Yes, of course !

La plage, la bruine, le vent. C’est pas la saison. D’ailleurs, je suis seule face à la mer. Les bateaux montent sur la crête des vagues pour redescendre dans le creux qu’elles forment. Ce va-et-vient incessant me rendrait malade, si j’étais à bord. Heureusement, sous mes pieds, la jetée est bien stable. J’ai un peu froid quand même. Aux abris ! Le premier bistrot est pour moi.

J’entre et la chaleur de l’endroit me saisit d’un coup. Les regards des hommes, accoudés au comptoir, se retournent et se posent sur moi. Leurs yeux sont plutôt clairs, l’œil typique du marin. Leur vareuse se ressemblent toutes, couleur délavée par les embruns, forme altérée par les nombreux passages en machine, raideur des plis du tissu soulignant leur épaisseur. Les peaux usées par les vents, ridées, fatiguées, burinées ! Je me pose à une table. La chaise en bois que je tire, racle le plancher. Ils se remettent dans la discussion qu’ils devaient avoir avant que j’arrive. Le maître des lieux, à travers les corps qui sèchent devant lui, m’interpelle.

– Qu’est-ce qu’elle veut ?

– Un café, merci.

Là, il se déplace pour me l’apporter. Evidemment, il est trop chaud. Je tourne le sucre pour tenter de le refroidir. Trop pressée, je me brûle les lèvres sur le bord de la tasse. La porte s’ouvre dans un courant d’air que me fait frissonner. Un homme pénètre l’endroit, il a pas la vareuse locale. Il doit être autre chose que marin, celui-là. Les discussions s’amplifient. Le verbe monte plus haut. Les paumes de mains claquent sur le comptoir. Je vais partir. Je me lève et rejoins le petit bout du comptoir disponible pour régler mon café.

– Un euro, s’il vous plait.

Je lâche une pièce et quitte les lieux. Je sors en regardant derrière moi pour refermer la porte et m’emplafonne un passant.

– Oh, excusez-moi.

– Vous vous êtes fait mal.

– Non, non… C’est pas grave.

La toute jeune femme, contre laquelle je viens de me coller, continue son chemin. A peine eu le temps de la voir.

Je m’approche du haut de la plage… La mer devant mes yeux. Peu de vagues, juste le bruit du ressac sur les galets. Celui de mes pas aussi. Je marche jusqu’à l’eau, la main dedans. Bouh, que c’est froid ! Vite cachée au fond de la poche, bien au chaud.

Je remonte sur la jetée et la longe jusqu’au bout. Une espèce de casino trône aux pieds des falaises. Une grande salle de restaurant. Le bruit des machines à sous… Je ressors. La jetée dans l’autre sens et c’est le port. Tous les petits bistrots, collés les uns aux autres. Comment choisir ? Avec le nom, la couleur de la devanture ? Je sais pas. Je pousse une porte au hasard. Je plante en attendant qu’on m’indique une place. Enfin assise, je chope mon portable et pose quelques mots à ma copine Clémentine. Un serveur m’apporte la carte. Manger seule dans un resto, c’est pas trop glamour, je vais faire vite.

– Des moules à la salicorne avec des frites, s’il vous plait.

Prendre ce plat, j’aurais pas dû, c’est plutôt long à avaler. Il me sert. J’entends, du fond de la salle, le cuistot qui appelle. Je comprends pas ce qu’il demande mais le serveur, lui, si. Il répond à la voix.

– Elle sera là ce soir. En semaine la petite fait que le soir.

Ben, si je veux voir une petite, faut que je vienne le soir. Mais c’est qui la petite ? Je me remplis le ventre avec les moules bien préparées et les frites, malheureusement surgelées. Pour en avoir des fraiches, avec des pommes de terre épluchées et coupées sur place, c’est difficile.

Je quitte le resto, un peu déçue, c’est dommage de faire de si bonnes moules avec des frites aussi dégueulasses.

Clémentine va venir me rejoindre ? J’attends sa réponse. En longeant le trottoir, je croise des gens. Les capuches couvrent les têtes, je les vois à peine. Je préfère regarder mes pieds, là où je les pose.

Au fil de mes pas, paf ! Je m’emplafonne encore quelqu’un. Je lève le nez.

– Ah, ben ça fait deux fois aujourd’hui.

Je la regarde, je comprends pas…

– Deux fois de quoi ?

– Qu’on se percute, c’est la deuxième fois.

– Ah…

– Ben si, déjà ce matin, devant le café des pêcheurs, vous vous souvenez pas ?

– Ah, c’était vous ?

Je la dévisage vraiment.

– Oui, c’était moi.

La pauvre, elle semble toute gênée.

– Je suis vraiment désolée.

– Rassurez-vous, c’est pas grave…

Je sais dire que ça… C’est pas grave… Enfin, c’est tellement pas grave…

Clémentine ? Tu me réponds… Tu viens ? Ça non plus, je sais pas. Je longe le port et me dis que par en bas, sur les pontons, ce sera plus sympa. Je m’approche d’un début de rampe pour descendre et là, bloquée, je suis bloquée par un portillon. Entrée interdite à toute personne étrangère… Merde, je peux pas passer par en bas. Je reste donc sur le quai. Les bistrots, les voitures, les gens qui parlent, tout ce bruit autour de moi et la petite pluie qui me glace les os. Ça tremble dans ma poche. Je chope mon téléphone. Un texto de Clémentine. Je peux arriver en début de soirée, tu restes là-bas ou on se retrouve ailleurs ? Je reste. Qu’elle se dépêche, je l’attends ! Je me refais tout le front de mer jusqu’au casino. Des gosses courent dans des pseudo-squares pourvus de quelques balançoires et autres toboggans. Je les regarde un moment, mais je me rends compte que, décidément, j’aime pas les mômes. Ça part dans tous les sens, ça se maîtrise pas. C’est fatigant les gamins. Les adultes qui les accompagnent passent leur temps à les appeler. Kevin, viens ici ! Jordan, dépêche-toi, ton père va rentrer ! Et les prénoms… Je me réfugie encore dans un bistrot. Il est grand celui-là, plein de place pour me poser. Quelle table je vais bien pouvoir choisir ? Ah tiens, là, face à la mer… Enfin, face à la rue déjà, la mer, c’est juste après. Quand je suis assise, je la vois plus, la mer. C’est bien la peine de venir jusqu’ici si c’est pour pas la voir ! Tant pis. Je reste là quand même.

– Bonjour, vous désirez ?

– Bonjour, un jus d’orange bien frais s’il vous plait.

Le mec va et me rapporte mon verre.

La nuit commence à tomber, Clèm va bientôt arrivée. J’attends, je bois, je regarde autour de moi, j’écoute les conversations qui sont pour les autres. C’est pas très intéressant, je comprends pas grand-chose. Des bouts de vie qui me concerne pas, mais je les entends encore, même quand je regarde ailleurs, dehors.

Mon téléphone vibre sur la table. Clémentine s’affiche ! Tu es où ? Dans un bistrot. Faut que je sorte, elle me trouvera pas sinon. Et toi ? Je marche aux pieds des petits immeubles du front de mer. J’arrive, je descends, direction le port. Bon, elle est pas trop loin de moi. Je me refais la rue du quai avec les rades de toutes les couleurs. Je flâne et en profite pour mater un peu les cartes. Elle aura faim sûrement. Je me retourne et repère sa petite voiture blanche. Je lui fais de grands signes. Elle roule sans me voir. Je repars dans l’autre sens, qu’on se retrouve ! Ben tu es où ? Ah, je vais pas courir non plus. Gare-toi, je te rejoins. Je continue et arrive à la hauteur de sa caisse, elle se fade un beau créneau. Je toque à son carreau entre-ouvert alors qu’elle regarde de l’autre côté. Elle tourne très vite la tête.

– Ah, te voilà !

– Tu es bien garée ici, ça va…

– Oui, je la laisse là.

Elle sort de la voiture et on se serre dans les bras. Les bisous.

– Tu m’en fais faire des kilomètres… J’ai été obligée de quitter plus tôt.

– Ça s’est bien passé ? Tu as bien roulé ?

– Tranquille, oui… Mais j’ai un petit creux aussi.

– Je m’en doutais, je regardais les cartes des restos quand j’ai reconnu la voiture.

– Et… Tu as trouvé un truc sympa ?

– Je sais pas, j’ai pas tout vu.

– On se prend un apéro déjà, on bouffera après.

Elle perd pas le nord… On entre dans le premier et on s’installe.

– Mesdames bonsoir ?

– Bonsoir, deux rosés et des grigris.

– Des quoi ?

– Des trucs qu’on grignote avec.

Le serveur s’en va nous préparer la commande. Il revient avec deux ballons, une assiette de petits gâteaux secs et un ramequin d’olives. On lève nos verres.

– Tu peux me dire pourquoi tu me files rancard ici ?

– C’est chouette, non ?

– Oui, mais bon, Paris c’est chouette aussi.

– Il y a pas la mer…

– Ah ça !

Nos yeux se croisent et se perdent. Sa main, posée sur la table effleure la mienne alors qu’elle chope un petit gâteau.

– Tu as envie de dîner quoi ?

– Quitte à être là, je me ferai bien un plateau.

– Bonne idée !

C’est moi, maintenant qui frôle sa main. Elle la retourne et m’attrape. Je me retire pour saisir une pique et une olive. Mes yeux sont fixes, dans les siens.

– C’est bien que tu sois venue.

– Tu as de la chance, tu sais…

– Pourquoi ?

– Parce que… Comme ça…

– Dis-moi.

– Je devais passer la soirée avec des copains mais je suis venue.

– C’est trop gentil, je suis touchée, vraiment très touchée !

Elle me sourit. Son sourire que j’aime tant lui métamorphose le visage. Ce petit échange me conforte aussi dans ma relation avec elle. On plante tout et on vient à chaque fois que l’autre en a besoin. C’est toujours super simple avec elle.

– Ah merde, plus d’olive !

– J’en redemande, tu veux ?

– J’ai carrément faim, finalement. Alors, tes prospections… Tu as eu le temps de trouver l’endroit idéal ?

– Ben en fait, non. J’ai juste lu quelques cartes. Tu veux quoi dans ton plateau ?

– Huîtres, crevettes, bulots, je sais pas, mais pas de crabe, ou juste les pinces.

– On va marcher un peu, on va bien trouver ça.

On sort du bistrot pour chercher le resto. On se fait toute la rue du port.

– Tiens, regarde, là, il y a même les langoustines. Le homard c’est en option.

– On va peut-être pas exagérer !

– Allez… On va là ?

– Ah, mais c’est là que j’ai mangé les moules à midi.

– Ça gêne ?

– Ah non… Juste que c’était des frites surgelées.

– Avec le plateau, il y en a pas, on s’en fout…

– Tu as raison Clèm, on s’en fout !

On rentre donc dans le resto en question et on attend que le mec vienne nous installer.

– Bonsoir, c’est pour dîner ?

– Bonsoir. Oui, pour dîner, deux personnes. Une table au calme un peu à l’écart, ce sera parfait.

– Dans ce cas, je peux vous mettre dans le fond.

– Le fond, c’est très bien.

– Suivez-moi.

Il nous fait traverser toute la salle et effectivement, on est dans le fond. Mais alors, tout au fond… C’est cool, une table ronde ! On se pose l’une à côté de l’autre.

– Je vous apporte la carte.

Il dégage et nous abandonne là. On l’entend appeler.

– Louise, tu as une table de deux. La huit.

Sa collègue sans doute…

– Je m’en occupe.

Une petite nana se pointe avec les cartes.

– Ah ben tiens, décidément.

Elle nous refile les cartes avec son sourire et dérape. Clèm sent comme un goût de reviens-y.

– Tu es connue dans le quartier…

– Je me la suis emplafonnée deux fois depuis ce matin, cette nana.

– Tu fais pas dans la délicatesse quand tu dragues.

– Arrête de dire des conneries, tu l’as vue ? Si elle a dix-huit ans, c’est bien le diable !

– Une vraie gamine, c’est sûr, mais mignonne quand même.

– C’est tout à fait possible d’être jeune et mignonne à la fois.

– Quand j’étais jeune, je l’étais, oui.

– Mais tu l’es toujours, Clèm…

– Humm !

La môme rapplique.

– Vous avez choisi ?

– Deux plateaux de fruits de mer.

– Avec ou sans homard ?

Je tourne les yeux vers Clèm.

– Tu veux le homard ?

– Ça va faire beaucoup, non ?

– Peut-être, oui. A moins que tu es toujours aussi faim ?

La nana nous coupe dans notre réflexion.

– Je peux en mettre un pour les deux et vous partagez.

– Ben voilà, très bien.

– Et comme boissons ?

– Un rosé sec.

– En ce moment, j’ai un Tavel excellant.

– Ce sera très bien.

Elle nous débarrasse des cartes, toujours avec le sourire et s’en va chercher la bouteille.

Pof ! Vu ma maladresse de la journée, c’est le verre de Clèm qu’elle remplit.

– Très bien, merci.

Elle continue le service, je peux goûter, moi aussi, puis elle s’en va.

– La mignonne s’appelle donc Louise.

Je comprends pas pourquoi elle me dit ça…

– Et alors ?

– Alors, je trouve que c’est sympa, Louise.

– C’est… C’est rien. On s’en fout, en fait.

– Oui, mais quand même.

– Mais quand même quoi ? Qu’est-ce que tu as, Clèm, ce soir ?

– Je vois, enfin, j’ai aperçu la mer et ça me donne envie de partir.

– Partir où ?

– Pourquoi tu m’as fait venir jusqu’ici ?

– Tu arrêtes de zapper toutes les idées. Je comprends pas. Tu sautes d’un truc à l’autre…

– Moi non plus, je comprends pas. Je comprends pas ce qu’on fout là, je comprends pas pourquoi on dîne dans le resto de la nana que tu t’es emplafonnée toute la journée.

– C’est un hasard qu’elle bosse ici. C’est un hasard aussi que je me sois vautrée deux fois dans les bras de la même.

– C’est pas un hasard que tu me dises de venir te repêcher ici.

– Ça non, c’est pas un hasard !

Le plateau arrive. Enorme, avec plein de crustacés dessus. On va pas arriver à tout manger…

– Vous avez tout ce qui faut ? Si vous avez besoin d’autre chose, de la mayonnaise… Vous demandez.

– Ok, merci.

Elle ressert les verres et repart. Elle est élégante dans ses déplacements. Elle bouge à peine, toute légère et elle est déjà ailleurs. Clémentine me fixe intensément en s’emparant d’un bulot.

– Alors ?

– Alors quoi ?

– Ici, pourquoi ici ?

– L’envie d’être plus loin, je sais pas, l’envie d’être juste avec toi.

Ses yeux vont de moi au décor de la salle et reviennent sur moi. Son expression marque les questions qu’elle me pose pas et elle reste zen, souriante.

– Si on prenait le bateau ?

Elle me sort ça du ton très gai. Je bafouille…

– Pour… L’Angleterre ?

La petite nana réapparait.

– L’Angleterre ? Humm… Tout va bien ?

– Oui, merci.

On est de nouveau seules.

– Mais tu bosses, non ?

– J’ai encore des jours, je peux… Mais dis-moi vraiment qu’elle idée tu as derrière la tête.

– J’en ai pas, tu me connais… Tu peux caler combien de jours ?

– Quatre, ça irait jusqu’au week-end et ça ferait six jours en tout.

– Chiche ?

– Chiche !

La serveuse revient près de nous, j’en profite.

– Vous connaissez les horaires des bateaux ?

Son visage s’éclaire, sans doute par son envie.

– Il y en a deux par jour. Fin de matinée vers les onze heures, et fin d’après-midi vers les dix-sept heures, je crois. Vous voulez partir ?

– Ça nous tente bien, oui.

– La chance… Moi je peux pas partir comme ça… Le boulot… Les sous surtout… J’ai pas les sous.

Les deux mains posées sur la table, penchée en avant, elle est limite à s’asseoir pour discuter avec nous.

– Louise, ta commande !

– J’arrive…

Sa réponse est sur un ton d’énervement avancé. Qu’est-ce qu’elle a, c’est pas cool de travailler ici ? Elle nous laisse.

– C’est chaud pour la gamine…

– Ça a l’air, oui…

Elle revient avec un petit prospectus qu’elle tourne dans tous les sens.

– Vous voulez les horaires exacts ?

– Pourquoi pas…

– Alors, départ à dix heures trente. Ah, c’est plus tôt que ce que je vous avais dit… Et arrivée à quatorze heures trente, heure locale.

– Louise, la douze !

– Ah merde… Houps ! Excusez-moi.

– C’est pas grave…

Elle s’en va encore en abandonnant le papier sur un coin de table. Clèm s’empare des horaires et regarde. Elle en passe un temps à le lire, ce papelard…

– En pleine cogitation !

– Tu me fais envie, avec tes idées de rendez-vous à la mer.

– On est obligé de rien.

– Non, je sais, mais finalement, je partirais bien. Comme j’ai déjà fait un bout du trajet, je peux continuer. Sauf si tu veux absolument rester ici !

– Ah non… Je veux rien… Juste qu’on soit ensemble…

– Humm !

Elle est absorbée par le petit tableau du prospectus et le referme.

– Ah tiens, les tarifs sont là.

Elle poursuit sa lecture.

– Si tu veux, on part demain matin.

– Pourquoi pas…

– Allez, vendu !

– Et la bagnole ?

– On l’emmène sur le bateau. Là-bas, on ferait comment sinon ?

– Ah, je sais pas.

Louise revient vers nous. Encore les deux mains posées sur le bord de la table.

– Alors, vous partez ?

– Ça nous tente bien, oui…

– Moi aussi, ça me tente bien, mais voilà…

L’autre loufiat vient jusqu’à elle.

– Louise, mais qu’est-ce que tu fais ce soir, tu es là ou pas ?

– Oui, oui, j’y vais.

Elle va assurer son service. On la voit débarrasser une table, filer en cuisine et rapporter de nouvelles assiettes.

Nous, on se regarde juste, nos sourires plein la face. Sa main glisse sur la table.

– Faut qu’on se trouve un truc pour dormir.

– Ben, si on part demain matin, oui, va bien falloir. Dans ta caisse ?

– Ah non, on dort correct, dans un plumard.

On traine à notre table. La petite serveuse nous jette des coups d’œil réguliers. Qu’est-ce qu’elle veut ? Je fixe Clèm. Elle est toute pimpante, vêtue en tenue de travail.

– On a rien comme affaires !

– C’est pas grave, on trouvera bien deux-trois trucs à que dalle.

– Tu as raison, pourquoi se prendre la tête… Alors, tu me dis ?

– De quoi ?

– Là, pourquoi tu m’as fait venir jusque-là.

– Je sais pas, envie de te voir, d’être avec toi, juste ça.

– Oui, mais pourquoi ici ?

– Pour changer… Je sais pas… Toi, là… En face de moi… Dans cet endroit qu’on connait pas… C’est parfait, non ?

– Mmm, si tu veux…

On se lève pour partir. La petite serveuse arrive au pas de course.

– Vous partez déjà ?

– On a fini.

– Un digestif ? Un cocktail ?

Je regarde Clémentine qui me sourit.

– Un cocktail, ça te tente ma belle ?

Elle sourit toujours, les yeux sur moi.

– Un cocktail, oui, pourquoi pas.

– Je fais très bien les Piňa Colada.

– Allez, deux ! Trois si vous voulez boire avec nous.

Je m’avance un peu peut-être…

– J’ai pas encore fini mon service, je peux pas, dommage !

La nana s’éloigne, Clémentine a les yeux dans le vague.

– Une gamine, c’est vraiment rien qu’une gamine !

– Oui, de fait…

On se repose les fesses sur les chaises. Louise revient.

– Et voilà, J’ai mis un peu plus de rhum…

Elle débarrasse la dernière table dont elle doit s’occuper et revient. Elle nous lâche plus !

– Je peux ?

– Allez-y, posez-vous.

Elle tire la troisième chaise de la table ronde et se retrouve en face de nous deux.

– L’Angleterre, depuis le temps que j’ai envie d’y aller.

– Ben pourquoi vous y aller pas.

– Je bosserai bien là-bas, mais je parle pas anglais.

– Je crois que pour eux, c’est pas un problème si vous parlez pas la langue. En tout cas, nous, je pense qu’on sera sur le bateau de demain matin. Dites, vous connaissez un hôtel sympa et pas trop cher, ici ?

– Oui, j’en connais un, mais on voit pas la mer.

– On s’en fout, si on prend le bateau demain, on la verra, la mer.

– Je vous emmène à la fin de mon service si vous voulez.

– Et c’est quand la fin du service ?

– Ce sera quand vous aurez terminé. Vous êtes ma dernière table, alors…

On descend doucement notre cocktail. C’est carrément bon ce truc, ça se boit facilement.

– Alors, vous allez le prendre le bateau ?

– Sûrement, oui…

– Faut y être une heure en avance, pour les billets, tout ça…

– Et pour la bagnole ?

– Ah, vous êtes en voiture ?

– On serait venues comment ici, sinon ?

– Ah, je sais pas… Mais si vous avez une voiture… Je crois que c’est encore plus tôt.

– Ça doit être marqué sur le papier, non ?

– Je vais le rechercher.

Elle se lève, Clèm me regarde bizarrement.

– Tu penses à quoi ?

– A toi, Max !

– Humm ! Et tu penses quoi ?

– Je pense qu’on va se taper l’Angleterre sur un coup de tête et que ces vacances improvisées tombent très bien.

– Dans ton emploi du temps ou ailleurs ?

– Dans tout, je suis ravie qu’on se tire toute les deux, Max, ça va te faire autant de bien qu’à moi.

La petite nana revient.

– Pour la voiture, faut y être une heure et demie avant, pour les papiers, l’embarquement, tout ça…

– Bon, ben on va aller dormir. L’hôtel ?

– C’est juste derrière.

– Pas la peine de nous emmener alors…

– C’est très simple, quand vous sortez, c’est la première à gauche et encore à gauche. C’est l’hôtel des mouettes.

– Très original comme nom, ici, on s’y attend pas.

– C’est plutôt un nom de relais de montagne, non ?

On éclate de rire, la fille sait pas trop ce qu’elle doit faire, rire avec nous ou pas.

On se pointe à l’hôtel en question… Plus de chambre disponible !

On végète devant quand Louise passe l’angle de la rue.

– Ben, qu’est-ce que vous faites dehors ?

– Plus de chambre de libre…

– Venez chez moi, c’est tout petit mais on va se débrouiller.

– C’est vraiment gentil, merci !

On la suit et on passe le seuil de sa petite maison

– Je suis Clémentine, elle, c’est Maxime.

– Moi, c’est Louise.

– Ça, on avait compris…

– Installez-vous, j’arrive.

On se retrouve dans le salon et on se pose dans le canapé. Je me tourne vers Clémentine.

Elle revient vers nous, il commence à se faire tard, mais elle débouche une bouteille.

– Allez, à votre départ de demain.

On trinque avec elle.

– Vous avez de la chance que j’habite juste à côté de l’hôtel.

– C’est vraiment très sympa de nous accueillir pour cette nuit.

– Je vais me changer, je reviens.

Elle nous abandonne toutes les deux dans son salon.

– Elle est cool cette meuf.

– Et mignonne.

– Mais arrête Clémentine ! Tu as vu l’âge…

– Mignonne quand même ! Bien foutue en plus.

– Mais tu craques ma belle. Clèm en plein flag !

La fille réapparaît. Son jean serré et sa petite chemise lui vont très bien.

– C’est mieux comme ça, non ?

On éclate de rire en la voyant prendre une pose de starlette. Elle se pose dans le fauteuil en face de nous.

On a pas grand-chose à se raconter.

– A part de passer tes journées dans un resto, tu fais quoi ?

– J’apprends la danse. J’adore les danses.

– Quelle danse tu fais ?

– Le tango, et le flamenco aussi.

– Carrément !

J’ai envie de voir….

– Une petite démo ?

– Là ?

Son air étonné m’amuse, j’en profite.

– Non, devant tout le monde, sur le port, en bas !

Clèm rigole.

– Tu es con, Max…

– Une démo, ce serait bien, non ?

– Je vous en fais une ici, dans le salon. Mais le tango…

– Quoi ?

– Ça se danse à deux.

– Ah, oui… Mais nous, on sait pas le danser. Le flamenco, c’est possible ?

– Oui, ça oui.

Elle se met au milieu de l’espace libre de la pièce et lève les bras. Elle commence à bouger ses hanches puis s’arrête d’un coup.

– Déjà finit, c’est vraiment une toute petite démo.

– C’est pas ça, mais j’arrive pas si je suis pas en tenue.

– Tu as besoin d’une tenue spéciale pour tout, toi. Ton boulot, ta danse… Pour quoi encore ?

– Max, arrête, tu es pas cool.

– Pardon, pardon, je me tais. Vas-y, fais comme tu veux.

– Bon, je vais encore me changer.

Elle quitte la pièce. Je regarde Clèm.

– C’est debout sur la table qu’elle doit le danser son flamenco.

– Mais Max, tu arrêtes de la chercher cette pauvre petite nana.

– Je la cherche et c’est toi qui la trouve…

– Quoi ?

– Tu disais, tout à l’heure… Mignonne… Bien foutue…

– Elle l’est, de fait, j’y peux rien.

– Mmm…

– Jalouse !

– Pas du tout !

– Menteuse…

Louise revient avec une robe très ample en bas qui traine par terre, pleine de couleurs, avec des froufrous partout. Le haut des jambes, les fesses et la taille serrés par un haut très près du corps. Elle a une certaine allure là-dedans. Faut que je lui dise.

– Waouh ! Ça te change carrément de ta tenue de serveuse. Là, tu es…

– Je suis…

– Rien… Tu es… C’est très joli.

Elle met une musique et la voilà qui commence sa danse au milieu du salon. Elle claque les talons au sol, tourne sur elle-même. Sa robe qu’elle tient avec une main, suit ses gestes dans des mouvements aériens. Ses bras s’emmêlent, se relâchent, s’entourent. La robe tourne autour d’elle, avec elle, pendant qu’elle claque encore des talons. Des fois, elle va très vite et d’autres fois elle est dans une lenteur de déplacement… Je sais pas depuis combien de temps elle prend des cours, mais elle se démerde bien. La musique s’arrête.

– Alors ?

– Superbe !

– Je vais me changer, je veux pas froisser mes fringues de danse.

Elle part dans sa chambre, Clèm se lève jusqu’à la fenêtre. Je la rejoins et pose ma tête sur son épaule. Son bras me resserre sur elle.

– Ça va ?

On se décolle.

– Oui, très bien.

– Vous êtes…

– Quoi ?

– Enfin… Je veux dire… Vous êtes…

– Je vois pas de quoi tu parles…

Qu’est-ce qu’elle nous fait ?

– C’est vraiment très joli le flamenco.

– C’est surtout très agréable à danser !

– Ah, ça… Nous, on peut pas le savoir.

– Il y a longtemps que tu en fais ?

– C’est ma troisième année.

– Et le tango ?

– J’en fais depuis quatre-cinq ans.

– Ah, quand même !

– Je peux vous apprendre quelques pas si vous voulez.

– Ça va être chaud, on est pas forcément douées.

– On essaye, vous voulez ?

– Allez, soyons fous !

– Je vous montre ?

– Heu… On s’y prend comment ?

– Ben Maxime, tu viens là, je vous montre comment on se tient. Après, c’est à vous deux.

Je me lève et elle m’attrape avec une énergie ! Elle me colle sur elle, les jambes emmêlées, un bras autour de ma taille et l’autre qui me tient par la main.

– Non, attends, toi, tu mets pas ta main à plat dans mon dos.

– Et je la pose comment ?

– Les doigts tendus, bien serrés, la main à l’horizontal, c’est juste ton pouce qui touche mon dos… Ah, mais ta tête !

– Quoi ma tête ?

– Tu dois pas me regarder, tu te tournes de l’autre côté, à l’extérieur. Quand je bouge une jambe, la tienne doit me suivre toute collée.

On a les ventres écrasés. Je me laisse guider par ses pas, ça se fait tout seul. Je reste collée sur Louise qui m’emporte dans ses mouvements. Le poids des corps l’un contre l’autre. Je la sens entière contre moi. Elle me repousse légèrement et me fixe droit dans les yeux.

– Alors ?

– C’est… C’est très sensuel… Vraiment…

– Allez Clémentine, à vous deux.

Clèm me rejoint sur la piste de danse improvisée. Je la calle contre moi comme m’a fait Louise. On pouffe de rire.

– Mais attendez, c’est sérieux !

Ah, ben si on peut pas rigoler… Ça va être dur pour nous. J’avance une jambe entre les siennes et resserre le bas de son dos contre moi. Les cuisses reposent presque les unes sur les autres.

– Allez, j’envoie la musique et vous bougez dessus en rythme. Maxime, tu déplaces une jambe et Clémentine, tu la suis, toujours corps contre corps. Allez, c’est parti !

Je me déplace avec les sons que j’entends.

– Non, Clémentine, tu regardes pas Maxime, tu regardes loin, de l’autre côté.

– Mais c’est pas cool !

– Le tango, c’est comme ça, on se regarde pas ou très peu.

Louise se rapproche et positionne la main de Clèm dans mon dos. On gigote un peu n’importe comment. On y connait rien. On rigole encore à s’emmêler les pattes, à se marcher dessus. Louise se joint à nous pour nous guider. C’est presque un tango à trois. Pour le coup, c’est beaucoup moins sensuel que tout à l’heure.

– Allez, continuez comme ça, je vais faire un café, vous voulez ?

– Pourquoi pas… Mais un déca…

Elle nous abandonne. Clèm se resserre et tourne la tête vers moi.

– On doit rester très collées.

– C’est ce que j’ai compris, oui.

– En même temps, c’est le côté sympa.

– Ça dépend qui tu as dans les bras…

On entend les bruits de la cuisine par-dessus ceux de la musique. Complètement emmêlées, on s’immobilise. Clèm dans mes yeux à me retenir contre son corps.

– Ça va ma belle ?

– Le tango, c’est glamour mais on a pas besoin de ça.

Je lui empoigne les fesses et l’écrase sur moi, entrejambe contre entrejambe. Elle lève les yeux….

– Hum… Arrête, je vais craquer.

– Tout le plaisir sera pour moi.

Elle se penche à mon oreille.

– Connasse…

– C’est comme ça que tu m’aimes.

– Pas faux !

Louise revient, les tasses sur un plateau.

– Ben alors, les mouvements… Allez… La musique est pas finie.

On se remet dans le rythme, Clèm regarde ailleurs, je la tiens juste d’une main dans le bas de son dos. La musique s’arrête enfin. On se rapproche de la table basse.

– Alors, vous en pensez quoi de ce premier cours ?

– Ça chauffe les corps !

– Ah ça…

Je dis ça mais je suis pas sûre qu’on l’entende de la même façon. Enfin… C’est pas grave.

– On ferait bien de dormir, non ?

– J’ai que le canapé à vous offrir.

– Ça nous ira très bien.

On boit les cafés, on débarrasse la table. On la pousse dans un coin et on déplie le canapé.

– Des draps, je vous passe des draps.

Elle revient avec le matos. On fait le lit.

– Voilà, allez, je vous abandonne, demain je taffe.

– Levé à quelle heure ?

– A six heures trente.

– C’est trop ingrat ! Tu nous réveilles parce que c’est pas sûr qu’on émerge à temps.

– Ok, bonne nuit.

– A demain… Merci pour l’accueil.

Elle s’en va dans sa piaule en fermant la porte du salon derrière elle. Nous voilà toutes les deux. On se dessape et on se pieute direct. Clèm dans mes bras.

– Alors, le tango…

– Là c’est mieux !

Je la resserre sur moi.

Je sens une main qui me secoue.

– Heu… Pardon… Mais… Excusez-moi… Heu… Faut se lever…

– Hein ? Oui… On arrive.

– Je prépare le café.

– Ok, merci.

Je bouge Clèm, faut pas qu’on la mette en retard.

– Viens, Louise nous a fait un café.

– Oh… Putain… Mais il est quelle heure ?

– Je sais pas… Mais c’est pas grave, faut qu’on se bouge.

On saute hors du lit. On défait tout, plie les draps, replie le canapé, ramène la table basse. Tout est en ordre !

– Bien dormi ?

– Ah ça… Oui… On t’a empilé les draps sur le canapé.

– Vous emmerdez pas, je ferai ça pendant ma coupure.

On quitte la maison en même temps que Louise. La bagnole nous attend pas loin, faut aller faire la queue à l’embarcadère. Que c’est long ! On va faire quoi là-bas ? On parle un anglais tellement approximatif… L’attente et nous deux, calées sur les sièges de l’auto. On avance très doucement, au fur et à mesure que le bateau avale des voitures.

Ah, c’est à nous ! Je descends pendant que Clémentine monte la caisse par la rampe d’accès. La voilà, on peut prendre la passerelle des piétons. Sur le pont, on regarde partout autour de nous. La ville, les autres bateaux dans le port sont tout petits à côté du nôtre. Des bruits de cornes de brume alors qu’il fait plutôt beau ce matin. On reste sur le pont. D’abord accoudée au bastingage avec Clèm, je me recule, le vide me fait peur.

– Tu préfères qu’on rentre dans la cabine ?

– On va se mettre dans les sièges, sur le pont.

J’avance et je tangue. Clémentine me prend la main.

– Viens, on va se poser, ça ira mieux.

Enfin les fesses dans un transat. Je respire. Le bateau commence sa manœuvre, on bouge. Lentement dans le port et puis c’est la mer devant nous. Pourvu que le temps soit calme !

Une heure déjà qu’on est parti et d’un coup, le navire se met à se balancer de droite et de gauche. Comment j’aime pas ça !

– J’ai envie de vomir.

– Attends, pas là, on va trouver les toilettes.

– Je sais pas si je vais y arriver.

Elle me soutient par le bras. C’est occupé. Patience, patience… Ah, voilà, c’est à moi. Vite, la cuvette ! Blourps !

– On va retourner dehors, faut que tu respires un peu.

Elle me traine, me porte presque. On arrive sur le pont et là, en face de nous, Louise la danseuse, la petite serveuse !

– Ben qu’est-ce que tu fais là.

– Votre envie de départ, hier, j’y ai pensé toute la nuit. Et ce matin, après qu’on se soit quittées, je me suis dit… Allez, c’est maintenant que je dois partir !

– Max est malade, on fait des allers et retours aux toilettes toutes les cinq minutes.

– Exagère pas Clèm, j’y ai été qu’une fois.

Je la regarde et porte la main à la bouche.

– Beurk !

– Aller, on y retourne !

– Je vous attends là.

Ah, que c’est dégueulasse, le goût que ça me laisse entre les dents.

– On se repose dehors ? Je vais te chercher un café.

On retrouve Louise et Clèm me laisse avec elle. Elle revient avec trois gobelets à couvercle empilés dans une main, les touillettes et les dosettes de sucre dans l’autre.

– Ah, merci, c’est sympa.

Louise, grand sourire, me démonte le chapeau du récipient et éclate la dosette de sucre dedans. Elle y dépose une pseudo-cuillère, j’ai plus qu’à tourner…

Le bateau se calme un peu dans ses roulis, je vais mieux. On discute de rien avec la môme.

– Trouver un taf, oui, mais comment je vais faire ?

– Tu entres dans un bar et tu proposes tes services.

– Je parle pas anglais…

– Quelques mots quand même ?

– J’en suis restée au bonjour, au revoir.

– Ah… Bryan is in the kitchen…

– C’est à peu près ça, oui.

– Bon, on va pas te faire un cours d’anglais sur le bateau… Donc va falloir que tu te débrouilles avec tes souvenirs de lycéenne.

– Pour ce que j’y ai été au lycée… Il me reste que dalle !

Ah, là, là, ça va être chaud pour elle de trouver un boulot dans ces conditions. Le bateau se remet à bouger un peu trop à mon goût. Je m’accroche au bras de Clémentine.

– On rentre, tu veux ?

– Je préfère être dehors… De l’air, je veux de l’air.

Un mec, tout propret, en uniforme, se rapproche de nous.

– Vous devriez rentrer dans la cabine Mesdames, ça risque de secouer un peu.

– Ah non ! J’ai besoin d’air.

– Peut-être, mais là je vous demande de rentrer, consignes de sécurité.

Je me jette contre Clémentine.

– Au secours !

– Arrête tes conneries, on va se faire secouer un peu c’est tout.

– C’est tout ?

On s’installe à l’intérieur, de fait, ça commence à bouger pas mal. Louise est toujours collée à nos baskets.

– Il y a plus qu’une heure de traversée, c’est bientôt fini.

– Le problème, c’est qu’on est dans le cas où il y a le retour à se farcir et aussi en bateau.

– Ah, ben ça… Tu auras qu’à prendre un truc pour dormir.

– C’est pas con comme idée !

On finit par arriver de l’autre côté de la Manche. Je suis pressée de poser un pied sur la terre ferme.

J’attends sur le quai avec Louise, pendant que Clèm récupère la voiture.

On est réunies, toutes les trois. Enfin Clémentine est près de moi.

– Bon, Louise, tu vas te débrouiller comment ?

– Je sais pas ce que je dois dire.

– Tu dis juste « yes, of course » à tout ce qu’on te demande. Ça devrait marcher. Le reste, tu l’apprendras sur le tas.

– C’est chaud quand même, si peu de mots…

– C’est toi qui es venue maintenant !

Clèm se rapproche de la discussion.

– Allez, bonne chance !

On peut pas la planter là, sur le quai, avec son petit sac au bout du bras. Elle nous a hébergées quand même. On se pose dans la caisse et Clèm ouvre la fenêtre.

– Tu veux aller jusqu’à Londres ?

– Oui, je veux bien.

Elle se rapproche de la portière arrière, l’ouvre, monte et s’installe.

– Merci vous êtes vraiment sympa.

– Simple échange de bons procédés.

La route…

– Attention Clèm, tu roules du mauvais côté !

– Ah, merde !

Elle se remet dans l’axe des anglais. Que ça à l’air compliqué de conduire comme eux… Dans la voiture, il se dit plus rien, la môme est bien sage sur la banquette arrière. Nous, on se sourit entre deux carrefours où faut réfléchir par où passer.

Arrivée tout près de Londres, Clémentine se gare.

– On continue en métro, on peut pas rouler n’importe où sans avoir des autorisations, ici.

– Tu es bien au courant !

– C’est un pote qui me l’avait dit il y a… Pff… Je sais plus…

Louise chope son sac, nous on en a pas. Le métro. On prend des cartes qui nous laissent circuler partout pendant plusieurs jours.

Les gens sont très civiques, ils se poussent pour que les autres descendent, avant de monter. On accompagne Louise jusqu’à une Guest House, en plein centre de Londres, qu’elle se mettre dans le bain. Dans cette auberge de jeunesse, elle va rencontrer des jeunes qui l’aideront à trouver le taf, la collocation… On se dit qu’on va la laisser là et qu’on va reprendre le métro.

– Je peux vous demander votre numéro de téléphone ?

Qu’est-ce qu’on fait ? On lui donne ou pas ?

– Vas-y, note…

Clémentine lui balance dix chiffres… Mais c’est mon numéro ! Je dis rien. La bise et on s’en va.

– Faut qu’on se trouve un hôtel pour se poser.

Ben oui, un endroit…

– Les hôtels, c’est super cher ici !

On décide de se faire les agences pour se trouver un appart-hôtel jusqu’à la fin de la semaine. Dans la première, on trouve direct. Pas besoin de beaucoup chercher ! Avant d’y aller, on reprend le métro pour aller vers White Chapel. On devrait se dégoter des fringues pas trop cher là-bas. Une boutique, genre le linge au kilo, et on trouve notre bonheur ! Quelle chance, ils sentent bon, ils sont donc tout propres. On a plus qu’à se balader, flâner, rien faire. On se pose dans un bistrot quand mon portable me siffle. C’est Louise, on me dit que chez O’Connely, ils embauchent facilement, mais si vous pouviez m’aider au début pour parler…

– C’est la môme, elle a besoin d’un coup de pouce pour son premier rancard-boulot.

– Ok, mais c’est où son truc ?

Je lui demande, elle met pas deux secondes à nous répondre. C’est complètement dans le centre, métro Leicester Square, au 38 de la rue qui longe le petit parc. Belle précision, mais il nous manque des infos quand même. A quelle heure elle veut qu’on se retrouve là-bas ? Louise est ok pour dix-neuf heures et pour nous, c’est parfait. Ça nous laisse le temps d’aller déposer nos frusques dans l’appart-hôtel qu’on a loué. Encore le métro et deux changements. Enfin devant. Les clés dans la poche de Clèm et on rentre.

– Waouh !

On fait le tour des lieux.

– C’est classe !

– Ça te plait ?

– Ah, ben, carrément !

Clèm est contente quand j’aime les choses. L’appart est grand, lumineux. Ça donne sur une espèce de marina avec plein de petits pavillons. On se croirait pas dans une capitale ! La pièce principale est pourvue d’un canapé bien confortable. Juste, faut faire le lit. Les draps sont pliés et posés dessus.

– Allez, on fait le plumard ?

Nous voilà à tout installer.

On se vautre dans le canapé.

– Tu es bien là, Max ?

– C’est parfait, on a rien à faire, c’est parfait.

– Juste rancard avec la gamine pour son taf.

– C’est rien ça.

– Ça va pas nous demander beaucoup d’énergie, c’est sûr…

Ma tête appuyée sur le dossier, mes yeux se ferment. Clémentine bouge à côté de moi, je reste le regard fermé.

– Ce soir, on mange dehors, mais demain on fait trois courses.

J’ouvre un œil.

– Quoi ?

– Je dis, ce soir, on va dîner au truc de la môme, mais après, faudra envisager de se faire à bouffer nous-mêmes.

– Comme tu veux.

Je comate encore, mon souvenir du bateau et mon état lamentable me remonte à la gorge. Beurk ! Les toilettes, vite ! Je cours dans l’appart et me courbe sur la cuvette.

– Ben, ça va pas ?

– J’ai plus rien à vomir.

– On va y aller, le temps qu’on trouve, ce sera bien l’heure. Tu dois avoir faim à force de gerber sans arrêt.

On se prépare et c’est encore le métro pour rejoindre l’endroit du rancard. La station, les petites rues, on y est. Que c’est grand, ce bar ! On l’attend devant. La voilà.

– C’est sympa de venir avec moi, je sais pas quoi leur dire.

– Va bien falloir que tu te démerdes toute seule un jour.

On entre dans le rade. Hou, là, là, c’est trop bruyant ! Du monde partout. On se faufile. Une petite nana passe et ramasse les verres vides. On s’installe à une table de libre, près de la fenêtre qui donne sur la petite rue. Dans l’alignement, je vois des décorations de style asiatique qui envahissent la rue perpendiculaire. Personne vient nous servir. On fait signe à la fille qui ramasse les verres.

– We want to drink something.

En entendant mon accent tout pourri, elle me coupe.

– Française ?

– Oui.

– C’est à vous d’aller demander ce que vous voulez au bar et de vous les ramener à la table. Le service en salle se fait pas, ici. Juste, on débarrasse.

Comme elle parle français, j’en profite.

– C’est pour du travail, ils ont besoin de quelqu’un comme Louise ici ?

La fille dévisage la môme.

– Tu as quel âge ?

– Vingt-et-un.

– Déconne pas, ils prennent pas les mineurs et demandent les papiers d’identité.

– Mais j’ai vingt-et-un ans, c’est vrai.

Je la regarde, c’est vrai qu’elle fait carrément plus jeune.

– Tu parles anglais ?

– Un peu.

– Bon, comme c’est plein d’espagnols ici, qui parlent avec un accent pas possible ! Viens avec moi… Si tu veux, je t’emmène voir le manager.

– Ah, super !

Louise se lève pour suivre la serveuse. Clèm, qui était partie au bar, revient avec trois verres en main.

– Ben, elle est où la gamine ?

– Je l’ai collée dans les pattes de la nana qui débarrasse, elle l’accompagne voir le manager.

– Ah, ben génial…

On boit nos bières. Celle de la môme reste sur la table.

– Qu’est-ce qu’on fait, on se la boit ?

– On va attendre un peu, voir si elle rapplique.

Louise revient toute souriante.

– Ils veulent bien de moi ! Enfin, c’est ce que j’ai compris…

– Faudrait que tu sois sûre quand même. On mange ?

La serveuse, voyant que Louise est de retour, s’approche de notre table.

– Alors ?

– Je pense que c’est bon. Il m’a parlé d’horaires pour demain.

– Ça veut dire que tu commences un essai demain ! Ils sont pas compliqués ici. Ils t’embauchent aussi vite qu’il te vire. Par contre, des heures, si tu restes, tu vas en faire… Et le salaire, c’est une misère.

– Il m’a parlé de six pounds et quelques de l’heure, un truc dans le genre.

– Tu trouveras pas mieux dans les bars, par contre il y a plein de tips.

– Des quoi ?

– Les pourboires. Ici, c’est pas comme en France, les gens lâchent des tips tout le temps, enfin des pourboires…

On se remet dans la conversation des filles.

– On peut manger ?

– Faut aller au second, ils vous serviront à dîner. Ici, c’est que pour boire.

– Il y a beaucoup d’étages ?

– Cinq. Tout en haut, c’est la discothèque.

La fille se retourne vers Louise.

– Quand tu auras les pieds en compote, tu demanderas à tenir le vestiaire de la discothèque, c’est plein de tips aussi et c’est reposant. Dans les étages bar, tu feras que débarrasser les tables. Rester derrière le comptoir pour préparer, c’est une vraie promotion. Et faut connaitre les cocktails. Tu faisais quoi en France ?

– Serveuse !

– Ah, tu connais alors…

– Un peu, oui.

Louise termine sa bière qu’elle a failli pas avoir si elle avait trop trainé avec le mec. On dégage au second. On va enfin manger. Il y a une carte en accordéon, posée debout sur la tranche, au milieu de la table. On y comprend que dalle. Des hamburgers, ce sera plus simple.

– Tu es bien installée dans la Guest House ?

– Une chambre de quatre filles, ça va aller. J’ai laissé mon sac là-bas, j’espère qu’il y aura pas de problèmes.

– Pourquoi veux-tu ? Faudra que tu te rancardes pour trouver une colloc.

– Je vais déjà commencer à bosser, on verra après.

– C’est prudent de faire dans ce sens-là.

On a terminé nos hamburgers. On s’en va.

Sur le trottoir on va abandonner la môme.

– Allez, bonne chance pour ta première journée. Mets des baskets, j’ai cru comprendre qu’on courrait partout !

– T’inquiète, j’ai que ça de toute façon. Merci en tout cas.

– On a pas fait grand-chose finalement.

– Vous m’avez emmenée jusqu’a Londres déjà.

– Fallait un élément déclencheur et c’était nous !

– Encore merci, vous reviendrez au O’Connely avant de reprendre le bateau ?

– Peut-être…

On se fait la bise et on la largue à l’entrée du métro.

Le réveil avec les rayons du soleil qui pénètrent la pièce. Clèm est déjà levée. Le café est près. Elle est toute habillée aussi. Je m’allume une clope.

– Tu as trouvé du café dans les placards ?

– Je suis descendue en chercher, tu dormais tellement bien…

– C’est trop gentil…

– Un matin sans café, pour toi, c’est pas un matin !

Encore dans le coltard, je mets un peu de temps à saisir le sens de sa phrase. Elle me regarde vider lentement ma tasse et me sourit. Tout est calme, on entend très peu les bruits extérieurs.

La douche. Je vais dans la salle de bain. Il y a une baignoire, c’est vrai, j’avais oublié.

– On se fait un bain ?

– Vas-y, toi, j’ai déjà pris une douche avant de descendre.

– Comment tu fais pour assurer tout ça avant le café…

– J’avais pas trop le choix, il y en avait pas, de café !

Je me dis que si elle est levée depuis si longtemps, je ferais mieux de prendre une douche, ça ira plus vite. Je me colle sous le jet, ça finit de me réveiller direct.

Je traverse l’appartement à poil.

– Déjà ?

Juste, je lui souris et vais me déguiser avec les fringues qu’on a achetées hier. Je suis prête !

– On fait quoi aujourd’hui ?

– Ce qu’on veut, je sais pas…

– Il y a sûrement des quartiers sympas dans cette ville.

– Faut se rancarder…

– On va demander dans un bistrot ?

On sort de l’appart et le premier rade est pour nous. On se pose. Ah, tiens, là, un mec vient.

– Two coffees please.

Il revient avec les tasses. Ce qui serait bien, c’est d’en croiser un qui parle français. Bon, on écoute autour de nous, pas un seul langage comme nous. On repart dans les rues. On avance au hasard, on va bien tomber sur un quartier chouette. Il y a des parcs partout, c’est très vert, de grands immeubles et des pavillons. C’est rigolo. On décide de retourner à White Chapel. Le métro jusque-là et les petites rues, plein de vendeurs sur les trottoirs du boulevard, un marché de fripes. On flâne au milieu du monde.

Les gens sont drôles. Certains ont vraiment des looks d’enfer. Entre les coupes et les couleurs de cheveux, les fringues bariolées de tailles différentes de celles des corps qui les portent, le maquillage et les accessoires… Parfois, c’est spécial !

On se termine dans un petit resto pour déjeuner. Des fallafels, super ! La fille arrive pour nous voir. Je lui montre avec le doigt, sur la carte, les plats qu’on veut.

– This one, this one and that.

– What do you want to drink ?

– Hein, heu… Vine, rosé.

Clémentine rigole en m’entendant aligner les mots.

– Ton anglais… Grave !

– Ben, demande-lui, toi, à la nana.

– Te fâche pas Max…

– Je me fâche pas, je suis très calme, très contente d’être là, très…

– Très quoi ?

– Très tout, je sais pas, je suis bien.

Elle nous apporte à manger. Les bouches pleines, on continue.

– Cet après-midi, on peut faire le tour de l’espèce de marina, tu veux ?

– A côté de l’appart ?

– Oui, après la sieste…

– Après, oui, parce que là, on a crapahuté toute la matinée et j’en ai plein les bottes.

– On a marché à peine deux heures finalement.

– Ah… Ben j’en ai plein les pattes quand même.

On reprend le métro pour la sieste. L’appartement et le lit. Enfin allongées ! Clèm dans l’arrondi de mon bras, la tête sur mon épaule, je m’endors direct.

Dehors, on prend la rue qui longe la Tamise pour rejoindre le bas de la boucle. Ah, c’est marée basse… Je savais pas que les marées remontaient jusqu’à Londres !

C’est rigolo, ce quartier avec des petites maisons et leur terrasse sur pilotis. Enfin, petites, pas si petites que ça ! Il y en a qui ont même une barcasse amarrée à leur ponton privé. Elles sont, elles, toutes petites. Des roseaux poussent au milieu des pièces d’eau. Très chic ! Les maisons en briques restent moches, mais c’est très british ! Au loin, on aperçoit un bateau qui fait la traversée. On se rapproche, c’est celui de l’hôtel Hilton. On peut le prendre même si on y crèche pas.

– Heu, le bateau…

– Tu crains rien là, Max, il y aura pas de vagues.

Elle me traine jusqu’à l’embarcadère. C’est très propret. Quelques pékins et nous. Le bateau fait sa traversée en douceur. Pas de creux de six mètres, juste un clapot. On touche enfin l’autre rive. On s’éloigne de l’appart ou on se rapproche ? Je sais pas où on est… On se promène, le coin est sympa. On a tellement marché que j’ai l’impression que mes semelles s’enfoncent dans le bitume. Fatiguée, je suis fatiguée. On chope deux trois trucs dans une supérette pour le dîner. Retour à l’appart-hôtel.

Pendant que Clèm visite les placards à la recherche d’ustensiles de cuisine, je regarde par la fenêtre. Les bruits me ramènent à elle.

– Je t’aide ?

– Ça va, pas grand-chose à faire…

Elle est à se retourner pour trouver ce qui lui manque.

– Quelle activité !

– Mais il y a rien dans ces placards, même pas de sel.

– Je vais en chercher, tu veux ?

J’enfile un pull et descends jusqu’à la superette de tout à l’heure. La queue à la caisse et mon téléphone sonne. C’est Clèm. Du vin, on a oublié de prendre le vin. Je cherche dans le magasin et tombe sur un Côte de Provence. Voilà qui fera l’affaire. A la caisse, la nana veut pas de ma carte bancaire. Elle me baratine des mots, je comprends que j’ai pas assez de choses à payer. Je retourne trainer dans les rayons pour compléter. Des gâteaux apéritifs et des fruits. Là, ça devrait aller. Je repasse à la caisse, elle prend enfin ma carte. Le sac à la main, je remonte à l’appart.

– Tu as fait le marché ?

– Je pouvais pas payer avec la carte sinon, pas assez cher…

J’installe l’apéro dans le salon, Clèm me rejoint.

– Tu veux sortir ce soir ?

Elle a de ces idées !

– Je suis claquée, on a crapahuté partout.

– Alors on reste tranquilles, ici.

On mange ce qu’elle a préparé et elle fait couler le bain.

Dans la flotte, chacune la tête d’un côté, les jambes emmêlées, on se repose un moment. L’eau se refroidit. On se savonne et on sort. Le lit nous attend, on s’enfile sous le drap. Je me blottie dans ses bras. Contre elle, apaisée, je tarde pas à m’endormir.

Clémentine ronfle carrément, ma main effleure son ventre plat, elle réagit pas. C’est à moi de faire le café ! Je m’y colle. Le bruit de la machine pendant que je roule les clopes. Les tasses sur la table et le cendrier récupéré dans le salon. J’en sers deux quand elle apparaît dans l’encadrement de la porte.

– Salut ma belle.

– Mais dis-moi, tu as fait le café ?

– Tout arrive… Tiens, il y a même les clopes.

– Je rêve !

Elle me lâche un sourire enjoué, accompagné d’un regard très clair… Elle est rayonnante ce matin.

– Des idées derrière la tête, Max ?

– J’en suis pas encore là… Je progresse tout doucement.

On s’enfile nos trois ou quatre cafés, le monde extérieur existe pas avant ce rituel. La douche et on est prêtes pour faire… Rien ! On décide quand même de sortir, les rues, le métro, non, on va prendre le bus. On attend à un arrêt sans savoir où ça nous mènera. Il arrive. On monte juste après un gamin d’une douzaine d’année qui file direct en haut. La conductrice appelle, appelle, elle démarre pas. Le gamin finit par redescendre et poinçonner un ticket. Elle enclenche la première, enfin. On truande pas dans les transports londoniens ! On longe un grand parc.

– On descend là, tu veux ?

– Ok, mais un café avant de le traverser…

Clèm me sourit encore. Elle comprend. On sort du bus juste devant une terrasse de bistrot. Chance !

– On se pose là ?

Une table et faut se relever pour commander.

– Après tes efforts remarquables de ce matin…

Clèm va à l’intérieur chercher les consommations. Je l’attends. Deux ombres entrent dans le bar. Je les entends discuter dans un anglais très grossier. Par la porte, restée ouverte, j’entends les mots.

– Clémentine ?

– Ah, tiens, te voilà toi. Prends un café, tu nous rejoins.

Clèm se rapproche de moi et pose les gobelets sur la table.

– Louise est là avec une copine.

– Ah, ben qu’elles viennent.

– C’est ce que je lui ai dit.

Les voilà.

– Maxime, Clémentine, Edith.

Les présentations de Louise s’accompagnent des gestes qui nous situent.

– Alors, le boulot ?

– C’est crevant, elle avait raison Ophélie.

– C’est qui Ophélie ?

– Ben vous savez, la serveuse qui m’a présentée au manager.

– Ah, yes !

On se plonge un peu sur nos cafés. Pas grand-chose à se dire. Je fais un effort.

– La colloc, tu as trouvé ?

– Ben avec Edith justement, elle est dans un appart où il y a une chambre qui va se libérer. Elle vient juste de me la montrer. J’espère pouvoir la choper, ce serait trop top !

– Tout s’arrangerait pour toi, super !

– Par contre, faut une caution… Ça va être chaud.

Elle va quand même pas oser nous demander des thunes pour la payer, sa caution. J’anticipe.

– Le temps que tu amasses suffisamment, la chambre sera toujours dispo ?

– Edith me dit que le mec est cool, il voudra sûrement bien attendre le mois prochain. Elle, ça fait un an qu’elle y est, alors si c’est elle qui me présente au mec, ça devrait pouvoir le faire.

– Tant mieux, ce serait génial !

– Ben oui, tout comme je voulais, le taf et l’appart.

On se regarde avec Clèm. Je peux pas m’en empêcher.

– On a bien fait de venir, finalement, rien que pour la gamine…

– C’est moi, la gamine ?

Clémentine ouvre la bouche.

– Pour nous, oui, tu es une gamine.

Ce terme a pas l’air de trop lui plaire à la môme… C’est tellement vrai pourtant. Edith semble plus âgée, mais à peine. Si elle a vingt-trois ou vingt-quatre ans, c’est bien le diable. Qu’est-ce qu’on fait vieilles, nous, à côté…. Enfin !

Les cafés sont terminés depuis un moment déjà. Clèm fait mine de se lever.

– On se bouge ?

– Vous faites quoi ? Nous on commence à quatorze heures.

– Rien, on marche, le parc, on s’est arrêté là exprès.

– Après, on pourrait se retrouver pour déjeuner ensemble ?

– Tu sais, Louise, on mange pas le midi.

– Ah…

Edith sourit à rien, dit pas un mot et son portable sonne. Elle décroche et parle. C’est de l’allemand, on comprend que dalle. Elle range son téléphone dans sa poche.

– Tu viens d’Allemagne ?

– Berlin.

Je me tourne vers Louise.

– Tu vas apprendre plein de langues dans ta colloc.

– D’autant qu’il y a une espagnole et une italienne.

– Que des nanas ?

– Le proprio veut que des filles dans son appart. Après, on peut venir de n’importe où, il s’en fout pourvu qu’on soit une nana.

 – Ça a le mérite d’être clair. Bon, les filles, on va vous abandonner, à moins que vous vouliez vous traverser tout le parc.

– Heu… Ben non…

– Bon, ben à la prochaine ?

Les bisous et on se sépare. Clèm me prend la main.

– Bel effort de communication au réveil !

– Fous-toi de moi…

– Non, c’est bien, tu progresses ma belle.

On avance, le nez en l’air, dans ce parc très grand. Trop propre, pelouses impeccables… Des fleurs partout aussi et nous dans les allées, ma main toujours dans la sienne. De l’autre côté, on est complètement paumées. Une entrée de métro, on devrait arriver à rentrer. Deux changements quand même !

L’appart et le calme qui y règne.

– Hey, Mums !

Ben, c’est qui ?

On se retourne et Louise fume sa clope sur le trottoir.

– Tu t’es perdue ?

– En fait, non. Je vous cherchais un peu quand même.

– Qu’est-ce qui t’arrive ?

– Je sais pas, vous aller repartir en France et moi…

– Toi, tu vas rester là, c’est ce dont tu rêvais, non ?

– Oui, mais ça m’impressionne.

– Elle a l’air chouette Edith.

– Oui, mais c’est pas pareil…

– Ce sera mieux avec elle qu’avec nous. Elle est de ta génération, c’est plus cool.

– Mmm…

– De toute façon, nous on repart et toi, tu vas apprendre le parfait anglais de comptoir et te trouver des potes espagnols.

– Pourquoi espagnols ?

– Je sais pas, c’est l’autre au bar qui disait qu’il y avait que ça, ici, des espagnols. Nous on va…

– Apprendre à danser ! Entraînez-vous au tango, on sait jamais…

– Promis !

On la laisse là, avec sa clope, sur le trottoir.

Sur le peu de jours qu’il nous reste, on se promène au milieu des bâtiments universitaires, le long de la Tamise, dans des quartiers plus typiques. On évite la bruinasse et on revoit pas Louise.

La voiture, les miles pour rejoindre Newhaven et le bateau pour la France. Après, c’est les kilomètres, beaucoup de route tout de même !

– Je peux rester avec toi ?

– Viens.

Vers les vingt-deux heures trente, on se cale bien tranquille, sous les plumes. Je me blottis contre elle.

– Tu commences tôt demain ?

– Non, dix heures, je crois…

– Cool.

– Si on se faisait un tango à l’horizontal ?

– M’enfin, Clèm… Tu vois ça comment ?

Elle se bouge, vient m’entourer de ses jambes, les bougent, je suis ses mouvements.

– Tu dois tourner la tête Clèm.

– Je te regarde si je veux !

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Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-08-1

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