèm ouvre le frigo.

– On a des crevettes, mais faut faire une mayo.

– Ok, je la fais.

Je fouille les placards, il y a pas de batteur.

– Hé, faut la monter à la fourchette !

– Oh !

Me voilà avec un bol, un jaune d’œuf et tout et tout, pour la monter cette foutue mayo. Au moins, ça fait pas de bruit. Elle est parfaitement onctueuse.

On s’installe à la table de la cuisine pour dévorer les crevettes. Le ventre bien remplit, on bazarde les déchets à la poubelle et on ferme le sac. Ça pue les crevettes !

– On va faire une balade sur le port ?

– On va croiser l’autre sûrement.

– C’est pas grave.

Les blousons, le parapluie on sait jamais, et c’est parti.

On a à peine fait trois pas sur le quai que voilà Louise en face de nous.

– Je savais que j’allais vous trouver là.

Clèm me regarde et sourit.

– Ah ?

– Ah…

– Je vous emmène, si vous voulez, il y a une soirée chez Dédé.

On pouffe de rire, Dédé…

– C’est qui le Dédé ?

– C’est mon cousin. Vous venez ?

– On le connaît pas ton cousin… On connaîtra personne…

– Je vous présenterai, allez, vous venez ?

Elle est bien pressée. Pourquoi elle y va pas toute seule à sa super soirée chez son cousin Dédé ? Elle sautille sur place, visiblement elle a très envie qu’on y aille chez le Dédé en question.

– Bon, pas longtemps alors.

– Super, allez, venez. Au fait, comment tu t’appelles ?

– Clémentine.

– Maxime et Clémentine…

Elle redit ça, presque tout bas, sur un ton plutôt grave cette fois. C’est drôle comment sa voix change tout le temps, elle a raison Clèm, il y a un truc dans sa voix à cette nana. Arrivée au bout du port, elle toque à la porte d’une petite maison.

– C’est là, vous voyez, c’était pas loin.

La porte s’ouvre.

– Ah, Louise, tu as peur de venir toute seule, tu nous ramènes du beau monde ?

C’est nous le beau monde ? On va peut-être pas trainer trop longtemps chez le Dédé ! On pénètre dans sa maison, des gens assis par terre, d’autres à plusieurs sur les fauteuils. Quel bordel ! Ça fait un bruit là-dedans. Quand on s’avance, le silence tombe.

– Je vous présente Maxime et Clémentine.

– Maxime ? C’est pas un nom de meuf !

Quel balourd celui-là. Quelques rires, je réponds même pas. Dédé s’approche de nous.

– Je vous sers un punch ?

– Ah, moi non, pas de punch, merci.

– Une bière ?

– Oui, plutôt une bière.

– Et toi Clémentine ?

– Un punch, oui, pourquoi pas…

Il part et revient avec une canette pour moi et un grand verre pour Clèm. Il nous colle le tout dans les pattes.

Je regarde autour de nous, Louise a disparu. Elle est où ?

Les gens, petit à petit, reprennent leurs discussions. Le brouhaha revient dans la pièce. Dédé nous bavasse encore.

– Installez-vous…

– Heu… Oui ?

– Pousse-toi Gérard, laisse ta place.

Le mec se lève et Clèm pose ses fesses sur le coin du canapé. Je me cale par terre entre ses jambes et prends une gorgée de bière. J’entends Clémentine qui s’étouffe derrière moi. Je penche la tête en arrière pour la voir.

– Ça va ?

– Il est fort ce punch, putain !

– La bière, c’est tranquille…

– Pff…

Je regarde les autres autour de nous. Clèm tourne une mèche de mes cheveux entre ses doigts. Quand elle fait ça, c’est qu’elle s’ennuie. Je rebascule la tête vers elle.

– Tu veux qu’on s’en aille ?

Elle descend son verre cul sec. Hou, là, là… Ça va être chaud ! Tiens, voilà Louise qui réapparait. Elle vient s’accroupir devant moi.

– Ça va les files ?

– Tu étais passée où, toi ?

– Au premier, je devais voir quelqu’un.

– Ah…

Dédé se racrapote derrière Louise et lui passe un bras autour des épaules.

– Ça y est, tu as réglé tes petites affaires.

– C’est bon, oui.

– Allez, bougez-vous bande de larves !

Clémentine réagit au quart de tour.

– C’est nous que tu traites de larves ?

– Mais non, pas vous…

Son bras balaie la pièce dans un       arrondi.

– Regarde-moi ça… Tous affalés comme des crêpes !

– On est pourtant pas en Bretagne…

– Tu te trouves drôle Louise ?

Elle baisse les yeux puis les ramène sur nous. Elle se met à nous sourire.

– Et si on en faisait, des crêpes ?

– Louise, décidément ce soir, tu es barrée ma pauvre fille.

Elle se tourne vers nous.

– Ça vous dit ? Vous avez faim ?

– On a déjà dîné, c’est bon.

Je me tourne sur le côté, un coude sur les genoux de Clèm et je vois ses yeux bien brillants. Elle a trop bu ? Un rot m’échappe.

– Oh, excusez-moi, la bière…

Louise pose une main sur mon genou replié et pouffe de rire. Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? Je me déplace, qu’elle me lâche. Sa main retombe, elle s’en va discuter plus loin.

Je me lève, la bière ça fait pisser. Je trouve les toilettes, attends mon tour et reviens entre les pattes de Clémentine.

– Tu es murgée ?

– C’est le punch…

– Tu l’as bu cul sec aussi, fallait peut-être pas.

– Trop tard !

Sa main s’emmêle dans ma tignasse. Ma cannette est vide.

– Je m’ennuie.

– Je sais, tu me tournicotes les cheveux. On se bouge, tu veux ?

Je me lève, Clèm aussi. Louise arrive en courant.

– On va y aller.

– Ah, ben non, ça va commencer.

– De quoi ?

– Ben, la danse,

– Quelle danse, nous on danse pas.

– Non, on regarde. Jennifer va danser pour nous.

– Elle danse quoi Jennifer ?

– Un espèce de mélange de hip-hop-soul et de capoeira.

– Tout un programme !

– Elle se démerde bien, c’est rigolo, vous allez voir…

Clèm se laisse tomber les fesses dans le fond du canapé. Je me repose par terre et Louise va mettre la musique. C’est débile comme musique, j’aime pas du tout. C’est trop fort en plus. Tout pour me péter les oreilles. Une fille assez jeune, Jennifer sans doute, se pointe au milieu du salon. Les autres se reculent sur les mains en trainant leurs fesses par terre pour lui laisser la place. Elle commence. Elle lance une jambe, puis l’autre, tourne sur elle-même, une main au sol et le reste du corps qui monte par les pieds. Quel acrobate ! De fait, c’est rigolo, mais la musique est vraiment chiante. Elle est encore à s’agiter au milieu de tout le monde. Quelle vivacité ! Chacun replie un pied quand elle approche trop. Je voudrais pas être tout devant, j’aurais trop peur de me prendre un coup avec ses gestes débordants. La musique s’arrête, elle s’écroule les fesses au sol, les mains à plat de chaque côté. Elle respire vite. Ça doit être crevant son truc. Un slow, c’est plus cool. L’assemblée se remet à papoter, à s’interpeller d’un bout de la pièce à l’autre. Dédé apporte une cannette à Jennifer.

– Tiens, tu l’as bien méritée.

Louise vient vers nous.

– Alors, vous en pensez quoi ?

Je regarde Clémentine qui a l’air d’avoir la tête farcie. Le punch passe pas. Je prends le relais.

– C’est chaud son truc, quelle énergie elle a cette môme.

– Cette môme ? Mais c’est pas une môme !

– Elle est pas bien vieille.

– Trente-et-un ans…

– Ah, quand même ! Ben elle les fait carrément pas. Bon, on va y aller, nous, Clèm est fatiguée.

– Toi, tu peux pas rester ?

– Je vais raccompagner Clèm sous la couette. Le punch…

– Dédé fait toujours des punchs trop fort, j’arrête pas de lui dire.

– Une autre fois…

– On se reverra de toute façon, le bled est tellement petit.

– On va pas rester une éternité non plus.

– Combien de temps ?

– Ah, ça, on sait pas… Quand on en aura marre, on partira.

– Pas demain quand même.

Clémentine se lève.

– Hou, là, là, ça tangue.

– Grave, tiens-toi à moi.

– Vous voulez que je vous aide ?

– Ça va aller, Louise, merci.

Clèm s’accroche à moi pour marcher. Sur le trottoir, quand on est un peu éloignées de la maison de Dédé, je lui passe le bras autour du dos, la main sous son aisselle pour la soutenir. Elle m’entoure à la taille et nos pas se synchronisent. On est pas très loin, de fait, le bled est petit. A peine arrivé, elle se vautre sur le canapé.

– Comment je me suis faite avoir.

– Tu devrais pas prendre de punch, c’est traître ! Allez, prête pour l’ascension.

– Doucement, doucement…

Je la traine jusqu’au premier et elle s’écroule sur le pieu.

– Attends, tu vas pas dormir comme ça.

– Ben quoi ?

– Tourne-toi sur le dos que je vire tes fringues.

Elle fait comme je dis. Amorphe, qu’est-ce qu’elle est lourde !

Je me dessape et m’allonge à côté d’elle.

– Je peux venir près de toi ?

– Tu pues l’alcool grave. Allez, viens te blottir.

Elle se fait pas prier. Roulée en boulle dans l’arrondi que je forme, elle s’endort.

Au réveil, j’ai pas mon café. Les dosettes, c’est pénible ! Je me prépare une tasse quand je l’entends descendre.

– Ça va mieux ?

– Oh, ma cafetière !

– Ben, c’est le moment, tiens ! On en a pas justement, de cafetière.

– Ah, oui, c’est vrai, merde…

– Pose-toi, je te le fais… Pour une fois que c’est dans ce sens-là !

– De quoi ?

– Tu es bien fatiguée. Je parle du café… D’habitude, c’est toujours toi qui le fais.

– Mmm…

Elle est vraiment naze encore ce matin. Il devait taper sévère le punch du Dédé. J’ai bien fait de pas en prendre, le retour aurait été compliqué.

– Je veux rentrer.

– A Paris ?

– Chez toi.

– Dans ton état, tu peux pas conduire.

– Toi, tu peux ?

– Je peux…

– J’ai faim.

– Un croissant, des tartines beurrées ?

– Croissant.

– Faut que j’aille les chercher chez l’autre.

– S’il te plait…

– Bon, je bois mon café et j’y vais.

Je saute dans mon slip et file à la boulangerie. Je trouve une serveuse qui est pas Louise. Ça m’arrange.

– Quatre croissants et une tradition s’il vous plait.

La fille s’active, me range les croissants dans un sac et enveloppe la baguette d’un papier scotché.

– Voilà, cinq quarante-cinq.

J’ai qu’un billet de cinquante euros.

– Je vais faire la monnaie.

Elle disparait et revient… Avec Louise…

– Ah, tiens ! Ça va Clémentine ?

– Un peu fatiguée, mais oui, elle va bien.

– Vous rester alors ?

– On part tout à l’heure.

– Je peux venir avec vous ?

– A Paris ?

– Oui, je connais pas.

– Et tu vas crécher où ?

– Je sais pas… Chez vous c’est possible ?

– Ah non ! Chez moi ou chez Clèm, c’est trop petit. Ce sera l’hôtel.

– J’ai envie de venir si vous voulez bien m’emmener.

– Je vois avec Clèm, il y a trois heures de route quand même.

– Tu passes me redire ? J’en ai tellement envie…

Je pars avec mon sac de croissants et la baguette.

Je trouve Clémentine somnolente dans le canapé. Je m’approche d’elle tout doucement et glisse un doigt sur sa joue comme elle me fait souvent.

– Tu vas ma belle.

– Je suis claquée, ça tourne dans ma tête…

– Sacrée murge quand même.

– Je me suis pas rendu compte.

– Tiens, un croissant.

Je m’affaire. Les cafés, le sucre, les croissants, la tradition et le beurre. Hop, tout sur la table !

– Tu viens ?

Elle se roule pour se relever du canapé. Elle marche pas vraiment droit.

– Et ben… T’en tiens une sévère ! Pour que ça te dure encore le lendemain…

Je lui tire une chaise et l’assiste pour qu’elle s’assoie.

– Tiens, j’ai vu Louise à la boulangerie.

Elle réagit à peine.

– Ah…

– Tu sais quoi ?

– Quoi…

Qu’est-ce qu’elle est lente dans ses mots !

– Elle veut qu’on la ramène à Paris.

– Non…

– Ben si…

Ses yeux partent dans le vague.

– On va pas l’héberger en plus !

– Non, juste le trajet, et encore, c’est si on veut bien… Je lui ai dit que je voyais avec toi et que de toute façon, faudra qu’elle se prenne un hôtel.

– Elle en a les moyens ?

– Pff… Je sais pas. Mais si elle vient, c’est l’hôtel !

On se regarde, on est presque à rire, mais ça sort pas. Clèm est trop dans le brouillard.

– Bon, on verra après le petit déjeuner.

– Après le petit déjeuner, c’est la douche… Obligé ! Ça te fera du bien et à moi aussi…

La flotte pour la dégriser, pour nous mettre dans l’axe.

Au pied du matelas, les fringues nous attendent.

– Dis, si on part aujourd’hui, faut remettre le sommier.

– J’ai pas la force…

Habillée, je réinstalle le lit correctement. Je range tout pendant qu’elle végète sur le canapé. La voisine et je lui rends les clés.

Clémentine se traine vraiment. Elle s’appuie au mur pour pas loupé le trottoir.

La bagnole au bout de la rue, je m’apprête à mettre le contact quand ça toque à mon carreau. Louise… Je baisse la fenêtre.

– Te revoilà ?

– Alors, je peux venir avec vous ?

Je me tourne vers Clémentine. Pas de réaction… Elle est dans un autre monde ?

Mon bras passe par la portière.

– Tu as ton sac ?

– Je vais le chercher.

Elle part en courant.

– On va l’attendre un peu… Dans cinq minutes, je démarre.

Le temps de se rouler deux clopes et la voilà avec un sac qui pend au bout de son bras. Elle affiche une sacrée banane. Mais qu’est-ce qu’elle va foutre à Paris si elle connait pas ? Elle s’installe sur la banquette arrière, son sac à côté d’elle.

– Ceinture !

– Ah oui… C’est vraiment sympa de m’emmener…

– Mmm…

On a pas trop le choix… Elle tape à peine l’incruste ! Pourvu qu’elle se taise pendant les trois heures de trajet…

Je démarre et on quitte le bled pour rejoindre l’autoroute. Clèm a les yeux qui clignotent.

– Dors si tu veux, moi, ça va.

– Je suis vraiment naze.

– Une petite sieste, je vais rouler tranquille.

– Je lui dis toujours à Dédé que son punch…

– Ça va, ça va !

Elle va pas nous bassiner avec son Dédé toute la matinée. Clèm somnole, sa tête tombe régulièrement en avant… Je m’arrête sur le bord de la route pour prendre dans le coffre, le petit cousin qui tient la nuque.

– Tiens, mets ça, sinon, tu vas te payer un torticolis.

Je repars. Louise est toujours bien sage, à l’arrière de la bagnole. Je la vois dans le rétroviseur, assise bien droite, à regarder partout. Clémentine s’endort. Je roule, je roule, mais l’envie d’un café me prend.

– Café ?

– Mais Clémentine dort…

– C’est pas grave, on peut prendre un café quand même. Tu veux ?

– Ah oui, je veux bien.

Je m’arrête encore. On laisse Clèm dormir et on file au distributeur. Des pièces et le café coule dans le gobelet. J’en prends un pour Clèm aussi, on sait jamais, si elle émerge…

Une clope à la terrasse en se brûlant les lèvres.

– Alors, tu vas faire quoi à Paris ?

– Je vais visiter, je sais pas… J’y suis jamais allée.

– C’est grand tu sais.

– Vous me direz ce qu’il y a à voir, non ?

– Il y a tout à voir, ça dépend de ce que tu cherches.

– Ben, je sais pas…

– Et puis, va falloir que tu te chopes une piaule !

– C’est combien l’hôtel ?

– Ça dépend, il y a de tout, mais c’est genre dans les quatre-vingt euros la nuit.

– Ah, la vache !

– C’est Paris, tout est cher.

– Ben je vais pas pouvoir rester longtemps, alors…

– Et c’est sans compter les restos, les tickets de métro, les billets d’entrée à droite à gauche…

– En trois jours, j’ai tout claqué !

– Tu auras eu trois jours de vacances.

– Je pensais que je pourrais rester au moins une semaine.

– Tu rêves, enfin, je sais pas ce que tu as…

– Je pensais avoir beaucoup, mais avec ce que tu me dis… J’ai trois cents euros.

– Ah oui ! Ben trois jours, c’est vraiment un max…

On retourne à la voiture, Clèm a les yeux ouverts.

– Tiens ma belle, un café pour toi.

Elle attrape le gobelet que je lui tends.

– Il est plus très chaud, traine pas.

Elle l’avale presque d’une traite.

– On y va ?

– Attends, faut que j’aille pisser.

– Tu veux que je t’emmène ?

– Ça va aller.

Clémentine quitte la bagnole. Louise se repose à l’arrière, je me mets au volant pour attendre Clèm.

– Trois jours…

Louise parle toute seule. Ah, voilà Clèm… Encore brinquebalante ! Je démarre et c’est reparti. Les kilomètres et on arrive au périf.

– Comment tu fais pour rouler là-dessus, il y a des voitures dans tous les sens.

– On est tous dans le même sens !

– Ça double de partout.

– La folie parisienne, les gens sont pressés… Bon, on te dépose où ?

– Ben…

– Bon, je vois ! Tu préfères République ou Bastille ?

– Bastille, j’en ai entendu parler !

– Alors Bastille.

Je quitte le périf et, place de la Bastille, je me mets en double file.

– Et voilà, Madame est arrivée !

– Vous êtes où vous ?

– Pas très loin…

Je veux pas lui dire, qu’elle débarque pas chez moi comme ça, à l’improviste.

– Je peux vous demander un numéro de téléphone ?

C’est encore le mien qui va sortir au tirage ! Clémentine donne jamais le sien. Je prends un papier dans la boite à gants et lui griffonne dessus les dix chiffres de mon numéro.

– Tiens, si tu es perdue…

– Merci les filles.

Elle sort de la voiture avec son sac au bout d’un bras. Elle le jette par-dessus son épaule et commence à avancer sur le trottoir. J’attends qu’elle s’éloigne un peu. Clémentine refait vaguement surface.

– C’est quoi ses projets ?

Je sens dans le débit de ses mots, sa bouche pâteuse.

– Elle en a pas vraiment… Elle veut voir des trucs, mais elle sait pas quoi… Surtout, elle a pas trop de thunes… Elle va pas rester longtemps… Trois cents balles, tu parles…

– Pff… C’est que dalle…

Dans la foule, on la voit presque plus. Je démarre.

En bas de chez moi, Clèm sort.

– Tiens, prends les clés, je vais garer la bagnole dans ton parking.

Une dizaine de minutes à pied et je reviens les sacs à la main.

On se pose au salon. A peine assise dans un fauteuil, mon téléphone m’appelle.

– Ah, mais merde !

Clèm est avachie, le regard complètement hagard.

– C’est qui ?

– Je sais pas, un numéro qu’il connait pas.

J’appuie sur le bouton.

– Oui… Ah, déjà… Tu as pas trouvé… Ah… Ben je sais pas… Non, j’en connais pas… Il y en a à tous les coins de rues… Tu vas trouver… T’inquiète pas… Oui, voilà… Un peu à l’écart des grands boulevards… A plus.

Je pose le portable sur la table basse.

– C’était Louise. Tout est complet… Mais elle va se débrouiller…

Clémentine se tortille dans le fauteuil.

– Ben qu’est-ce que tu as, ma belle ?

– Je suis pas bien, je me sens toute barbouillée.

– Plus jamais le punch !

– J’ai envie de vomir.

– Ben, ce matin, c’est bien passé pourtant… Allez, viens.

Je l’emmène aux chiottes, lève la lunette.

– Descend, vas-y, vomi, après ça ira mieux.

Elle remplit la cuvette, ça fait combien de temps qu’elle a pas digéré ? Tout qui ressort !

– Ben dis-moi, il y en avait du monde à l’intérieur…

– J’ai mal…

– Tu as mal où ?

– Au ventre… C’est dégueulasse de vomir.

– Ah, ça ! Va te rincer la bouche.

Elle se redresse, je nettoie. Dans le salon, elle y est pas. Dans la chambre, je la trouve allongée sur le dos, en travers du lit. Je viens m’asseoir à ses côtés. Ma main glisse dans ses cheveux, elle est toute pâle.

– Tu es blanche comme un cul !

Mon téléphone sonne tout seul dans le salon.

– Je suis épuisée…

– Je reste avec toi.

Mon portable se tait, peut-être que l’autre laissera un message.

– Tu veux encore te reposer ?

Juste elle me sourit. Ma paume caresse son ventre, je passe sous son pull. Sa peau lisse, elle ferme les yeux et respire lentement. J’attends un peu près d’elle, puis la laisse dormir.

Mon téléphone, comment on lit les messages là-dessus ? Une enveloppe s’affiche sur l’écran. J’écoute. C’est Louise, elle a enfin trouvé un hôtel à cent balles la nuit. Ben avec ça, elle va rester encore moins longtemps que trois jours. La pauvre…

Ça sonne encore, merde ! Ça va réveiller Clèm. Je décroche vite fait.

– Oui… Je sais, tu m’as laissé un message… Ben oui, j’écoute mes messages… Hein ?… Ce soir ?… Ben je sais pas comment sera Clémentine… Oui… C’est ça… Elle est malade comme un chien… On verra… Ok… Ben là ? Tu peux aller te balader… Oui… Le quartier est sympa… Non, elle dort, je bouge pas… Vers Beaubourg, oui… Tu traverses le Marais, tout ça… Voilà… Oui, à pied, c’est pas très loin… Ben, tu demandes, ok ? … Rappelle dans la soirée… On verra comment elle est… Oui, c’est ça… Allez, à plus.

Je retourne dans la chambre, Clèm ronfle, tout va bien. Je pianote sur mon ordinateur quand j’entends des pas derrière moi.

– Déjà ?

– J’en peux plus…

– De ?

– Dormir…

– Tu en as besoin… Ça fatigue d’être malade.

– Mmm.

– Tu veux aller marcher un peu ?

– Je sais pas si je pourrai…

– On peut rejoindre les quais de Seine par le pont d’Austerlitz, on évite la Bastille comme ça. Tu veux ?

– Je suis pas sûre d’avoir l’énergie.

– Oh, là, vomir c’est pas la fin du monde, tu vas pas mourir.

– Il y a pas que le punch…

– Tu as bu quoi d’autre ?

– Dans un saladier, il y avait des cachets.

– Mais tu es conne ou quoi ? Qu’est-ce que tu as pris dans ce putain de saladier ?

– Je sais pas…

– Putain, Clèm ! Il y a tout et n’importe quoi dans ces trucs là… Tu as que deux neurones, c’est pas possible ! Pourquoi tu m’as pas dit ?

– Je sais pas… La honte… Mais là, j’ai peur… Et puis, de parler… Ça me fatigue…

Je la serre dans mes bras, elle colle la tête dans le creux de mon épaule.

– C’est fini, avec tout ce que tu as vomi, il doit plus rien rester.

– J’ai peur quand même…

– Allez, ça va passer. Fais-moi un sourire.

Elle redresse la tête et m’affiche une expression timide, autant fautive que fébrile. Clèm…

– Plus jamais… Plus jamais ça…

Elle tremblote, la peur sûrement. Quelle naze d’aller piocher un cacheton au hasard et de l’avaler. Et encore, si elle en a pris qu’un… Enfin… C’est pas souvent qu’elle déconne comme ça… Là, ça fait presque vingt-quatre heures… Ça peut pas faire de l’effet à retardement trop longtemps… C’est débile de jouer avec ça… Une vraie roulette russe… Elle est toujours blottie dans mes bras. Elle enfonce les mains dans les poches arrière de mon jean. Je la sens bien chaude… Elle a de la fièvre en plus ? Mais qu’est-ce qu’elle a bouffé ? Quelle misère ! Faut que je chope Louise, que je sache ce qu’ils avaient balancé dans leur saladier de merde ! Pour l’instant, je peux que rassurer Clèm, Je la sens grave flippée.

– Vu le délai, je pense qu’il peut plus rien t’arriver, tu sais.

– J’ai peur…

– Allez, calme-toi… Ça t’apprendra à bouffer des merdes aussi.

– Tu me pardonnes ?

– Ah, ça ! Je sais pas…

Je la comprime encore plus fort sur moi, qu’elle s’apaise. Elle sait très bien que de toute façon, quoi qu’il se passe…

Mon téléphone, mais fait chier ! Quelle activité il a celui-là, depuis que Louise a mon numéro. Je réponds pas… Si c’est encore elle, elle me laissera un message. En plus, si je la chope la Louise, elle va m’entendre avec ses petites pilules du bonheur !

– J’ai encore envie de vomir.

– Tu veux vomir quoi, tu as plus rien…

– Vite !

Je l’accompagne jusqu’aux chiottes et rebelote. Elle gerbe ce qu’il lui reste.

– J’ai la tête qui tourne…

– Viens t’allonger.

Dans la chambre, elle se stoppe au pied du lit.

– Tu te mets sous la couette ?

– Tu m’aides…

Je la déshabille et lui ouvre le plumard. Elle se roule en boulle en embarquant la couette autour d’elle.

– Un vrai petit rouleau de printemps !

– J’ai froid partout…

– Oh, là, si tu continues à décrépir d’heure en heure, je t’emmène aux urgences.

– Ah non ! Pas l’hosto…

– Ben si !

Ses mains se crispent sur ma peau.

– J’ai peur de dormir trop longtemps…

– T’inquiète pas, je te réveillerai. Repose-toi, tu en as besoin.

Ses mains se resserrent. Elle me fait mal.

– Tu m’oublies pas, hein ?

– Je reste près de toi.

Presque allongée moi aussi, ma main dessine son dos mais elle respire mal.

– Me quitte pas…

– Je suis là… Dors.

Elle finit par s’endormir. Sa respiration s’arrange pas. Saccadée, avec des manques. Elle inspire et puis ça s’arrête. Elle reste en apnée un instant, puis elle souffle l’air d’un coup. Ça m’inquiète ! Je caresse toujours le côté de son dos et pose l’autre main sur son front. Il est humide… En sueur ? Quelle merde ! Je fais quoi ? Je la réveille et l’embarque à l’hôpital ? Ah, je sais pas ce qui est le mieux… Qu’elle dorme ou qu’on aille aux urgences ? D’un coup, elle éructe et de la bile sort de sa bouche. Je vais chercher de quoi nettoyer avant qu’elle se retourne dedans. Beurk ! Vomir, c’est contagieux pour moi. Rien que de voir ou de sentir, ça me donne envie de dégueuler aussi. Je file aux chiottes mais rien qui sort. De retour près d’elle je me pose sur le bord du lit.

– Tu étais passée où ?

Sa voix est toute fluette.

– J’ai été pissé.

– Reste avec moi…

– Je bouge plus.

Ma main entoure son visage.

– Tu es trempée.

– J’ai chaud et froid en même temps.

– Tu as faim ? Tu veux une soupe ?

– Une soupe…

– Je reviens.

Dans la cuisine, je lui réchauffe un velouté.

– Max ?

– Oui, attends, je te fais ton bol de soupe.

– Viens, Max, viens !

Je me rapproche de l’encadrement de la porte.

– Tu veux plus ta soupe ?

– Je sais pas… Viens…

Son intonation est vraiment faiblarde. Assise à côté d’elle, ma main glisse dans ses cheveux. Ils poissent à la racine.

– Tu vas avaler la soupe, faut te caler le bide. Redresse-toi je t’apporte le bol.

Je lui dispose les coussins contre le mur à la tête du pieu.

– Là, voilà, installe-toi.

– Fait nuit ?

– Il est tard, oui.

Je lui ramène le bol.

– Fais gaffe, c’est chaud.

Elle approche les lèvres du bord.

– Ça sent bon… C’est quoi ?

– Velouté de courgettes et je sais plus quoi.

Elle commence à boire quand elle me refile brusquement le bol dans les pattes, vire la couette et court aux toilettes. Elle se cogne dans la porte, s’accroupit très vite devant la cuvette et vomit déjà le peu qu’elle a avalé. Je la rejoins.

– Ben putain ! Même ça, ça passe pas ?

– J’en ai marre…

– Viens te recoucher, tu ressayeras plus tard.

Elle retourne direct sous la couette et s’emmitoufle dedans. Mon téléphone, encore… Je me rends compte que j’ai même pas été voir le message de tout à l’heure. Je réponds toujours pas. Clèm, c’est plus important ! Elle se rendort… Mais c’est de l’hibernation ! Je la laisse pioncer tranquille et m’installe à côté d’elle. Sa respiration devient plus calme, presque régulière. Tant mieux ! Je peux dormir moi aussi La soupe se refroidit sur la table de nuit. Quand elle se retourne, elle émet d’infimes gémissements. Ses bras entourent son ventre. Elle souffre ? Je sais pas… Elle dort.

Le jour se lève et elle dort toujours.

Il est presque onze heures, faut que je la réveille ? Oui, peut-être… Elle peut pas pioncer comme ça tout ce temps. Je lui réchauffe le velouté ou je fais un café ? Je glisse un doigt sur sa joue.

– Clèm…

– Mmm…

– Clèm, réveille-toi.

– Mmm…

C’est moi qui flippe à force de la voir comme ça.

– Allez, faut que tu manges, réveille-toi.

Elle ouvre enfin les yeux.

– Ça va mieux ?

– J’ai mal…

– Où ?

– Au ventre…

– C’est parce qu’il est tellement vide qu’il appelle… Au secours, au secours, j’ai trop faim !

Ma mimique la fait rire.

– Ah, je te retrouve enfin.

– Quand je rigole, ça me fait encore plus mal…

– Tu es en sueur ! Sors de sous la couette.

– Mais j’ai froid partout…

– Tu retentes la soupe ou tu veux un café ?

– La soupe…

Je vais lui réchauffer.

– Allez, essaie.

Elle chope le bol, l’approche de sa bouche et avale quelques gorgées.

– Va doucement, laisse descendre.

– Mais j’ai faim en même temps.

– Prend ton temps, on est pas pressées.

Ça a l’air de passer. Je sais pas sur quel cacheton elle est tombée, mais grave, l’effet à retardement que ça lui fait !

– Si tu vomis encore, c’est direct les urgences.

– Mais, heu…

– Attends, tu sais pas ce que tu as pris et on le saura sans doute jamais…

– Quelle conne je fais…

– J’avoue… Tu l’as mal joué ce coup là.

Elle a fini le bol de soupe.

– Donne, je vais le foutre dans l’évier.

Je m’éclipse à peine deux secondes et j’entends des bruits dans la chambre.

– Ah non, putain, la couette !

– Bleurk… Excuse… Bleurk… Moi…

Décidément, on va pas s’en sortir. Et vlan ! Une deuxième couche !

– J’ai pas eu le temps… D’aller…

– Mets-toi sur le côté, je vais nettoyer.

Je vire la couette, la sort de sa housse.

– Faudra que je fasse un saut à la laverie.

– M’abandonne pas…

– Va bien falloir, le temps de faire tourner une machine.

Elle a le regard triste, presque coupable.

– Allez, c’est pas grave, tu dors encore un peu et je fais ça ?

– Je veux pas rester toute seule…

– Tu as la force de venir ?

– Je sais pas, je me sens tellement…

– Fatiguée, tu es fatiguée.

Elle se tord dans tous les sens sur le plumard et tente de se lever. Debout, elle se retient au mur.

– C’est pas encore ça !

– J’ai du mal…

– Alors, tu veux faire quoi ? Tu m’attends ici ou tu viens avec moi ?

– Je veux pas rester toute seule…

– Bon, alors tu t’habilles et on y va.

Elle attrape sa culotte, se pose au pied du lit et passe un pied, puis l’autre. C’est très lent… Ça a l’air bien compliqué…

– Attends je vais t’aider.

Je chope ses fringues et lui enfile le tout.

– Voilà, prête pour une petite promenade à la laverie.

– Sortir ?

– Ça te fera sûrement du bien.

Je fourre la couette et les draps dans le caddie des courses.

– On y va ?

Elle me sourit. Elle a encore du mal à marcher droit, je la tiens par la main. L’ascenseur, le trottoir et la laverie. Faut prendre une grande machine, la couette est grosse ! Des pièces et ça tourne.

– Tu veux un café en attendant ?

– J’ai peur que ça reparte direct…

– On se met en terrasse, tu auras le caniveau tout près.

On s’installe au bistrot juste en face.

– Deux cafés, merci.

Le mec revient avec, en plus, deux verres d’eau.

– Le café, j’en ai pas envie…

– Prends les verres d’eau.

J’éclate les sucrettes dans les tasses. Le premier verre d’eau et Clèm vomit pas. On a nos chances ! Je me brûle avec le café. Le deuxième verre et tout pareil, elle le garde. Enfin, pour le moment…

J’ai fini les cafés, la machine doit être terminée. On retourne voir et oui ! C’est le temps du séchage. Je transbahute le linge dans les séchoirs et on attend dans la boutique. Mon téléphone siffle encore. J’ai quelques messages de retard.

– Tu regardes pas ?

Ah, elle refait surface.

– Ça fait au moins trois fois qu’il sonne et que je fais rien. C’est sûrement encore Louise et je m’en fous… Je m’occupe de toi, c’est bien plus important.

– Humm…

– Ah, te revoilà, ma belle !

– J’ai encore faim. La soupe…

– Tu l’as pas gardée ! Tu veux qu’on mange chez le libanais ?

– Chez toi…

– C’est plus prudent, en effet.

Je la regarde, un petit sourire sur son visage, c’est déjà ça…

– Tu reprends des couleurs.

– Heureusement que tu es là…

– Fallait juste un verre d’eau. On aurait pu y penser.

Je remballe couette et draps dans le caddie et on remonte chez moi. Le trajet, elle marche au ralenti quand même. Pendant qu’elle se vautre dans un fauteuil, je refais le plumard et reviens vers elle.

– Tu as toujours faim ?

– Un peu, oui…

– Une nouvelle soupe ou autre chose ?

– Pas le force de mâcher, un œuf ça m’irait bien.

Je lui prépare un œuf à la     coque et des mouillettes. Le tout sur un plateau et hop, dans le salon.

– Tiens, ma belle, mange ce que tu peux.

– Et toi ?

– J’attends de voir ce que ça donne et je beurre tes tartines.

Elle trempe ses mouillettes dans l’œuf… Et plouf ! Ça déborde partout sur le plateau.

– Ah, mais merde…

– C’est pas grave ! Un autre t’attend dans la casserole.

Mon portable siffle dans la chambre. Je vais chercher l’engin, glisse mes doigts sur l’écran et fais le numéro de ma messagerie. La voix off m’annonce que j’ai quatre messages non écoutés.

– Quatre messages… Fais chier !

J’appuie sur les touches et ça défile dans mon oreille.

– C’est qui ?

– Louise.

– Les quatre ?

– Oui… Elle est déjà fauchée, elle repart demain dans son bled.

– Bon vent !

Je reconnais bien là, ma petite Clémentine préférée.

– Ça va mieux, toi, on dirait ?

– J’ai cru que j’allais mourir…

– Pff…

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Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-19-7

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