Errance

J’ai planté mon boulot.

– Démission ?

– Ras le bol.

– Et maintenant ?

– Plus de revenu, plus rien.

– Ok, mais tu gardes ton appart !

– Et je fais comment ?

– Tu en as besoin, Max. Eventuellement, je paie et toi, tu vas, tu viens. Ta légendaire indépendance… Faut pas que tu brises les choses qui te tiennent debout.

Clémentine, elle a pas un réel besoin de travailler, elle y va juste pour le fun. En plus de son salaire, son grand père… Trop riche ! Il l’arrose sans cesse, c’est sa seule petite fille. La chance. Moi, je suis pas rentière.

Libres et déprimées, on décide de partir. Juste, on sait pas où… Mais on part, direction le sud-est. Dans sa bagnole, Clèm enfile les kilomètres, un peu vite, certes, mais elle roule droit devant. A chaque carrefour, la route en face de nous. Elle m’emmène, on s’emmène, elle se charge de tout.

Ça fait quelques heures quand même. Une frontière. Arrêt sur un parking pour changer de conducteur. Je prends le volant et tout pareil, les carrefours, tout droit. On va peut-être croiser la mer, nez à nez avec une plage, ou… Je sais pas moi, alors tant qu’on peut, on continue.

La journée s’achève, nos yeux fatigués par la luminosité ambiante. Un hôtel pour nous reposer, un resto pour nous rassasier.

Nouveau jour, nouvelle route. Mais toujours dans le même sens. Ah, Encore une frontière ! Papiers, les nôtres, ceux de la caisse et on peut dégager. Nous voilà à une fourche, alors le tout droit, là, c’est soit un peu à droite, soit un peu à gauche. On choisit le un peu à droite, c’est vers le sud, le soleil.

Epuisées par tout ce parcours, on se pose encore dans un hôtel.

J’ai des sanglots plein la gorge. Clémentine se rapproche de moi.

– Tu vas pas recommencer…

– J’y arrive pas.

Elle se rapproche, encore plus près 

– Tu arrives pas à quoi ?

Ma voix s’éteint presque.

– A oublier…

Elle se tait, m’enlace et me caresse doucement le dos. Je suis blottie contre son corps. Elle reprend tout doux à mon oreille.

– Ça va être long tu sais…

– Je sais bien, mais je peux pas m’en empêcher… Alors, je fonds.

– Ça te plait ici ?

– Oui, c’est parfait, tout est parfait, tu es parfaite !

Elle me ressert sur elle, glisse ses mains dans un frôlement léger, sur mon corps qui sursaute.

Clèm, toujours là quand il faut… Là, près de moi, à me porter, me supporter. Ah Clémentine …

Ses mains me dessinent les cheveux.

– Tu as plaqué Louise et Léonore… En douceur, certes, mais larguer quand même… Maintenant, c’est un autre chemin.

J’ai encore quelques soubresauts.

– Je le trouve pas mon chemin…

– Je vais t’aider !

Présente mais pas pesante…

Elle nous trouve un endroit sympa pour dîner. On mange des trucs, je sais plus comment ça s’appelle, mais c’est bon.

On traverse quelques rues et c’est la porte d’entrée. Elle glisse la clé, ouvre et je rentre en premier. La vision du lit m’inspire rien d’autre que de me vautrer dessus.

– Hou là, tu te couches pas comme ça !

Ah bon, faut que je me couche comment ? J’entends des glouglous derrière la cloison. Elle revient.

– Le bain, on prend un bain avant de se coucher.

Je me retourne, les yeux vers elle qui me sourit.

– L’eau va te rincer la tête.

Ah, c’est sûr ça ? Bon, je vais y croire. J’entends plus rien.

– C’est prêt, tu viens ?

Je me tords pour me relever, j’ai du mal, c’est compliqué.

– Je m’occupe de toi, ok ?

– Vas-y…

Elle me dessape, le bas, le haut, tout, je suis nue comme un ver. Elle m’approche du bord de la baignoire, j’ai plus qu’à enjamber le truc. Elle se déshabille et me rejoint. On est, jambes emmêlées, chacune adossée à un bout de la baignoire. L’eau chaude et je m’endors. Elle me balance des éclaboussures de flotte dans la tronche, que je me réveille. J’ouvre les yeux.

– On va ?

J’ai rien à répondre, juste elle, là, en face de moi. Si je bouge pas, il se passera rien. Je souris et elle… La flotte qui se refroidit doucement. Elle me tire, que je sorte de cette micro-piscine. Elle m’enroule dans une serviette, en prend une pour elle et on va sur le balcon. La mer en face de nous, le bruit des vagues et l’odeur du port. Le soleil est couché depuis un moment déjà. On se rentre dans la piaule, il reste plus que le lit.

Elle m’entraine sur le matelas, je me laisse faire. Elle vient contre moi, prend ma tête dans le creux de son bras, sa main entoure mes cheveux.

A mon réveil, les cafés sont déjà là, sur le balcon. Elle a trouvé ça où ? Quand elle voit que j’ouvre un œil, elle me sert. Tout est paisible.

– Encore un peu de route… Tu veux ? La Grèce, ça te rappelle quelque chose ?

– Ah putain, la Grèce ! Alors ça oui, ok !

Mes yeux dans les siens, nos regards se suivent, se quittent.

Encore la route et c’est nous, allongées sur un lit. Je me pose sur son côté, ma tête dans le creux de son épaule, son bras qui me retient, ma main posée sur son ventre et plus rien, que ce petit câlin qui nous emporte.

C’est encore elle qui me réveille avec un doigt caressant ma joue.

– Tu te rappelles qu’on bouge aujourd’hui ?

– Heu… On va où ?

– La Grèce, on continue tout droit.

– Ah oui !

Les kilomètres, les villages, les villes. Je m’endors souvent.

Clémentine stoppe la bagnole. J’ai pas bien suivi le trajet.

– On est où, là ?

– Thessalonique.

– Alors, c’est encore la mer !

– On peut descendre dans le Péloponnèse, ou c’est les îles, ou on pousse jusqu’en Turquie, comme tu veux…

– Je sais pas ce que je veux.

– Je vois… Tu as encore la tête farcie.

Comme elle me comprend bien… Oui, j’ai encore la tête prise par mes histoires. Encombrée de tous les détails que je jouerais autrement si je pouvais recommencer. Mais c’est fait et c’est trop tard.

On continue à pied.

Mon hésitation à choisir une direction et mes larmes qui remontent dans mes yeux.

– Ah, mais non, regarde la ville, regarde autour de toi, regarde-moi. Allez, viens près de moi.

Je me penche vers elle qui me retient. Je peux m’appuyer, me poser, elle est là, toujours. Mon corps contre le sien, émet des secousses au rythme de mes reniflements. J’ai pas de mouchoir. Le rouleau de Sopalin est sur la banquette arrière de la caisse.

– Je comprends pas…

– Tu vas pas comprendre pendant un moment. Faut que tu laisses passer du temps. Que les choses se remettent dans l’ordre, dans ton ordre… Que ça bouge comme tu veux, que tu te déplaces par-dessus tout ça, librement.

– Fait chier de pleurer comme ça.

– Mais non… Si ça te fait du bien, pleure. Perso, ça me gêne pas.

Elle m’entoure des bras et me permet de tenir debout. On reste comme ça, le bruit des vagues qui clapotent sur la digue et c’est tout. Des mots qu’on comprend pas nous arrivent dans les feuilles. L’accent est sympa, chantant. J’ai encore des petits à-coups corporels qui m’ébranlent.

La promenade, avec son allée de bois qui longe la mer. On se pose sur les planches, les pieds ballants au-dessus de l’eau. J’émerge de ma misère.

– J’ai été à Parga il y a longtemps, mais je sais pas à combien de kilomètres c’est d’ici.

– Tu veux y aller ? C’est où ton bled ?

Elle prend, dans son sac, la carte de la Grèce. Elle s’est équipée avant de partir. Je pointe mon doigt à l’endroit.

– On peut si tu veux, on se traverse tout le haut, là, comme ça. Si on suit la route, heu… la E90 voilà, on y arrive tout droit.

– On fait que ça, du tout droit. Depuis le début, alors on peut bien continuer…

Elle suit la route avec son doigt sur la carte. Je dis rien, pas la perturber.

– Si je compte bien, ça fait dans les trois à quatre cents bornes. C’est pas trop loin finalement.

Quatre heures de bagnole, minimum… Mais pour quoi faire ? Parga, ce sera pas mieux qu’un petit village près d’ici.

– Au moins pendant qu’on réfléchit à tout ça, tes larmes ont séché.

Rien que de m’en parler, je sens que ma gorge se resserre. Je commence à voir trouble, mes yeux se mettent à briller. J’éclate de rire.

– Et ben, des larmes au rire et maintenant, le rire plein de larmes.

– Quel bordel… Dans ma tête…

Elle m’entoure d’un bras sur les épaules. Ma tête se cale direct sur elle. Mes yeux vers la mer et sa main qui me serre le bras. Sa carte lui échappe et tombe coincée par ses pieds. Elle me lâche pour la ramasser avant qu’elle aille jusqu’à la flotte, la plier et la ranger dans son sac. Si on suit cette route demain, on en aura encore besoin, de la carte.

– Hôtel ?

– Si on peut…

– On peut !

Un petit vent se lève et me fait frissonner. Elle passe une main dans mon dos, comme pour me réchauffer. Je me resserre contre elle et mes yeux se ferment.

Son habitude et son doigt sur ma joue pour me réveiller.

– Tu dormais… On se cherche une piaule ?

On se lève les fesses des planches de bois et on se dirige vers le cœur de la ville. Que c’est grand Thessalonique. On se pointe dans un hôtel de luxe, avec un sacré confort. Ça va nous coûter une blinde… Alors deuxième étage, vue sur mer, balcon, salle de bains en marbre avec baignoire… Je rêve tout debout ! On peut manger au resto de l’hôtel qui donne lui aussi sur la mer. C’est cool d’être rentière.

D’abord, un bain avec la mousse qui est presque à déborder tellement on en a trop mis. Ensuite le frigo-bar. On commence par la demi-bouteille de champagne qu’on se boit allongées dans la mousse. L’eau se rafraichie. On sort du bain pour s’emmitoufler dans la douceur des peignoirs. Je me pose sur le balcon pour regarder la mer et Clèm arrive avec la seconde demi-bouteille.

– Encore ?

– Oh !

Ma pauvre tête… Une petite bille tourne à l’intérieur… Ça va mal finir tout ça ! Clémentine qui descend ses coupes de champ beaucoup moins vite que moi, reste, elle, dans un état normal. Une sur les deux qui tient la route, c’est un minimum. Je peux m’abandonner, elle saura me prendre. Alors je fais ça, je me répands en douceur et elle me rattrape. Je lâche quelques mots insignifiants.

– Parga, tu sais…

– Quoi ?

– J’ai déjà été…

– Oui, tu m’as dit.

– Ah.

– Tu as la mémoire courte…

– Je sais plus…

– C’était avec qui Parga ?

– Avec Tess.

J’ai la tête farcie grave. Je me lève et… Je me rassois direct. Je tiens pas debout. Clémentine me regarde bouger lamentablement. Je tente ma chance une nouvelle fois et rebelote, le cul dans le fauteuil.

– Je peux t’aider ?

– J’ai envie de pisser.

Elle se lève, s’approche de moi et me prend par les mains. Elle me sort du fauteuil et m’emmène jusqu’aux chiottes.

– Ça va aller ?

– Heu…

Elle remonte mon peignoir et me recule sur le siège. Quelle misère ! Elle est devant moi à attendre que je finisse pour m’essuyer.

– Je te cale dans le plumard ?

– Mmm.

– Je reviens.

Elle m’abandonne sur le drap et va je sais pas où.

J’ai, dans ma tête embrumée, toutes mes histoires d’avant qui remontent. Je ferme les yeux et je vois leur visage, leur sourire, je sens leur peau, leur odeur, j’entends la musique de leur voix, de leur rire.

Je sens glisser sur mes joues la douceur tiède de mes larmes. Je pleure sans secousse, c’est presque tendre. Ma respiration change pas, juste mes yeux qui se vident lentement sur ma peau. C’est comme une émotion, un vertige. Je suis troublée par le souvenir de ces femmes que j’ai aimées.

Clémentine revient près de moi. Et là, elle me découvre, le visage trempé.

– Ben Maxime…

Elle se penche vers moi et me dépose un bisou sur les lèvres.

– Tu veux dormir, manger, aller prendre l’air, rien de tout ça, autre chose ?

Que de questions pour ma pauvre petite tête retournée.

– Je sais pas… Je veux… Tout… Rien… Je sais pas…

– Perso, faut que je mange, toi aussi, ça te ferait du bien.

– Si tu me tiens, je peux marcher.

– Faudrait déjà qu’on s’habille parce que dans cette tenue, c’est pas sûr qu’on obtienne ce qu’on veut.

L’effort pour me redresser… Je sèche mes larmes, elle m’aide pour m’enfiler deux frusques qui me couvrent. Elle en fait autant sur elle et on est prêtes. On sort de la chambre et de l’hôtel. Au prix où ça doit être ici, vaut mieux manger ailleurs. On marche un peu dans les rues et on tombe sur un tout petit resto.

On entre et un mec vient nous accueillir. Il nous parle en grec, on comprend rien, juste on le suit. Il nous installe à une table tranquille. On voit pas la mer mais c’est pas grave. La carte et on choisit. Les entrées grecques, c’est ce que je préfère. Je prends un mézé géant et c’est tout. Que du frais, avec en plus, le feuilleté de féta tiède.

Le type nous apporte le plat qui recouvre la moitié de la table. On se fait plein de tartines de tout ce qui se trouve devant nous. Finalement, les entrées ont ouvert l’appétit de Clèm. Elle veut continuer avec un plat chaud. J’attends un peu pour voir. Quand son plat arrive, on peut manger à deux dessus. D’ailleurs, le serveur m’apporte une assiette vide.

Le ventre gavé, la bouteille terminée, j’en peux plus.

On quitte l’endroit, on marche un peu le long de la mer, l’hôtel.

Les deux étages, la piaule. Il est tard finalement. On se couche.

– Demain, c’est Parga alors ?

Rien que le nom et tout qui revient dans ma tête. Surtout Tess. Mais Tess me ramène directement aux deux autres. Et c’est reparti, mes yeux mouillés. Clèm se rapproche de moi et me serre dans ses bras.

– Si tu préfères, on y va pas, on est obligées de rien.

Je suis comme une gamine à pleurer contre elle. Elle passe les mains dans mes cheveux, sur mon dos… C’est tout léger. Ses gestes, encore, et je suis toute molle, collée sur elle.

– Pourquoi je les ai plantées ?

– Parce que tu fonctionnes comme ça… Un jour arrive où tu veux plus, alors tu détruis l’histoire, qu’elle s’arrête.

– C’est pas cool…

– Tu l’as toujours fait. C’est ta façon d’être en retrait des gens, seule, allégée, sans te retourner, en laissant l’autre en plan. Alors oui, c’est chaud ! D’habitude, toi, tu restes d’équerre, mais là, tu te prends tes propres claques.

– Mais pourquoi ? Pourquoi j’ai fait ça ?

– Dans ta tête, tu devais en être là… Là où fallait que tout disparaisse.

– Mais ça me fait mal…

– Je le vois bien. Tu te souviens de tes mots ?

Je ferme les yeux et elles sont là, devant moi.

Le café sur le balcon, la clope déjà roulée, la mer là, juste en bas, tout est bien. On plie bagage et on dérape. L’hôtel était vraiment classe, dommage qu’on se casse.

Elle roule pendant que je suis la route sur la carte en végétant sur le siège passager. Les bleds, les villes. La matinée et les quatre heures de routes. Parga !

Tout ! Je reconnais tout ! Les petites rues ombragées, les terrasses de bistrots couvertes qui s’enchainent, la plage étroite avec ses petits cailloux. En regardant vers la terre, les maisons sont colorées. Dans les petites rues de derrière, il y a des magasins où on peut se faire tricoter un pull ou fabriquer une chemise sur mesure dans la nuit. Les mamas bossent à la fraîche pendant qu’on dort. Avec Clèm, on se regarde… Non.

Clémentine nous prend une piaule, vue sur la mer, avec balcon, baignoire, et tout et tout. Trop classe. On se pose là et je respire. Mes souvenir, les bons, remonte dans ma tête, dans mes yeux. Tess…

Je me souviens, avec Tess, on avait échoué sur une crique à une dizaine de kilomètres d’ici. Du sable rien que pour nous et plein sud. On avait dormi là plusieurs nuits et aux petits matins, les chèvres traversaient la plage pour aller paître de l’autre côté. Le premier jour, ça nous a étonnés, les autres fois, on avait compris, elles faisaient que passer. On avait été sur une île aussi, dormir à la belle étoile sous les oliviers, face à la plage. Et cette fois, la nuit venue, on s’était baignées nues. Toutes ces images, leurs couleurs, les odeurs et les bruits. La chaleur des instants et la douceur de Tess. Ma tête s’évapore et Clémentine me court après.

– Tu es où ?

– Hein, quoi ?

– Ah, ok…

– Clèm !

Je sens mes yeux tout brillants, presque humides. Elle le voit.

– Si tu as besoin, tu lâches prise, abandonne-toi.

Je lui souris en même temps qu’une première larme traverse ma joue. Puis une deuxième… Et c’est reparti ! Je pleurniche encore dans ses bras.

– Plage ?

– Oui…

Elle sort les serviettes du gros sac et les maillots. Là, faut les mettre, beuh ! On se déguise en touristes et on dérape sur le sable.

Allongées sous le soleil qui tape, le petit courant d’air frais qui fait du bien et la mer chaude, bleue, tellement bleue. J’halète plus que je respire, des secousses dans mon corps et mon nez qui déborde. Clèm, juste à côté de moi, appuyée sur un coude, la main sur mon ventre.

– On va à la flotte ?

Je la regarde à travers toute l’eau que j’ai dans les yeux, elle est carrément floue. Je me redresse et on y va. Que c’est bon, personne autour de nous, que les vaguelettes, l’air et le soleil. On s’avance vers le large, l’eau monte sur notre corps. Quelques brasses pour aller plus loin et demi-tour. Elle me regarde faire, la mer à hauteur de son nombril. Je reviens vers elle qui m’attend. Elle ouvre les bras pour me recevoir. Je souris, le visage trempé d’eau salée, enfin sans larmes. Elle me serre contre elle, tellement fort qu’on bascule. Les corps entièrement sous l’eau. On se remet à la verticale, la tête en haut. On s’éloigne un peu plus de la plage et on joue dans l’eau un moment.

On remonte vers les serviettes et c’est les couleurs à prendre sous le soleil de cette fin d’après-midi.

On rentre à l’hôtel pour se dessaler avant d’aller bouffer en ville. Dans la bagnole, la petite route qui serpente nous emmène jusqu’aux restaurants. Il y a plus qu’à choisir. Les cartes, les plats et les prix.

– Tu prends ce que tu veux. Ah, oui, aussi… Avant de remonter, faudra prendre du tabac, on voit le fond du paquet.

Elle pense à tout ! Comme c’est essentiellement elle qui roule les clopes, moi je sais pas. Et en ce moment, je suis pas trop douée pour l’intendance.

On dîne et c’est carrément bon, la bouffe grecque, c’est ma préférée. Je devrais habiter là pour manger que leur truc. On trouve le tabac et on retourne à l’hôtel. Quatre pauvres petits kilomètres. Voiture garée.

La plage, marcher dans le sable pour digérer. Là, personne à l’horizon. Allez, à poil et c’est la flotte. On s’éclabousse comme des mômes, on rigole, on court dans l’eau et on se casse la gueule, le nez dans le sable. On se pose le cul dans l’eau et on regarde le large. Tout est calme. D’un coup, elle pousse un cri, on se retourne, c’est un chien qui lui renifle le dos. On est donc pas seules. On cherche et si le clébard était venu avec son propriétaire ? On se cache dans l’eau, avant de se retourner complètement. On voit rien. Bon, il est tout seul… Il disparaît.

Sur le drap, allongées dans l’axe, on se tient juste par la main. Je la sens gigoter à mes côtés, je bouge pas. Elle lâche ma main et se redresse sur un coude. Sa paume porte son visage tourné vers moi. Je la regarde, elle sourit. Ses yeux me parcourent tendrement, puis sa main. Les peaux s’effleurent et se reconnaissent. Lisse, fraiche, soyeuse, l’enveloppe… Caressent, réveillent.

Les corps reposés, le regard anéanti.

Juste la douceur de sa main qui passe sur moi, imperceptible délicatesse qui me retient à elle.

Je me réveille dans ses bras. La nuit comme ça, là, près d’elle.

Clémentine, elle me veut rien que pour elle, mais moi, je suis qu’éphémère. Scandaleusement volage. Je vais, je viens, je prends, je donne et je pars, fugace.

J’aime les femmes pour la sensualité qu’elles libèrent, la volupté de leurs gestes, la délicatesse de leurs mots… Parfois !

Le café et la mer. Le soleil, déjà. Elle me rejoint sur le balcon.

– Le bain est prêt, tu veux ?

– Je finis ma clope, j’arrive…

– Je t’attends dans l’eau.

Je m’appuie sur le garde-corps, regarde loin. Le bleu du ciel rejoint celui de la mer. C’est tout tranquille, pas de bruit.

La salle de bain et moi dans la flotte avec elle. Nos jambes se croisent, nos têtes reposent en arrière. Les mains flottent à la surface. Un long moment à pas bouger.

De retour dans la chambre, ma peau trempée. Je pleure en silence, mes larmes se voient pas. Ma tête est revenue à Paris pendant que je suis là, blottie au creux de ses bras. Un léger spasme m’atteint, elle le sent.

– Ben ma douce… Lâche-toi, je suis là.

– J’en peux plus !

– Viens te poser.

Je me pelotonne davantage contre elle qui m’entoure. Ses mains savourent mon corps, entière. Elle va, je la laisse se promener. Nos pieds se déplacent et touche le bord du lit. On se laisse tomber dessus. Allongées, l’une contre l’autre.

– C’est qui dans ta tête ?

– Les deux…

– Tu as pas une préférence ?

– Je sais pas, non…

– Je peux t’en parler, moi ?

Clèm respire et cherche ses mots. Comment elle veut me parler de mes histoires ? Pour m’en dire quoi ? Ses mots viennent pas encore, je gamberge dans ma tête. Une préférence… C’est drôle de me demander ça, je me suis jamais posé cette question. A quoi ça sert les préférences ? J’étais pas dans les mêmes jeux. Tout était différent, les échanges de mots, les instants. Avec Clémentine, je suis dans une grande complicité. Depuis tout ce temps, on se connait par cœur.

– A quoi je te sers ?

Je suis très tac-au-tac.

– A poser par terre tout ce que je laisse en plein vol…

Je sais pas si ma réponse va l’aider. Et pourtant, il s’agit bien de ça.

– Tu en étais à mes préférences éventuelles…

– Je pense que je connais déjà la réponse. Tu es une hédoniste.

– Tu me l’as déjà dit.

– Ça m’étonne pas !

Je suis toujours blottie dans ses bras, sur le plumard. Ses mains passent doucement, mais réveillent pas mon corps. C’est juste pour le fun, comme ça, comme on fait souvent.

Faut que j’avance et que j’arrête de repartir en arrière.

On est encore allongées et mon téléphone siffle sur la petite table à la tête du lit. Je l’attrape et le colle dans les pattes de Clèm.

– Je fais quoi, je regarde ?

– Comme tu veux…

Elle le repose sur l’autre table de chevet et revient vers moi.

– Si c’est pour du taf, tu es un peu loin. Si c’est une de tes dulcinées, j’ai peur que tu dérapes encore.

Elle a même pas le temps de finir sa phrase que déjà mes yeux se trempent. Sa main glisse dans mes cheveux, m’entoure la tête et me resserre contre elle. On bouge plus. Je sanglote, je vide mon corps de toute l’eau que j’ai à l’intérieur, mais ma tête… Que dalle !

Ses gestes aériens me rassurent. Je ravale ma dernière larme.

– Tu veux faire quoi, on se bouge ?

– Emmène-moi.

On s’habille avec trois fois rien, il fait chaud. On monte dans la caisse et elle roule.

– Droite ou gauche ?

– Gauche.

Elle continue par la route de gauche. On échoue dans un bled. Quelques maisons et un troquet. Le choix est restreint. Des brochettes, du rosé, ça nous ira très bien comme ça.

On se casse. La bagnole et encore la route de nulle part. Je la regarde rouler… Je suis saisie par l’attention qu’elle me porte. Amoureuse ? D’un coup, je repense à mon portable que j’ai oublié sur la table de nuit, à l’hôtel, avec le message de je sais pas qui dedans. Il doit siffler tout seul le pauvre. Tant pis, ce soir !

La mer, encore. Les plages et un port. De là, on peut aller sur les îles, celle où j’ai été aussi avec Tess. Là, sur cette île, une putain de vue depuis le dessous des oliviers en espalier. Ces bons souvenirs remontent dans ma tête et chassent ceux de Paris. Une banane se dessine sur mon visage.

– Paxos…

– Hein ?

– Paxos, je t’ai dit, non ?

– Ça me rappelle rien.

– J’y ai juste pensé alors… Avec Tess, il y a, pff…

– Tess est partout, Dans ton cœur, dans ta tête, dans ton corps et là… Si tu veux, on ira, mais aujourd’hui, on a pas nos frusques.

– Et j’ai pas mon téléphone.

– Peut-être que tu veux pas savoir qui t’a envoyé le message ?

– Je l’ai juste oublié…

On arpente les petites rues de la ville, les bistrots, les boutiques de tout et de rien. On s’arrête, se rafraichir un peu. Des cafés frappés. Humm, que ça fait du bien. C’est presque l’heure de bouffer. On préfère se faire une sieste avant de manger. On va s’étaler sur la plage, elle s’endort direct.

Des voix de gens nous réveillent. Je la regarde… Oh, les coups de soleil. Je vois, moi, c’est tout pareil. Je pose une main sur mon ventre, trop chaud… On va souffrir cette nuit. Un plongeon, là, ce serait top. Allez, à la flotte. Elle est froide sur nos corps tout rougis. Rafraichies par cette baignade, on s’enroule dans les serviettes. Et c’est le retour dans la ville. On déjeune que des entrées fraiches. La voiture, les cinquante bornes et l’hôtel.

– Tu chopes ton téléphone ?

– Ah, c’est vrai…

Je récupère l’engin, le débloque et le file à Clémentine.

– Je regarde ?

– Mmm.

– C’est Louise.

– Ah…

– On lit ou pas ?

– Fait le dans ta tête et après, tu vois.

Je sais bien que si elle me dit pas les mots, j’irai les voir moi-même. Mais plus tard, je sais pas.

– Bon, j’ai lu.

– Et ?

– Tu lui manques.

– Moi aussi, elle me manque.

– Je sais, mais il y a pas qu’elle… Elles te manquent toutes.

– Elle dit ça comment ?

– Je lis ?

D’une voix hésitante, mais j’ai quand même envie.

– Vas-y…

– Alors, ça fait, Où êtes-vous ?

– C’est tout ?

– Oui.

– Je réponds ?

– De là où on est, ça changera pas grand-chose, tu peux toujours dire.

Donc, sur le portable, je pianote juste, En Grèce et vous ? Et j’envoie.

– Ben si tu lui demandes aussi où elle est, vos échanges vont s’enchainer et tu t’en sortiras pas.

– J’y avais pas pensé.

– Tu as encore la tête en travaux.

Dans les cinq minutes, alors que je suis sur le balcon, le téléphone reprend de l’activité. Clèm le prend et me le tend.

– Allez, assume !

Je la regarde l’air chagrin, limite fautive…

– Première étape, tu tripotes l’écran.

Je respire et tripote l’écran, comme elle dit. Les mots s’affichent, A Paris. Y êtes-vous seule ? Ah là ! Faut encore répondre, elle avait raison Clémentine. Si j’avais juste dit où j’étais, sans poser de question, ça se serait peut-être arrêté là. Je lui passe le portable, qu’elle me conseille. Elle lit le message et plante ses yeux dans les miens avec un petit sourire.

– Je dis quoi ?

– Tu as la solution de lui poser juste un non. Mais ça dépend de ce que tu veux en fait. Continuer les échanges ou les arrêter ?

– Mais je sais pas moi !

– Oh, cool !

Elle dit ça, un brin exaspérée de me porter tout le temps, sans doute. Je repars en bad. Mes yeux trempés qui se répandent sur mes joues.

– Excuse-moi… Viens ma belle.

Mais c’est elle qui se lève pour venir s’accroupir devant moi.

– C’est encore bien à vif à l’intérieur de toi.

Elle a les mains sur mes jambes qui glissent doucement.

Je peux pas lui dire que je suis dans les bras d’une autre. J’ai pas la force de lui dire qu’elle me manque terriblement. Je vais pas dire non plus que je me dore la pilule sur les grandes plages… Je fais comme m’a suggéré Clémentine, je lui mets juste un tout petit message. Non, je suis deux. Et ça part. Merde, c’est salaud en même temps mes mots, elle qui est sûrement toute seule. Je repousse Clèm de mes jambes, je me lève et vais me coller sur le lit, le nez dans l’oreiller. Je pleure tout ce que je peux. Dans mes yeux, j’ai son sourire qui creuse ses petites fossettes craquantes. Dans mes oreilles, l’élégance de son discours. Mais j’ai plus son odeur sur moi, depuis longtemps.

Clémentine m’apporte un rosé, j’ai dû dormir et ça doit être l’heure de l’apéro. Elle s’assoit sur le bord du lit, à côté de moi qui me contorsionne pour attraper le ballon qu’elle me tend. Elle frappe son verre avec le mien.

– A la délicatesse légendaire de tes mots.

– Quoi, j’ai pas bien dit ?

– Tu lui sors que tu es avec quelqu’un, dans un pays de rêve, au soleil, à elle qui est sûrement toute seule, dans la grisaille parisienne.

– Mais… Tu voulais que je dise quoi ?

Elle réfléchit.

– Si à la première question tu avais répondu juste le mot loin, ça pouvait s’arrêter là. Loin peut être entendu en distance réelle, ou en distance intérieure. Mais là, tu nourris ses interrogations, son envie de savoir.

– Je fais que des conneries…

– Non, tu es juste comme d’habitude mais c’est pas toujours simple pour l’autre en face.

– Fait chier !

– Ah, c’est dur, oui.

– On va se coucher ?

– On a pas dîné…

– Je m’en fous, j’ai pas faim.

– Bon, soit, un bain quand même ?

Elle dérape dans la salle d’eau et j’entends la flotte couler. Au bout d’une dizaine de minutes, c’est prêt. On se pose dans l’eau tiède, tranquille.

On s’éjecte du bain et c’est le lit.

Là, on s’allonge dans le bon sens, à une distance raisonnable. Et ça dure pas… Clèm vient près de moi, s’approche et c’est ses mains sur mon corps. Je la laisse me parcourir, ça me fait beaucoup de bien, finalement. Juste elle, près de moi, à me visiter doucement. Mais je craque en sanglot. Les texto dans ma tête et elle. Mes mots hard contre sa douceur. Elle le voit bien, se rapproche encore, jusqu’à être complètement collée à moi. Son petit corps contre le mien. Elle, j’attends. Mais j’attends quoi ? Je sais pas, juste là, contre moi. Clèm ! Elle sait bouger comme j’en ai besoin dans l’instant. Tout doux, elle s’aventure, me découvre. Sa tendresse m’envahit. Ce jeu que je connais bien. La paresse de nos mouvements. Nos lèvres, à peine. Se déplacent et se frôlent. Les visages. Les bras qui resserrent.

Mon portable siffle encore. J’entame un vague mouvement, elle m’arrête.

– Laisse, on verra demain…

Je bouge plus.

Je me réveille dans une position bizarre. Peut-être celle où je me suis endormie ? Clèm est plus là. Je me redresse et aperçois un bout de sa tignasse sur le balcon. Je me lève, la rejoindre. Le café est devant elle, sur la table de dehors, à m’attendre. Je me pose dans un fauteuil, elle me remplit une tasse.

– La vie change, tu trouves pas ?

– Quelle vie ?

– La nôtre, celle qu’on a là, nous ensemble…

Je reste évasive.

– Ah…

Elle, elle a déjà l’air bien réveillée.

– Tu es comment ?

Je suis comment de quoi ? Je sais pas moi.

– Bien ? Je suis bien…

– Sûr ?

– Oui, je sais pas… Pourquoi tout ça dès le matin ?

Elle marque une pause.

– Hier soir, ton téléphone.

– J’avais zappé, tu as regardé ? Il y a quelque chose de…

Elle me fixe gravement.

– Va le chercher.

Je soupire. Mon café… Ma clope… Rien, je veux rien faire avant mon rituel matinal. Je reste dans mon fauteuil, à hauteur de ma tasse. Je la regarde, dans ses yeux c’est pas pareil qu’hier. Quelque chose a changé. Mais quoi ?

– Va le chercher !

Je me lève avec une grande flemme, vais et reviens avec le truc dans les mains. Je me rassois et le pose sur la table.

– Depuis qu’on est parties, tu es là sans y être. Je t’entoure, je te porte, je te…

Ses yeux se plissent, son regard s’assombrit encore.

– Max, faut que tu te réveilles. Toi toute entière, pas que des bouts.

De quoi elle parle ? C’est chaud pendant le café. Je prends le téléphone, bidouille l’écran et le message s’affiche. J’ose vous faire part de mon vague à l’âme et du total abandon dans lequel vous m’avez laissée. Je ne souhaite pas perturber outre mesure votre voyage, sans doute y êtes-vous avec quelqu’un qui prend délicieusement soin de vous… Avec tout son amour… Je vous embrasse. Je me tourne vers Clémentine.

– Tu l’as lu ?

– Oui… Je sais, ça se fait pas ! Mais, oui…

– Alors c’est pour ça que tu es comme ça se matin.

– Ses mots m’ont ouvert les yeux.

– De quoi ?

– La dernière phrase…

Je relis les mots de Louise. La dernière phrase. Quelqu’un qui prend délicieusement soin de vous… Avec tout son amour… C’est là-dessus que Clémentine bloque ? Je rallume une clope et pose les yeux sur son visage. Je tourne la tête vers la mer et reviens doucement sur elle. C’est les mots, avec tout son amour, ou les mots, prend délicieusement soin de vous, qui l’atteignent le plus ? Je sais pas, mais ça la travaille en tout cas. Que faire ? Et à Louise, je réponds ? Je vais pas le demander à Clèm, c’est pas la peine d’en rajouter une couche. Je vais attendre, ça viendra sûrement tout seul.

– Pourquoi tu as changé depuis ce message ?

Elle prend son temps avant de s’aventurer dans une réponse.

– Elle a raison Louise, je prends vraiment délicieusement soin de toi, avec tout mon amour. Et toi…

– Quoi moi ?

– Tu es partout en même temps. Ici, à Paris, dans mes bras, dans les siens, dans ceux de Léonore ou de Tess… Partout dans un même souffle d’air.

– Tu veux quoi ?

– Que tu sois entière à un endroit. Juste là… Avec moi…

– Mais tu m’as dit que ça allait être long et c’est long ! J’ai du mal, j’ai mal.

– Moi aussi, j’ai mal.

Je marque un temps, cherche mes mots, je suis un brin honteuse.

– Je fais pas gaffe à toi… Je pense qu’à moi… Je me rends pas compte… Tu as l’air tellement solide…

– J’aimerais que tu me regardes un peu.

D’abord, je la fixe, puis mes yeux se perdent à l’horizon et reviennent sur elle.

– Je t’aime Maxime, tu comprends ce que ça veut dire ?

– Moi aussi…

– Mais moi, je t’aime vraiment… Et je pense pas du tout que tu réalises à quel point.

Non, je mesure pas… Merde ! Elle est particulièrement sérieuse quand elle me sort ces mots-là. Moi je sais pas si je l’aime avec tout mon amour ou si je l’aime juste comme ça. Elle en a sans doute marre d’être toujours en porte-à-faux, que je sois éparpillée… Ce sentiment d’être une roue de secours… En même temps, je sais pas aimer complètement les autres. Je m’attache pas vraiment. Sauf là, quand je vois le mal que ça me fait, Louise… Peut-être que je suis en passe de savoir aimer l’autre entière finalement. Alors Clémentine, pourquoi pas elle ? En fait, je crois que j’aime pas vraiment Louise, non, juste j’étais bien avec elle, son côté très femme me faisait fondre mais c’est tout. Et Clèm, j’éprouve quoi pour elle ? Je l’aime comme celle sur qui je peux compter, mais je suis pas amoureuse, enfin, je crois pas. Mais faut que je fasse attention à elle. Je la regarde à nouveau, elle est pensive, les yeux dans les vagues. Elle attend peut-être que je lui dise quelque chose. Je sais pas… Ni si elle attend, ni quoi lui dire. Tant qu’on était que toutes les deux, ça se passait bien, mais dès que mon portable nous ramène mes histoires, ça enraye le cours paisible de notre virée. Que faire ? Par chance, elle me tire de ma réflexion.

– Tu penses à quoi… Tu en penses quoi ?

– Je sais pas Clèm, je suis perdue…

– Je suis dans une position particulière. En même temps, je suis super ravie qu’on soit là, toutes les deux ensembles, et en même temps, je sens bien que tu es pas vraiment avec moi.

– Je fais ce que je peux…

– Quand on est collée, au pieu, tu es avec moi ou avec une autre ?

– Avec toi ! Là, je suis sûre ! C’est sans doute les seuls moments où je me sens complètement qu’avec toi. Là, il y a rien d’autre dans ma tête que nous deux.

Avec mes mots, je suis sincère.

– Quand j’ai quelqu’un d’autre dans mes pensées, je pleure…

– Quand on est au lit, tu pleures pas.

– Ben non, je suis qu’avec toi, entière, et j’aime.

– Tu aimes quoi, être tout contre ou moi ?

– Les deux… Qu’on soit là ensemble, ça change comme tu dis. Ça change notre histoire, ça change… De fait, ici, je te ressens pas pareille, ça bouge en moi, ça évolue… Mais pour l’instant, je cours derrière.

– Et si je t’attends ?

– Je viendrai, mais faut que tu sois patiente.

– Je fais que ça, d’être patiente.

– Je veux dire, j’ai besoin de temps, tu comprends, de temps pour me sortir de mes trucs, du temps pour qu’ils arrêtent de m’encombrer la cervelle, du temps pour… Je sais pas moi…

– Tu vieillis Maxime.

Sa réflexion me décroche un petit sourire et me détend.

– Toi aussi ma chérie.

– Je veux dire que du temps, avant, tu en avais pas plus besoin que ça.

– Alors je vieillis, oui…. Mais complètement vieille, tu m’aimeras encore ?

Elle se redresse dans son fauteuil.

– Je suis pas certaine que d’être venue ici, ça t’aide vraiment.

– Au moins, on est bien ensemble.

– Ça oui, mais pour combien de temps ?

Elle est raide ce matin… Trop sérieuse peut-être, j’ai du mal. Je me lève et viens me racrapoter devant elle. Elle glisse une main dans mes cheveux.

– On va rentrer.

– Où ça ?

– A Paris.

Ma tête s’écroule sur ses genoux. Paris et toute ma misère dans la tronche. Mon portable siffle encore. Putain, mais il va me lâcher celui-là ! C’est pas le moment ! Je m’en fous, je le laisse là où il est.

– Encore ton téléphone…

– Tu veux que je l’éteigne ?

– Ce serait bien, oui.

Je vais le prendre et sans regarder de qui vient le sifflement, j’appuie sur le côté. Au revoir Samsung…

– Voilà, c’est fait.

– On se prépare ?

– On part vraiment ? Tu es sérieuse ?

– Oui, très sérieuse. Je t’emmène loin et tu restes branchée sur le point de départ. Tes dulcinées me font beaucoup d’ombres, c’est compliqué pour moi.

Je veux pas la faire souffrir, pas elle. J’obtempère tout comme elle veut. Mais putain, on a trois jours de route, à se relayer… Galère !

On remplit les sacs en silence de toutes nos fringues étalées partout dans la piaule. Hop, dans le coffre ! C’est brutal. Elle règle la note et on dérape. Carte en main je lui indique la route. Les kilomètres, les villes, les frontières, les hôtels pour se reposer.

Zagreb, que le quartier est moche ! Un hôtel de chaine pour éviter le pire. On descend dans les rues pour bouffer.

Couchées, je la sens distante. Elle s’éloigne de moi.

– Je peux venir tout contre ?

Elle m’ouvre un bras.

– Viens.

La douce musique de sa voix ! Je m’approche d’elle, de son corps et une main sur son ventre. Je passe, survole sa peau, glisse. Sa main, derrière moi me resserre un peu. J’en profite. Je me roule, mon corps tout contre le sien. Ma main continue sa promenade, elle l’entoure de la sienne et conduit le geste. Je la laisse m’aider.

– Viens… Vraiment tout contre moi.

Je me rapproche encore de son corps. Elle me parcoure, câline. La fatigue nous gagne, les gestes s’évaporent.

On est presque à somnoler alors que je réfléchis.

– Clèm ?

– Oui.

– Tu sais, moi aussi je t’aime vraiment.

Elle revient vers moi et se pose sur ma bouche. Je la tiens par ses cheveux, son visage face au mien. Mes yeux brillent.

– Max ?

– Oui.

Et plus rien.

Je pose une main sur chacune de ses joues. Mes bras glissent derrière elle, l’entoure, la serre sur moi et lui souris.

– Max ? Je crois que c’est possible…

– De quoi ?

– De continuer…

– Quoi ?

– Le voyage…

Je lui souris de plus belle.

– On repart ?

Elle laisse ma question en suspens.

– Tu voyages très bien sur place… Tu as pas besoin d’aller bien loin pour t’envoler…

Elle a tellement raison… Elle continue.

– Tu changeras jamais. Tu seras toujours…

– Toujours ?

Elle regarde au loin.

– Déconnectée du monde… Sur une autre planète… Décalée…

– Ça a des côtés très reposants !

– Des très chiants aussi…

– Pour qui ?

– Pour moi par exemple…

Je sais plus quoi dire, mais je sais aussi que c’est justement pour mon côté décalé qu’elle m’aime. Elle doit bien le savoir quelque part, dans un coin de sa tête, même si elle veut pas l’entendre. Je serais plan-plan, collée au sol, je l’intéresserais pas plus que ça. J’ai l’évaporation qu’elle arrive pas à avoir. Mais heureusement qu’elle y parvient pas d’ailleurs, parce qu’une folâtre contre une écervelée, bonjour la galère ! Il en faut une pour retenir l’autre, sinon… Je suis certaine que c’est ma légèreté qui la retient près de moi, qui la fait vibrer.

Le café, la clope et la route. On enfile les kilomètres et tard dans la soirée, c’est Paris.

J’erre dans les rues, ma tête gamberge. Je fais quoi ? Je sors mon téléphone de ma poche pour voir l’heure et je m’aperçois que je l’ai toujours pas rallumé depuis la Grèce. J’appuie sur le petit bouton et l’écran se met à m’afficher ses logos, Samsung, Orange… Puis il me demande mes codes. Je pianote et il me reconnait. Il me siffle trois fois, coup sur coup. Alors j’ai le message de juste avant que Clèm me demande de l’éteindre et deux autres. Je me dis que je vais d’abord rentrer chez moi avant de les regarder, on sait jamais, si je pars encore en vrille, vaut mieux que je sois à l’abri.

Je prends le métro, ça ira plus vite.

Je me vautre dans un fauteuil du salon et je sors le portable. Je l’ai, là, dans les mains. J’hésite quand même, je suis seule, mais Clémentine en peut plus de me porter de ce côté-là.

Le message le plus ancien, c’est Louise. Puis-je espérer que vous reveniez un jour ?

Le second, c’est Clèm. M’oublie pas.

Le troisième, c’est encore Louise. Dites-moi quelques mots.

Je fais quoi ? Si je lui réponds, je repars direct dans l’histoire et pour Clémentine, c’est pas cool… Elle qui l’a tant été avec moi, cool, je peux pas lui faire ça. Pas maintenant. Mais Louise, je peux pas la laisser flottante. Que c’est compliqué ! Et puis, je pourrais lui écrire quoi ? J’ai pas de mots dans ma tête, là, tout de suite. Faut que je cherche un peu.

Je vais répondre et aussi, laisser de la distance mais sans lui faire mal. Alors j’écris des mots, je les efface, j’en remets d’autres et j’en enlève encore. C’est chaud !

Je finis par arriver à quelque chose. Je suis rentrée, je vous lis, je vous entends…

A Clémentine c’est plus simple. Ce soir ?

J’ouvre mon frigo, il est désespérément vide. Même pas un coup à boire. Je change mes affaires, j’en prends des propres que je fourre dans mon sac et je pars chez Clèm.

Je sonne, elle vient pas m’ouvrir. Elle me fait la gueule ou elle est partie ?

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Emmanuelle Demerliac

ISBN : 979-10-97409-15-9

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